L'oeuvre du divin Arétin, première partie Introduction et notes par Guillaume Apollinaire

Part 6

Chapter 64,016 wordsPublic domain

_Antonia._--Que ne se les était-elle rompues toutes deux, ta sorcière d'Abbesse, qui voulait qu'elle observât la chasteté dans un bordel!

_Nanna._--Elle le faisait par peur des frères qui avaient juré de la brûler avec tout le monastère, s'ils entendaient parler de rien. Et pour en revenir au fait, le jeune homme, qui avait eu ainsi le salaire des chiens, mit tout le monde sens dessus dessous. Chacun courut à la fenêtre, levant le châssis, et à la clarté de la lune on découvrit le malheureux tout défiguré et fracassé. On fit lever deux séculiers du lit de leurs fausses femmes et on les envoya au jardin, où ils prirent le blessé dans leurs bras et le portèrent dehors. Je n'ai pas besoin de te dire que l'événement fit du bruit dans le pays. Après ce scandale nous retournions dans notre cellule, de peur que le jour ne nous surprît à épier les faits et gestes des autres quand nous entendîmes un Moine, excellent brigand, tout graisseux, plutôt deux fois qu'une, qui disait des balivernes à je ne sais combien de Soeurs, de prêtres et de séculiers qui avaient joué aux dés et aux cartes toute la nuit. Ayant fini de boire, ils s'étaient mis à bavarder, conjurant le Frère de leur dire un conte. Il disait: «Je vais vous raconter une histoire qui commença par des rires et finit par des pleurs, du fait d'un gros mâtin.» Il obtint le silence et commença:

«Il y a de cela deux jours, passant sur la place, je m'arrêtai à voir une petite chienne en chaleur qui avait à ses trousses deux douzaines de roquets attirés par l'odeur de sa vulve, toute gonflée et si rouge qu'elle semblait de corail ardent. Ils allaient la flairant, tantôt l'un, tantôt l'autre, et ce manège avait rassemblé un tas de gamins qui s'amusaient à en voir un grimper dessus et donner deux saccades, puis un autre en faire autant. A moi, ce passe-temps me faisait prendre proprement ma mine de Religieux, quand voici venir un chien de ferme, qui semblait le lieutenant de toutes les boucheries du monde. Il en accroche un et le jette par terre furieusement, puis le laisse et en prend un autre qui ne garda pas sa peau intacte; le reste s'enfuit, l'un par-ci, l'autre par-là, et le mâtin, faisant de son échine un arc, hérissant le poil comme un porc ses soies, louchant des yeux, grinçant des dents, grognant, l'écume à la gueule, regardait la pauvre petite chienne mal partagée. Et après lui avoir quelque peu flairé sa bébelle, il lui donna deux poussées qui la firent aboyer comme une grosse chienne. Mais glissant de dessous lui, elle se mit à courir. Et les roquets, qui guettaient de loin, lui trottent par derrière; le mâtin en colère la suit; elle voit un trou sous une porte fermée, et vite s'y faufile, les roquets derrière elle. Le chien paillard reste seul, étant de telle taille qu'il ne pouvait passer par où s'étaient glissés les autres. Resté ainsi dehors, il mordait la porte, grattait la terre, hurlait comme un lion qui aurait la fièvre. Il était là depuis longtemps, quand voici déboucher du trou un des roquets, et le traître chien se jeta dessus, lui arrachant tout une oreille; un second étant apparu, il le traita encore pis, et l'un après l'autre il les houspilla tous au débuché et les fit vider le quartier comme les paysans vident un pays à l'approche des soldats. A la fin, l'épousée sortit aussi; il la prit à la gorge, lui planta ses crocs dans le sifflet et l'étrangla net, faisant sauver la marmaille, avec tout le voisinage accouru à cette fête canine et poussant des cris jusqu'au ciel.»

Là-dessus, ne nous souciant plus de rien voir ni de rien entendre, nous rentrâmes dans notre chambre, et après avoir couru un mille au lit nous nous endormîmes.

_Antonia._--Que celui[44] des Cent Nouvelles me le pardonne, il peut aller se cacher.

_Nanna._--Je ne dis pas cela. Mais je veux qu'il confesse au moins que les miennes sont prises sur le vif et les siennes factices comme des peintures. Mais n'ai-je plus rien à te dire?

_Antonia._--Quoi?

_Nanna._--Je me levai à none. Le coq de ma paroisse[45] était parti de bonne heure, je ne sais comment. Au dîner, je ne pouvais m'empêcher de sourire en revoyant celles qui la nuit étaient allées à Capharnaüm, et en peu de jours, familiarisée avec elles toutes, je connus clairement que de même que j'avais vu les autres, les autres m'avaient aussi regardée pendant que je m'amusais avec le Bachelier. Le dîner achevé, monta en chaire un Frère ayant la mine d'un Luther, ayant une voix de veilleur de nuit, si pénétrante et si retentissante qu'on l'aurait entendu du Capitole au Testaccio[46]; et il fit aux Soeurs une exhortation qui aurait converti l'étoile de Diane.

_Antonia._--Que disait-il donc?

_Nanna._--Il disait qu'il n'y avait pas de chose plus odieuse à la nature que de perdre le temps, parce qu'elle nous l'a donné pour qu'on le dépense pour sa satisfaction, et qu'elle se réjouit de voir ses créatures croître et multiplier. Par-dessus tout, rien ne lui plaît comme de découvrir une femme qui, arrivée à la vieillesse, peut dire: «Monde, adieu!» Entre toutes les autres, la nature aime comme ses plus précieux bijoux les Nonnettes, qui confectionnent des sucreries au dieu Cupidon; et voilà pourquoi les plaisirs dont elle les gratifie sont mille fois plus doux que ceux qu'elle donne aux mondaines; il affirmait à voix haute que les enfants qui naissent d'un Religieux et d'une Soeur sont les fils du _Dissitte_[47] et du _Verbum caro_. Puis, mis sur le chapitre de l'amour qu'il traita des mouches aux fourmis, il s'échauffa fort à vouloir que tout ce qu'il disait sortît, non de sa bouche, mais de celle de la Vérité, et un chanteur juché sur un banc n'est pas écouté si attentivement des badauds qu'il ne l'était des bonnes ménagères, le braillard! La bénédiction donnée avec (tu m'entends bien?) un des machins de verre, long de trois empans, il descendit. Pour se rafraîchir, il faisait du vin ce que les chevaux font de l'eau, et dévora les pâtés avec la voracité d'un baudet broutant des sarments. On lui donna plus de cadeaux que toute une parenté à qui chante sa première messe, ou une mère à sa fille qui se marie. Lui parti, chacun se mit à s'amuser qui d'une façon, qui d'une autre. Je retournai dans ma chambre et je n'y étais pas depuis longtemps quand j'entendis frapper à ma porte; j'ouvre et voici le petit domestique du Bachelier qui, avec une révérence courtisane, me présente un paquet enveloppé et une lettre pliée en forme de ces flèches empennées à trois angles, ou, pour mieux dire, comme ces fers qui sont au bout des flèches. La suscription disait... Je ne sais si je me rappellerai les propres termes... Attends... oui, oui, elle disait ceci:

Que ces simples paroles Séchées par mes soupirs, écrites avec mes pleurs, Soient mises en paradis dans les mains du Soleil!

_Antonia._--Oh! Excellent!

_Nanna._--Dedans était un bavardage, d'un long, d'un long! Cela commençait par mes cheveux que l'on avait coupés à l'église. Il disait qu'il les avait recueillis et s'en était fait faire une chaîne de cou; puis que mon front était plus pur que le ciel; il comparait mes sourcils à ce bois noir dont on fait les peignes, et d'après lui mes joues faisaient honte au lait et à la crême; il égala mes dents à une enfilade de perles et mes lèvres à des fleurs de grenade; et faisant un grand poème sur mes mains, il loua jusqu'à mes ongles; ma voix était semblable au cantique _Gloria in excelsis_; et arrivant à la poitrine, il en disait merveilles et qu'elle portait deux pommes bien séparées, pareilles à de la neige. Enfin, il se laissait glisser jusqu'à la fontaine, disant y avoir bu indignement, et affirmait qu'elle distillait du _manuschristi_[48], et que son duvet était de soie. Du revers de la médaille il ne disait pas un mot, estimant qu'il faudrait ressusciter le Burchiello[49] pour en célébrer une minime parcelle. Il terminait en me rendant grâces, _per infinita secula_, de la libéralité avec laquelle je lui avait octroyé mon trésor, et jurant qu'il reviendrait bientôt me voir. Après un «Adieu, mon petit coeur!» il avait mis à peu près ceci:

Celui-là qui dans votre beau corsage vit[50], Contraint par trop d'amour, ainsi vous écrivit.

_Antonia._--Qui donc n'aurait pas relevé ses jupes à une si belle chanson?

_Nanna._--La lettre lue, je la repliai et avant de la cacher dans mon sein, je la baisai; puis, retirant le paquet de son enveloppe, je vois que c'est un très beau livre de messe, que mon ami m'envoyait, ou plutôt je crus que c'était un livre de messe. Il était recouvert de velours vert, ce qui signifie amour, avec des cordons de soie. Je le prends en souriant, je le caresse de l'oeil, je le baise partout, en le louant comme le plus beau que j'eusse jamais vu, et je congédie le messager en lui disant d'embrasser son maître pour moi. Restée seule, j'ouvre le petit livre pour lire le _Magnificat_ et aussitôt je vois qu'il est plein d'images où l'on se divertissait dans les postures pratiquées par les savantes Nonnes. En en regardant une qui exhibant sa boutique par le cul d'un panier sans fond se laissait tomber au bout d'une corde sur la fève d'un membre démesuré, j'éclatai de rire si fort que je fis accourir une petite soeur qui était de celles avec qui j'étais le mieux apprivoisée, et, comme elle me dit: «Que signifient ces éclats de rire?» je n'eus pas besoin de corde pour tout lui dire. Je lui montrai le petit bouquin et nous le feuilletâmes avec tant de plaisir qu'il nous prit une telle envie d'essayer les postures des images que force nous fut de recourir au manche de verre. Ma petite amie se l'arrangea si bien entre les cuisses qu'on eût dit le machin d'un homme en arrêt devant sa tentation. Je me jetai sur le dos, comme une de ces femmes du Pont Sainte-Marie. Je lui posai mes jambes sur les épaules, et elle, me le mettant tantôt du bon, tantôt du mauvais côté, me fit vite achever ce que j'avais à faire; puis, à son tour, elle prit la place que j'occupais et je lui rendis fouace pour tourte.

_Antonia._--Sais-tu, Nanna, ce qui m'arrive à t'écouter jaser?

_Nanna._--Non.

_Antonia._--Ce qui arrive à quelqu'un qui flaire une médecine et qui, sans la prendre autrement, va deux ou trois fois de corps.

_Nanna._--Ah! ah! ah!

_Antonia._--Oui, tu peins si bien au vif ce que tu racontes que tu m'as fait pisser sans que j'aie mangé de truffes ni de cardons.

_Nanna._--Tu me reprends si je parle au moyen de mots sous-entendus et voici que tu uses aussi du langage de quelqu'un qui raconte de petites histoires aux gamines et qui dit: «J'ai quelque chose de blanc comme une oie, et ce n'est pas une oie; qu'est-ce que c'est?»

_Antonia._--Je parle comme cela pour te faire plaisir. C'est pour cela que j'use d'obscurité.

_Nanna._--Je te remercie. Maintenant, continuons l'antienne. Après les petits jeux auxquels nous avions joué ensemble, il nous prit envie de nous faire voir au parloir et au tour. Mais nous ne pûmes approcher: toutes les Soeurs y étaient accourue comme les lézards courent au soleil, et l'église ressemblait à Saints-Pierre-et-Paul, le jour de la Station; moines, soldats, tout le monde entrait, et tu me croiras si tu veux, j'aperçus Jacob l'Hébreu, qui s'entretenait bien tranquillement avec l'Abbesse.

_Antonia._--Le monde est corrompu!

_Nanna._--J'en dis autant; en sorte qui veut. J'y vis aussi un de ces malheureux Turcs[51], qui s'était laissé prendre dans le filet en Hongrie.

_Antonia._--On avait dû le faire chrétien.

_Nanna._--Suffit que je l'aie vu, je ne saurais te dire si c'est avec ou sans le baptême. Mais je n'ai été qu'une bête en te promettant de te raconter, en un jour, la vie des Soeurs, parce qu'en une heure elles font des choses que l'on ne raconterait pas pendant une année. Le soleil se dispose à se coucher, je vais donc abréger, faisant compte d'être un homme pressé de remonter à cheval, qui, bien qu'il ait grand'faim, avale à peine quatre bouchées, boit un coup, et, vite! en route.

_Antonia._--Laisse-moi parler un peu. Tu m'as dit d'abord que le monde n'est plus ce qu'il était de ton temps; je pensais que tu avais à me raconter, des Soeurs d'alors, des choses écrites dans le livre des Saints Pères.

_Nanna._--Je me suis trompée si je t'ai dit cela. J'ai peut-être voulu dire qu'elles ne sont plus comme elles étaient dans l'ancien temps.

_Antonia._--C'est donc la langue qui s'est trompée, et non le coeur?

_Nanna._--Comme tu voudras, je ne me souviens plus. Occupons-nous de ce qui importe le plus. Je te dirai que, le Démon me tentant, je m'étais laissé mettre le bât par un certain religieux qui venait de terminer ses études; mais je prenais bien garde au Bachelier. Une fois entre autres, mon nouvel amant vint me voir un soir à l'improviste, après l'_Ave Maria_, et me dit: «Ma chère petite rusée, fais-moi la grâce de venir avec moi tout de suite, je veux te mener en un lieu où tu auras beaucoup de plaisir. Tu n'entendras pas seulement un concert angélique, tu verras encore jouer une très jolie comédie.» Moi, qui avais des grillons plein la tête, sans hésiter je me déshabille; il m'aide à quitter mes vêtements sacrés, et j'en prends d'autres tout parfumés, c'est-à-dire des habits de garçon que m'avait fait faire mon premier amant. Je me pose sur la tête une toque de soie verte, avec une petite plume rose et une agrafe d'or, puis, le manteau sur l'épaule, je m'en vais avec lui. Nous n'avions pas marché la longueur d'un jet de pierre qu'il entre dans une longue ruelle, large d'une demi-enjambée et sans issue. Il siffle doucement et aussitôt nous entendons descendre un escalier, puis ouvrir une porte, où, dès que nous mîmes le pied, parut un page, avec une torche de cire blanche allumée. A la clarté de la torche, nous montons l'escalier, et nous voilà dans une salle somptueusement décorée, mon Étudiant me tenant par la main, et le page à la torche soulevant la portière, tout en disant: «Que Vos Seigneuries daignent entrer!» Nous entrons. Aussitôt que je parus, tu aurais pu voir tout le monde se lever, le bonnet à la main comme fait l'assistance quand le prédicateur donne la bénédiction. C'était le lieu de réunion de tous les paillards, affiliés entre eux à la façon d'une académie de brelan, et là se retrouvaient toutes les sortes de Religieuses et de Religieux, comme au noyer de Bénévent toutes les générations de sorcières et de sorciers. Et chacun s'étant rassis, on n'entendit plus que chuchoter sur ma frimousse; encore que cela ne soit pas bien à moi de le dire, sache, Antonia, qu'elle était jolie.

_Antonia._--Il est à croire qu'étant une fort belle vieille, tu as dû être un beau brin de fille.

_Nanna._--Nous commencions à être excités quand arriva, de plus, la vertu amoureuse de la musique qui me fit tressaillir jusqu'au fond de l'âme. Ils étaient quatre, qui regardaient sur un livre, et l'un d'eux, sur un luth argenté, accordé à leurs voix, chantait:

Divins yeux sereins...

Après cela vint une Ferrarèse qui dansa si gentiment qu'elle émerveilla chacun. Elle faisait des cabrioles que n'aurait pas faites un cabri, et avec une adresse, oh Dieu! et avec une grâce, Antonia! que tu n'aurais jamais voulu voir autre chose. Quel miracle c'était de la voir la jambe gauche repliée à la façon de la grive, et tout le corps portant sur la droite, tourner comme un tour, de sorte que sa jupe, gonflée par la rapidité de ses tournoiements, déployée en un beau rond, se voyait à peine, autant que les girouettes mues par le vent sur une cabane ou, pour mieux dire, celles en papier que les gamins fichent au bout d'un bâton; le bras tendu, ils se mettent à courir et s'amusent à les voir tourner si vite qu'à peine les voit-on.

_Antonia._--Dieu la bénisse!

_Nanna._--Ah! ah! ah! je ris d'un autre qu'ils appelaient le fieu à Ciampolo (d'après moi). C'était un Vénitien qui, en dedans d'une porte, contrefaisait une foule de voix. Il faisait un faquin ou portefaix si bien qu'il n'y avait pas un Bergamasque[52] qui ne lui eût donné gagné. Le portefaix demandait après Madonna à une vieille, et la voix de la vieille disait: «Et que lui veux-tu à Madonna?»--«Je voudrais lui parler», répondait-il, puis, d'un ton de déception, il ajoutait: «Madonna, Madonna, je meurs, je sens le poumon qui me bout comme une poêle de tripes!» Et il faisait des lamentations de portefaix les plus drôles du monde. Ensuite, se mettant à la peloter, il riait en disant des mots vraiment propres à lui faire transgresser le Carême et rompre le jeûne. Au milieu de ces badinages survenait le mari, un vieux barbon tombé en enfance; apercevant le portefaix, il menait grand tapage. On aurait dit un paysan qui voit mettre à sac son cerisier, et le portefaix s'écriait: «Messer, ô Messer! Ah! ah! ah!» avec les rires, les gestes et les façons d'un nigaud: «Va-t'en, adieu! disait le vieux, ivrogne! âne!» Et, s'étant laissé déchausser par la servante, il contait à sa femme je ne sais quoi, du Sophi et du Turc, et forçait tout le monde à se compisser de rire, lorsque, débouclant les courroies avec lesquelles il se sanglait, il faisait serment de ne plus jamais manger d'aliments venteux. Il se laissait mettre au lit, dormait, ronflait. Alors le susdit revenait sous la forme du portefaix, et pleurnichait et riait si bien avec la Madonna qu'il finissait par lui secouer le pelisson.

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Tu aurais bien ri toi-même d'entendre leurs débats et tout le remue-ménage, entrecoupé par le portefaix de polissonneries qui s'ajustaient au mieux avec celles de Madonna Refais-le-moi-le!

Le chant de ces vêpres fini, nous revenons dans la salle où était une estrade pour ceux qui devaient jouer la comédie. Le rideau allait se lever, quand je ne sais qui heurta violemment la porte; le bruit des voix n'aurait pas permis de l'entendre s'il avait frappé moins fort. Et, laissant là le rideau, on ouvrit au Bachelier, car c'était bien le Bachelier qui, passant là par hasard, avait heurté la porte, ne sachant pas que je lui fusse infidèle. Il entre et me voit faire des mamours avec l'Étudiant. Poussé par cette maudite frénésie qui les aveugle tous; avec la rage de ce mâtin qui avait tué la petite chienne (comme le raconte l'historiette de ce Frère), il me prend par les cheveux, me traîne par la salle, et puis me fait dégringoler les escaliers sans se soucier des supplications que chacun fait pour moi (sauf l'Étudiant qui, dès qu'il vit le Bachelier, disparut comme une fusée de girande au feu d'artifice). Celui-ci me reconduisit, toujours en me battant, au Monastère; là, en présence de toutes les Soeurs, il me fouetta avec cette douceur que montrent les Moines à punir un de leurs inférieurs, s'il lui arrive de cracher dans l'église. Il m'administra une telle fessée avec les courroies du lutrin qu'il m'enleva un demi-pied de chair, et ce qui me fut le plus sensible, c'est que l'Abbesse prenait le parti du Bachelier.

Après avoir passé huit jours à m'oindre d'huile et à me panser à l'eau de rose, je fis savoir à ma mère que si elle voulait me voir en vie, elle se dépêchât de venir. Elle trouva que je n'étais plus la même et, croyant que j'étais tombée malade à force d'abstinences et de matines, elle voulut à toute force que je fusse transportée sur l'heure à la maison. Toutes les belles représentations des Soeurs et des Moines ne purent me faire demeurer un jour de plus. Une fois à la maison, mon père, qui craignait ma mère plus que je ne crains je ne sais qui, voulait courir au médecin, mais on ne l'y laissa pas aller pour de bonnes raisons. Je ne pouvais pas cacher mon mal d'en bas, où les étrivières avaient joué comme les baguettes des gamins sur les marches de l'autel et les portes des églises, après les offices, le soir de la semaine sainte. Je dis que, pour me macérer la chair, je m'étais assise sur un peigne à carder l'étoupe, ce qui m'avait causé ce dégât. Ma mère cligna de l'oeil à cette maigre excuse: en effet, les dents du peigne m'auraient traversé non seulement le cul (que le tien reste sain et sauf), mais aussi le coeur. Mais comme cela valait mieux, elle se tut.

_Antonia._--Je commence à croire qu'il n'était pas feint l'ennui que tu montrais à faire la Pippa Nonne, et je me rappelle maintenant que ma bonne âme de mère avait coutume de dire qu'une Soeur, dans un certain monastère, feignait tous les trois jours d'avoir tous les maux imaginables, afin que les médecins lui missent l'urinoir sous les jupons.

_Nanna._--Je sais bien qui c'était et je ne t'en ai pas parlé pour abréger. Maintenant que je t'ai tenue toute la journée à bavarder, je veux que tu viennes ce soir chez moi.

_Antonia._--Comme tu voudras.

_Nanna._--Tu m'aideras à faire quelques petites choses, et puis demain, après dîner, dans cette vigne, sous ce même figuier, nous entamerons la vie des Femmes mariées.

_Antonia._--A ton service.

Cela dit, sans rien emporter de la vigne, elles s'acheminèrent vers le logis de Nanna, qui habitait à la Truie. Arrivées là, à la tombée de la nuit, la Pippa fit à l'Antonia beaucoup de caresses.

Puis vint l'heure du souper. Elles soupèrent, et après être demeurées ensemble un peu de temps, elles coururent dormir.

NOTES

[Note 19: Les trois dialogues qui suivent forment la _Première partie des Ragionamenti de Pierre Arétin, surnommé le Fléau des Princes, le Véridique et le Divin_.]

[Note 20: La Nanna raconte ce trait dans le troisième Dialogue.]

[Note 21: Le Talmud appelle les anges Maîtres de danse.]

[Note 22: Il s'agit évidemment du poème de l'Arétin contre l'Elena Ballerina, poème attribué à Lorenzo Venerio et publié sous le nom de son fils Maffeo Venerio, évêque de Corfou. Voici ces raisons qui sont au chant III:

«Concluons donc qu'un grand cas bien ferme, «D'un vaillant homme de frère dans toute la force de sa jeunesse «Quand le bouillon et le vin l'ont échauffé, «Alors qu'il n'est ni hiver ni été, «Et quand le rut le rend entreprenant et hardi, «Les coups qu'il donne sont tellement sans arrière-pensée «Que je voudrais, _verbi gratia_, de temps en temps, «Qu'il fût tout cas et moi toute mirely.»

Ce dernier trait est tout arétinesque, on le retrouvera dans les Sonnets.]

[Note 23: Ce jeu de mots alphabétique s'entend aussi bien en français qu'en italien.]

[Note 24: On devait parler souvent de cette Sainte parmi les prostituées romaines. Elle est citée plusieurs fois dans la _Lozana Andaluza_, où elle est nommée en espagnol _Santa Nefixa_.

LE CHANOINE.--_Corps de moi!... Elle est plus habile que Sainte Nafisse, celle qui donna son corps en aumône._ (Cahier XXIII.)

TRUJILLO.--_Les attouchements et le contact, voilà ce qui guérit, comme l'a dit Sainte Nafisse, celle qui mourut d'amour suave._ (Cahier L.)

Et plus loin la Lozana la nomme aussi: _Il a engeigné la Lozana comme si j'avais été Sainte Nafisse_.

Sainte Nafisse est également citée au chant III de la _Puttana errante_.]

[Note 25: Il s'y tenait beaucoup de prostituées.]

[Note 26: Pour _Philocole_. Cette amplification de l'histoire de _Flor et Blanchefor_ est le premier ouvrage de Boccace.]

[Note 27: _Suffragant._ La Nanna estropie beaucoup de mots.]

[Note 28: _Bovo d'Antona_: chanson de geste anonyme de la fin du XIIe siècle; c'est une imitation de la chanson de geste française _Beuves d'Hanstonne_, dont il y a plusieurs versions et qu'on attribue à Bertrand de Bar-sur-Aube. L'Arétin connaissait les _Reali di Francia_, ces _Royaux de France_ déjà populaires en Italie de son temps et où l'on trouve _Bovo d'Antona_. La belle Drusania, la fille du roi d'Arménie, l'amante et puis l'épouse de Bovo, faisait sonner la harpe et chantait à merveille; l'ayant perdu sur _la rive de la mer_, elle se fit reconnaître rien qu'en chantant.]

[Note 29: _Primicier._]

[Note 30: Pour _Colleoni_, fameux condottiere bergamasque, qui s'illustra au service de Venise. Il est un des premiers qui aient fait usage du canon. Il mourut en 1475.

Allusion à sa mine fière sur le monument équestre, élevé à Venise, en 1495, par Alexandro Leopardo qui l'avait fondu d'après le modèle d'Andrea del Verrochio.