L'oeuvre du divin Arétin, première partie Introduction et notes par Guillaume Apollinaire
Part 2
On a dit de l'Arétin qu'il était un grand prosateur, mais un poète médiocre. Je suis d'avis que cette opinion est en partie très injuste, car le Divin a été pour le moins un poète satirique du premier ordre. Certaines de ses pasquinades[13] ne sont pas inférieures à quelques beaux morceaux de Victor Hugo, dans _les Châtiments_.
Pour ma part, je suis d'avis que l'on devrait restituer à l'Arétin la paternité de quelques ouvrages comme _la Puttana errante_[14], _la Zaffetta_, _la Tariffa delle Puttane_ que l'on attribue à Lorenzio Veniero. Ce Lorenzo Veniero, qui devait plus tard siéger au Sénat et remplir de hautes fonctions dans le gouvernement de la République Vénitienne, avait vingt ans lorsque Francesco Zeno l'amena à l'Arétin pour que celui-ci le formât. Et ma conviction est faite: _la Puttana errante_, _la Zaffetta_ et son _Trentuno_ ont trop de points de ressemblance avec les _Ragionamenti_ pour qu'il soit possible de les attribuer à un autre qu'à l'Arétin lui-même. Je pense que le Divin ne se souciait pas de s'attirer des désagréments en se moquant ouvertement des mérétrices. Il avait sans doute à se venger de cette Elena Ballerina, qui est la _putain errante_, et de la Zaffetta. Il a plu à l'Arétin de mettre ses sarcasmes sur le compte du jeune Veniero, qui ne demandait pas mieux et qui, sans doute, était très fier de se faire passer pour l'auteur d'ouvrages d'une audace aussi brillante. Et, cependant, l'Arétin a beau dire que la _Puttana_ est l'oeuvre du Venerio, son _creato_, il a beau, au début de la _Zaffetta_, parlant au nom du Veniero, se gausser de ceux qui disent que la _Puttana errante_ est un ouvrage arétinesque; il ne faut pas se laisser prendre à ces supercheries et à ces coquetteries d'auteur. Au fond, l'Arétin regrette d'avoir dépensé tant d'esprit dont bénéficie son disciple, il reprend les traits les mieux venus de ses poèmes et s'en ressert dans les _Ragionamenti_, y mentionnant _La Putain errante_ en se gardant bien de parler du Venerio. _Le Tarif des putains de Venise_ ressemble trop à la _Putain errante_ et à la _Zaffetta_ pour ne point provenir de la même imagination. Cette composition, dont le titre italien est _La Tarifa delle Puttane di Venegia_, a été écrite sans doute entre la première et la deuxième partie des _Ragionamenti_. L'Arétin la mentionne dans la première journée de cette deuxième partie. Il la fit probablement paraître plus tard, y ayant mis des allusions à lui-même et au Veniero pour qu'on ne découvrît pas quel en était l'auteur.
Bref, si l'Arétin n'a pas écrit les trois ouvrages dont il a été question, il leur a beaucoup emprunté, et cela n'est pas dans ses habitudes. Il tire, en général, de son propre fonds tout ce qu'il écrit. Il travaille si vite que plagier ne pourrait que le retarder inutilement. D'ailleurs, n'a-t-il pas dit dans une phrase qu'on pourrait rapprocher d'un vers de Musset: «Il vaut mieux boire dans son hanap de bois que dans la coupe d'or d'autrui.»
Je ne veux nullement avancer, au demeurant, que l'Arétin, qui était presque un autodidacte, n'ait pas subi l'influence d'auteurs qui l'ont précédé ou même contemporains. Sans parler de Boccace et des autres Italiens dont la lecture a formé son esprit en lui donnant une direction, il serait injuste de ne pas citer l'Espagnol Francisco Delicado qui paraît avoir eu une influence immédiate sur le talent du Divin. Ce Francisque ou François Délicat, dont la vie, le rôle et les oeuvres sont encore mal connus, vivait en Italie. Il était à Rome en même temps que l'Arétin et alla à Venise la même année que lui. Il publia, en 1528, avant que l'Arétin ne composât ses _Journées putanesques_, une nouvelle dramatique intitulée _La Lozana Andaluza_, qui pourrait bien être le prototype des _Ragionamenti_, ayant elle-même pour mobile la fameuse _Célestine_. L'Arétin entendait l'espagnol, comme il apparaît à la lecture de ses dialogues. Il a dû connaître _La Lozana Andaluza_ et sans doute son auteur, qui était un lettré et un savant. Quoi qu'il en soit, il ne le mentionne nulle part.
_La Lozana Andaluza_ fut composée à Rome pendant le séjour qu'y fit Délicat, de 1523 à 1527. Il la retoucha à Venise avant de l'y publier. J'attribuerais volontiers à ce Francisque Délicat un ouvrage qui a été longtemps donné comme étant de l'Arétin et qui a comme titre le nom d'un fameux éditeur vénitien. Je veux parler du _Zoppino_, dans lequel on reconnaîtra volontiers bien des traces du goût espagnol. En tout cas, le _Zoppino_ n'est pas de l'Arétin, tout le monde est d'accord à ce sujet. D'autre part, au _Mamotreto_ ou cahier XXXIX de la _Lozana Andaluza_, Délicat mentionne le _Zoppino_ qui ne devait paraître à Venise qu'en 1539, après les _Six Journées_ ou _Caprices_ de l'Arétin. Et l'on trouverait bien des ressemblances entre la _Lozana Andaluza_ et le _Zoppino_ qui tous deux, sans doute, furent composés à Rome et retouchés à Venise. Délicat devait écrire l'italien, et dans son séjour à Venise il se mit au courant du dialecte vénitien auquel il a emprunté un certain nombre de locutions qui paraissent dans le _Zoppino_. Il ne cite pas une fois l'Arétin, sans doute parce que celui-ci ne l'avait pas cité non plus. Il intitule son dialogue: _Ragionamento del Zoppino_, etc., imitant en cela l'Arétin, à moins que celui-ci n'ayant connu le _Zoppino_ à Rome n'en ait imité le titre avant qu'il ne fût imprimé.
Néanmoins, l'Arétin échappe, quant à son ouvrage même des _Caprices_, à tout reproche d'imitation et de plagiat, de même que Francisque Délicat ne peut être appelé un imitateur de la _Célestine_, bien qu'elle ait été le modèle de la _Lozana Andaluza_ dont elle diffère de toutes les façons. Mes hypothèses sur l'influence et les ouvrages de Francisque Délicat n'infirment point, du reste, mes opinions touchant _la Putain_, _la Zafetta_ et _le Tarif_ qui me semblent devoir être remis au compte de l'imagination féconde du Divin. Il ne s'est caché de les avoir écrits que parce qu'à Venise, attaquer nommément la renommée des mérétrices de la République et même des courtisanes romaines, cela pouvait être infiniment plus dangereux que de se moquer du roi de France, et surtout cela ne devait rien rapporter.
* * * * *
On a pensé que le Divin, dont le nom est populaire en France, y était trop mal connu, et l'on a choisi pour le faire connaître les ouvrages dans lesquels sa personnalité s'est affirmée le plus et qui lui font une place à part parmi les écrivains de tous les temps. On n'a donné ici que les seize _Sonnets luxurieux_ qui paraissent être de l'Arétin. On sait que ces sonnets ont été portés jusqu'à 26, nombre qui ne répond pas à celui des figures de Jules Romain.
Il n'existe pas encore de travail définitif touchant l'histoire de ces sonnets; néanmoins celui[15] du savant Alcide Bonneau, à l'érudition élégante et inépuisable duquel on doit la plupart des travaux publiés par Liseux, fait autorité. Pour ce qui a trait aux fameux dessins de Jules Romain, gravés par Marc-Antoine Raimondi, ils ont complètement disparu. On a donné récemment une réimpression des sonnets, copiée sur l'édition de Liseux. On y a ajouté les fac-similés d'une série de calques datant du XVIIIe siècle et qui auraient été faits sur les gravures de Marc-Antoine[16]. Mais n'y a-t-il pas là-dessous quelque supercherie? Ces images coïncident presque entièrement avec la description qu'avait donnée Bonneau de l'apparence que devaient avoir les gravures disparues. Mais sont-ce bien là des calques datant du XVIIIe siècle ou bien ne s'agirait-il pas plutôt d'une habile reconstitution faite d'après la description de Bonneau et où l'on a mis quelques différences pour que l'authenticité des calques parût moins discutable? Je ne sais. Toujours est-il que cette publication a été saisie après son apparition et son éditeur poursuivi.
On ne comprend pas bien dans ces conditions pourquoi la Bibliothèque nationale n'en possède pas un exemplaire. Sans doute, l'institution du _Dépôt légal_ ne fonctionne pas avec toute la régularité désirable; mais un ouvrage ayant été saisi, le premier geste de l'autorité devrait être d'en pourvoir la Bibliothèque, dont on se désintéresse trop. On dit que les magistrats, en cas de saisie comme celle dont il est question ici, s'empressent de compléter leurs collections. Et sans doute il y a trop de collectionneurs dans la magistrature pour que d'un ouvrage saisi il ne reste un seul exemplaire destiné à la Nationale.
On a dit que l'éditeur était parvenu à se faire rendre son édition. Cependant, je crois qu'elle ne lui a pas été rendue, mais qu'il en a tiré une nouvelle, les exemplaires que l'on vend maintenant me paraissant plus petits et moins beaux que ceux que j'ai vus en 1904. Néanmoins, je ne pourrais pas affirmer le fait, parce qu'en 1904, ne m'occupant pas encore de l'Arétin, je n'ai pas regardé avec beaucoup d'attention la publication qui venait de paraître.
En se servant du recueil du _Cosmopolite_[17], Alcide Bonneau a pu reconstituer avec beaucoup de vraisemblance l'ouvrage fescennin du Divin. Ce n'est pas que parmi les autres sonnets il n'y en ait pas qui puissent être aussi attribués à l'Arétin. Ainsi le sonnet qui sert de préambule à la _Corona de Cazzi_, comme on a appelé postérieurement les _Sonnets luxurieux_, peut fort bien être également de l'Arétin. Le premier quatrain est aussi le premier du sonnet qui sert de poème à la _Tariffa delle Puttane di Venegia_, que, pour ma part, j'attribue à l'Arétin.
Pour ce qui regarde les _Ragionamenti_, on a traduit ici la première partie qui se compose de trois Journées. Il y manque l'Avertissement dans lequel l'Arétin dédie son ouvrage à sa guenon en jouant sans doute sur le mot _mona_[18] qui avait à Venise un autre sens que l'on entend assez si l'on a parcouru les priapées que le Vénitien Baffo composa au XVIIIe siècle. La troisième Journée est la plus célèbre. Dès le XVIe siècle, elle était imitée plutôt que traduite en français, et aussi en espagnol (1549). C'est d'après cette paraphrase intitulée _Colloquio de las Damas_ et due à Fernand Xuarès que Gaspard Barth composa sa fameuse traduction latine intitulée _Pornodidascalus_.
La seconde partie est également formée de trois Journées qu'Alcide Bonneau a respectivement intitulées: l'_Éducation de la Pippa_, les _Roueries des Hommes_, la _Ruffianerie_. Dans la première de ces Journées, la Nanna enseigne à sa fille, la Pippa, l'art d'être mérétrice. Le second jour, il s'agit des bons tours que les hommes s'ingénient à jouer aux courtisanes trop confiantes. Et le troisième jour, la Nanna et la Pippa, assises dans leur jardin, écoutent la Commère et la Nourrice parler de la Ruffianerie, c'est-à-dire des rapports entre les putains et les maquerelles. On a souvent donné le _Zoppino_, le _Ragionamento des Cours_ et le _Dialogue du Jeu_ comme étant la troisième partie des _Ragionamenti_. C'est là une erreur. Le _Zoppino_ n'est pas de l'Arétin et les _Six journées_ forment une oeuvre distincte et complète. Le _Ragionamento des Cours_ n'a pas encore été traduit; il mérite cependant de l'être. Quant au _Dialogue du Jeu_, on en a traduit des fragments, et il n'est pas indigne non plus qu'on en publie une version complète.
Les traductions que l'on donne ici paraîtront souvent plus exactes que celles qui les ont précédées. Le traducteur de l'édition de Liseux, malgré tous ses mérites, n'a pas évité quelques contresens regrettables comme celui-ci au deuxième dialogue où il traduit _spazzare ogni gran camino_ par «balayer la poussière des plus larges chemins». Ce qui n'était évidemment pas ce que voulait dire le Divin, les ramoneurs étant de son temps plus communs que les cantonniers. On a aussi serré le texte italien de plus près. C'est ainsi qu'on a rendu _schiavina_, non pas seulement par «manteau», mais par «esclavine», et que traduire _le fu renduto da me migliaccio per torta_ par «je lui rendis mille pour un» a paru une étrange façon de faire passer dans l'officine de l'usurier une locution populaire qui sortait sans doute du fournil du boulanger. On n'a pas reculé non plus devant les répétitions que n'avait pas évitées l'Arétin qui écrivit ses _Ragionamenti_ en 48 jours. Il a paru que l'office du traducteur ne doit pas être d'améliorer le style de son auteur, et l'on n'est pas éloigné de croire, au demeurant, que les répétitions ne sont nullement un indice de mauvais style comme on pense communément aujourd'hui, où l'on alourdit et embarrasse souvent la phrase en voulant se servir de mots différents là où la répétition d'un mot serait aussi bien raisonnable.
Enfin, on a mis des notes partout où cela a été possible. On souhaite qu'elles éclaircissent un texte très agréable à la vérité, mais rempli d'allusions à des événements, à des coutumes, à des personnages dont le public n'a pas idée aujourd'hui.
En ce qui concerne les sonnets, on en a parfois adouci les termes, et malgré cela on est persuadé que ces poèmes n'ont pour ainsi dire rien perdu de leur vivacité gaillarde. D'ailleurs, le lecteur est libre de remplacer les mots qui lui paraissent faibles par les plus forts qu'il connaisse, et suppléant ainsi par la perspicacité de son entendement à ce que le traducteur a dû gazer, par pudeur, il formera avec certitude son opinion sur l'oeuvre du Divin Pierre Arétin dont on a écrit en son temps qu'il était _la règle de tous et la balance du style_.
G A
NOTES
[Note 1: Si l'on a pu citer Rabelais et Molière comme des auteurs sur lesquels le Divin a exercé son influence, il serait injuste de ne pas ajouter que, de notre temps, Hugues Rebell, qui était un grand lecteur des publications de Liseux, a dû à l'Arétin une très grande partie de ses mérites d'écrivain.]
[Note 2: Toutes les nuances des attitudes galantes ont été traitées avec «tant d'énergie par le célèbre Pierre Arétin, qui vivait dans le quinzième siècle (sic), qu'il n'en reste rien à dire aujourd'hui». _Thérèse philosophe, 2e partie_. Cette opinion, exprimée dans un des ouvrages les plus licencieux du XVIIIe siècle, représente bien l'idée que l'on se fait encore en général du Divin.]
[Note 3: Cette traduction fut d'abord publiée sur le texte italien en dix volumes (1879-1880). Petite édition mixte franco-latine.
J'ai eu entre les mains une traduction très rare, mais peu intéressante. Il s'agit des _Dialogues de l'Arétin surnommé le fléau des Princes, le véridique, le divin_. _Paris, 1884_, 4. vol. in-8º. Cet ouvrage a été imprimé sur la presse à bras par le traducteur A. Ribeaucourt et tiré à 15 exemplaires seulement.]
[Note 4: L'ouvrage suivant a fait longtemps autorité: _Vita di P. Aretino_; par le comte G.-M. Mazuchelli (Padoue, 1741, 1749). Il y en a un abrégé en français, par Dujardin, sous le pseudonyme de Boispréaux (La Haye, 1750). On trouve bien quelques choses intéressantes dans Mazuchelli, mais aussi un très grand nombre d'erreurs et d'injustices. C'est avec raison qu'Alcide Bonneau l'appelle _Biographe du genre hostile_.]
[Note 5: Cf. Alessandro Luzio: _La famiglia di Pietro Aretino_. Giornale Storico della litteratura italiana, t. IV.]
[Note 6: _Uno Pronostico satirico di Pietro Aretino_ (MDXXXIIII) edito ed. illustrato da Alessandro Luzio, Bergamo, 1900.]
[Note 7: _Pietro Aretino, il quale hebbe in ascendente Luca, Giovanni, Marco et Matteo..._]
[Note 8: On pourrait aussi expliquer ce jeu de mots en avançant que l'orgueilleux Arétin a voulu se moquer des quatre grandes familles vénitiennes désignées sous le nom des _quatre évangélistes_. C'étaient les Giustiniani, les Bragadini, les Cornari et les Bembi. Le cardinal Bembo était un ennemi du fils du cordonnier Luca. Et jouant sur ce nom, l'Arétin, fils de Luc (c'est le nom d'un évangéliste), pouvait se donner comme le cinquième évangéliste, lui qui valait bien un Bembo, quatrième évangéliste. Ceci renforcerait l'hypothèse que Luca serait le nom patronymique de notre Pierre.]
[Note 9: Baschet. Documenti _inediti su Pietro Aretino_. (Archivo storico italiano, s. III, t. III, 2e partie.)]
[Note 10: Cité par Bayle (_Dict._).]
[Note 11: Qu'on me pardonne d'être réservé touchant la bibliographie arétinesque. Elle est très embrouillée et l'érudit qui entreprendrait de la débrouiller rendrait aux Lettres un service signalé. Mais, pour ma part, je ne suis pas bibliographe...]
[Note 12: Il semble que l'Arétin ait joui d'une grande vogue parmi les lettrés du Dauphiné. Sans les _Ragionamenti_, nous n'aurions pas la _Satire sotadique_ de Chorier. Dans son ouvrage sur l'_Arétin_ (Hachette, 1895), M. Pierre Gauthiez cite une pièce dont le Divin est un des personnages: _le Courtisan parfait_, tragi-comédie par M. D. G. B. T. Grenoble, Jean Nicolas, 1668.--Cette pièce est attribuée à Gabriel Gilbert.]
[Note 13: Voir _Pasquinale di Pietro Aretino ed anonime per il conclave e l'elezione di Adriano VI, pub. et ill. da Vittorio Rossi_. Palermo-Torino, C. Clausen, 1891, in-16.]
[Note 14: _La Puttana errante_ est un poème en quatre chants qui n'a rien à voir avec l'insipide _Dialogue de Marguerite et de Julie_ qu'on a aussi intitulé _la Puttana errante_. C'est dans cette plate élucubration, qui n'a rien d'arétinesque, que l'on trouve l'énumération des 35 postures.]
[Note 15: _Les sonnets luxurieux du divin Pietro Aretino_, texte italien, le seul authentique et traduction littérale par le traducteur des _Ragionamenti_, avec une notice sur les sonnets luxurieux, l'époque de leur composition, les rapports de l'Arétin avec la Cour de Rome et sur les dessins de Jules Romain, gravés par Marc-Antoine. Imprimé à cent exemplaires pour Isidore Liseux et ses amis. (Paris, 1882)]
[Note 16: _Les sonnets luxurieux de l'Arétin (I sonnetti lussuriosi di Pietro Aretino)_, texte italien et traduction en regard accompagnée de la notice et de commentaires de Is. Liseux (_la notice et les commentaires sont en réalité d'Alcide Bonneau_) et publiés pour la première fois avec la suite complète des dessins de Jules Romain d'après des documents originaux (Paris, 1904), pet. in-4º oblong, cartonné, imprimé en deux couleurs, encadrements typographiques. 160 pages de texte, 16 fac-similés et 17 gravures en taille douce. Ces 17 gravures comprennent un frontispice et les gravures achevées par un artiste moderne d'après les calques. Il me semble que dans l'exemplaire que j'ai vu en 1904, on donnait le fac-similé de la grandeur des soi-disant calques originaux. Il me semble aussi que le fac-similé de chaque calque se trouvait en regard de la gravure achevée, médiocre d'ailleurs.
Dans l'exemplaire que je viens d'avoir entre les mains, les figures ne sont reproduites qu'à mi grandeur des soi-disant originaux.]
[Note 17: Alcide Bonneau fait remarquer que: «dans ce Recueil, _les Sonnets sont intitulés Corona di Cazzi; Sonnetti_ (sic) _Divi Aretini_.» Cela n'est pas tout à fait exact; dans le _Cosmopolite_ on trouve: _Divi Aretini Sonnetti_, et ce mauvais latin qui choquait. Alcide Bonneau devient plus macaronique encore au titre du premier Sonnet: _Divi Aretini Sonnetto primo_. Le recueil dit du _Cosmopolite_ est peu connu. En voici le titre: _Recueil des pièces choisies rassemblées par les soins du Cosmopolite. A Anconne, chez Vriel Bandant, à l'enseigne de la liberté, MDCCXXXV_. J'en ai vu une réimpression (1835?) qui présente quelques différences dans le titre et dans le texte. L'exemplaire ancien que j'ai lu portait cette note manuscrite:
«Ce recueil a été formé par M. le Duc d'Aiguillon, père du dernier mort imprimé par lui et chez lui en sa terre de Verets, en Touraine et tiré au nombre de douze exemplaires seulement.
La femme de son intendant qu'il avait fait prote et qui était dans un entresol où elle travaillait, lui cria un jour: _Monsieur le Duc, faut-il deux R au mot F.....?_ Il répondit gravement, _il en vaudrait bien la peine; mais l'usage est de n'y en mettre qu'un_. L'Épître à Madame de Miramion qui est à la tête de l'ouvrage, ainsi que la Préface, sont de M. de Moncrif. On trouve à la fin du volume une traduction en vers français des Noëls Bourguignons qui n'existe que là.
Ce recueil d'ordures est sans contredit le plus complet et le plus rare qu'il y ait, il renferme beaucoup de Pièces qu'on rechercherait, bien inutilement ailleurs.»]
[Note 18: On connaît le sens de _moniche_.]
LES RAGIONAMENTI
=Ci commence la première Journée des capricieux Ragionamenti de l'Arétin, dans laquelle la Nanna, à Rome, sous un figuier, raconte à l'Antonia la vie des Nonnes[19].=
_Antonia._--Qu'as-tu, Nanna? Te semble-t-il qu'un visage comme le tien, assombri de pensées, convienne à quelqu'un qui gouverne le monde?
_Nanna._--Le monde!
_Antonia._--Oui, le monde! C'est à moi de demeurer pensive, qui, le mal français excepté, ne trouve plus même un chien qui aboie après moi, qui suis pauvre et orgueilleuse, et qui, si je disais vicieuse, ne pécherais pas contre L'Esprit-Saint.
_Nanna._--Antonia, il y a des ennuis pour tous. Il y en a tant, là où tu crois qu'il n'y a que des joies, il y en a tant que cela te paraîtrait étrange; et, crois-moi, ce bas-monde est un mauvais monde.
_Antonia._--Tu dis vrai, c'est un mauvais monde pour moi, mais non pour toi qui jouis même du lait de la poule. Et sur les places, dans les hôtelleries et partout, on n'entend pas autre chose que: Nanna par-ci, Nanna par-là. Sa maison est toujours pleine comme l'oeuf, et tout Rome danse autour de toi cette mauresque que l'on voit faire aux Hongrois pendant le Jubilé.
_Nanna._--C'est ainsi! Pourtant je ne suis pas contente, et il me semble être une épousée qui, à cause d'un certain respect humain, bien qu'elle ait beaucoup de mets devant elle et grand'faim, et, bien qu'elle soit à la tête de la table, n'ose manger. Et, certes, certes, ma soeur, le coeur n'est pas où il pourrait être. Suffit.
_Antonia._--Tu soupires?
_Nanna._--Patience!
_Antonia._--Tu soupires à tort, prends garde que le Seigneur Dieu ne te fasse pas soupirer avec raison.
_Nanna._--Comment ne veux-tu pas que je soupire? Je viens de me rappeler que ma Pippa a seize ans, et, comme je veux prendre un parti à son sujet, l'un me dit: «Fais-la Soeur; outre que tu épargneras les trois quarts de la dot, tu ajouteras une Sainte au calendrier.» Un autre dit: «Donne-lui un mari. De toute façon, tu es si riche que tu ne t'apercevras pas que ta fortune ait en rien diminué.» Un autre m'exhorte à la faire Courtisane immédiatement, disant: «Le monde est corrompu, et, même s'il était meilleur, en la faisant Courtisane, tu en fais d'emblée une Dame. Et, avec ce que tu as, avec ce qu'elle gagnera bientôt, elle deviendra une Reine.» De sorte que je suis hors de moi. Et tu peux voir que pour la Nanna aussi il est des ennuis.
_Antonia._--Des ennuis comme les tiens sont plus doux que n'est un peu de démangeaison à celui qui, le soir, autour du feu, ayant mis bas ses chausses, se sent venir l'eau à la bouche à l'idée qu'il va avoir le plaisir de se gratter.
Les ennuis, c'est de voir monter le blé; les tourments, c'est qu'il y ait disette de vin; la torture, c'est le loyer de la maison; la mort, c'est prendre l'infusion de bois de gayac deux ou trois fois par an et ne pas se débarrasser des pustules, ne pas sortir des gommes et ne se défaire jamais de ses maux. Et je m'émerveille de toi qui d'une chose aussi minime te fais un souci.
_Nanna._--Pourquoi t'en étonnes-tu?
_Antonia._--Parce qu'étant née et élevée à Rome, tu devrais te dégager, les yeux fermés, des doutes que tu as au sujet de la Pippa. Dis-moi, n'as-tu pas été Nonne?
_Nanna._--Oui.
_Antonia._--N'as-tu pas eu un mari?
_Nanna._--Je l'ai eu.
_Antonia._--N'as-tu pas été Courtisane?
_Nanna._--Je l'ai été.
_Antonia._--Et, de ces trois choses, tu n'as pas le courage de choisir la meilleure?
_Nanna._--Non, Madonna.
_Antonia._--Pourquoi non?
_Nanna._--Parce que les Nonnes, les Femmes mariées et les Putains vivent autrement aujourd'hui qu'elles ne vivaient jadis.