L'oeuvre du divin Arétin, première partie Introduction et notes par Guillaume Apollinaire
Part 17
_Nanna._--Non, il la trouva ouverte. Dès qu'il paraît, je crie: «Étrangle-la; étrangle-la!» Ma servante, presque les larmes aux yeux, me supplie de lui faire grâce et me promet que jamais plus elle ne mangera le dîner. J'avais l'air d'être furieuse et, empoignant la mienne à la gorge, je lui disais: «Toi, tu ne le feras-plus.» Mon créancier (il l'était à ses dépens), à la vue des chattes fut ému de compassion, il me demanda de les lui donner. «Vraiment, oui!» lui dis-je. «De grâce, Signora, reprit-il, confiez-les-moi pour huit jours; puis je vous aiderai moi-même à les tuer, si vous ne voulez pas m'en faire cadeau ou leur pardonner.» En parlant ainsi, il me prend ma chatte, quoique je fisse un peu de résistance, puis arrache l'autre des mains de la servante, les donne à son commis, qui le suivait par derrière, et lui dit de les porter à la maison, après toutefois que la petite les eut mises dans un sac. «Ayez bien soin, lui dis-je, de me les faire rapporter d'ici huit jours; je veux les massacrer, les voleuses!» Il me le promet et me demande les vingt-cinq ducats; je lui fais le serment d'aller les lui porter sous dix jours, à la boutique, et il s'en va bien content. Dix jours, quinze jours se passent; il revient demander les ducats; je les avais dans un mouchoir, et, en les secouant bien fort, je lui dis: «Très volontiers; mais je veux d'abord revoir mes chattes.»--«Comment! vos chattes? reprit-il; elles se sont sauvées par les toits sitôt lâchées dans la maison.» Quand j'apprends cela (je le savais avant de le savoir), je prends un visage de belle-mère et je lui dis: «Faites en sorte que les chattes se retrouvent, sinon elles vous coûteront plus cher que vingt-cinq de vos teigneux ducats; mes chattes sont promises; mes chattes doivent être emmenées en Barbarie; oui, mes chattes, mon cher monsieur, me seront rapportées ici, oui, elles me seront ici rapportées.» Le pauvre homme, qui, accoudé sur l'appui de la fenêtre et qui, aux cris que je poussais, voyait le monde s'attrouper dans la rue, sans plus rien réclamer dégringola l'escalier (c'était le plus sage), en s'écriant: «Allons! fiez-vous aux putains!»
_Antonia._--Nanna, je veux te dire quelque chose qui me passe par la tête.
_Nanna._--Dis-le-moi.
_Antonia._--La gentillesse de cette piperie aux chattes est si gracieuse que pour l'amour d'elle il t'en sera pardonné quatre de celles qui font encourir l'excommunication.
_Nanna._--Crois-tu?
_Antonia._--J'en parierais mon âme contre une pistache.
_Nanna._--Ce n'est pas peu dire. Hum! hum! hum! voilà le rhume qui m'arrive: hum! hum! hum! Ce figuier m'a très mal préservée du soleil, et il n'y aura pas moyen que je parle de bien d'autres, que j'emmiellais au point de leur faire croire que la synagogue des Juifs était suspendue en l'air, comme l'est le tombeau de Mahomet, à ce qu'on dit. Hum! hum! je ne puis plus souffler, voilà l'enrouement qui vient, la toux qui me fait tomber la luette.
_Antonia._--C'est le noyer, et non le figuier, dont l'ombre est malsaine.
_Nanna._--Donne-moi ton avis en trois mots, selon ta promesse; le fait est que j'étouffe. Hum! hum! hum! Cela va mal, et le pis, c'est de ne pouvoir te conter comment je réformais les moeurs de mes amants. Si j'avais perdu n'importe quoi, je feignais une grande charité envers leurs bourses et leur défendais de se ruiner en habits brodés, en repas et en profusions inutiles. Ce que j'en faisais, c'était afin de conserver leur argent pour mes besoins à moi, et les bélîtres s'extasiaient sur ma discrétion, sur l'intérêt que je portais à leur fortune. Holà! je crève! oh! oh! oh! Je suis bien peinée aussi de ne pouvoir te dire mon histoire des tapisseries, comment je fis quinaud celui qui les mit en gage, celui qui me les acheta, deux autres qui regardaient faire le marché, l'homme qui me les apporta chez moi, et un dernier qui survint juste comme on les posait dans ma chambre.
_Antonia._--Eh! un petit effort, conte-moi. Oh! oui, Nanna, ma douce Nanna, ma chère Nanna.
_Nanna._--Il arriva que Messire... aide-moi donc un peu, Messire, Messire... Je me meurs! il n'y a pas moyen. Excuse-moi, je te la dirai un autre jour, avec celle du Monsignor d'après, qui se sauva tout nu, sur les toits du quartier. Holà, je me pâme, Anto... Antonia! ma... chère... Chr!...
_Antonia._--Maudits soient l'accès de toux et son issue[93]. Maudite aussi cette gentille créature de soleil, qui nous a gâté notre entretien! Je ne voulais pas te le dire, mais peut-être n'est-il guère croyable que, le premier jour de ton arrivée au Couvent, tu aies pu voir tant de choses; je ne crois pas davantage que tu te sois familiarisée avec le Bachelier comme cela, de prime abord.
_Nanna._--Je te l'affirme cependant; quand je me fis Soeur, j'étais à moitié pucelle. Pour ce qui est d'avoir vu tant de jolies choses à la file, tu peux m'en croire, j'en ai vu encore de bien pi... pi... pires. Chienne de toux! Chrr!...
_Antonia._--L'as-tu?
_Nanna._--Oui, oui, je l'ai! Mais veux-tu enfin me dire ton avis en trois mots, selon ta promesse?
_Antonia._--Pour en revenir à la promesse que je t'ai faite, de te tirer d'embarras en trois mots, je ne puis la tenir.
_Nanna._--Pourquoi donc? Hum! hum! Chrr!...
_Antonia._--Ma promesse, j'aurais pu la tenir au moment même où je te la faisais, par la raison que nous autres femmes nous sommes sages sans réflexion, et folles après réflexion. Pourtant, je vais te donner mon avis; tu en prendras la rose et tu en laisseras les épines.
_Nanna._--Parle.
_Antonia._--Je dis qu'en écartant une partie de tout ce que tu m'as raconté et en te faisant crédit pour le reste, car on ajoute toujours quelque mensonge à la vérité, et parfois pour embellir un récit, on l'agrémente de paillettes d'or.
_Nanna._--Donc tu me tiens pour une ment... Hum! hum! pour une menteuse?
_Antonia._--Pour une menteuse, non; mais pour une qui laisse courir sa langue, et je crois que si tu en veux aux Soeurs et aux Femmes mariées, tu dois avoir d'autres motifs. Suffit que je t'accorde qu'il y en a parmi elles plus de mauvaises qu'il ne faudrait. Quant aux Putains, je ne les défends pas.
_Nanna._--Je ne puis... hum! hum! répondre, et j'ai bien peur que cette toux ne devienne un catarrhe. Dépêche-toi, de grâce, de me donner ton avis.
_Antonia._--Mon avis est que tu fasses de ta Pippa une Putain, puisque la Soeur trahit ses voeux et que la Femme mariée assassine le sacrement du mariage; au moins la Putain ne déshonore ni monastère ni mari; elle fait comme le soldat, qui est payé pour ravager tout; elle fait le mal et ne s'en retient nullement, il faut bien que sa boutique soit approvisionnée de la marchandise qu'elle doit tenir. Le premier jour qu'un hôtelier ouvre sa taverne, il n'a pas besoin d'y mettre d'écriteau, chacun sait d'avance qu'on y boit, qu'on y mange, qu'on y joue, qu'on y enfile, qu'on y renie Dieu et qu'on y vole; celui qui entrerait là pour dire ses prières ou pour jeûner n'y trouverait ni autel, ni carême. Les jardiniers vendent des légumes, les épiciers de l'épicerie: aux bordels se vendent blasphèmes, fourberies, querelles, scandales, déshonneurs, friponneries, cochonneries, haines, cruautés, assassinats, mal français, trahisons, mauvaise renommée et pauvreté. Mais puisque le Confesseur est comme le médecin qui guérit plutôt le mal qu'on lui montre sur la paume de la main que celui qu'on lui cache, vas-y franchement avec la Pippa et fais-la putain du premier coup: par le moyen d'une petite pénitence et de deux gouttes d'eau bénite, son âme sera quitte de tout putanisme; d'ailleurs, si j'ai bien compris ton discours, les vices d'une putain sont autant de vertus. En outre, c'est bien agréable de se voir traiter de Signora, et par les Seigneurs eux-mêmes, de toujours manger et s'habiller en Signora, d'être continuellement en noces et festins, comme tu le sais mieux que moi, toi qui m'en as tant dit sur elles. Il est si bon de se passer ses moindres fantaisies et de pouvoir favoriser tout le monde! Rome a toujours été et sera toujours... je ne veux pas dire la ville aux putains, de peur d'avoir à m'en confesser.
* * * * *
«Tu parles bien, Antonia, répondit la Nanna et je ferai ce que tu me conseilles.» Cela dit d'une vois enrouée, elle réveilla la servante, qui s'était endormie pendant qu'elles causaient, lui remit sur la tête la corbeille, dans la main la fiasque vide, donna à l'Antonia les serviettes qu'elle avait apportées sous le bras le matin, et elles s'en retournèrent à la maison. On alla chercher quelques morceaux de réglisse pour la Nanna, qui se garda bien du vinaigre, à cause de sa toux, et soupa d'une panade; mais elle fit manger autre chose à l'Antonia. Celle-ci, après avoir passé la nuit, reprit le lendemain de bonne heure les petits négoces à l'aide desquels elle gagnait péniblement sa vie. La pauvreté la lui rendait à charge, mais elle se réconfortait des récits de la Nanna et restait stupéfaite en songeant au mal que font toutes les putains du monde, plus nombreuses que les fourmis, les mouches et les moustiques d'une vingtaine d'étés. La Nanna lui en avait dit bien long et encore ce n'était pas la moitié.
NOTES
[Note 70: La _via del Banchi_ était alors la principale rue de Rome et partant la plus fréquentée par les courtisanes. Il en a déjà été question au premier Dialogue, page 26.]
[Note 71: _Se amor non è, che dunque è quel ch'io sento?_ Pétrarque, sonnet 102, 1er vers un peu estropié. En voici le véritable texte: _S'amor non, che dunque è quel ch'i'sento?_]
[Note 72: _Baco baco_. Le Dictionnaire d'Antoine Oudin dit: «_Far baco baco_, faire peur aux petits enfants.» Ce n'est évidemment pas le sens qu'a ici cette expression, elle signifie à peu près _faire cache-cache_. _Baco_ signifie _ver_, et _far baco baco_ signifie faire comme le ver qui caché dans son trou sort la tête et la rentre brusquement si quelque chose l'effraye. On comprend comment, en faisant _baco baco_, c'est-à-dire en se cachant comme le ver et en apparaissant brusquement en criant coucou, on puisse faire peur aux enfants. Mais traduire _far baco baco_ comme il est dit dans le dictionnaire d'Oudin, c'est proprement expliquer _fumer la pipe par déplaire aux dames dans un wagon de chemin de fer_.]
[Note 73: _Le caméléon_, avait écrit Léonard de Vinci, _vit d'air et se concilie tous les oiseaux, et pour être plus en sécurité vole au-dessus du nuage, dans une zone si subtile que les oiseaux qui l'ont suivi ne peuvent s'y soutenir._
_A cette hauteur ne va que celui à qui le ciel a permis comme vole le caméléon._
_Le caméléon prend toujours la couleur de la chose où il se pose. Parfois il se confond avec le feuillage et ainsi les éléphants le dévorent._--Léonard de Vinci, _Textes choisis_; Péladan _trad._ (_Société du Mercure de France_), 1907, p. 258.
Ces croyances fabuleuses touchant le caméléon ont été admises pendant très longtemps.]
[Note 74: Les laines françaises étaient réputées de première qualité.]
[Note 75: _Promettendomi Roma e Toma_, locution impossible à traduire littéralement.]
[Note 76: _Legato_ signifie lié et légat.]
[Note 77: Premier vers de la _Divine Comédie_.]
[Note 78: Façon de jurer.]
[Note 79: Décaméron, VIIe nouvelle, 1re partie.]
[Note 80: Une heure ou deux heures du matin.]
[Note 81: C'est-à-dire: elles mendient.]
[Note 82: Dix heures du soir.]
[Note 83: Dans le _Morgante maggiore_.]
[Note 84: L'École de chant.]
[Note 85: Les menstrues.]
[Note 86: Allusion à _Ser Ciapelletto_, Messire Chapelet, de la première Nouvelle du Décaméron. Boccace nous apprend qu'il s'agissait de Ser Ciaperello da Prato. En français, le nom de ce Lombard était devenu Maître Chapelet Duprat. Ce fut le conseiller et le banquier de Philippe le Bel, Musciatto Franzeci di Fligine, dit Mouche, comme son frère Biccio était appelé Biche, qui fit venir en France Maître Chapelet.]
[Note 87: _Castruccio Castracani degli Antelminelli_, souverain de Lucques, né vers 1280, mort excommunié le 3 septembre 1328. Fameux homme de guerre et aventurier. Machiavel a écrit sa vie.]
[Note 88: Héroïne d'un poème de chevalerie populaire à cette époque. La reine Ancroia est la soeur du roi Mambrin, que Renaud a tué de sa main. Elle est invincible et réduirait complètement la France et Charlemagne si Roland n'arrivait à point pour lui livrer une terrible bataille. Il lui propose deux fois de se convertir au christianisme. Mais malgré la subtilité des explications théologiques que lui fournit le neveu de Charlemagne, elle se refuse à comprendre le mystère de l'Immaculée-Conception et celui de la Sainte Trinité. Alors Roland se décide à tuer l'Ancroia, la fière et cruelle reine sarrasine. Dans ses premières années, l'Arétin ne manifesta pas toujours un goût littéraire très sûr. Dans son premier ouvrage il déclare que Dante ne vaut pas plus que Serafino Aquilano:
Più non val Dante o il terso Serafino.
On raconte aussi qu'étant enfant, ayant sous la main Virgile, Pétrarque, d'un côté, et de l'autre la _Regina Ancroja_ et les Amours de Lucien, il prit ceux-ci et laissa ceux-là.]
[Note 89: D'après le _Zoppino_, la Lorenzina était une riche courtisane qui avait d'abord été servante chez un changeur et avait dansé ensuite dans les auberges.]
[Note 90: L'Arétin lui-même.]
[Note 91: N'ayant plus sa tête à soi.]
[Note 92: A onze heures du soir.]
[Note 93: On a essayé de rendre ainsi un jeu de mots intraduisible: _Maladetta sia la scesa et la salita_, maudites soient la descente et la montée. Or scesa signifie à la fois _descente_ et _rhume de cerveau_, d'après l'opinion des anciens médecins qui pensaient que le catarrhe _descend_ de la tête dans la poitrine.]
LES SONNETS LUXURIEUX
SONNET I
Faisons l'amour, mon âme, faisons vite l'amour, Puisque nous sommes tous nés pour faire l'amour; Et si tu adores le cas, toi, moi j'aime le mirely, Car le monde ne serait rien qui vaille sans cela.
Et si _post mortem_ il était honnête de faire l'amour, Je dirais: Faisons l'amour à en mourir. A partir de ce moment-là nous ferons l'amour avec Adam et Ève Qui inventèrent la si déshonnête mort.
--Vraiment, il est vrai que si les scélérats N'avaient pas mangé ce fruit traître, Je sais bien que les amants auraient sans cesse joui.
Mais laissons aller les sottises, et jusqu'au coeur Fiche-moi le cas et fais que de moi jaillisse L'âme qui, sur le cas, tantôt naît, tantôt meurt.
Et, si c'était possible, Ne me tiens pas hors du mirely les appendages, De tout plaisir fortunés témoins.
NOTE
Ces seize Sonnets sont à queue, _colla coda_. On appelle ainsi des sonnets auxquels on ajoute une queue d'un ou plusieurs tercets dont le premier vers n'est qu'un simple hémistiche rimant avec le dernier vers du tercet précédent. La queue des _Sonnets luxurieux_ n'est que d'un tercet. Je pense que la mode de cette sorte de sonnets provenait d'Espagne.
SONNET II
Mets-moi un doigt dans le pertuis prohibé, mon vieux chéri, Et pousse le cas dedans peu à peu, Lève bien cette jambe et fais bon jeu, Puis, démène-toi sans faire de compte.
Oui! sur ma foi, ceci est une meilleure bouchée Que de manger une tartine auprès du feu, Et si cela le déplaît dans le mirely, change de lieu: Car il n'est pas homme celui qui n'est pas bougre.
--Dans le mirely je vous le ferai pour cette fois, Et dans celui-ci la prochaine, et dans le mirely et ailleurs le cas Me rendra joyeux et vous béate.
Et celui qui veut être un grand maître fou C'est proprement un oiseau perd-journée Qui à autre chose qu'à faire l'amour prend plaisir.
Et crève dans un palais, Messire Courtisan, et attends qu'un tel meure; Pour moi, j'espère seulement passer ma rage.
NOTE
Dans les deux premiers vers de la queue de ce sonnet, l'Arétin fait sans doute allusion (à la fin de 1525) à ses récents déboires à la Cour de Rome.
SONNET III
Je veux ce cas, et non un trésor! Ceci est celui-là qui peut me rendre heureuse! Celui-ci est vraiment un bien d'impératrice! Cette gemme vaut plus qu'un puits d'or!
Holà, mon cas, secours-moi, car je meurs, Et trouve bien le fond de la matrice: En somme, un cas tout petit se dédit Si dans le mirely il veut observer le decorum.
--Ma patronne, vous dites bien le vrai: Qui a petit le cas et le met au mirely Mériterait d'avoir d'eau fraîche un clystère.
Qui en a peu qu'il fasse l'amour à la sodomite jour et nuit: Mais qui l'a comme je l'ai, impitoyable et fier, Qu'il s'ébatte toujours dans les mirelys.
--C'est vrai, mais nous sommes si goulues Du cas, et cela nous semble si joyeux Que nous recevrions l'aiguille tout entière derrière.
SONNET IV
Pose-moi cette jambe par-dessus l'épaule Et ôte aussi ta main de mon cas, Et quand tu voudras que je pousse fort ou doucement, Doucement ou fort avec le derrière danse sur le lit.
Et si du mirely à l'autre pertuis mon cas se trompe, Dis que je suis un scélérat et un rustre, Car je sais reconnaître la vulve de l'anus, Comme l'étalon reconnaît la cavale.
--Je ne veux pas ôter la main du cas, moi, Non, moi, je ne veux pas faire cette folie Et si tu ne veux pas ainsi, va-t'en avec Dieu.
Car le plaisir, derrière, serait pour toi, Mais devant le plaisir est à toi et à moi. Ainsi donc fais l'amour à la bonne façon ou bien va-t'en.
--Je ne m'en irai pas, Signora chère, d'une aussi douce bêtise, Quand bien même je croirais délivrer le roi de France.
NOTE
Au dernier vers, l'allusion à la captivité de François Ier, qui dura du 24 février 1525 au 15 mars 1526, nous renseigne sur l'époque à laquelle furent composés ces sonnets. C'est probablement vers la fin de 1525, et peut-être à Mantoue. On est à peu près certain maintenant qu'ils ne furent pas imprimés du vivant de l'Arétin et que l'histoire du scandale qu'ils causèrent à Rome est une fable imaginée de bonne foi par Mazzuchelli.
SONNET V
Puisque j'essaie maintenant un si solennel v... Qui me retourne l'ourlet du c..., Je voudrais me transformer toute en c..., Mais je voudrais que tu fusses tout v...
Parce que si j'étais c... et toi v..., Je rassasierais d'un seul coup mon c... Et tu aurais aussi du c... Tout le plaisir qu'en peut avoir un v...
Mais ne pouvant être toute c... Ni toi devenir en tout un v..., Prends le bon vouloir de ce c...
--Et vous, prenez du peu que j'ai de v... La bonne volonté et affermissez en bas votre c... Tandis que moi au-dessus je ficherai mon v...
Et ensuite sur mon v... Laissez-vous aller toute avec le c..., Et je serai v... et vous, vous serez c...
NOTE
Il fallait, pour ce sonnet, essayer d'en rendre l'aspect si particulier que lui donne la répétition alternée des deux mots à la fin des vers. On a dû, pour cela, recourir au déplaisant artifice typographique des trois points qu'on pourrait appeler points de discrétion ou d'hypocrisie.
SONNET VI
Tu as mon cas dans le mirely et tu me vois les hanches, Et moi je vois comment sont faites les tiennes, Mais tu pourrais dire que je suis un fou Parce que j'ai les mains où se tiennent les pieds.
--Mais si tu crois faire l'amour de cette façon, Tu es une bête et tu n'en viendras pas à bout, Parce que je me prête bien mieux à faire l'amour Quand tu appuies ta poitrine contre ma poitrine.
--Je veux vous le faire à la lettre, commère, Et je veux vous faire par derrière tant de mamours, Avec les doigts, avec le cas, en me démenant,
Que vous ressentirez un plaisir sans fin, Et je sais bien que c'est plus doux que les chatouilles De déesses, de duchesses ou de reines.
Et vous me direz à la fin Que je suis un vaillant homme en ce métier... Mais de n'en avoir qu'un petit je me désespère.
NOTE
On connaît les _Triolets à une vertu, pour s'excuser du peu_, de Verlaine:
A la grosseur du sentiment Ne va pas mesurer ma force, Je ne prétends aucunement A la grosseur du sentiment. Toi, serre le mien bontément, Entre ton arbre et ton écorce. A la grosseur du sentiment Ne va pas mesurer ma force.
La qualité vaut mieux, dit-on, Que la quantité, fût-ce énorme. Vive un gourmet, fi du glouton. La qualité vaut mieux, dit-on. Allons, sois gentille et que ton Goût à ton désir se conforme. La qualité vaut mieux, dit-on, Que la quantité, fût-ce énorme...
SONNET VII
Où le mettrez-vous? Dites-le de grâce, Derrière ou devant? Je le voudrais savoir, Parce que je vous ferai peut-être déplaisir Si, par derrière, je me le chasse par malheur.
--Madonna, non; parce que le mirely rassasie Le cas à tel point qu'il y a peu de plaisir; Mais ce que je fais, je le fais pour ne point paraître Un Fra Mariano, _verbi gratia_.
Mais puisque vous voulez tout le cas dans ce pertuis, Comme veulent les sages, je suis content Que vous fassiez du mien ce que vous voulez.
Et prenez-le avec la main, mettez-le dedans: Vous le trouverez aussi utile pour le corps Que l'est aux malades l'argument.
Et tant de joie je sens A le sentir dans votre main Qu'entre nous, je mourrai, si nous faisons l'amour.
NOTE