L'oeuvre du divin Arétin, première partie Introduction et notes par Guillaume Apollinaire
Part 16
_Antonia._--Je crois que c'est une grande consolation pour qui a été ruiné par elles d'en voir quelqu'une attelée à la charrette, comme celle du Capitolo qui dit:
O Madrema-non-vuole, ô Lorenzina[89], O Laura, ô Cecilia, ô Béatrice, Qu'elle vous serve d'exemple, désormais, cette pauvre petite!
Je le sais par coeur, je l'ai appris, croyant qu'il était de Maître Andréa; j'ai su depuis qu'il avait été fait par celui[90] qui traite les grands Maîtres comme me traite ce traître mal français; ni parfumeries, ni onguents, ni médicaments ne me guérissent; patience!
_Nanna._--Ma foi, je ne sais plus que te dire, et pourtant j'en ai plus long à te conter que je ne t'en ai conté jusqu'ici. Laisse-moi y penser un peu. J'ai la cervelle en lessive, je l'ai à l'étuve, je l'ai donnée à écosser les haricots, grâce à ta manie de sauter de l'échalas sur la branche. Il vint, te dis-je, à Rome, un jeune homme de vingt-deux ans, noble, riche marchand de nom seulement, un vrai morceau de putain. A son arrivée, du premier coup il me tomba entre les mains, et je feignis de m'amouracher de lui; il s'en dressa d'autant plus sur ses ergots que je me tenais moins haute sur les miens. Je commençai par lui envoyer ma servante quatre ou six fois par jour, pour le prier de daigner venir me voir; le bruit se répandit partout que j'en étais au bouillon de poulet et à l'extrême-onction pour lui. «La putain a fini par donner dedans, disait-on, et pour qui? pour un gamin dont la bouche pue encore le lait! Il la fera damner, à ne jamais rester sérieux une heure.» Moi, je ne disais rien, mais je me rongeais; oh! à fleur de peau. Alors je fis semblant de ne pouvoir plus ni manger ni dormir, j'en parlais toute la journée, je l'appelais continuellement et fis si bien qu'on se mettait à parler que j'irais ramasser des pierres et que je finirais par mourir pour ses beaux yeux. Le jouvenceau, qui profitait de quelques bonnes nuits et de quelques friands soupers, allait partout faire le vantard et montrait à qui voulait une turquoise de peu de valeur que je lui avais donnée. Quand il était avec moi, je ne cessais de lui dire: «Ne vous laissez pas manquer d'argent, n'allez pas en emprunter à d'autres que moi, tout ce que je possède est à vous, puisque moi aussi je suis vôtre.»
C'est ce qui le faisait se pavaner dans les Banchi, quand il voyait qu'on le montrait du doigt. Un jour qu'il était chez moi vint me voir un haut et puissant personnage; je fis cacher mon jeune homme dans un cabinet, et dis d'ouvrir. Le grand seigneur entra, s'assit, puis, apercevant je ne sais quels draps de toile blanche: «Qui en aura l'étrenne? s'écria-t-il: votre Ganymède?» ou Canymède, je ne me rappelle pas bien. «Il en aura l'étrenne, pour sûr, répondis-je; je l'aime, je l'adore, c'est mon Dieu, je suis sa servante, et je la serai éternellement, tout en vous caressant, vous autres, pour votre argent.» Pense un peu s'il se rengorgeait en m'entendant parler comme ça. L'autre parti, je revins lui ouvrir: il s'élança dehors, sa chemise ne lui touchait pas le cul, et se prélassant par la salle, il avait l'air de s'approprier du regard et ma personne et mes chambrières et toute ma maison. Pour en venir à l'_Amen_ de mon _Pater noster_, un jour qu'il voulut me donner l'estrapade à sa façon, sur une caisse, je le laissai en belle humeur et fus m'enfermer avec un autre. Lui, qui n'était pas habitué à des plaisanteries de ce genre, il prit sa cape, en lâchant au vent quelque sottise, et sortit, s'attendant à ce que j'allais le faire rappeler, comme d'ordinaire; mais il ne vit pas arriver la colombe, ce qui lui mit le diable dans le corps, et il revint à la porte: «La Signora est en compagnie», lui fut-il répondu. Il en resta comme une souris noyée dans l'huile, le menton penché sur la poitrine, la bouche amère, les lèvres sèches, les yeux larmoyants, la tête sur le cou d'un autre[91], et le coeur lui battant fort; il s'éloigna pas à pas et les jambes lui tremblotaient comme à quelqu'un qui relève de maladie. A travers les fentes de la jalousie, je le voyais s'en aller par saccades, et je riais! Je ne sais qui le salua: il lui rendit le bonjour en soulevant un peu la tête. Le soir, il revint; je lui fis ouvrir et il me trouva en train de m'amuser avec une nombreuse société; voyant que je ne lui disais pas «Asseyez-vous!», il s'en octroya lui-même la permission, se campa dans un coin, sans se dérider aux plaisanteries qu'il entendait, et resta jusqu'à ce que tout le monde fût parti. Quand il se trouva seul: «Sont-ce là des amours? s'écria-t-il; sont-ce là des caresses? Sont-ce là tes serments?»--«Mon chéri, lui répondis-je, je suis, grâce à toi, devenue la fable des courtisanes de Rome; on fait des comédies de ma simplicité, et ce qui me cuit bien davantage, c'est que mes amoureux ne veulent plus rien me donner; ils me disent: «Nous ne voulons pas acheter la graisse pour qu'un autre mange la rôtie. Mais si tu veux que je redevienne ce que j'étais pour toi et que tu connais bien, fais une chose.» A ces mots, le voilà qui redresse la tête comme la redresse aux cris de «Sauve-toi, sauve-toi!» un homme qu'on va pendre; il me jure que, pour l'amour de moi, il crèverait des yeux aux puces et m'affirme que je n'ai qu'à demander de bouche. Je lui dis alors: «Je voudrais avoir un lit de soie; cela coûte, avec les franges, le satin et le bois de lit, cent quatre-vingt-dix-neuf ducats ou à peu près, sans la façon; et pour que mes amis voient que tu fais grandement les choses et que tu t'endettes à me faire des cadeaux, prends-moi tout cela à crédit; l'heure de payer venue, laisse-moi faire; je veux que ce soient eux qui payent ou qu'ils en crèvent!»--«Cela ne se peut pas, répondit-il; mon père a écrit partout et défendu de me faire crédit; que ce serait au risque de qui me prêterait quoi que ce soit.» Je lui tournai les épaules et le fis sortir de chez moi. Un jour après, je l'envoie chercher et je lui dis: «Va trouver Salomon; il te prêtera de l'argent sur simple billet de la main.» Il y va; Salomon lui dit: «Mais je ne prête que sur gages!» Il revient chez moi et me conte l'affaire. «Va chez un tel, lui dis-je alors. Il te donnera des bijoux pour telle ou telle somme et le Juif te les achètera volontiers.» Il y va, trouve l'homme aux bijoux, convient avec lui de deux mois, par écrit, porte les bijoux à Salomon, les lui vend, et revient chez moi avec l'argent.
_Antonia._--Où veux-tu en venir?
_Nanna._--Les bijoux m'appartenaient, et le Juif, à qui je rendis son argent, me les rapporta. Au bout de huit jours, j'envoie chercher l'homme qui lui avait vendu les bijoux sur billet, et je lui dis: «Fais mettre le jeune homme en prison, comme suspect de vouloir s'enfuir; tu en jureras.» Le marchand suivit mon conseil, le nigaud fut mis sous clef et ne sortit qu'après avoir payé son écot au double, parce que les vieux hôteliers, pas plus que les nouveaux, n'ont pour habitude de donner à manger gratis.
_Antonia._--Moi qui jusqu'ici m'étais tenue pour une madrée, je te confesse de n'être qu'une coïonne.
_Nanna._--Venait le temps du Carnaval, qui est le supplice, la mort et la ruine des pauvres chevaux, des pauvres habits et des pauvres amoureux. Je commençais à entreprendre un des miens, qui avait plus de bonne volonté que d'argent, un peu après la Noël, alors que les masques commencent à paraître. On n'en voit pas encore beaucoup, mais ils font si bien que de jour en jour ils multiplient; c'est comme les melons: il en vient cinq ou six chaque matin, puis dix, douze, puis une pleine corbeille, puis des tas, puis il y en a à jeter. Je te disais donc que les masques ne floconnaient pas encore lorsque mon tout-en-fumée me dit, me voyant la mine de quelqu'un qui veut être compris sans ouvrir la bouche: «Ne pensez-vous pas vous masquer?»--«Je suis une garde-la-maison, répondis-je; une fatigue-la-jalousie; je laisse les masques aux belles, à celles qui ont de quoi s'habiller.»--«Dimanche, reprit-il, je veux que vous sortiez en masque et que vous soyez la plus fringante.» A ces mots, je me tus d'abord, puis je lui jetai les bras autour du cou en lui disant: «Mon coeur, comment veux-tu me faire faire une belle partie de masque?»--«A cheval, reprit-il, et costumée excellemment: j'aurai le genêt du Révérendissime. A t'en dire le fin mot, son maître d'écurie l'a promis.»--«Cela me va tout à fait», lui répondis-je, et je le remis à sept jours environ de celui où j'avais l'intention de sortir en masque. Un lundi, je le fais venir: «La première chose qu'il faudra me procurer, lui dis-je, c'est une paire de chausses et une culotte. Pour ne pas t'occasionner de dépenses, tu m'enverras ta culotte de velours, j'en enlèverai les endroits usés et je m'arrangerai de façon qu'elle puisse me servir. Les chausses, tu les feras faire pour presque rien et un de tes pourpoints, le moins bon, une fois ajusté à ma taille, m'ira parfaitement.» Là-dessus je le vois faire la grimace et mâchonner un «Je suis content!» comme s'il se repentait déjà de m'avoir mise en humeur de m'amuser. Alors je lui dis: «Tu as l'air de tout faire à contre-coeur; laissons cela; je n'en veux plus de masques»; et je me lève pour rentrer dans ma chambre; il m'arrête et me dit: «Est-ce comme cela que vous avez confiance en moi?» Il envoie aussitôt le valet chercher sa défroque et en même temps passer chez le tailleur, pour qu'on l'arrange à ma taille. Le jour même, il acheta l'étoffe pour les chausses; on les coupe et on me les apporte deux jours après. Il était là, il m'aide à les mettre et s'écrie: «Elles sont peintes sur vous!» Sous mon accoutrement masculin, je le laisse me traiter en garçon, puis je lui dis: «Mon âme, qui achète le balai peut bien aussi acheter le manche; je voudrais une paire de mules de velours.» N'ayant pas d'argent, il s'ôte une bague du doigt et la laisse en échange du velours, qu'il livre au cordonnier; celui-ci avait ma mesure, en un rien de temps les mules sont confectionnées. Je lui retirai ensuite une chemise de soie brodée, non de son armoire, mais de dessus le dos. La toque me manquait encore; je lui dis: «Donne-moi la tienne; pour la médaille je me la procurerai.» Et lui, tout chaud de faire dire de lui qu'il faisait des parties en masques avec moi, de me donner vite sa toque neuve: il en mit une qu'il projetait de laisser à son valet. Vint la veille au soir du jour où je devais aller à la parade: qui l'aurait vu occupé autour de moi se serait dit: «C'est le Capitole qui installe le Sénateur!» A cinq heures de nuit[92], je l'envoyai m'acheter une plume, pour la toque; il retourna ensuite acheter le masque, et comme celui qu'il m'apporta n'était pas de Modène, je l'envoyai m'en chercher un de Modène; enfin je le fis encore sortir pour une douzaine d'aiguillettes.
_Antonia._--Tu aurais dû lui faire faire toutes les commissions d'un seul voyage.
_Nanna._--Je l'aurais dû, mais je ne le voulus pas.
_Antonia._--Pourquoi?
_Nanna._--Pour paraître une Signora, à ma façon de commander, tout autant que je l'étais de nom.
_Antonia._--Est-ce qu'il dormit avec toi; la veille de la fête?
_Nanna._--Après mille supplications, il obtint une toute petite fois, et je lui disais: «La nuit prochaine, tu me le feras vingt fois, si dix ne te suffisent pas.» L'aube apparut; avant que le soleil ne se montrât, je le fis lever et lui dis: «Va faire apprêter le cheval, afin qu'aussitôt dîné je puisse monter en selle.» Il se leva; une fois levé s'habilla; une fois habillé, partit, alla trouver le maître d'écurie, et une fois qu'il l'eut trouvé lui dit de l'air le plus aimable: «Me voilà.» L'autre restait indécis, sans accorder ni refuser. «Comment? reprit-il; voulez-vous être cause de ma ruine?»--«Moi, non, reprit le maître; mais le Révérendissime, mon patron, adore son cheval, et je connais le caractère des putains: bien loin de faire attention à un animal, elles ne feraient pas même attention au bon Dieu, et je ne voudrais pas qu'on me le blessât aux épaules ou qu'on me le ramenât fourbu; je serais ruiné, et bien autrement que vous si je ne vous le prête pas.» Mais mon amant pria et supplia tant qu'à la fin le maître d'écurie lui dit: «Je ne veux pas vous manquer de parole; envoyez prendre le cheval; on vous le donnera.» Mon amant transmit l'ordre au garçon qui avait soin du genêt et m'expédia en estafette son valet, qui me raconta leur colloque et se mit à en rire avec moi.
_Antonia._--Ce sont de grands scélérats, ces valets, de francs ennemis de leurs maîtres.
_Nanna._--Sans nul doute. Mais voici l'heure du dîner. Je dîne avec mon galant et je lui laisse à peine avaler six bouchées. «Fais vite manger ton garçon, lui dis-je, et envoie-le chercher le cheval.» On m'obéit; le garçon mange, s'en va, et quand je le crois de retour avec le cheval, il revient sans lui. Il s'approche et dit: «Le valet refuse de me le donner; le maître d'écurie veut vous parler d'abord.» Le pauvre garçon n'avait pas achevé son ambassade qu'il reçut un plat par la figure.
_Antonia._--A quel propos son maître lui lançait-il ce plat?
_Nanna._--Il le lui lança parce qu'il aurait voulu que le valet le prît à part, dans un coin, et lui fît son ambassade à l'oreille, de façon que moi, qui ne m'étais pas retournée, je n'eusse rien entendu. Mais je m'étais retournée et je m'écriai: «Voilà qui me va fort bien, voilà qui fort bien me va, d'avoir voulu un autre masque et plus joli que celui dont m'a gratifiée ma putain de mère. Je prévoyais ce qui m'arrive; tu ne m'y reprendras plus. J'étais folle de te croire et de me laisser mettre dedans comme cela. Ce qui m'ennuie plus que de n'avoir pas le cheval, c'est qu'on dira que j'ai été bernée.» Il voulait me dire: «Ne craignez rien; nous aurons le cheval.» Mais avec un «Laissez-moi tranquille!» je lui tournai le dos. Il prit son manteau, s'en fut à l'écurie, et faisant de grands saluts à tous les valets demanda ou était le maître: il le conjura si instamment qu'enfin il obtint la bienheureuse monture. Moi, qui au moindre bruit que j'entendais, croyant que c'était le cheval, me mettais à la fenêtre, je vois accourir le valet, tout en sueur, la cape roulée autour du cou; il me dit: «Signora, dans la minute, dans la minute, il sera ici.» Aussitôt j'aperçois l'homme qui le menait à la main, reniant le ciel, à cause des bonds que l'animal faisait: la rue n'était pas assez large. Lorsqu'il fut à ma porte, je m'avançai à ma fenêtre, presque tout le corps en dehors, pour que les gens qui passaient vissent bien quelle était celle qui devait le monter. Je jouissais de ce que les gamins s'assemblaient autour du cheval et criaient à tout venant: «La Signora d'ici va sortir en masque!» Peu de temps après le cheval arriva mon amour; moitié fâché, moitié joyeux, il me dit: «Il faut envoyer les hommes en avant.» J'en avais une dizaine là, à ma réquisition. Je lui donne un baiser et je demande le manteau de velours que le valet devait m'apporter la veille: point de manteau, l'ivrogne avait oublié la commission. Si je n'eusse retenu son maître, le gredin ne me faisait plus de sottises. Suffit qu'il courut le chercher, je m'en revêtis; tout en m'attachant mes chausses, je remarquai les jarretières des siennes, qui étaient fort belles, et, à l'aide d'une petite parole caressante, je les lui pris, lui laissant les miennes qui ne valaient pas cher. Ma toilette achevée (et j'y mis plus de temps qu'il n'en faudrait pour devenir riche), avec cent folichonneries, cent minauderies, on me mit en selle. Sitôt que j'y fus, le galant tout seul me suivît, monté sur un roussin; il me prit par la main et il aurait voulu que Rome entière le vît en si haute faveur. Nous acheminant de la sorte, nous arrivâmes où l'on vend des oeufs dont la coque est dorée et qui à l'intérieur sont pleins d'eau de rose; j'appelle un portefaix, je lui fais acheter tout ce qu'avait un des marchands; mon galant se dévalise d'une chaîne qu'il faisait parader à son cou et la laisse en gage pour les oeufs, que je jette à tort et à travers, le temps de dire un _Credo_, puis je le prends par la main et je le garde comme cela jusqu'à tant que je rencontre une troupe de gens masqués et sans masques à qui je vais tenir compagnie; je me mêle parmi eux, et je le laisse penaud; ah! oui, penaud! Passant par le Borgo ou par les Banchi (de la boue à foison!) sans le moindre égard pour la cape, j'en fais deux fois le tour au galop. Quatre ou six fois, je le retrouvai dans la journée, et je lui fis les caresses qu'on fait aux gens qu'on n'a jamais vus. Il me trottait un peu par derrière, sans pouvoir parvenir à me rejoindre, avec la pauvre allure de sa bête, et restait là, sur son roussin, comme un mannequin d'étoupe. La nuit à moitié venue, comme je chantais en choeur avec un millier d'autres putains et de maquereaux:
Et tremble au milieu de l'été, brûlant l'hiver...
je me laissai retrouver et prendre la main par mon désespéré. Je dis à la compagnie: «Bonsoir, bonsoir, Signors», et le masque à la main, m'adressant à mon Giorgio: «Bienheureux qui peut te voir, toi! lui dis-je; tu m'as plantée là, je sais bien pourquoi; mais c'est prêté rendu.» Le bon nigaud s'excuse, et pendant qu'il cherche à faire retomber le tort sur moi, nous arrivons au Campo di Fiore; je m'arrête près d'un marchand de volailles, je prends une paire de chapons, deux chapelets de grives, et, donnant le tout à quelqu'un pour le porter à la maison, je lui dis: «Paye!» Il lui fallut laisser là un rubis que lui avait donné sa mère quand il était parti pour Rome: le pauvre homme y tenait, comme je tenais à le plumer. Arrivés chez moi, nous n'y trouvons ni chandelle, ni bois, ni feu, ni pain, ni vin (peut-être parce que je ne voulais pas qu'on trouvât quoi que ce fût); je me mets en fureur et ne m'apaise que quand je le vois partir aux provisions: son valet n'était pas là: il reconduisait le cheval et en le renvoyant le maître d'écurie jura bien de ne plus jamais le prêter, quand même le Christ viendrait. Je me jetai sur mon lit et j'y étais depuis un moment, quand voici revenir l'homme, avec le tout à foison. Ma mère vint aider, et le couvert fut mis, le souper cuit en un branle de cloche. Nous nous mîmes à table; juste à la fin du repas, j'entends quelqu'un qui tousse, qui crache, toux et crachements qui bouleversèrent le pauvret. Je me mets à la fenêtre, reconnais un de mes galants, cours le rejoindre et m'en vais avec lui, laissant là toute la nuit l'autre, qui ne put réussir à fermer l'oeil et qui passa son temps a se promener, à me menacer de me faire ceci, de me dire cela. Heureux encore fut-il de rentrer en possession du manteau qu'il m'avait prêté; son valet vint huit jours à la file me le réclamer avant de le ravoir.
_Antonia._--Ce n'était pas trop aimable, vis-à-vis d'un homme qui t'avait fait tant de politesses pour te posséder une nuit à son aise.
_Nanna._--Ce fut une amabilité putanesque et non moins agréable que celle que je fis à un marchand de sucre; celui-là laissa chez moi jusqu'à ses caisses, pour quelque chose de plus doux que du sucre, et tant que dura sa passion nous mîmes tout au sucre, jusqu'à la salade. Quand il se pourléchait du miel qui sortait de ma caisse à moi, tu m'entends bien, il jurait que son sucre était amer en comparaison.
_Antonia._--C'est pour cela qu'il te le jetait à pleines mains.
_Nanna._--Ah! ah! je me souviens de l'avoir vu se pâmer à me la regarder. Il la patinait, et raidissant à me la manier, il la comparait à l'une de ces petites bouches que tiennent si bien fermées ces statues de femmes en marbre que l'on rencontre de tous côtés à Rome; il disait qu'elle souriait du même sourire qu'ont, à ce qu'il paraît, les bouches de ces statues. En vérité, il pouvait le dire, quoique ce ne soit pas à moi de faire mon éloge, car je l'avais jolie au possible. Les poils se montraient sans trop se montrer, et elle était si finement fendue qu'à peine apercevait-on la fente, bien placée, ni trop haut, ni trop bas; je t'en donne ma parole, mon marchand de sucre m'y appliquait plus de baisers que sur la bouche; il me la suçait comme on gobe un oeuf tout frais pondu.
_Antonia._--Scélérat!
_Nanna._--Pourquoi scélérat?
_Antonia._--Pour le mal que je souhaite que Dieu lui donne.
_Nanna._--Ne lui en a-t-il pas assez fait en le rendant amoureux de moi?
_Antonia._--Non, à mon avis.
_Nanna._--Je ne te conte pas aujourd'hui par le menu toutes les jolies petites roueries à l'aide desquelles je plumais le prochain, sans lui laisser voir mes doigts; je prenais l'argot pour ruffian quand je voyais venir à moi quelques bons veaux qui, ne sachant ce que voulaient dire un marlou, des châssis, du pèze et gouaper sur le trimard, se trouvaient assassinés comme un vilain qui entend parler le langage des Docteurs. Certainement la langue canaille est digne de la canaille, parce que, grâce à elle, se font mille canailleries, mais laisse-moi te dire la façon dont je m'y pris pour me burler, comme on dit en toscan, d'un dadais qui était de Sienne, à ce que je crois.
_Antonia._--Il ne pouvait pas être d'autre part.
_Nanna._--Ce Siennois, arrivé depuis peu ici, me mangeait des yeux et ne pouvait apercevoir ma servante sans l'ennuyer de moi. Une fois il lui disait: «Ce coeur est à la Signora.» Une autre: «Comment va la Signora, ma belle enfant?»--«Elle va bien, aux ordres de Votre Seigneurie,» répondait-elle, et, par derrière, elle lui faisait la grimace. Un jour je le vois venir de loin et je dis à ma confidente: «Descends et fais-lui payer le loyer de la rue, qu'il embarrasse à se promener là du matin au soir.» Elle s'avance sur le seuil de la porte, et au moment ou il allait ouvrir la bouche pour lui souhaiter le bonjour, elle se met à crier de toutes ses forces: «Puisse-t-il se rompre la cuisse et ne plus jamais reparaître! Oh! oh! oh! Justement! on ne le voit pas revenir! Le drôle! le garnement!» Notre désoeuvré, bon à mettre en épouvantail sur les balançoires, lui dit: «Qu'y a-t-il? Me voici, pour vous plaire; je suis bien le serviteur de la Signora; oui, je le suis.» Mais elle, feignant de ne pas l'entendre: «Voilà quatre heures, murmurait-elle; voilà quatre heures que nous avons envoyé le petit drôle changer un doublon, pour donner un ducat de pourboire au commissionnaire qui apporta deux pièces de satin cramoisi à la Signora, de la part du prince de la Storta, et il n'est pas encore de retour!» Le benêt, qui voulait passer pour généreux autant qu'il était réputé pour un sot, délia les cordons de sa bourse et s'écria: «Tiens, prends, j'adore la Signora, je l'adore!» et lui mit dans la main quatre couronnes en se rengorgeant. «Elle me veut du bien, n'est-ce pas?» ajouta-t-il. La servante, que je rappelais, sans lui répondre si je lui voulais du bien, ou non, lui ferma la porte sur la figure: il resta dehors, comme quelqu'un que l'on chasse d'une noce ou il est allé sans être invité.
_Antonia._--Il n'eut que ce qu'il méritait, le maître fou.
_Nanna._--Venons à l'histoire des chattes.
_Antonia._--De quelles chattes?
_Nanna._--Je devais vingt-cinq ducats à un marchand de toile, et, comme je ne nourrissais pas le projet de les lui payer, je pris le chemin de le berner. Que fis-je? J'avais deux très belles chattes; le voyant venir à ma fenêtre pour son argent, je dis à ma servante: «Donne-moi une des chattes et prends l'autre; aussitôt que mon toilier arrivera, je le crierai: Je veux que tu l'étrangles! Tu feras semblant de ne pas vouloir, et moi je ferai comme si j'étranglais celle que je tiens.» A peine ces mots étaient-ils dits, le voici en haut.
_Antonia._--Est-ce qu'il n'avait pas d'abord frappé à la porte?