L'oeuvre du divin Arétin, première partie Introduction et notes par Guillaume Apollinaire
Part 15
_Nanna._--Je changeai donc d'existence et tout d'abord ôtai les tentures de ma chambre; puis ce fut le tour du lit, de la table; je mis une robe de bure grise, me débarrassai de chaînes, bagues, coiffes et autres futilités, et m'adonnai à jeûner chaque jour (je mangeais en cachette). Je ne me refusais pas complètement à parler, mais je n'accordais presque rien à mes amoureux, et petit à petit je les habituai à faire sans moi, de sorte qu'ils en étaient au désespoir. Quand je sus que le bruit courait partout que j'allais me faire murer, je pris ce qu'il y avait d'un peu de valeur à la maison, je le mis en sûreté et distribuai de côté, et d'autre quelques guenilles pour l'amour de Dieu. Le moment venu, je rassemblai ceux qui s'imaginaient être veufs de moi (il aurait mieux valu pour eux que je fusse perdue tout à fait plutôt qu'égarée), je leur fis donner des chaises, et après un silence pendant lequel je roulais en moi-même quelques paroles que j'avais combinées toute seule dans ma tête, après m'être fait jaillir des yeux une dizaine de petites larmes que, je ne sais comment, je parvins à me retenir le long des joues, je leur dis: «Mes chers frères, mes chers pères, mes chers enfants, qui ne pense à son âme n'en a pas ou n'y tient guère. Mais moi je tiens à la mienne, elle a été convertie par un Prédicateur et par la légende de Sainte Chiepina, en même temps qu'épouvantée de l'Enfer, que j'ai vu en peinture, ce qui m'a fait délibérer d'échapper à la chaude maison. Mes péchés ne sont pas loin d'être aussi grands que la miséricorde divine, et c'est pourquoi, mes frères, c'est pourquoi, mes fils, je veux ensevelir entre quatre murs cette misérable chair, ce misérable corps, cette misérable vie.» A ces mots, les sanglots des pauvrets leur remontèrent a la gorge, comme ils font à celle des dévots qui ne peuvent retenir leurs soupirs quand le Prêtre entame la Passion. Je continuai: «Plus d'ornements, plus de parures, plus rien; pour chambre bien meublée, j'aurai l'étroit espace d'une cellule toute nue; pour lit, une brassée de paille sur une planche; pour manger, la grâce de Dieu; pour boire, l'eau du ciel; pour robe lamée d'or, ce que voici...» Je tirai de dessous moi un cilice on ne peut plus rude, sur lequel j'étais assise, et le leur montrai. Si tu te souviens des lamentations que font en gémissant les bonnes âmes quand on leur montre la Croix, au Colisée, tu vois et tu entends d'ici les lamentations de mes adorateurs qui, de douleur suffoqués, ne parlaient qu'avec leurs larmes. Quand j'ajoutai: «Mes frères, pardonnez-moi!» ce fut un tumulte pareil à celui qui s'élèverait dans Rome si elle était une seconde fois mise à sac, ce dont Dieu nous garde! L'un d'eux s'agenouilla à mes pieds, et ne réussissant à rien avec ses préambules, il se releva et alla donner une vingtaine de fois de la tête contre le mur.
_Antonia._--Quel dommage!
_Nanna._--Enfin, arriva le matin où je devais être mise entre quatre murs; tu aurais juré que Rome entière se trouvait dans la chapelle du cimetière, et en rassemblant toutes les foules qui jamais vinrent voir baptiser des Juifs, on n'arriverait pas au quart. Sois aussi bien sûre que ceux qui doivent être pendus le lendemain, et ceux qui vont se battre n'éprouvent pas plus de déplaisir que n'en éprouvaient mes amoureux. Mais que te vais-je promener sur les cimes des arbres? Je fus murée au milieu des rumeurs de toute l'assistance. L'un disait: «Dieu lui a touché le coeur.» L'autre: «Elle donne le bon exemple à ses pareilles.» Et d'autres: «Qui l'aurait jamais pensé?» Il y en avait qui ne voulaient pas en croire leurs yeux, d'autres qui en restaient stupides, d'autres encore qui riaient et disaient: «Oh! si elle va jusqu'au bout du mois, je veux être crucifié.» C'était une pitié et un amusement que de voir mes pauvres dolents dans la chapelle, se bousculant à qui me parlerait, et le Sépulcre n'a pas été gardé par les Pharisiens comme je l'étais par eux. Enfin, au bout de quelques jours, je commençai à prêter l'oreille aux supplications qu'ils me faisaient à toute heure pour que je me décidasse à sortir: «On peut sauver son âme n'importe où!» répétaient-ils. Pour t'achever en deux mots, ils me louèrent et me meublèrent une maison tout à neuf, et, sortie de la cellule, dont ils démolirent le mur comme on démolit la porte du Jubilé, dès que le Pape en a fait tomber la première brique, je devins plus effrontée que jamais; Rome entière s'en décrochait la mâchoire, et ceux qui avaient prévu l'issue de mon emmurement se disaient l'un à l'autre, tout haut: «Qu'est-ce que je t'avais dit?»
_Antonia._--Je ne sais pas comment il peut être possible qu'une femme imagine tout ce que tu imaginais.
_Nanna._--Les putains ne sont pas des femmes, ce sont des putains; voilà pourquoi elles imaginent et font ce que j'imaginais et ce que je fis. Mais où laissé-je une de nos prudentes qualités, celle des fourmis, qui amassent en été, pour l'hiver? Antonia, ma chère petite soeur, tu dois savoir qu'une putain a toujours dans le coeur une épine qui la rend soucieuse: c'est la crainte de ces marches d'église et de ces chandelles dont tu me parlais savamment tout à l'heure, et je te confesse que pour une Nanna qui sache se faire des biens au soleil, il y en a mille qui meurent à l'hôpital. Maître Andréa avait coutume de dire que les putains et les courtisans pouvaient se mettre dans la même balance; en effet, tu en vois plus rester carlins que devenir pièces d'or. Et que leur fait cette épine qu'elles ont dans l'âme encore plus que dans le coeur? Elle les fait songer à la vieillesse. Alors, elles s'en vont aux hôpitaux, y choisissent la plus jolie bambine qu'elles y trouvent et l'élèvent comme leur propre fille; elles la prennent d'un âge qui sera dans sa fleur juste au moment où elles se défleuriront, lui donnent le plus joli nom qu'elles imaginent et lui en changent tous les jours, de façon que jamais un étranger ne peut savoir le vrai; elles se font appeler aujourd'hui Giulia, demain Laura, Lucrezia, Cassandra, Porzia, Virginia, Pantasiléa, Prudenzia, Cornelia. Oui, pour une qui possède une vraie mère, comme je suis celle de la Pippa, il y en a un millier que l'on a prises dans les hôpitaux, et c'est le diable que de deviner quel est le père de celles que nous faisons nous-mêmes, quoique nous disions toujours qu'elles sont filles de Seigneurs et de Monseigneurs. Elles sont si variées les graines qu'on sème dans nos jardins qu'il est presque impossible de dire au juste quel est celui qui a semé la bonne; c'est une folle celle qui se vante de savoir de quelle graine provient ce qui pousse dans un champ où l'on en a jeté de vingt espèces, sans que l'on puisse mettre aucune étiquette.
_Antonia._--La chose est bien certaine.
_Nanna._--Et gare à qui tombe entre les mains d'une putain pourvue d'une mère! Malheur à qui s'y enchevêtre! Les mères ont beau être vieilles, elles veulent leur part de l'onguent; il leur faut donc mêler aux roueries de la fille quelques-unes de leurs coquineries à elles, pour qu'elles puissent payer celui qui voudra les contenter, car elles s'engouent toujours de jeunes gens; c'est l'ordinaire des vieilles, à peine trouvent-elles du crédit en payant.
_Antonia._--Cette réflexion-là c'est la vérité vivante.
_Nanna._--A quel péril s'expose l'imprudent au sujet duquel se disputent la mère et la fille, enfermées dans la chambre? Que de cupides avertissements, que d'atroces conseils se donnent, que de traîtres desseins se trament contre sa bourse! Le maître d'armes qui demeurait à côté de chez moi n'enseignait pas tant de bottes à ses élèves que n'en apprennent ces mères postiches ou non postiches à leurs filles: «Quand ton amant viendra, leur disent-elles, dis-lui ceci, demande-lui cela, baise-le de telle façon, caresse-le comme cela, mets-toi en colère de telle sorte, apaise-toi moyennant tel cadeau. Ne le rebute pas trop, ne le caresse pas à l'excès; tout en riant avec lui, va dans une autre chambre, montre-toi soucieuse. Promets et dépromets selon ton profit, et tâche toujours d'attraper quelque bracelet, quelque bague, un collier, un chapelet: le pis qui puisse arriver, ce ne serait toujours que de les rendre.» C'est comme je le dis.
_Antonia._--Il me semble presque te croire.
_Nanna._--Crois-moi tout à fait, et non presque.
_Antonia._--Et tu as été si perverse que cela?
_Nanna._--Qui pisse comme les autres est comme les autres; tant que j'ai vécu putain, j'ai agi en putain et je n'ai répugné à faire rien de ce que doit être une putain; car je ne me serais pas mise putain si je n'avais pas eu le caractère d'une putain, et si jamais femme mérita de recevoir le brevet de putain, c'est ta putain de Nanna qui surtout fut maîtresse en l'art d'avoir toujours vingt-cinq ans. On supputerait plus facilement le nombre des vers luisants d'une dizaine d'étés que les années d'une putain! Aujourd'hui, elle te dit: «J'ai vingt ans.» Et six ans après, elle te jure n'en avoir que dix-neuf. Mais parlons de choses sérieuses. Que de pauvres diables j'ai fait tailler en morceaux et écharper, de mon temps!
_Antonia._--C'est après ton temps que je voudrais te voir.
_Nanna._--Dans ce temps-là, grâce aux jubilés, aux indulgences et aux stations, tu verras que mon âme ne sera pas des dernières dans l'autre monde, de même que mon corps n'a pas été des derniers en celui-ci; non, Madonna! je ne serai pas des dernières, quoique j'aie eu grand plaisir à faire s'entretuer pour moi les hommes: je le faisais par un noble orgueil, c'était la glorification de ma beauté que d'entendre jour et nuit les épées s'entre-choquer pour elle. Et gare à qui me regardait de travers: je me serais donnée au bourreau pour me venger.
_Antonia._--Le mal est le mal et le bien est le bien...
_Nanna._--Comme on voudra. Je l'ai fait et m'en repens, sans m'en repentir. Mais qui pourra te dire l'art que je possédais de tourner la tête aux gens? Antonia, je me trouvais quelquefois à avoir jusqu'à dix amoureux à la maison, et partageais si bien entre eux les baisers, les caresses, les paroles, les serrements de mains, qu'ils se croyaient tous dans le paradis, jusqu'à ce que vînt à moi quelque nouveau pigeon, affublé à la Mantouane ou à la Ferraraise, d'aiguillettes, de rosettes et de rubans. Je l'accueillais comme on accueille quiconque vous apporte des cadeaux, et mes galants plantés là (comme dit la Génoise), je l'emmenais dans ma chambre. Il fallait voir tomber la morgue de ceux que je laissais dans la salle, comme tombent les noisettes au premier froid, et les fleurs au souffle du vent! On n'entendait parmi eux que soupirs, sans qu'ils disent un mot, et ils ressemblaient à des gens qu'on emmène de force et qui s'enflent le dos, faute de pouvoir mieux faire. Aux soupirs succédaient les plaintes, mêlées de morsures de doigts, de coups de poing sur la table, de grattements de tête, de promenades muettes, de quelques bouts de vers mis en lambeaux qu'ils chantonnaient pour se décharger la rate. Comme je ne me pressais pas de revenir, ils finissaient par prendre le chemin de l'escalier, et pour que je les rappelasse par derrière, ils disaient quelque mot à haute voix, à la servante ou aux autres. Après avoir fait un tour dans la rue, ils revenaient, trouvaient la porte fermée et tombaient dans le plus pitoyable désespoir.
_Antonia._--L'Ancroia[88] n'était pas aussi cruelle.
_Nanna._--Tu es portée à la compassion.
_Antonia._--Oui, j'y suis portée et veux l'être toujours.
_Nanna._--Restes-y, pendant que tu y es; pourvu que tu m'écoutes, suffit.
_Antonia._--Je t'écoute, n'en doute pas.
_Nanna._--Le gentil amusement que c'était, au beau milieu du plaisir que n'importe qui prenait de moi, de me voir tout à coup pleurer sans raison aucune! «Pourquoi pleurez-vous?» me demandait-il. Entrecoupant mes paroles de sanglots et de soupirs, je lui répondais: «Je suis méprisée de toi, tu ne m'apprécies pas ce que je vaux; mais patience, puisque ainsi le veut mon misérable sort.» Une autre fois, sur le départ de l'un d'eux, qui me quittait pour une couple d'heures: «Où allez-vous? lui disais-je en pleurant; sans doute chez quelqu'une de ces femmes qui vous traitent comme vous le méritez.» Et le bélître se rengorgeait de ce qu'une femme en tînt pour lui. Je sanglotai aussi maintes fois en en revoyant un qui n'était pas venu depuis deux jours, et je lui fis croire que je pleurais du plaisir de le retrouver.
_Antonia._--Tu avais des larmes on ne peut plus à commandement.
_Nanna._--Prends note de ce que j'étais un de ces terrains où l'eau jaillit dès qu'on les touche; mieux encore, un de ceux ou, sans qu'on les touche, l'eau suinte continuellement. Mais je ne pleurais jamais que d'un oeil.
_Antonia._--Oh! pleure-t-on d'un oeil?
_Nanna._--Oui, les putains pleurent d'un oeil, les femmes mariées pleurent de deux, les religieuses de quatre.
_Antonia._--Voilà qui est intéressant à savoir.
_Nanna._--Ce serait intéressant si je voulais te le dire: sache seulement que les putains pleurent d'un oeil et rient de l'autre.
_Antonia._--Voilà qui est encore plus beau; mais dis-moi comment.
_Nanna._--Ne sais-tu pas, pauvrette, que nous autres putains (le mot me plaît) nous avons toujours le rire à l'un et la larme à l'autre? La preuve, c'est que pour une bagatelle nous rions, pour une bagatelle nous pleurons. Leurs yeux sont comme le soleil entre les nuages: tantôt il darde un rayon, et tantôt il se cache. Au milieu d'un éclat de rire, elles laissent tomber un pleur, et ces rires-là, ces pleurs-là, j'ai su mieux les réussir, moi, que n'importe quelle putain qui jamais soit venue d'Espagne. Grâce à eux, j'ai plus assassiné d'hommes qu'il n'en meurt sur la paille dans ces révérendissimes cours. Rien n'est plus nécessaire que ces rires et ces larmes dont je parle; mais il faut savoir en user à propos, parce que si tu laisses l'opportunité t'échapper des mains, ils ne valent plus rien du tout; c'est comme les roses de Damas qui, si on ne les cueille à l'aube, perdent leur parfum.
_Antonia._--Tous les jours on apprend du nouveau.
_Nanna._--Après les rires et les larmes feintes viennent à la file les menteries, leurs soeurs; pour moi, je m'en régalai plus que les villageois ne se régalent des beignets, et j'en dis plus que les Évangiles ne disent de vérités; je les bâtissais avec la chaux de mes serments dans la créance du prochain et tu aurais dit: «Cette femme est la première Évangéliste!» J'inventais les plus étonnantes choses du monde, touchant mes parents, mes domaines et autres fantaisies; j'imaginais les contes les plus extravagants, et les expliquant à ma façon, je disais les avoir rêvés. J'inscrivais sur un tableau les noms de mes adorateurs, je partageais entre eux les nuits de chaque semaine et mettais en vedette celui qui devait dormir avec moi. Si tu as jamais vu la liste des prêtres qui disent les messes, affichés sur des écriteaux, dans la sacristie, tu me vois moi-même.
_Antonia._--J'ai vu la liste des prêtres et il me semble te voir.
_Nanna._--Très bien, alors.
_Antonia._--Mais que vient faire cette liste de noms avec les contes que tu inventais?
_Nanna._--Elle vient faire que les béjaunes, rassurés par leur inscription au tableau, qui leur notifiait leur nuit, se trouvaient dupés souvent; ah oui! souvent. Il m'arrivait d'opérer le change, comme cela se pratique aussi dans les églises, pour les messes.
_Antonia._--De cette façon, oui; les menteries appelaient à propos l'histoire du tableau.
_Nanna._--Maintenant, écoute-moi celle-ci et garde-la pour t'en faire honneur. J'empruntai une chaîne de grand prix à l'un de mes désentraillés d'amour: il l'avait empruntée lui-même à un gentilhomme qui en avait dépouillé sa femme, pour lui complaire, et le jour qu'il me la mit au col fut précisément celui ou le Pape donne la dot, dans l'église de la Minerve, à tant de jeunes filles pauvres.
_Antonia._--Le jour de l'Annonciation?
_Nanna._--De l'Annonciation; c'est cela. Je me la mis au cou ce jour-là, mais je ne la gardai pas longtemps.
_Antonia._--Pourquoi pas longtemps?
_Nanna._--Parce que dès que je fus à l'église et que je vis la presse qu'il y avait, je songeai à me l'approprier. Qu'est-ce que je fis? Je m'ôtai la chaîne du cou et la donnai à quelqu'un qui me tenait le secret mieux qu'un confesseur. Puis je m'enfonçai dans la foule, quoique je fusse déjà au beau milieu, et tout à coup je poussai un cri pareil à ceux que poussent les gens à qui le charlatan arrache une molaire sur le Campo di Fiore. Tout le monde se retourne au cri, et voici la bonne Nanna qui se met à dire: «Ma chaîne! ma chaîne! le voleur! le coupe-bourse! le gredin!» En parlant et en pleurant, je m'arrachais les cheveux; on faisait cercle autour de moi, l'église en fut bouleversée et le tumulte en arriva jusqu'au bargello; il empoigna je ne sais quel pauvre diable qui lui parut, à la mine, avoir volé la chaîne, le conduisit sur-le-champ à Torre di Nona, et peu s'en fallut qu'il ne le fît pendre tout chaud, tout chaud.
_Antonia._--Je ne veux pas en écouter davantage.
_Nanna._--Si, tu écouteras.
_Antonia._--J'aimerais savoir ce que te dit l'homme qui t'avait prêté la chaîne.
_Nanna._--Sortie de l'église, tout en larmes et me tordant les mains, je rentrai chez moi, je m'enfermai dans ma chambre et dis à ma servante: «Ne laisse pas entrer d'importuns.» Voici le galant qui se présente et demande à me parler; pas moyen. Alors, il frappe et refrappe, clame et réclame, s'écriant: «Nanna! Nanna! ouvre-moi; ouvre-moi, te dis-je, vas-tu te désespérer pour si peu de chose?» Je feignais de ne pas l'entendre et disais d'une voix entre haute et basse: «Malheureuse! misérable que je suis! infortunée! vouée à malchance. Je veux entrer aux Repenties! Je veux aller me noyer! Je veux me faire Ermite!» Puis je me levai du lit où j'étais couchée, et sans ouvrir ma chambre je dis à la servante: «Ma fille, va chercher un juif; je veux vendre tout ce que je possède, et avec l'argent payer la chaîne.» La servante fit semblant d'aller chez le juif; et mon benêt d'amant criait: «Ouvre donc! c'est moi.» Je lui ouvre. En l'apercevant, j'élève la voix: «Oh! mon Dieu! je suis perdue!»--«Ne crains rien, dit-il, quand je devrais rester en chemise, je ne veux pas qu'il t'en advienne plus de mal que je ne m'en fais à moi-même avec cette chiquenaude.»--«Non, non, répondis-je; donne-moi seulement deux mois de crédit.»--«Tais-toi, folle, reprit-il, tais-toi donc!» Il passa la nuit avec moi, et je la lui fis si douce qu'il ne fut plus question de chaîne.
_Antonia._--Ta boutique était bien fournie.
_Nanna._--Un vieux barbon ridé, jaune, long et maigre, s'enivra de mes charmes et moi de sa bourse. Comme il pouvait se régaler de l'amoureux plaisir tout autant que de croûtes de pain un qui n'a pas de dents, il passait sa fantaisie à me peloter, à me baiser, à me sucer les tétons, et ni à force de truffes, de culs d'artichauts, d'électuaires, jamais il ne put redresser le piquet; si celui-ci se relevait un peu, il retombait aussitôt, absolument comme un lumignon qui n'a plus d'huile et qui, au moment qu'on croit qu'il se rallume, s'éteint. Cela ne servait à rien de le manier et remanier, de lui fourrer le doigt dans le sifflet ou sous les sonnettes. Je lui ai joué toutes sortes de tours insensés, à celui-là. Une fois, entre autres, que j'offrais un souper à je ne sais combien de courtisanes, lequel souper se fit tout entier à ses dépens, de trente pièces d'argenterie qu'il m'avait fait prêter pour le service, je lui en volai quatre; il en fit un tapage épouvantable; je me jetai dans ses bras en lui disant: «Papa, papa! ne criez point; n'allez pas vous occasionner une mauvaise digestion. Prenez mes robes, prenez tout ce que j'ai et payez-les.» Il n'ouvrait plus la bouche, et je lui donnai tant du papa à la figure qu'à la fin il resta comme un père à qui les «Papa!» de son enfant entrent dans le coeur; il paya de sa bourse les plats d'argent, et se contenta de jurer qu'il n'emprunterait plus jamais de sa vie quoi que ce fût, pour personne au monde.
_Antonia._--Tu étais des plus fines.
_Nanna._--Au commencement d'une liaison, je me faisais si douce que quiconque me parlait pour la première fois allait partout prêchant mon éloge; puis, quand il m'avait un peu goûtée, l'aloès était de la manne. De même qu'au commencement je montrais une grande aversion pour les actions mauvaises, de même au milieu et à la fin j'en montrais une non moins grande pour les bonnes, par la raison que, comme doit faire une vraie putain, je prenais le plus grand plaisir à semer la discorde, ourdir des brouilles, troubler les amitiés tranquilles, susciter des haines, faire s'injurier les gens et les mettre aux mains. J'avais toujours plein la bouche de Princes, et je décidais du Turc, de l'Empereur, du Roi, de la cherté des vivres, des richesses du Duc de Milan et du Pape à venir. Je prétendais que les Étoiles étaient grosses comme la pomme de pin de Saint-Pierre, pas davantage, et que la Lune était la soeur bâtarde du Soleil. Des Ducs, je sautais aux Duchesses, et j'en parlais comme si j'avais marché dessus; ces grandes manières qui leur siéent à peine, à elles, je les prenais, car celles de l'Impératrice ne sont qu'une niaiserie, et suivais l'exemple de l'une d'elles qui, étalant à ses pieds des coussins de soie, y faisait mettre à genoux quiconque avait à lui parler.
_Antonia._--Ce sont des Papesses?
_Nanna._--La Papesse, à ce que l'on dit, ne faisait pas tant de façons; ma foi non, elle n'en faisait pas tant, et elle ne sut pas se trouver un si beau nom qu'elles savent s'en trouver, elles. L'une se dit fille du duc de Valentinois, l'autre fille du cardinal Ascanio; la Madrema signe: Lucrezia Portia, patricienne romaine, et scelle ses lettres d'un cachet qui est grand! qui est grand! Et ne va pas croire que ces beaux titres qu'elles se donnent elles-mêmes les rendent meilleures: elles sont sans amour, sans charité, sans pitié, à tel point que si Saint Roch, Saint Job et Saint Antoine leur demandaient l'aumône, elles ne leur donneraient rien du tout, quoiqu'elles aient grand'peur de ces trois saints-là.
_Antonia._--Les ribaudes!
_Nanna._--Sois sûre que les choses qu'on jette à la rivière sont encore mieux placées que si on les leur donnait; dès que tu leur as offert quelque chose, elles te méprisent autant qu'elles t'estimaient avant le cadeau. Le meilleur chez elles, c'est la foi jurée, qu'elles gardent scrupuleusement, oui, comme les Zingari et les Moines de l'Inde. Bref, les putains ont le miel dans la bouche, et dans la main le rasoir; tu en verras deux se lécher de la tête aux pieds: une fois séparées, elles se mettent à dire l'une de l'autre des choses qui épouvanteraient Desiderio et les Prêtres du bon vin, eux qui firent reculer la Mort en se moquant d'elle au moment où elle s'apprêtait à les rôtir et à les dépecer. Médisantes hors de toute mesure, elles déblatèrent contre chacun; que l'on soit qui l'on voudra, qu'on leur fasse tout le bien possible, elles n'ont égard à personne. Elles paraîtront être folles d'un de leurs amants, que l'on tient pour le favori et à qui elles donnent cent mille fois de la Votre Seigneurie à la tête; s'il s'éloigne, pour faire place à un autre qui vient faire sa cour, elles lui font à son départ mille politesses, de tête et de langue: il n'a pas plus tôt descendu l'escalier qu'on lui moud du poivre par derrière, et dès qu'il a passé la porte, un gredin ne serait pas si mal arrangé en paroles. Et celui qui reste s'imagine être la quéquette à sa petite maman.
_Antonia._--Pourquoi font-elles comme cela?
_Nanna._--Pourquoi, hein? Parce qu'une putain ne semblerait pas être putain si elle n'était coquine, par grâce et privilège, parce qu'une putain qui n'aurait pas toutes les qualités de la putain serait une cuisine sans cuisinier, un repas sans boire, une lampe sans huile, un macaroni sans fromage.