L'oeuvre du divin Arétin, première partie Introduction et notes par Guillaume Apollinaire
Part 14
_Nanna._--Que de bons écus j'ai gagnés en trompant celui-ci et celui-là! Chez moi soupait souvent, très souvent, beaucoup de monde; le repas fini, on apportait les cartes sur la table. «Or çà, disais-je, jouons deux jules de dragées; celui par exemple à qui tombera le roi de coupe paiera.» Les dragées perdues et achetées, les gens, une fois les cartes en main, pouvaient se retenir de les mêler comme une putain de faire l'amour; l'argent sortait des poches et on se mettait à jouer pour de bon. Survenaient alors deux filous, de l'air de vrais nigauds qui, après s'être fait un peu prier, prenaient des cartes plus fausses que les doublons de la Mirandole, et à l'étourdie, par hasard, ramassaient les écus des convives: je leur indiquais par signes le jeu que ceux-ci avaient dans la main, ne me fiant pas trop aux fausses cartes.
_Antonia._--Des plaisanteries, ces cartes-là.
_Nanna._--Pour deux ducats, je fis savoir à quelqu'un que son ennemi devait venir deux heures avant le jour, et absolument seul, coucher avec moi; le pauvre diable, guetté par lui, fut criblé de coups de couteau.
_Antonia._--Des piqûres de guêpes! Mais, dis-moi, pourquoi celui-ci venait-il deux heures avant le jour?
_Nanna._--Parce qu'à cette heure-là me quittait un autre, qui ne pouvait pas rester davantage. Crois-tu, par hasard, que si je dormais volontiers avec un galant, il fût le seul à me la chatouiller, hein? Je me levais mille fois d'à côté de mon marchand, sous prétexte d'avoir mal au ventre, à l'estomac, et j'allais contenter l'un ou l'autre, caché dans la maison. L'été, m'en prenant à la chaleur, je le quittais en chemise, passais par la salle et m'accoudais à la fenêtre pour tenir conversation à la lune, aux étoiles et au ciel; pendant ce temps-là, je m'en collais comme cela quelquefois deux sur le dos, en moins que rien.
_Antonia._--Qui quitte le jeu perd la partie.
_Nanna._--Cela ne fait pas de doute. Maintenant, goûte-moi celle-ci. Après avoir mis à sec dix ou douze de mes amis qui ne pouvaient plus rien fournir, tant je les avais fait couler, je délibérai de les nettoyer tout à fait.
_Antonia._--Quelle ruse imaginas-tu?
_Nanna._--Je donnais les pommes et le fenouil à un apothicaire en même temps qu'à un médecin auxquels je pouvais me fier: «Je veux, leur dis-je, faire semblant d'être malade, pour que mes galantins opèrent ma guérison. Vous, le médecin, dès que je me serai mise au lit, déclarez que je suis perdue et ordonnez-moi des drogues qui coûtent cher; toi, l'apothicaire, tu les inscriras sur ton livre et tu m'enverras à la place tout ce que tu voudras.»
_Antonia._--Je te pêche à la ligne: de cette façon, tu attrapais l'argent que tes amants donnaient au médecin et à l'apothicaire; ceux-ci te le rapportaient.
_Nanna._--Tu as du bon dans l'entendement. Ce fut à s'en décrocher la mâchoire quand, au souper, avec mes galants, je feignis de me trouver mal et tombai sur la table. Ma mère, qui connaissait l'enclouure, me délace, toute épouvantée, me porte sur le lit, aidée par eux, et se met à me pleurer comme morte. Je reprends connaissance, pousse un soupir et dis: «Holà le coeur!» Tout aussitôt de s'écrier: «Ce n'est rien! ce sont des vapeurs qui viennent du cerveau.»--«Je sens bien comme je souffre!» repris-je, et je retombai évanouie. Ils envoyèrent chercher le médecin, qui arriva, me tâta le pouls avec deux doigts, comme s'il touchait les cordes du manche à un luth, me fit revenir à l'aide de son vinaigre de rose, et dit: «Le pouls s'en va!» puis sortit de la chambre. Bon nombre de mes Je-crois-tout allèrent consoler maman, qui voulait se jeter par la fenêtre; les autres entouraient le médecin, en train d'écrire son ordonnance pour l'envoyer à l'apothicaire. Sitôt rédigée, l'un d'eux la porta, de sa personne, et, en échange, revint les mains pleines de cornets de papier et de fioles. Le médecin, après avoir dit ce qu'il y avait à faire, s'en alla, et ma mère eut beaucoup de peine à les renvoyer tous chez eux: ils voulaient veiller à mon chevet, sans se déshabiller. Le matin arrivé, ils revinrent tous; le médecin aussi: ayant appris que j'avais failli passer dans la nuit, il leur dit de trouver vingt-cinq ducats de Venise pour je ne sais quelle distillation qu'il fallait opérer. Aussitôt l'une des bonnes dupes, sans regarder à ce qu'ils diminueraient dans l'alambic, les donna à ma mère qui les mit en lieu d'où rien ne revient; l'imbécile pouvait croasser, jamais ne les revit. En somme, de toutes ces médecines, rhubarbe, sirops, cordiaux, clystères, manuschristi, juleps, onguents, les notes du médecin, de bois, la chandelle, il me resta entre les mains une bourse pleine d'écus.
_Antonia._--Ne te consumais-tu point à rester au lit comme cela, bien portante?
_Nanna._--Je me serais consumée si j'eusse été seule; mais le médecin me fatiguait les épaules une nuit, et l'apothicaire me faisait des frictions la nuit d'après; pour ma convalescence, les chapons pleuvaient tout plumés, tout rôtis, et les bons vins: il n'y avait pas une cave de prélat qui ne fût dévirginée pour moi.
_Antonia._--Ah! ah! ah!
_Nanna._--Le marchand dont je t'ai parlé, sans m'en rien dire, me laissait voir son grand désir d'avoir un enfant. Je saisis la bonne occasion et feignis de me trouver bien mal, bien mal; du matin au soir je me tordais, je me démenais; je mangeais trois bouchées et j'en recrachais quatre en m'écriant: «Que c'est amer!» puis je faisais comme si j'allais vomir. La bonne pâte d'homme me réconfortait. «Dieu le veuille!» murmurait-il; puis il se taisait. Moi qui mangeais comme un laboureur dès qu'il n'était plus là, en sa présence je perdais l'appétit tout à fait et ne goûtais pas même d'une bouchée. A la fin, après avoir bien simulé étourdissements, coliques, mal de mère, douleurs de reins, geignant de ce que mes époques ne venaient point à leur époque, je lui découvre, par le moyen de ma mère, que je suis enceinte, et le médecin, mon secrétaire, confirme la chose. Le chie-en-culotte, plein d'allégresse, va racoler parrains et marraines, met des chapons sous la mue et s'occupe de trouver langes, maillots et nourrice; il n'apparaissait pas un oiseau, un fruit de primeur, une fleur nouvelle, qu'il ne l'achetât pour moi, de peur que l'enfant n'en portât la marque. Il ne pouvait même plus supporter que je misse la main à la bouche, et il me donnait la becquée des siennes, me soutenait pour me lever, pour m'asseoir; c'était à rire de le voir pleurer quand il m'entendait dire: «Si je meurs en accouchant, je te recommande mon pauvre petit!» Je fis un testament par lequel je l'instituais héritier de tous mes biens à mon trépas. Il allait le montrer partout et disait à chacun: «Lisez-moi ceci, lisez-moi cela, et dites-moi si je n'ai pas raison de l'adorer.» Après l'avoir entretenu longtemps dans cette fable, un jour je me laissai tomber par terre sans y prendre garde; je feignis m'être blessée et lui fis porter, dans un bassin d'eau tiède, un foetus d'agneau mort-né: tu aurais juré un foetus humain. Quand il l'aperçut, les larmes lui jaillirent des yeux, il poussa des gémissements, des cris, et les redoubla encore lorsque ma mère s'écria que c'était un garçon, qu'il lui ressemblait! Il dépensa je ne sais combien d'argent à le faire enterrer. Nous lui fîmes porter des habits de deuil, et il se désespérait surtout à cause du baptême que le petit n'avait pas reçu.
_Antonia._--Qui fut le père de ta Pippa?
_Nanna._--Ce fut un marquis au regard de Dieu, au regard du monde, je ne puis pas le dire. Parlons d'autre chose.
_Antonia._--Comme tu voudras.
_Nanna._--Il me vint envie de gratter de la guitare, non pour le plaisir, mais pour paraître me délecter des choses d'art. Il est sûr que ce sont de bons lacets à prendre les badauds les talents qu'acquièrent les putains; ils coûtent plus cher aux gens que le fenouil, les olives et les gelées que servent les taverniers. Une putain qui va jusqu'à chanter les canzones et lire la musique à livre ouvert, va-t'en pieds nus.
_Antonia._--Rien ne vient que par tromperie en ce monde.
_Nanna._--Par-dessus tous les autres, j'avais le talent de tirer parti de n'importe quelle bagatelle, et j'aurais pris dans mon filet jusqu'à une église, comme dit Margutte[83]; jamais personne ne coucha avec moi qu'il n'y laissât de son poil. Ne crois pas que chemise, ni coiffe de nuit, ni escarpins, ni chapeau, ni épée, ni quoi que ce soit qu'on oubliait à la maison, revît jamais le jour: tout est bon à prendre, tout fait bon profit. Porteurs d'eau, vendeurs de bois, crieurs d'huile, marchands de miroirs, marchands d'oublies, marchands de savons, de lait et de fromages à la crème, de châtaignes chaudes, rôties ou bouillies, jusqu'aux décrotteurs et aux vendeurs d'allumettes, tous étaient mes bons amis, et c'était à qui d'entre eux guetterait me voir avec quantité de galants.
_Antonia._--Pourquoi te guettaient-ils?
_Nanna._--Pour que je me misse à la fenêtre pour ceci ou pour cela, que j'achetasse de tout et que je me fisse payer de tout par mes amoureux. Venait qui voulait me courtiser, force lui était de dépenser un jules, un gros, une baïoque. Ma servante survenait et disait: «Les cordons des taies d'oreiller ne sont pas assez longs, il s'en faut des mille et des cent.» J'appliquais un baiser au premier qui me tombait sous la main, et je lui disais: «Donnez un jules!» Et il aurait bien été noté pour un pouilleux celui qui ne se serait pas exécuté. Après la servante arrivait ma mère, les bras chargés de lin: «Si tu laisses cela t'échapper des mains, s'écriait-elle, jamais tu ne retrouveras une si belle occasion.» J'en appliquais deux à un autre, et après qu'il m'avait payé le filage de la toile, cette société partie, d'autres se présentaient; je leur faisais dire que j'étais en compagnie et ne laissais ouvrir qu'à un, à condition qu'il entrât seul. Celui-là, après en avoir fait une étuvée en le cuisant au feu de mes baisers, je le cajolais si bien que, le jour même, il m'envoyait une couverture de lit en soie piquée, une tapisserie, une peinture dans son cadre ou quelque chose de prix que je le savais posséder. Grâce à ce présent, je lui promettais, avant même qu'il ne me le demandât, de le laisser venir coucher avec moi, il m'envoyait un souper des plus exquis, et lorsqu'il arrivait pour le manger ensemble, je lui faisais dire d'aller faire un petit tour, puis de revenir. Le petit tour achevé, il revenait; la servante lui disait: «Attendez encore un tout petit peu.» Il en attendait deux, frappait de nouveau, ne trouvait plus personne pour lui répondre et se mettait à me menacer: «Putain! truie! par le corps de l'Immaculée et du Consacré, tu me le payeras.» Et moi de rire, moi qui soupais avec un autre à ses dépens, et en riant de m'écrier: «Piaille tant que tu voudras; à ta barbe, tu l'auras.»
_Antonia._--Comment te le pardonnait-il ensuite, si c'était un homme de quelque considération?
_Nanna._--Que ce fût qui ça voudra, il restait deux jours durant sur sa fâcherie; puis ne pouvant plus tenir en bride le poulain me faisait entendre qu'il avait à me dire un mot. «Mille plutôt qu'un!» répondais-je. On lui ouvrait, il venait à moi, pâle de colère, et s'écriait: «Je ne l'aurais jamais cru!» Je lui répondait: «Mon âme, crois-moi si tu veux me croire: je n'aime, je n'adore, je ne porte dans mon coeur que toi seul. Si tu savais, oui, si tu savais l'importante affaire qui me força de sortir l'autre soir, tu me bénirais. Si je n'ai pas de sécurité avec toi, avec qui en aurai-je?» Et tu peux te fier à moi pour les excuses que j'imaginais, comme d'avoir été chez quelque avocat, procureur ou sergent, à l'occasion d'un gros procès. Je me laissais alors tomber sur lui, les bras autour de son cou, et tandis qu'il plantait son lys dans mon jardin, je lui arrachais le coeur de la poitrine en même temps que le dépit sortait de son âme. Il ne s'en allait pas que je ne l'eusse fait chanter à ma gamme.
_Antonia._--On a grand tort de ne pas te prendre pour maîtresse à l'École[84].
_Nanna._--Merci de ta grâce.
_Antonia._--Remercie ton mérite, plutôt.
_Nanna._--Non, ta grâce. Mais écoute de quelle façon nouvelle je me fis un jour presque riche. Un Gentilhomme qui se mourait pour moi voulut m'emmener deux mois dans l'un de ses domaines, ce qui me suggéra l'idée de répandre le bruit que je voulais dire «adieu à tout le monde!» J'envoyai chercher un Juif, je fis marché avec lui de mes meubles, non sans grand crucifiement de mes amoureux, et après avoir placé mon argent dans une banque, sans qu'ils l'apprissent, je m'en fus avec le Gentilhomme.
_Antonia._--Pourquoi vendais-tu tes meubles?
_Nanna._--Pour les rendre neufs, de vieux qu'ils étaient. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'aussitôt que je revins, mes galants accoururent m'en racheter d'autres, comme les fourmis accourent aux graines qu'on vient de semer.
_Antonia._--Ce sont les maléfices dont vous ensorcelez les malheureux qui les font si crédules.
_Nanna._--Je ne nie pas que l'on use de tous les artifices pour les aveugler: nous leur donnons à manger jusqu'à notre ordure et notre marquis[85]. J'en connais une, que je ne veux pas nommer, qui, pour faire courir un amant après elle, lui donna à manger une poignée de croûtes de mal français, dont elle était pleine.
_Antonia._--Ah, pouah!
_Nanna._--Oui. A l'aide d'une chandelle faite de graisse d'homme brûlé vif, j'ai réussi à faire chauffer pas mal de mes petites affaires. Mais, au bout du compte, tous ces sortilèges dont tu parles, herbes séchées au clair de lune, cordes de pendus, ongles de morts, paroles diaboliques, ne valent pas une chiquenaude auprès du grand sortilège que je te dirais bien si c'était permis.
_Antonia._--Ta conscience est celle de Frère Chapelet[86].
_Nanna._--Pour ne pas ressembler à une hypocrite, je te dirai qu'une bonne paire de fesses a bien plus de pouvoir que tout ce qu'il y a jamais eu de philosophes, d'astrologues, d'alchimistes et de nécromants. J'avais essayé d'autant d'herbes qu'il y en a dans deux prairies, d'autant de paroles qu'il s'en échange en dix marchés, et je n'avais pu faire remuer du coeur gros comme le doigt à quelqu'un dont je ne puis dire le nom. Or, rien que d'un gentil tortillement de fesses, je le rendis si fou de moi qu'on en fut stupéfait dans tous les bordels: cependant on est habitué à voir tous les jours du nouveau, et l'on ne s'y émerveille pas de grand'chose.
_Antonia._--Vois, vois ou vont se nicher les secrets de la sorcellerie!
_Nanna._--Ils nichent dans le fondement, qui a tout autant de force pour tirer l'argent des grègues que l'argent lui-même en a pour creuser les fondements des monastères.
_Antonia._--Si le fondement a autant de puissance que l'argent, il est plus fort que ne le fut Roncevaux, qui massacra tous les Paladins.
_Nanna._--Bien plus fort, c'est certain. Mais poursuivons notre conversation et prends note de cette petite rouerie qui est bien bonne. La mouche lui grimpait au nez tout de suite et il ne pouvait se retenir, à la première chose qui lui déplût, de me dire des sottises. Sa fureur passée, il s'agenouillait à mes pieds, les bras en croix, me demandant pardon, et ma gentillesse lui infligeait une pénitence aux dépens de sa bourse. Un jour, le voyant sortir des convenances, je le fis tomber dans un tel désespoir, en m'échappant de ses bras et en allant me livrer à son rival, qu'il me roua de coups. Puis, revenu à lui et croyant impossible de jamais me radoucir, parce que je feignais de ne plus vouloir l'écouter, il me donna la moitié de sa fortune: de cette façon, il eut la paix.
_Antonia._--Tu faisais comme un poltron qui, après s'être fait délivrer caution de ne pas être frappé, provoque son adversaire et l'excite à sortir les poings, pour le mettre dans la peine.
_Nanna._--Juste, j'étais bien comme un de ceux-là. Ah! ah! ah! Je mouille ma chemise en songeant au prêcheur qui n'a institué que sept péchés mortels, pour tout le monde de l'Univers, tandis que la plus chétive putain qui soit en possède un cent à elle seule. Considère un peu combien en tient une de celles qui, pour couvrir son autel, dépouille un millier d'autres églises! Antonia, la gourmandise, la colère, l'orgueil, l'envie, la paresse et l'avarice naquirent le jour où le putanisme est né: si tu veux savoir de quelle façon dévore une putain, informe-toi à ceux qui l'invitent; si tu tiens à apprendre avec quelle rage se met en colère une putain, demande-le au père et à la mère de tous les saints du calendrier. Sache que si elles le pouvaient, elles engloutiraient le monde dans l'abîme, en moins de temps que ne l'a fait Messire le Seigneur Dieu.
_Antonia._--Mauvaise affaire!
_Nanna._--L'orgueil d'une putain est pire que celui d'un vilain endimanché; l'envie d'une putain est ce qui la ronge, comme le mal français ronge quiconque l'a dans les os.
_Antonia._--De grâce, ne m'en fais pas souvenir; je l'ai eu et je n'ai jamais pu savoir comment.
_Nanna._--Excuse-moi, je ne me rappelais plus que tu en as été assassinée. La paresse d'une putain est plus aiguë et plus écoeurante que ne l'est la mélancolie d'un courtisan qui se voit moisir à l'office, sans un liard de pension. L'avarice d'une putain ressemble à une bouchée qu'un ladre d'usurier dérobe à sa faim et replace dans le buffet, avec les restes du plat.
_Antonia._--Et où mets-tu la luxure d'une putain?
_Nanna._--Antonia, qui boit toujours n'a jamais grand'soif, et qui est toujours à table rarement a de l'appétit. Si quelquefois elles veulent tâter d'une grosse clef, c'est une espèce d'envie comme celles des femmes enceintes qui mangent une gousse d'ail ou bien une prune verte. Je te le jure par l'heureux sort que je cherche pour la Pippa, la luxure est la moindre des démangeaisons qu'elles puissent avoir, parce qu'elles sont toujours à penser comment s'y prendre pour arracher le coeur et la rate des autres.
_Antonia._--Je te crois sans que tu le jures.
_Nanna._--Et tu peux bien m'en croire. Mais déguste maintenant un millier de gentillesses que je veux te dire presque d'un trait.
_Antonia._--Dis-les donc.
_Nanna._--Trois particuliers, entre autres, m'aimaient: un peintre et deux courtisans; et la paix qui règne entre les chiens et les chats était celle qui régnait entre eux. Chacun guettait pour venir chez moi le moment où il croyait n'y pas trouver l'un des deux autres. Il arriva que le peintre vint un soir, hors d'heure, frapper à ma porte; on lui ouvrit, il monte l'escalier et comme il allait s'asseoir à côté de moi, voici l'un des courtisans qui heurte; je reconnais que c'est lui, je fais cacher le peintre et je vais au-devant du galant qui s'écrie en montant les marches: «Par le Diable! fais-moi donc prendre ici ce poltron de barbouilleur de mitres à voleurs!» Le peintre ne pouvait l'entendre; pendant que l'autre lâche son flux de paroles, j'entends mon troisième amoureux qui, en toussant, m'avertit d'aller lui ouvrir. Je cache celui qui en voulait au peintre, et celui qui s'était fait ouvrir opère son entrée en crachant. De prime abord, il me dit: «Je suis venu, croyant trouver avec toi l'un de ces deux gredins; si je l'y avais rencontré, le moindre morceau qu'il y laissait, c'était l'oreille.» Et ne va pas croire, parce qu'il parlait comme cela, qu'il aurait donné un coup de pied au cul à Castruccio[87]. La meilleure preuve, c'est que le mot entendu par le peintre, qui ne savait rien du courtisan blotti près de lui, et par le courtisan, qui ne soupçonnait pas davantage le peintre, tous deux s'élancèrent hors de leur cachette pour faire rétracter le bravache qui, en les apercevant, voulut aussitôt se sauver à reculons; il mit le pied sûr la première marche de l'escalier et dégringola jusqu'en bas; eux, que la fureur empêchait de voir clair, tombèrent pardessus lui. Il en résulta entre ces trois hommes, qui se haïssaient à mort, tous roulés en paquet, une bataille à trois si épouvantable qu'une foule de gens accoururent au tumulte; mais on ne pouvait entrer les séparer; ils tenaient la porte si bien fermée avec leurs épaules qu'impossible de l'ouvrir. Les cris augmentaient, la foule aussi: le hasard voulut que le Gouverneur vint à passer: il fit jeter la porte par terre, empoigna mes trois braves, tout meurtris, tout sanglants comme ils étaient, et ordonna de les mettre dans la même prison; ils n'en seraient jamais sortis s'ils n'avaient fait la paix entre eux, ce à quoi ils se résolurent.
_Antonia._--Certes, ce fut beau.
_Nanna._--Si beau que je le racontais à tous les étrangers et que je fus sur le point d'en faire faire un poème par Gian-Maria, le Juif; je n'en fis rien, de peur de passer pour une glorieuse.
_Antonia._--Dieu t'en donne récompense!
_Nanna._--Dieu le fasse! Mais si cette histoire fit rire tout le monde, celle que je vais te conter stupéfia tout le monde. Au comble de la faveur où m'avaient portée mes amis (grâce à ce que j'étais un friand morceau), j'imaginai de me faire murer dans le cimetière.
_Antonia._--Pourquoi pas à Saint-Pierre ou à Saint-Jean?
_Nanna._--Parce que je voulais émouvoir bien plus la pitié en m'ensevelissant au milieu de tous ces os de morts.
_Antonia._--Bonne idée!
_Nanna._--Ce bruit une fois en circulation, je commençai à mener une sainte vie.
_Antonia._--Avant de m'en conter plus long, dis-moi comment t'était venue cette folie de te murer.
_Nanna._--Pour me faire délivrer par mes amis, à leurs dépens.
_Antonia._--Ah bon!