L'oeuvre du divin Arétin, première partie Introduction et notes par Guillaume Apollinaire

Part 13

Chapter 134,068 wordsPublic domain

_Nanna._--A point! Ces courtisans se connaissent bien en vierges et en martyres! Je lui donnai à entendre que ma pisse était du sang: pourvu qu'ils vous le mettent, le reste leur est bien égal. La quatrième nuit, je le laissai entrer tout à fait, et, rien qu'en s'en apercevant le brave homme faillit se pâmer. Le matin, ma mère, qui riait en dedans, nous voyant au lit, me donna sa bénédiction et saluant Sa Seigneurie, pendant que je lui faisais les plus douces caresses de baisers que j'eusse apprises, lui dit: «Demain, je veux partir de Rome; j'ai reçu une lettre du pays, j'entends y retourner et mourir au milieu des miens. D'ailleurs, Rome est pour celles qui ont de la chance et non pour celles qui n'en ont pas. Bien sûr, je n'en partirais jamais si je pouvais vendre nos biens et acheter au moins une maison ici; je croyais pouvoir en prendre une à loyer, mais l'argent ne vient pas et je ne suis pas femme à rester dans les chambres des autres.» Ici je lui coupai la parole dans la bouche: «Ma mère! dis-je, je suis morte en deux jours, si je me sépare maintenant de mon coeur.» Et je lui appliquai un baiser accompagné de deux petites larmes. Le voici qui se redresse, s'assied sur le lit et dit: «Ne suis-je pas homme à vous procurer une maison et à vous la garnir du haut en bas? Putain à nous et à vous[78]!» Il se fit donner ses habits, se leva comme un homme qui est pressé et s'élança hors de la maison. Il revint le soir, une clef à la main, avec deux portefaix chargés de matelas, de couvertures, d'oreillers, deux autres portant des bois de lit, des tables, et je ne sais combien de Juifs par derrière avec des tapisseries, des draps, de la vaisselle, des seaux, des ustensiles de cuisine; on aurait dit un déménagement. Il emmena ma mère, nous installa une petite maisonnette bien gentille, de l'autre côté du fleuve, revint me voir, paya la femme qui nous avait logées, fit mettre nos affaires sur une charette et, à la tombée de la nuit, me conduisit à ma nouvelle demeure. Tant que nous fûmes ensemble, il fit bonne dépense pour un homme de sa sorte, oui, bonne, je t'assure. Comme je ne me montrais plus à la fenêtre de l'autre logis, on finit par savoir où j'étais, et bientôt une nuée de galants vint s'abattre autour de moi comme les guêpes au bruit du chaudron ou les abeilles sur les fleurs. J'acceptai de l'oeil l'amour de l'un d'eux, qui faisait le trépassé pour moi, je lui complus par le moyen d'une entremetteuse, et, comme il me donna tout ce qu'il possédait, je tournai le dos à mon premier bienfaiteur qui, ayant pris à droite et à gauche et acheté à crédit tout ce dont il m'avait fait cadeau, n'eut pas de quoi payer ses dettes et fut excommunié avec les diables, puis affiché, ainsi que cela se fait à Rome. Moi, qui étais de la vraie race des putains, je me mis à lui rogner de mon amour tout autant que je lui avais rogné de son avoir; il trouvait souvent ma porte gelée et, maudissant le bien qu'il m'avait fait, s'en allait la queue droite, comme le fantôme de la Nouvelle[79]. Quand j'eus mis à sec la bourse du second, je m'attaquai à un troisième; bref, je me donnai à tous ceux qui venaient avec du _quibus_, comme dit la Gonnella; je louai une grande maison, deux chambrières, et pris le pas sur les Princesses. Et ne va pas t'imaginer qu'en étudiant le putanisme, je fusse un de ces écoliers qui arrivent à l'Université en messires et au bout de sept ans s'en retournent pauvres sires. J'appris en trois mois, que dis-je? en deux, en un seul, tout ce qu'on peut apprendre dans l'art de mettre aux gens martel en tête, de se faire des amis, de délier les cordons de leur bourse, de les planter là, de pleurer en riant et de rire en pleurant, comme je le raconterai en son lieu. Je vendis plus de fois ma virginité qu'un de ces fichus prêtres ne vend sa première messe, en suspendant par toutes les villes, dans les églises, la pancarte où il annonce qu'il va la chanter. Je veux te dire une très petite partie des mauvais tours (c'est le vrai mot) que je jouai aux gens, et ceux que je te raconterai sont tous de mon invention, à moi seule; si tu n'es pas algébriste, tu calculeras par à peu près.

_Antonia._--Je ne suis pas algébriste et ne veux pas l'être, je crois en toi comme aux Quatre-Temps, j'y crois trois fois plus, tu me forceras de te le dire.

_Nanna._--J'en avais un, entre autres, auquel j'étais très obligée; mais une putain, qui n'a de coeur que pour l'argent ne connaît ni obligeance, ni désobligeance: son amour est celui du taret, qui s'attache d'autant plus qu'il n'a plus à ronger. Le dos tourné: Je t'ai vu à Lucques! Je lui faisais, te dis-je, les plus grandes sottises possibles, et je lui en fis d'autant plus qu'il ne me donnait plus à pleines mains; pourtant il donnait toujours un peu. Il couchait avec moi les vendredis, et, chaque fois, je me mettais à pousser des cris dès le souper.

_Antonia._--Pourquoi?

_Nanna._--Pour lui faire mal tourner sa digestion.

_Antonia._--Quelle cruauté!

_Nanna._--Comme tu voudras. Après avoir dévoré de tous les plats, je traînais jusqu'à sept ou huit heures[80], avant d'aller au lit; puis, couchée avec lui, je lui donnais à ronger de si mauvaise grâce qu'il s'ôtait de dessus moi, reniant son baptême, et refusait de rien faire. Mais la rage d'amour le reprenait et comme je ne lui faisais pas les caresses auxquelles il s'attendait, il revenait de mon côté; moi, je me tenais coite. Alors il se mettait à me secouer en me disant des brutalités, les larmes aux yeux, et pour me monter dessus, il lui fallait me donner tout l'argent qu'il avait sur lui avant de me faire consentir.

_Antonia._--Tu étais une vraie Nérone.

_Nanna._--Vis-à-vis des étrangers qui venaient pour passer huit ou dix jours à Rome et s'en aller, j'usais de grandes pendarderies. J'avais à ma disposition quelques coupe-jarrets qui expédiaient _gratis_ la chose avec moi une fois sur cent, et qui me servaient à faire peur de la manière que je vais te dire. Ces étrangers qui viennent visiter Rome, après avoir vu les antiquailles, veulent aussi voir les modernailles, c'est-à-dire les Signores, et faire avec elles les grands Seigneurs. J'étais toujours la première visitée de cette espèce de gens, mais qui passait la nuit avec moi y laissait ses hardes.

_Antonia._--Comment diable? ses hardes?

_Nanna._--Ses hardes, comme tu vas le voir. Le matin, la servante entrait dans ma chambre et prenait les habits de l'étranger sous prétexte de vouloir les brosser; elle les cachait, puis criait bien haut qu'on venait de les lui voler. Le bon étranger, sortant du lit en chemise, réclamait ses affaires et menaçait de briser les meubles pour se payer. Je criais plus haut que lui: «Tu veux casser mes meubles? Tu veux me faire violence chez moi? Tu me traites de voleuse?» A ces mots, mes garnements, qui étaient cachés en bas, d'accourir, les épées tirées, et de demander: «Qu'y a-t-il donc, Signora?» Ils vous mettaient la main au collet de l'homme qui, en chemise, semblait en disposition d'aller accomplir un voeu. Il me demandait aussitôt pardon, considérait comme une faveur d'envoyer chez quelqu'un de ses amis ou de ses connaissances emprunter pour lui chausses, casaque, manteau, pourpoint, toque, et sortait de chez moi s'estimant heureux de n'avoir pas eu affaire aux tiens-toi-tranquille.

_Antonia._--Comment ton coeur s'en trouvait-il?

_Nanna._--On ne peut mieux, parce qu'il n'y a ni cruauté, ni trahison, ni filouterie qui fasse pour une putain. Mais le bruit de mes façons d'agir se répandit, et ces étrangers, qui en eurent vent, ne vinrent plus chez moi, ou, s'ils venaient, ils se faisaient d'abord déshabiller par leur valet qui emportait les vêtements à l'auberge et revenait le matin les rhabiller. Malgré tout, aucun ne sut jamais si bien s'y prendre qu'il n'y laissât ses gants, ses bretelles, son bonnet de nuit; une putain tire parti de tout, d'une aiguillette, d'un cure-dent, d'une noisette, d'une cerise, d'une tête de fenouil, même d'une de poire!

_Antonia._--Et, avec toutes leurs roueries, à peine se préservent-elles d'en venir à vendre les bouts de chandelle; le mal français, le plus souvent, est le vengeur de ceux qu'elles ont si maltraités. C'est vraiment drôle d'en voir une qui, ne pouvant plus cacher sa vieillesse sous le fard, les fortes eaux de senteur, la céruse, les belles robes, les grands éventails, fait argent de ses colliers, de ses bagues, de ses robes de soie, de ses coiffes, de tous ses autres ajustements, et commence à prendre les quatre ordres comme les jeunes gars qui veulent être prêtres.

_Nanna._--De quelle façon?

_Antonia._--En logeant d'abord le public, après avoir métamorphosé leurs parures en lits, puis, tombées en banqueroute avec leurs chambres meublées, elles passent à l'Épître, c'est-à-dire deviennent maquerelles. Ensuite à l'Évangile, en s'adonnant à laver le linge. Enfin elles chantent la Messe[81] à Saint-Roch, à l'église _del Popolo_, sur les degrés de Saint-Pierre, à la _Pace_, à Saint-Jean, à la _Conzolazione_, toutes marquées de la bulle dont saint Job marque ses cavales sur la figure et, par-dessus le marché, de quelque balafre reçue de ceux à qui leurs coquineries ont fait perdre la patience; sans compter que ces coquineries leur ont fait échapper des mains guenons, perroquets, et jusqu'aux naines avec lesquelles elles faisaient leurs Impératrices.

_Nanna._--Moi je n'ai pas été de celles-là. Qui n'a pas de cervelle, tant pis! Il faut savoir se conduire en ce monde et ne pas vouloir être au-dessus de la Reine, ne pas refuser sa porte à tout autre qu'à des Seigneurs et Monseigneurs. Il n'y a pas de plus haute montagne que celle qui se fait peu à peu et tout doucement, et ce sont des imbéciles celles qui disent qu'un boeuf fiente autant qu'un millier de mouches. Il y a bien plus de mouches que de boeufs. Pour un grand personnage qui viendra chez toi et te fera un riche présent, vingt te payeront de promesses, et un millier de ceux qui ne sont pas de grands personnages te rempliront les mains. Celle qui rebute les gens parce qu'ils n'ont pas d'habits de velours est une sotte: le drap a de bons ducats en dessous, et je sais bien quels bons petits cadeaux vous font les logeurs, les rôtisseurs, les porteurs d'eau, les pourvoyeurs et les Juifs, que j'aurais dû mettre en tête de la liste, car ils déposent plus encore qu'ils ne volent. Il faut donc s'attacher à autre chose qu'aux jolis pourpoints.

_Antonia._--Et la raison?

_Nanna._--La raison c'est que ces pourpoints-là ont pour doublure des dettes criardes. La majeure partie des Courtisans ressemblent aux limaçons, qui portent leur fortune sur le dos et n'ont pas de souffle. Le peu qu'ils possèdent passe en huile et à se lustrer la barbe, à se laver la figure, et pour une paire de souliers neufs que tu leur vois, ils en ont une centaine d'usées. Je ris de voir les draps de soie qu'ils portent faire des miracles et devenir de velours ras.

_Antonia._--Tu es habile à regarder ces pingres d'aujourd'hui; de mon temps, les hommes étaient d'un autre acabit: la ladrerie des serviteurs provient de la gredinerie des maîtres. Mais retourne à ton propos.

_Nanna._--J'en connaissais un qui avait coutume de dire, sachant quelle femme j'étais: «Je veux la besogner sans la payer.» Il vint me voir et avec les plus gentilles amourettes que tu aies jamais écoutées, il me tenait conversation, me louangeait, me servait; si quelque objet me tombait des doigts, il le ramassait la toque à la main, le baisait et me le tendait avec une révérence... parfumée, s'il faut que je te le dise. Un de ces jours qu'il me cajolait, il me dit: «Pourquoi n'obtiendrais-je pas une faveur de Votre Seigneurie, madame, quitte à en mourir?»--«J'y suis tout disposée; demandez!» lui répondis-je.--«Je vous supplie, reprit-il, de venir coucher avec moi cette nuit, et je le désire pour que Votre Seigneurie prenne possession d'une petite chambrette à moi qui lui plaira.» Je lui promets, mais seulement pour après souper, ayant un ami qui devait souper avec moi. Le voilà bienheureux, surtout de pouvoir se vanter ensuite, qu'il ne m'avait même pas payé à souper. L'heure arrivée, j'allai chez lui et j'y couchai. J'attendis qu'il fut bien endormi à l'aube, et l'entendant ronfler je lui laissai ma chemise de femme à la place de la sienne que je mis: depuis plus d'un mois j'avais déjà fait mon choix parmi ses bijoux d'or. Ma servante étant venue, je sortis de la chambre; j'aperçus dans un coin un paquet de je ne sais combien d'effets de linge à lui, qui attendaient la blanchisseuse: je le plaçai sur la tête de ma servante et retournai chez moi en les emportant; ce qu'il dut dire à son réveil, tu peux le penser.

_Antonia._--C'est bien à deviner.

_Nanna._--Il se leva, s'avisa de ma chemise cousue du haut en bas, et crut d'abord que je l'avais échangée par mégarde; mais ne trouvant plus son paquet de linge sale, il me fit citer à la Corte Savella, d'où on le renvoya comme un benêt. De cette façon je me moquai de celui qui voulait se moquer de moi.

_Antonia._--C'était bien fait.

_Nanna._--Écoute celle-ci. J'avais pour amant certain marchand, bonne pâte d'homme, qui ne m'aimait pas, non, qui m'adorait. Il m'entretenait, et très certainement je lui faisais bien des caresses, sans néanmoins être folle de lui. Et à qui te dit: «Telle courtisane se meurt pour un tel», réponds que ce n'est vrai. Ce sont des caprices qui nous viennent de tâter deux ou trois fois de quelque gros manche; ces caprices-là durent autant que soleil d'hiver ou pluie d'été. Il est impossible que qui subit tout le monde aime personne.

_Antonia._--Ça, je le sais par moi-même.

_Nanna._--Or, ledit marchand dormait avec moi à discrétion. Pour me donner de la réputation et achever de l'incendier, je le rendis jaloux très galamment, lui qui faisait profession de ne pas l'être.

_Antonia._--Comment t'y es-tu prise?

_Nanna._--Je fis acheter deux couples de perdrix et un faisan, et, après avoir donné le mot à un portefaix, vaurien dès au sortir du nid, inconnu à la maison, je lui dis de venir heurter à ma porte sur l'heure du dîner, quand le marchand était à table avec moi. La servante lui ouvrit. Voici notre homme qui entre et qui après un «Bonjour à Votre Seigneurie!» ajoute: «L'Ambassadeur d'Espagne la supplie de manger ce gibier pour l'amour de lui, et, quand il vous plaira, voudrait bien vous dire vingt-cinq paroles.» J'ai l'air de le rebuffer et je m'écrie: «Quel Ambassadeur ou non Ambassadeur? Remporte-moi tout ça; je ne veux pas entendre d'autre Ambassadeur que celui-ci, qui me fait plus de bien que je n'en mérite.» J'appliquai en même temps un gros baiser à mon benêt, et, me retournant vers le portefaix, je le menaçai, s'il ne sortait. Le marchand me dit: «Prends donc, folle! tout est bon à prendre. Elle s'en régalera à sa santé», ajouta-t-il en parlant au portefaix et, après quelques rires qui ne dépassaient pas le bout des lèvres, il demeura tout en dedans de lui. «A quoi pense-t-on? lui dis-je en le secouant; l'Empereur lui-même, jugez un peu de son Ambassadeur, n'obtiendrait pas de moi un baiser. Je prise plus vos deux souliers que mille milliasses de ducats.» Il m'en remercia tendrement et s'en fut à ses affaires. Là-dessus, je m'arrangeai de façon que mes coupe-jarrets vinssent sur les quatre heures[82]; à quatre heures nous soupions d'ordinaire tous deux. Ils ramassèrent un mauvais garnement auquel ils apprirent son rôle, lui mirent un bout de torche à la main, et se plaçant derrière lui, masqués, le firent cogner à ma porte. Il monte, me salue, espagnolissimement, et me dit: «Signora, Monseigneur l'Ambassadeur vient faire la révérence à Votre Altesse.» Je lui réponds: «L'Ambassadeur me pardonnera; je suis obligée à cet Ambassadeur que voici.» Et en prononçant ces paroles, je pose la main sur l'épaule de mon homme. Le vaurien s'en va, attend un peu et frappe de nouveau; je refuse de faire ouvrir, et nous l'entendons s'écrier: «Si vous n'ouvrez pas, Monseigneur va faire jeter la porte par terre.» Je me mets à la fenêtre et je lui dis: «Que ton Seigneur m'assassine, m'incendie et me ruine à son aise! Je n'en aime qu'un, celui qui m'a faite ce que je suis, par sa bonté; pour lui, s'il le faut, je suis prête à mourir.» En ce moment, voici mes Pharisiens à la porte: ils n'étaient que cinq ou six, on aurait dit qu'ils étaient mille. L'un d'eux, d'une voix impériale, me dit moitié en espagnol: «_Puta_ vieille, tu t'en repentiras, et cette poule mouillée qui te gratte l'échiné, _giuro a Dios_, nous l'assommerons!»--«Vous ferez ce que vous voudrez, répondis-je, mais ce n'est pas agir en gentilhomme que de vouloir violenter les personnes.» Je voulais ajouter encore autre chose; mon lourdaud me tira par la robe et me dit: «Non, pas un mot de plus, si tu ne veux pas que je sois coupé en morceaux par les Espagnols.» Il me força de rentrer et me rendit plus de grâces pour l'estime que j'avais montré faire de lui que n'en rendent ceux qui sortent de prison, lorsque les sergents leur donnent la liberté, à la fête du milieu d'août. Le matin, il me fit faire une robe de satin orange magnifique, et lui, tu ne l'aurais pas rencontré dans les rues une fois l'_Ave Maria_ sonné, quand tu lui aurais offert un royaume, tant il avait peur des Espagnols et craignait que l'Ambassadeur ne lui fît faire un X sur la figure. A tout propos il s'écriait: «Je puis te le dire, ma maîtresse, la une telle, les arrange bien, ces Ambassadeurs!»

_Antonia._--Pourquoi disait-il cela?

_Nanna._--Parce que je lui faisais accroire que j'en avais planté là neuf à la file, sous l'escalier, en plein mois de janvier, les forçant de faire le pied de grue jusqu'à l'aube.--«Telle nuit, lui jurais-je, que tu étais couché avec moi, un tel se la secouait dans la cave; la nuit d'après, un tel contait fleurette au puits, dans la cour.» Et lui bien aise! Pour que je n'eusse pas la tentation de devenir Ambassadrice, il redoubla de cadeaux, disait à tout le monde: «C'est moi qui suis son obligé, suffit.»

_Antonia._--Gentilles roueries!

_Nanna._--Celle-ci vaut mieux. Je couchais souvent avec un certain secoue-panaches qui, lorsqu'on lui disait: «Méfie-toi d'une telle» se mettait à dire: «Moi? ah! c'est à moi que vous parlez? Ah! en garnison, à Sienne, à Gênes, à Plaisance, je m'en suis donné quelque peu; mon argent n'est pas pour les putains, par Dieu non!» Ce vantard je m'aperçus de dix écus qu'il avait dans sa bourse; j'aurais pu les lui prendre la nuit et lui laisser des charbons à la place, mais je les eus autrement, comme tu vas le voir. Il était un jour chez moi, tout caillé du tocsin que battait son coeur, parce que j'avais fait mine d'être coiffée d'un autre. Le voyant en cet état, je vais à lui, je lui passe les doigts dans la barbe, je lui tire un poil ou deux, gentiment, et je lui dis: «Qui donc est ta mignonne?» En lui parlant ainsi, je m'assieds sur lui, je le prends par le col et, lui écartant les cuisses du genou, je le rends tout gaillard. Je lui baise la figure et il se met à me répondre: «Ainsi soit-il!» puis il se tait et pousse un soupir dont je sentis le vent, tant il était gros. Je l'embrasse, je le caresse, si bien que le voilà remis tout à fait. Au moment où je lui disais: «Je veux que cette nuit nous couchions ensemble», quelqu'un qui avait le mot frappe à la porte. La servante court à la fenêtre et me dit: «Signora, c'est le tapissier.»--«Dis-lui de monter», répliqué-je. Il entre et me demande dix écus que je restais lui devoir sur une garniture de lit; il me prie, en outre, de le dépêcher vivement, parce qu'il avait à faire. Je dis à la servante: «Prends cette clef, et sur l'argent qu'il y a dans le coffre, donne-lui ses dix écus.» La servante s'en va ouvrir le coffre et me laisse caresser la queue au matou, qui se croyait bien en garde contre les roueries, en habile homme; je l'ensorcèle, il était déjà tout ensorcelé, mais le tapissier me presse, et j'avais déjà crié plus d'une fois: «Dépêche-toi donc, bête!» à la servante quand j'entends celle-ci grommeler. Je me lève et vais voir ce qu'elle a; je la trouve tout affairée autour du coffre, qu'elle ne pouvait arriver à ouvrir pour une bonne raison: c'est que, de même que le tapissier, qui venait pour l'argent, n'était pas de bon aloi, la clef n'était pas celle du meuble. Je fis comme si elle me l'avait forcée, et je lui sautai sur le dos avec plus de cris que de coups de poing. Je dis qu'il faut briser le coffre, mais on ne trouve pas de marteau. Je me tourne alors vers mon finaud: «De grâce, lui dis-je, si vous avez dix écus, donnez-les-lui; tout à l'heure, je briserai cette caisse, ou je réussirai à l'ouvrir, et vous rentrerez dans votre argent.»

_Antonia._--Tu lui donnais du vous dans les affaires d'importance. Ah! ah! ah!

_Nanna._--Aussitôt il porta la main à sa bourse, et jeta négligemment les écus en disant: «Prends-les, Maître, et va-t'en avec Dieu.» Moi, je donnais de grands coups de pied dans le coffre, comme si je voulais le mettre en pièces; et il me dit: «Envoie chercher le serrurier et fais-le ouvrir: nous ne sommes pas pressés.» Il me donnait du tu, comme si j'étais maintenant tout à ses ordres, pour le prêt qu'il m'avait fait.

_Antonia._--Le roupie-au-nez!

_Nanna._--Les coups de pied finis, je me couchais dans l'intention de ne pas lui donner la becquée du tout, et il me prenait entre ses bras, quand voici qu'on frappe dur à la porte; c'était ce que j'attendais pour le planter là. Je me levai, il eut beau me retenir et me supplier de ne pas aller voir qui venait frapper, et mettant le nez à la jalousie, j'aperçus un petit Monsignor, le chapeau sur la tête, enveloppé dans son manteau et monté sur une mule. Il m'appelle d'en bas et me présente la croupe de sa bête: j'accepte, je prends le manteau du valet, car pour le reste j'étais vêtue d'habits de garçon (je m'habille presque toujours de la sorte), et je m'en vais avec lui. Mon madré racoleur de putains autant que de soldats, après avoir, par vengeance, fracassé mon portrait pendu dans ma chambre, quitta la maison comme un joueur quitte le brelan, quand on l'a traité de coquin. J'oubliais de te dire: il allait briser les meubles pour rentrer dans son argent, mais ma servante s'étant mise à crier à la fenêtre fit tant qu'il s'en alla, le panache bas, tant à cause du monde qui accourait qu'à cause du coffre, qu'il avait enfin ouvert, et dans lequel il trouva des onguents et des pommades pour les accidents qui peuvent arriver. Mais en voulant te conter une à une mes aventures, il m'en advient comme à la pécheresse qui se propose de faire une confession générale et de dire tout ce qu'elle a fait; dès qu'elle est aux pieds du Moine, elle ne s'en rappelle pas la moitié.

_Antonia._--Dis-moi celles dont tu te souviens; à leur aune, je mesurerai celles que tu auras oubliées.

_Nanna._--Ainsi ferai-je. Un bon imbécile qui, d'une méchante vigne qu'il possédait au monde, s'était fait une centaine de ducats et les avait mis dans une caisse, s'était fourré dans la tête de me vouloir pour femme. Il s'en ouvrit à mon barbier qui m'en fit toucher un mot; je sus ce qu'il avait d'argent comptant par le moyen de celui qui m'en causait, et le fis si bien mordre à l'espérance que, certain désormais de m'avoir, il vint chez moi; à force de le caresser, en un mois j'obtins que, de ses cent ducats, il me garnît les lits, la cuisine et toute la maison de ce qui manquait aux lits, à la maison et à la cuisine. Après lui avoir donné à goûter une fois ou deux, pas davantage, lui cherchant querelle à propos de persil, je le traitai de tête de cheval, de salop, de canaille, de gueux, d'imbécile, d'ignorant, et lui envoyai la porte dans l'estomac. Une fois bien certain de son erreur, le malheureux se fit Moine au cou tors. Et je riais!

_Antonia._--Pourquoi?

_Nanna._--Parce qu'une putain s'acquiert un grandissime renom quand elle peut se vanter d'avoir désespéré, ruiné, rendu fou quelqu'un.

_Antonia._--Sans envie de ma part.