L'oeuvre du divin Arétin, première partie Introduction et notes par Guillaume Apollinaire

Part 12

Chapter 123,768 wordsPublic domain

Ces paroles dites, la Nanna ferma la porte de la vigne et elles rentrèrent à la maison sans autrement discourir. Elles arrivèrent juste au moment où le soleil mettait ses bottes pour courir en poste chez les Antipodes qui l'attendaient comme des poussins engourdis; les cigales, rendues muettes par son départ, cédaient leur rôle aux grillons et restaient immobiles; le jour ressemblait à un négociant tombé en faillite, qui guigne de l'oeil une église, pour se jeter dedans. Déjà les chats-huants et les chauves-souris, ces perroquets des ténèbres, allaient au-devant de la nuit: les yeux bandés, sans dire un mot, grave, mélancolique et pleine de rêveries, elle s'en venait de l'air d'une matrone veuve qui, tout encapuchonnée de noir, soupire après son mari mort le mois d'avant. Celle qui fait délirer les astrologues s'avançait démasquée sur la scène, un bout de linceul autour de la figure; les étoiles, qui restent ou ne restent pas en place, avec leurs mauvaises ou leurs bonnes compagnes, toutes dorées au feu, de la main de maître Apollon, orfèvre, mettaient le nez à la fenêtre, par une, par deux, par trois, par quatre, par cinquante, par cent, par mille: on aurait dit des roses qui, au lever du jour, s'ouvrent une à une, puis, lorsque l'avocat des poètes darde son rayon, viennent toutes ensemble se faire voir. Moi, je les aurais plutôt comparées à une armée en campagne qui prend ses logis: les soldats s'en viennent par dix, par vingt, puis voici en un instant leur multitude répandue par toutes les maisons. Mais cette comparaison n'aurait peut-être pas plu; sans rosettes, sans violettes et sans herbettes on ne trouve bon aucun ragoût aujourd'hui. A cette heure, quoi qu'il en soit, la Nanna et l'Antonia, arrivées où elles voulaient arriver et ayant fait ce qu'elles avaient à faire, allèrent se coucher jusqu'au jour.

NOTES

[Note 53: Les biscotes, massepains et autres pâtisseries sèches de Sienne ont été longtemps célèbres dans toute l'Europe.]

[Note 54: _Il mio ingegno_; jeu de mots moins compréhensible en français qu'en italien. _Ingegno_ veut dire à la fois génie ou esprit dans toutes les acceptions que l'on donne à ces mots, d'une part, et engin ou instrument, d'autre part. De même qu'_ingegno_ a parfois, en italien, un sens concret, _engin_ peut être employé en français avec un sens abstrait. C'est ainsi qu'une des amplifications édifiantes du Divin a été traduite sous le titre suivant: _La passion de Jésus-Christ vivement descrite par le divin engin de Pierre Arétin_ (Lyon, 1539).]

[Note 55: Juron très fréquent à l'époque.]

[Note 56: Elle veut parler de Saint François d'Assise, dont elle fait deux personnages en estropiant le nom de l'Alverne (où il reçut ses stigmates) et celui d'Assise.]

[Note 57: La Nanna estropie ces mots.]

[Note 58: Pour _Cicéron_.]

[Note 59: _La potta di Modona_: le podestat de Modène et la _nature_ de Madonna.

[Note 60: C'est-à-dire: il ne s'en aperçut pas.]

[Note 61: L'italien comme on le parle à Rome et dans la Romagne.]

[Note 62: _Ma mère ne veut pas_, surnom d'une courtisane romaine fort à la mode en ce temps-là. D'après ce qu'on en dit dans le _Zoppino_, son luxe était insolent, elle était très instruite, sachant par coeur Pétrarque, Boccace et infinité de beaux vers latins de Virgile, d'Horace, d'Ovide, etc. Elle parlait bien, en termes choisis, ses propos étaient pleins de sens et de goût.]

[Note 63: Pasiphaé.]

[Note 64: Allusion à la fête des Tabernacles chez les Juifs. La _pannochia_ signifierait le loulab, les loulabim, gerbes ou branches qu'on porte dans les synagogues ce jour-là avec les dons de la terre, en chantant la prière de Hosannah.]

[Note 65: Coeur.]

[Note 66: Il moissonne, du verbe mietere.]

[Note 67: Peintre, ami de l'Arétin dont il admirait si fort les productions qu'il les recopiait pour soi et pour les autres admirateurs du Divin, auxquels il les envoyait. Il était renommé pour ses bouffonneries et fut tué par les Espagnols, le 14 mai 1527, lors du sac de Rome.]

[Note 68: Bateleur, bouffon romain dont l'Arétin a fait un des personnages de la _Cortigiana_. Ortensio Lando dit: «Le Rosso, bouffon, acquit en servant Hippolyte, cardinal de Médicis, une grande fortune et de la renommée, et il en vivra éternellement.»]

[Note 69: _Trouver Marie sur le chemin de Ravenne_, c'est aller au congrès, faire l'amour.]

=Ci commence la troisième et dernière journée des capricieux Ragionamenti de l'Arétin dans laquelle la Nanna raconte à l'Antonia la vie des Putains.=

Juste en même temps que le jour, toutes deux sautèrent au bas du lit et firent mettre toutes sortes de bonnes choses, cuites de la veille, dans un grand panier couvert qu'elles posèrent sur la tête de la servante. Celle-ci marchait en avant, avec une flasque poilue de _Corso_ à la main; Antonia suivait, portant une nappe et trois serviettes sous le bras, pour manger les provisions dans la vigne. Une fois arrivées, la table mise sur une table de pierre qui s'y trouvait sous une treille, avec son puits à côté, la bonne servante ouvrit le panier et en sortit d'abord le sel, qu'elle mit sur la table, puis les serviettes pliées, puis les couteaux. Le soleil commençait à se faire voir en plein, et, pour qu'il ne vînt pas manger avec elles, vite elles expédièrent le dîner; pour dessert, elles se régalèrent de la moitié d'un gros fromage frais et d'un bon coup de vin. Laissant la servante bâfrer les restes jusqu'au fromage et au vin inclusivement: «Tu ôteras le couvert», dit la Nanna, qui fit deux tours de promenade dans la vigne, puis vint avec l'Antonia s'asseoir à l'endroit où elles s'étaient assises les jours précédents. Après qu'elles eurent un peu soufflé, l'Antonia se mit à dire:

_Antonia._--Tout en m'habillant, je pensais que ce serait une belle chose si quelqu'un écrivait tes conversations, racontait la vie des Prêtres, des Moines et des séculiers; en l'écoutant, celles que tu y désignes riraient bien d'eux, comme eux d'ailleurs riraient bien de nous, qui, pour paraître fines entre toutes, donnons tant d'armes contre nous-mêmes. Il me semble que je ne sais qui s'en occupe de les écrire; les oreilles me tintent: cela doit être vrai.

_Nanna._--Il ne peut pas en être autrement. Mais venons à l'entrée que fit avec moi ma mère à Rome.

_Antonia._--Oui, venons-y.

_Nanna._--Si je m'en souviens bien, nous arrivâmes la veille de la Saint-Pierre, et Dieu te dise tout le plaisir que j'eus des fusées que tirait et des feux dont s'illuminait le Château, avec de terribles coups de canon, puis des fifres qui sonnaient, tout le monde sur le Pont, dans le Borgo, au _Banchi_[70].

_Antonia._--Où logiez-vous cette première fois?

_Nanna._--Au quartier de Torre di Nona, dans une chambre garnie, toute tapissée. Nous y étions depuis huit jours, quand la patronne de maison, qui était folle de moi, tant je lui semblais jolie, en dit un mot à un Courtisan: tu aurais vu les gens, dès le jour suivant, se promener comme des chevaux fourbus autour de notre logement, dépités de ce que je ne me laissais pas assez voir à leur guise. Je me tenais derrière une jalousie que je relevais un peu, et, montrant à peine la moitié de ma figure, vite je l'abaissais, et bien que je fusse belle, mes beautés entrevues comme un éclair me faisaient plus belle encore. Ce manège ne fit qu'accroître chez tout le monde l'envie de me connaître, et l'on ne parlait dans Rome que de cette étrangère, nouvelle venue, les choses nouvelles plaisent, comme tu le sais; on accourait à la file pour m'apercevoir, et celle qui tenait la maison n'avait pas une minute à rester en place, tant on venait frapper à sa porte. Tu peux te fier à eux touchant les hâbleries et les promesses qu'ils lui faisaient, en cas où elle me livrerait; ma mère, la prudente femme qui m'enseigna tout ce que j'avais fait, tout ce que je faisais et ce qui me restait à faire, ne voulait pas en entendre parler. «Vous semblé-je donc une de ces espèces? disait-elle. A Dieu ne plaise que ma fille fasse un faux pas, je suis femme noble, et si des malheurs nous sont arrivés, grâce à Dieu il nous reste encore de quoi vivoter.» A l'aide de telles paroles grandissait de plus en plus le renom de mes charmes. As-tu jamais vu un moineau sur la lucarne d'un grenier? Il becquète une dizaine de grains de blé, s'envole, se tient un peu à l'écart, puis revient becqueter avec deux autres, s'envole encore, puis revient avec quatre, avec dix, avec trente, enfin avec toute une nuée. Eh bien! tu vois mes amoureux venir rôder autour de ma maison, curieux de becqueter dans mon grenier. Moi, qui ne pouvais me rassasier de voir des Courtisans, je me perdais les yeux à travers les fentes de la jalousie à voir comme ils avaient bonne tournure, sous ces capes de velours et de satin, la médaille à la toque, la chaîne d'or au cou, montés sur des chevaux luisants comme des miroirs, s'avançant au pas, doucement, leurs valets à l'étrier, qu'ils tenaient seulement du bout de la semelle, le Pétrarque de poche à la main et chantonnant avec grâce:

Si ce n'est de l'amour, qu'est-ce donc que je sens[71]?

L'un l'autre, ils s'arrêtaient sous ma fenêtre où je faisais cache-cache[72] et disaient: «Signora, voulez-vous être homicide, à laisser mourir tant de serviteurs qui sont vôtres?» Alors je soulevais un peu la jalousie et la laissant retomber avec un sourire, je me réfugiais dans ma chambre. Eux, avec un «Je baise la main à Votre Seigneurie!» et un «Je jure Dieu que vous êtes cruelle!» ils s'en allaient.

_Antonia._--C'est aujourd'hui que j'entends le plus beau.

_Nanna._--Nous en étions là quand ma mère, toujours fine, voulut un jour me faire faire une petite exhibition, persuadée que c'était le bon moment. Elle m'habilla d'une robe de satin violet, sans manches, toute simple, et me releva les cheveux autour du front: tu aurais juré voir non des cheveux, mais un écheveau de soie entremêlé de fils d'or.

_Antonia._--Pourquoi t'avait-elle mis une robe sans manches?

_Nanna._--Pour montrer mes bras blancs comme des pelotes de neige. Elle me fit laver la figure dans une eau à elle, plutôt forte que non, et sans autrement m'embrener de fard, au plus beau moment des allées et venues des Courtisans me fit mettre à la fenêtre. Dès que je me montrai, on aurait dit que l'étoile apparût aux Mages, tant ils furent aises: abandonnant les rênes sur les cous de leurs chevaux, tous se délectaient à me regarder, comme des gueux à un rayon de soleil. Ils levaient la tête et me contemplaient, les yeux fixes, semblables à ces animaux qui viennent du bout du monde et se nourrissent d'air[73].

_Antonia._--Des caméléons, tu veux dire?

_Nanna._--C'est cela. Ils m'engrossaient de leurs regards, comme de leurs plumes engrossent les nuées ces oiseaux qui ressemblent à des éperviers et qui n'en sont pas.

_Antonia._--Des engoulements?

_Nanna._--Oui, des engoulements.

_Antonia._--Et que faisais-tu pendant qu'ils te reluquaient?

_Nanna._--Je feignais la pudeur d'une religieuse, et tout en les fixant avec l'assurance d'une femme mariée, je faisais des gestes de putain.

_Antonia._--Fort bien.

_Nanna._--Après que je fus restée exposée pendant un tiers d'heure, au plus beau de leurs chuchotements, ma mère vint à la fenêtre, se montra un instant, comme pour dire: «C'est ma fille», et me fit lever avec elle. Tous mes englués restèrent à sec comme des poissons pris d'un coup de filet, et s'en allèrent en sautillant à la manière des carpes et des barbillons tirés hors de l'eau. La nuit venue, voici des tic, toc, tac à la porte; la patronne va ouvrir, ma mère se met aux écoutes, pour entendre ce qu'avait à dire l'homme qui était venu frapper. En écoutant, elle l'entendit, tout encapuchonné dans son manteau, demander: «Quelle est donc cette jeune fille qui était à la fenêtre?»--«C'est la fille d'une noble dame étrangère, répondit la patronne. Autant que je puis savoir, le père a été tué dans les guerres civiles. La malheureuse s'est sauvée ici, avec quelques pauvres hardes qu'elle a pu emporter dans sa fuite.» Toutes ces histoires, ma mère les lui avait donné à entendre.

_Antonia._--La fine mouche!

_Nanna._--Aussitôt le benêt s'écria: «Comment pourrais-je parler à la noble dame?»--«D'aucune manière, répondit-elle, par la raison qu'elle ne veut rien écouter.» Et comme il demandait si j'étais pucelle: «Pucellissime, répondit-elle; on ne la voit que mâcher des _Ave Maria_.» «Qui mâche des _Ave Maria_ crache des _Pater noster_», fit-il, et il se mit en devoir de grimper l'escalier; mais il ne le put, elle l'en empêcha bien: «Fais-moi du moins une grâce, ajouta le Courtisan; dis-lui que si jamais elle voulait écouter quelqu'un, tu lui mettrais dans la main tel joli cadeau qu'elle t'en bénira le reste de sa vie.» La patronne jura qu'elle le ferait, congédia l'homme et remonta. Quelques instants après, elle vint nous trouver: «Pour sûr, dit-elle, il n'y a personne qui sache mieux que les ivrognes où est le bon vin; votre fille a été flairée au nez; ces braques de courtisans vous dénichent les cailles du premier coup. Je vous dis cela parce que l'un d'eux est venu, de sa propre personne, me demander de lui obtenir de vous une audience.»--«Non, non! répondit ma mère; non, non!» L'autre, qui avait une langue de vipère, reprit: «La meilleure preuve de sagesse que puisse donner une femme, c'est de saisir l'occasion, quand Dieu la lui envoie. Celui dont je parle est un homme qui peut vous faire d'or. Réfléchissez-y!» ajouta-t-elle en nous quittant. Le lendemain, elle donna quelques traits de corde, à l'aide d'une table bien garnie, à ma mère, qui, bonne revendeuse de conseils, excellente ménagère de ses intérêts, en passa par où elle voulut. Elle lui promit de prêter l'oreille au galant, qui croyait déballer des laines françaises[74] en couchant avec moi. On le fit venir, et après mille serments et conjurations, il paya les arrhes de mon pucelage en me promettant _Monts et Merveilles_[75].

_Antonia._--Admirable!

_Nanna._--Pour abréger, vint la nuit en question. Après un souper qui valut un festin, et où je ne touchai à rien, sinon que je mangeai une dizaine de bouchées, mâchonnées les lèvres closes, ni ne bus qu'un demi-verre de vin tout noyé d'eau, en vingt gorgées, sans qu'il fût prononcé une parole, on me conduisit dans la chambre de la Patronne qui la prêta pour cette nuit, moyennant l'âme d'un ducat. Je n'étais pas plus tôt entrée qu'il ferma la porte, sans vouloir que personne l'aidât à se déshabiller, ce qu'il fit lui-même en moins de rien, puis se coucha et s'efforça de m'apprivoiser avec les plus douces flatteries du monde: «Je te ferai telle et je t'en donnerai tant, ajouta-t-il, que tu n'auras pas à envier la première courtisane de Rome.» Et ne pouvant souffrir la lenteur que je mettais à venir auprès de lui, il se leva et me tira les caleçons des jambes: j'avais beau faire grande résistance! Il se remît au lit et, pendant que je me couchais, se tourna du côté du mur, de peur que je n'eusse honte d'être vue en chemise; mais bien qu'il me dît: «Ne le faites pas! Ne le faites pas!» j'éteignis la lumière. Sitôt que je fus au lit, il se jeta sur moi avec autant d'avidité que se jette une mère sur son fils, qu'elle a pleuré pour mort; il me baisait, me serrait entre ses bras exactement tout comme. J'avais posé ma main sur sa harpe, qui était fort bien accordée, et, me tortillant, je feignais de consentir mal volontiers; cependant je ne l'empêchai pas de me toucher l'orgue, mais quand il voulut me planter le fuseau dans la quenouille, je m'y refusai résolument. «Mon âme, mon espérance, me disait-il, ne bouge pas. Si je te fais du mal, tue-moi.» Je tins ferme et il continua ses supplications, les entremêlant de quelques coups de pointe qui portaient à faux et l'épuisaient d'impatience. «Tiens, me dit-il, en me le mettant dans la main, enfonce-le toi-même, je ne bougerai pas.»--«Oh! lui répondis-je, qu'est-ce que ce machin, qui est si gros? Est-ce que les autres hommes en ont tant que cela? Voulez-vous donc me fendre en deux?» Tout en parlant ainsi, je restais en repos une minute, puis, au bon moment, je le plantais là, l'eau à la bouche, et il s'en désespérait. Des prières il passait aux menaces et m'en faisait de cruelles: «Par le corps! par le sang! Je m'en vais t'étrangler, t'étouffer!» et il m'empoignait à la gorge et me la serrait, mais tout doucement. Puis les prières recommençaient, si bien que je me replaçais comme il voulait; mais au moment où il allait mettre la pelle dans le four, je l'éconduisais de nouveau; alors il se redressait, empoignait sa chemise comme pour la mettre et allait se lever; je lui saisissais la main: «Allons, lui disais-je, recouchez-vous, je ferai tout ce que vous voudrez.» Sa colère lui fondait dans la poêle, à ces mots, il me baisait plein de joie en me disant: «Cela ne te fera pas de mal, pas plus qu'une piqûre de mouche; vrai, tu vas voir comme j'irai doucement.» Je le laissai entrer le tiers d'une fève et le plantai là. Il se mit alors dans une telle fureur que, se rejetant au bord du lit, la tête en avant et le cul en l'air, les genoux pliés, il se fit passer à l'aide de la main la rage qu'il voulait assouvir sur moi, et après avoir fait tout seul ce qu'il devait faire avec moi, il se leva, s'habilla et n'eut pas longtemps à se promener par la chambre; la nuit, que je lui avais fait passer à la façon d'un épervier, s'acheva bientôt, lui laissant un visage amer, semblable à celui d'un joueur qui a perdu son argent et son sommeil. Avec ces blasphèmes d'un homme que sa maîtresse a mis à la porte, il ouvrit la fenêtre, s'y appuya du coude et, la main à la mâchoire, contempla le Tibre, qui avait l'air de rire de ce qu'il s'était secoué l'histoire. Après avoir dormi tout le temps qu'il mit à méditer, j'ouvris les yeux et j'allais me lever, quand il se jeta sur moi, et je ne sais si jamais nécromant conjura les esprits à l'aide d'autant de paroles qu'il m'en dit, toutes aussi vaines que sont les espérances des exilés. A la fin, il voulut se contenter d'un baiser, je lui refusai même le baiser, et, comme j'entendais ma mère causer avec la patronne, je l'appelai. En lui ouvrant: «Quel guet-apens est-ce là? s'écria-t-il; on ne ferait pas pire à Baccano!» Il élevait la voix; la patronne le consola: «C'est le diable, dit-elle, d'avoir affaire à des pucelles!» Pendant ce temps-là, je rentrai dans ma chambre et le laissai bavarder avec elle. Le pauvret, aussi obstiné qu'un joueur qui veut rattraper son argent, sortit de la maison et, une heure après peut-être, envoya un tailleur avec une pièce de soie verte pour me prendre mesure et m'en coudre une robe, persuadé que la nuit suivante il pourrait courir la poste à sa guise. J'accepte le présent, mais je ne m'en attache que mieux aux recommandations de ma mère, qui me dit, à la vue du cadeau: «Le marteau le travaille; tiens bon. Il te louera une maison, t'achètera des meubles, ou crèvera.» Je n'avais pas besoin de ses conseils pour savoir ce qu'il me restait à faire. Je vais jeter un coup d'oeil par la fenêtre de la rue, je l'aperçois et je m'écrie: «Le voilà!» En allant au-devant de lui dans l'escalier: «Dieu sait, lui dis-je, la douleur que j'ai eue de ce que vous étiez parti sans seulement me dire adieu. Mais je suis toute consolée puisque je vous vois de retour, et dussé-je en mourir, je ferai tout ce que vous voudrez la nuit prochaine.» La bouche ouverte, il accourut me baiser en m'entendant parler de la sorte, et pendant qu'il envoyait chercher le dîner, nous fîmes une bonne petite paix bien douce, bien douce. Le soir arrivé (à mon avis, il lui semblait aussi lent à venir que ne paraît l'heure d'un rendez-vous donné à quelqu'un qui l'attend depuis dix ans), il paya le souper et, quand il fut temps, regagna avec moi le même lit que la nuit précédente. En me trouvant tout aussi amoureuse de faire ses volontés qu'un Juif l'est de prêter à un client qui n'a pas de gages, il ne put se retenir de m'envoyer une volée de coups de poing que je reçus en me disant: «Tu me les payeras cher!» Et je le réduisis encore à se tirer du verjus, après qu'il eut fait les mêmes cérémonies que la nuit d'avant. Il se leva, courut trouver ma mère dans la chambre où elle couchait avec la patronne, et passa quatre heures à me menacer. «Mon cher Messire, lui disait-elle, n'ayez pas peur; la prochaine nuit, je veux qu'elle périsse, ou qu'elle vous rende heureux.» Elle se leva, lui donna une ceinture de taffetas double, longue, longue, et lui dit: «Tenez, attachez-lui les mains avec ça.» Le bélître prit la ceinture et, après avoir encore fait la dépense du dîner et du souper, coucha avec moi pour la troisième fois. Du coup, il en eut une telle rage de me trouver revêche jusqu'à ne pas lui permettre de me toucher, qu'il fut pour me frapper d'un poignard; je te confesse que j'en eus peur: force me fut de lui tourner le derrière, en le lui mettant sur le ventre. Par cette invitation, je lui redouble l'appétit qu'il avait de manger, et il se met à m'émoustiller; moi, je reste ferme à tous ses chatouillements tant que je le sens s'égarer hors du chemin; mais lorsque le présomptueux veut aller plus avant: «Il serait bon de se réveiller», lui dis-je, et m'ôtant de dessus sa poitrine, je lui montre la figure. Il me replace de façon à me faire compter les solives du plafond, grimpe sur moi et n'en enfonce pas tout à fait la moitié, pendant que je criais: «Holà, holà!» Se maintenant de la sorte, il allonge le bras, sort sa bourse qu'il avait placée sous l'oreiller, y prend une dizaine de ducats avec je ne sais combien de jules, et me les glisse dans la main en me disant: «Tiens!» «Non, je ne veux pas!», disais-je, mais je serrai le poing et le laissai enfoncer jusqu'à la moitié; ne pouvant aller plus loin, il cracha son âme.

_Antonia._--Pourquoi ne t'attacha-t-il pas avec la ceinture?

_Nanna._--Comment veux-tu qu'un homme qui était lié[76] lui-même pût me lier?

_Antonia._--Tu parles comme l'Évangile.

_Nanna._--Quatre fois encore, avant que de nous lever, son bidet s'avança jusqu'au milieu du chemin de notre vie[77].

_Antonia._--Oui, comme dit le Pétrarque.

_Nanna._--Plutôt Dante.

_Antonia._--Oh! le Pétrarque.

_Nanna._--Dante, Dante. Très content du résultat, il se leva tout joyeux; j'en fis autant, et comme il ne pouvait pas rester avec moi, il m'envoya de quoi dîner; il revint le soir manger le souper payé par lui.

_Antonia._--Arrête un peu. Est-ce qu'il ne s'aperçut pas que tu n'avais pas fait de sang?