L'oeuvre du divin Arétin, première partie Introduction et notes par Guillaume Apollinaire

Part 11

Chapter 113,968 wordsPublic domain

Venons-en maintenant à ce Convers d'une trentaine d'années, tout nerfs, plein de vie, grand, bien charpenté, noiraud, toujours de bonne humeur, ami de tout le monde. Le jour suivant, il vint pour l'aumône, guettant que le mari n'y fût pas, et comme il heurtait la porte avec son «Donnez du pain aux Frères!» la miséricordieuse accourut ainsi que d'habitude et ils convinrent qu'elle s'échapperait avec lui, dès l'aube. Frère Fatio s'en alla et le lendemain, une tunique de novice sur le bras, il était à sa porte une heure avant le jour, avant que le boulanger ne fût venu; il frappa et, tout en frappant, il criait: «Faites vite!» L'effrontée se lève aussitôt: «A faire ses affaires soi-même, dit-elle, on ne se salit pas les mains», elle donne un coup de pied dans la porte de la servante en disant: «Allons, debout; dépêche-toi»; puis, dégringolant l'escalier, ouvre l'huis de la rue et fait entrer le gros plein de soupe. Elle quitte une mauvaise robe qu'elle s'était mise en hâte, la dépose avec ses pantoufles sur la margelle du puits, revêt l'habit de novice et tirant sur elle la porte, de façon à la refermer, se rend au Monastère invisiblement. Dès qu'il l'eut amenée dans son petit oratoire, le Convers commença par lui donner l'avoine. Il la coucha sur un vieux froc, recouvert de deux petits draps de lit grossiers et tout étroits, jetés là avec un capuchon sur la paillasse qui, si le froc sentait la crasse, sentait tout autant la punaise; lui, soufflant, haletant, la tunique retroussée sur le nombril, ressemblait au mauvais temps, quand, sur la fin d'août, il va se mettre à pleuvoir; de même qu'alors le vent secoue les oliviers, et les cerisiers, et les lauriers, ainsi le moine, de ses furieux coups de reins, ébranlait la cellule longue de deux pas; il en fit tomber une petite Madone de trois quatrins, attachée au-dessus du lit, avec un bout de bougie à ses pieds; elle, remuant les fesses, miaulant comme une chatte qu'on gratte. Enfin le compagnon, qui ne moulait pas souvent, lâcha l'eau au moulin.

_Antonia._--Plutôt l'huile, si tu veux bien parler. Un jour que je causais avec la mère de Madrema-non-vuole, je fus reprise par elle, pour avoir dit, _verbi gratia_: miauler, jaillir de l'eau, sauter de joie.

_Nanna._--Et pourquoi donc?

_Antonia._--Parce qu'elle dit qu'on a découvert un nouveau langage dont sa fille a la grande maîtrise.

_Nanna._--Quel nouveau langage? Qui est-ce qui l'enseigne?

_Antonia._--Cette Madrema-non-vuole, que je te dis, et elle se moque de quiconque ne parle pas à la mode; elle prétend qu'il faut dire balcon et non croisée, porte et non huis; vite et non vitement; visage et non face; _cuore_ et non _core_[65]; _miete_ et non _mete_[66]; il frappe et non il heurte; il se moque et non il se gabe. La locution que tu as employée je ne sais combien de fois, elle y tient comme à son oeil droit. Et je sais que les gens de son école veulent que le K se mette derrière le livre et non devant; que c'est bien plus seigneurial.

_Nanna._--Pour ceux à qui cela plaît. Quant à moi, j'entends le mettre où m'enseigne de le mettre la fente qui m'a pondue. Je veux dire jaser et non bavarder; un niais et non un insensé, et cela pas pour d'autre raison, sinon qu'on parle comme cela dans mon pays. Mais retournons au Convers. Il le fit deux fois à la Blâme-tout-le-monde sans sortir le bec de l'eau.

_Antonia._--A ma barbe!

_Nanna._--Le service achevé, il l'enferma dans sa chambre et la fit tout d'abord cacher sous le lit, de peur des accidents qui pouvaient arriver. Ayant à acheter de la farine pour les hosties, il tourna un peu par d'autres rues, puis laissa ses pieds le porter vers celle de Madonna Merda, rien que pour épier ce qui était advenu de son _Levamini_. Il y était à peine qu'il entend du tapage dans la maison: voix de la servante, voix de la maman, qui par la fenêtre criaient: «Des crochets! des crochets!» et: «Des cordes! des cordes!»

_Antonia._--Pourquoi des crochets et des cordes?

_Nanna._--Parce qu'en s'apercevant que l'endiablée n'était pas là, après l'avoir appelée tout doucement et à tue-tête, en haut, en bas, en dessus, en dessous, par ci, par l'autre et de tous côtés, elles découvrirent les pantoufles et la robe sur la margelle du puits, et tinrent pour certain qu'elle s'était jetée dedans. La mère se mit à crier: «Au secours! au secours!» et tout le voisinage fut sur pied, pour repêcher celle qui avait pris l'occasion par le manche. C'était pitié de voir la pauvre vieille plonger le croc en disant: «Suspends-toi après, ma fille chérie, ma fille mignonne; je suis ta bonne maman, ta bonne petite maman! Ah! le brigand, le traître! le Judas Iscariote!» et elle n'accrochait quoi que ce soit.

_Antonia._--Dis: rien du tout, si tu veux parler à la moderne.

_Nanna._--Elle n'accrochait rien du tout. Laissant là le croc, comme une désespérée, les mains entrecroisées et les yeux au ciel, elle s'écria: «Te semble-t-il honnête, ô bon Dieu! qu'une fille comme celle-là, si bien apprise, si avenante, sans un vice au monde, ait une pareille fin! Mes prières et mes aumônes m'ont bien servi! Puissé-je mourir si je t'allume encore une chandelle!» Puis apercevant le moine qui, mêlé à la foule, faisait mine de rire en écoutant ses lamentations, sans rien soupçonner de sa fille et croyant qu'il venait pour mendier de la farine, elle l'empoigna par son scapulaire et le traîna hors de la porte, comme si elle voulait se venger de Dieu, qui avait laissé sa fille se jeter dans le puits. «Lèche-plats! lape-soupe! plante-mandragore! avale-lasagnes! bois-vendange! tire-vesses! gratte-pourceaux! engloutit-potage! rompt-carême!» s'écria-t-elle, et un tas d'autres injures, que toutes les femmes s'en compissaient. Et c'était grand plaisir que d'entendre les commérages de tout le quartier; pas un qui ne crût la fille au fond du puits. Quelques vieilles bonnes femmes prétendaient se souvenir du temps où il avait été creusé, qu'il était plein de cavernes s'étendant l'une par-ci, l'autre par-là, et pour sûr, pour sûr, la pauvrette devait être enfoncée dans l'une d'elles. La mère, entendant parler de ces cavernes, commença une autre litanie: «Oh! ma fille! s'écria-t-elle, tu vas mourir de faim là-dedans, et je ne te verrai plus récréer le monde de tes beautés, de tes grâces, de tes vertus!» Elle promettait l'univers à qui voudrait plonger dans le puits pour la retrouver, mais tout le monde avait peur des cavernes dont les vieilles parlaient, et craignant de s'y perdre, chacun tournait les épaules et s'en allait avec Dieu.

_Antonia._--Et son mari qu'en advint-il?

_Nanna._--Il ressemblait à un chat qui n'est pas de la maison et à qui on a brûlé la queue. Il n'avait même pas le coeur de se laisser voir, tant parce qu'on disait tout haut que si sa femme s'était jetée dans le puits, ses déportements en étaient cause, que par frayeur de la belle-mère qui allait lui sauter à la figure et lui arracher les yeux avec ses ongles. Mais il ne put faire qu'elle ne le trouvât à la fin et ne s'écriât: «Traître! es-tu content maintenant? Tes ivrogneries, tes parties de cartes, tes putasseries sont cause qu'elle est noyée, ma fille, ma consolation. Mais porte le crucifix sur ta poitrine, porte-le, te dis-je, car je veux te faire tailler en morceaux, en bouchées, hacher menu! Attends, attends! va par où tu voudras, tu attraperas ton affaire, tu seras traité comme tu le mérites, misérable, assassin, ennemi juré de tout ce qui est bon!» Le pauvre homme ressemblait à quelqu'une de ces peureuses, quand on tire le mousquet, et qui se bouchent les oreilles avec les doigts, pour ne pas entendre le coup. Il la laissa s'enrouer à cracher du venin, s'enferma dans sa chambre et se mit à songer à sa femme, dont le cas lui paraissait étrange. Les choses en restèrent là; la mère insensée de la mal-plaisante jeune femme para le puits comme un autel; tout ce qu'elle avait d'images à la maison, elle les suspendit autour et elle y brûla les cierges bénits de dix années; chaque matin elle y venait dire son chapelet pour le repos de l'âme de sa fille.

_Antonia._--Et que fit le Convers après avoir été tiraillé par son scapulaire?

_Nanna._--Il revint à sa cellule et, tirant la fouine de dessous le lit, lui conta toute l'histoire. Ils en rirent tous les deux, comme nous le faisions aux bouffonneries de notre excellent maître Andrea[67], ou du bon Strascino, que Dieu donne la paix à son âme!

_Antonia._--Pour sûr, la mort eut tort de les enlever à Rome, qui en est restée veuve et depuis ne connaît plus ni Carnaval, ni Station, ni Vignes, ni passe-temps d'aucune sorte.

_Nana._--Il en serait ce que tu dis si Rome perdait le Rosso[68], qui fait merveille avec ses gentillesses. Mais parlons de notre Convers qui se soutint tout un mois, à cheminer jour et nuit, et faire ses beaux sept, huit, neuf et dix milles, entrant dans la vallée de Josaphat, toujours frais, dispos et gaillard.

_Antonia._--Comment lui donnait-on à manger?

_Nanna._--Comme il voulait. En qualité de pourvoyeur du moutier, il pénétrait dans les granges, les cuisines, les maisons des habitants et s'en revenait trois fois la semaine avec son âne bien chargé; le bois, le pain pour les Frères, l'huile pour la lampe, il se procurait tout, il était le maître de tout; de plus, comme il se plaisait à tourner, il se faisait pas mal d'argent à vendre des toupies d'enfants, des pilons, des fuseaux bons pour le lin de Viterbe; il avait encore la dîme de la cire qui se brûlait au cimetière et les glas des morts; puis, les cuisiniers lui donnaient les têtes, les pattes et les intérieurs des poulets. Mais voici que bientôt l'idole de cette vertueuse femme, qui faisait voyager son corps en paradis et se souciait de son âme comme nous nous soucions des Guelfes et des Gibelins, éveilla les soupçons du Jardinier, en cueillant certaines petites salades dont les Moines n'usaient pas. Le Jardinier observa soigneusement ses faits et gestes, et le voyant maigre, les yeux en dedans, les jambes vacillantes et toujours des oeufs frais à la main, se dit: «Il y a quelque chose là-dessous.» Il en dit un mot au Sonneur, le Sonneur s'en ouvrit au Cuisinier, le Cuisinier au Sacristain, le Sacristain au Prieur, le Prieur au Provincial et le Provincial au Général; quelqu'un fit le guet à sa porte, pour saisir le moment où il irait en ville; à l'aide d'une fausse clef, ils ouvrirent et trouvèrent celle que sa mère pleurait pour morte. Elle fut bien effrayée en s'entendant dire: «Hors d'ici!» et, en sortant, fit la mine d'une sorcière qui voit mettre le feu au tas de fagots sur lequel on l'a liée pour la brûler vive. Les Moines, sans se troubler aucunement, appelèrent le Convers, qui pour lors revenait de sa tournée, l'attachèrent et lui réservèrent autre chose que d'aller manger sous la table avec les chats. Ils le jetèrent dans une prison sans jour, où il y avait un pied d'eau, et lui donnèrent une miche de pain de son le matin, une autre le soir, un verre d'eau vinaigrée et la moitié d'une gousse d'ail. Puis ils se demandèrent ce qu'il fallait faire de la femme. L'un dit: «Enterrons-la toute vive.»--«Faisons-la mourir avec lui en prison», dit un autre.--«Rendons-la à sa famille», dirent quelques âmes charitables; il y en eut un, plus avisé, qui s'écria: «Amusons-nous-en un jour ou deux; après, Dieu nous inspirera.» Cette proposition fit rire les jeunes et même ceux d'un âge mûr, non sans que les vieux clignassent de l'oeil. Enfin, ils résolurent de voir combien de coqs suffisaient à une poule, et, la sentence prononcée, la gourmande de pastenagues ne put réprimer une risette en entendant dire qu'elle allait être la poule de tant de coqs. L'heure du silence arrivée, le Général lui parla avec les mains; après lui, le Provincial, puis le Prieur, et de main en main, le Sonneur et jusqu'au Jardinier montèrent sur le noyer et le gaulèrent de telle façon qu'elle commença d'être contente; deux jours à la file, les passereaux ne firent autre chose que de monter au grenier et d'en descendre. Au bout d'un certain temps, le prisonnier fut élargi, il sortit de l'enfer, pardonnant à tout le monde, laissa son bien en communauté et en profita avec tous les autres Pères. Croiras-tu que toute une année elle résista à tant de meules de moulin?

_Antonia._--Pourquoi ne veux-tu pas que je le croie?

_Nanna._--Et elle y restait pour toujours si, devenue grosse, elle n'était peu de temps après accouchée d'un monstre à tête de chien, qui donna de l'ennui aux Frères.

_Antonia._--Pourquoi de l'ennui?

_Nanna._--A cause de la meurtrière, qui s'était par trop élargie en pondant le monstre à tête de chien, au point que c'était chose horrible à voir. Ils calculèrent par le moyen de la nécromancie, et découvrirent que le chien préposé à la garde du jardin avait eu affaire à elle.

_Antonia._--Est-il possible?

_Nanna._--Je te le vends comme je l'ai acheté de tous ceux qui virent le cadavre du monstre: le sac à moines l'avait en effet pondu mort.

_Antonia._--Qu'advint-il de la salope après son accouchement?

_Nanna._--Elle retourna auprès de son mari, ou pour mieux dire près de sa mère, en usant du plus beau stratagème du monde.

_Antonia._--Conte-moi cela.

_Nanna._--Un Moine qui exorcisait les esprits et qui en avait plein des bouteilles sauta par-dessus de mauvaises clôtures de jardins jusque sur le toit de la maison de notre mouchoir à moutier et fit si bien qu'il pénétra avec l'aide du Diable une nuit; il guetta que tout le monde fût endormi et s'approcha de l'huis de la chambre où couchait la maman, qui ne cessait de geindre et d'appeler sa bienheureuse fille. Le Frère l'entendit s'écrier: «Où es-tu, à cette heure?» et contrefaisant sa voix: «En lieu de salut, répondit-il; je suis toujours en vie, grâce aux couronnes que vous avez déposées sur le puits; j'y triomphe dans le giron de vos prières, et d'ici deux jours vous me reverrez plus grasse que jamais.» Il s'en alla, laissant la bonne femme stupéfaite, descendit comme il avait monté et vint narrer la bonne bourde aux moines, qui firent venir leur commune femme. Le prieur, au nom du couvent, la remercia de son humanité; il lui en donna deux pleines charges de remerciements, lui demanda pardon de n'avoir pas mieux rempli son devoir et s'offrit encore pour la réconforter. Une chemise blanche sur le dos, la couronne d'olivier sur la tête, une palme à la main, ils la renvoyèrent deux heures avant le jour chez elle, avec le Moine qui avait annoncé sa venue à la mère; celle-ci, que la fausse vision avait ressuscitée, attendait tout en émoi l'arrivée de celle qui aimait la viande sans os et qui, tout en laissant ses affaires sur la margelle du puits, avait eu le soin d'emporter la clef de la porte de derrière; elle s'en servit pour rentrer, renvoya le Père nécromant, non sans lui laisser grignoter une petite tranche, et s'assit sur le puits; le jour parut; la servante se leva, vint pour tirer de l'eau et mettre le dîner sur le feu, aperçut sa patronne vêtue comme une Sainte Ursule en peinture, et cria: «Miracle! miracle!» La mère, qui savait que sa fille devait faire ce miracle-là, dégringola l'escalier et s'élança à son cou si follement qu'elle faillit se précipiter dans le puits, pour de vrai. Il y eut grande rumeur; de toutes parts on accourait au miracle, absolument comme lorsque quelque tonsuré s'amuse à faire pleurer le Crucifix ou la Madone. Et ne t'imagine pas que le mari se retint de venir, quoique la maman lui eût si bien lavé la tête; il se jeta à ses pieds et ne pouvant dire le _Miserere_, à cause du torrent de larmes qui lui coulait des yeux, il étendait les bras en croix et faisait le stigmatisé. Elle le baisa, le releva, et racontant la manière dont elle avait vécu dans le puits leur donna à entendre que la soeur de la Sibylle de Norcie et la tante de la Fée Morgane y habitaient; elle en fit venir l'eau à la bouche d'une foule de gens qui eurent bonne envie de s'y jeter. Mais que veux-tu que je te dise de plus? Ce puits devint en si grande vénération qu'on mit dessus une grille en fer; toutes les femmes que leurs maris battaient venaient boire de son eau, et il leur semblait que cela ne leur faisait pas peu de bien. Bientôt, celles qui allaient se marier se mirent à se vouer à lui; elles venaient prier la Fée au Puits de leur dire leur bonne aventure. En une seule année, il y fut déposé plus de chandelles, de hardes, de camisoles et de tableautins qu'au tombeau de la Bienheureuse Sainte Madeleine de l'Huile à Bologne.

_Antonia._--Voilà bien une autre folie.

_Nanna._--N'en dis pas de mal, tu serais excommuniée; je ne sais quel Cardinal quête en ce moment de l'argent pour la faire canoniser. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle faisait la paire avec ce Moine qui purifiait le peuple de la bienheureuse Gustalla.

_Antonia._--Qu'elle la fasse pendant cent bonnes années.

_Nanna._--Pour ne pas te traîner en longueur, j'abrégerai le chapitre des femmes mariées. Mais je veux encore t'en conter d'une, qui ayant le plus gentil mari du monde vint à s'éprendre d'un de ces gens qui font de leur individu une boutique, avec leurs marchandises avant, soutenues au cou par une bretelle, et s'en vont en criant: «Les beaux ferrets, les aiguilles, les épingles, les jolis dés, miroirs, peignes, ciseaux!» toujours en marché avec telle ou telle commère, échangeant des huiles, des savons, de fausses muscades contre un morceau de pain, des chiffons, de vieilles savates, pourvu qu'on leur donne quelques sous de retour. Elle s'en assoiffa si violemment que, jetant son honneur sous ses pieds, elle lui donna toute une fortune. Le viédaze, laissant là ses guenilles, s'habilla en paladin et se mit à jouer avec les hauts personnages; en huit jours, on lui donnait du Monseigneur, et il méritait une couronne.

_Antonia._--Pourquoi?

_Nanna._--Parce qu'il traitait sa trésorière comme on traite une salope, et outre qu'il la caressait souvent avec le bâton, tout ce qu'il lui faisait, il allait le proclamer par les rues.

_Antonia._--Fort bien.

_Nanna._--Mais ce ne sont que vétilles les histoires que je t'ai contées; les choses stupéfiantes, c'est chez les grandes dames, chez les grands seigneurs qu'elles se passent, et si je ne craignais pas d'être tenue pour une mauvaise langue, je te dirais celle qui s'abandonne à l'intendant, à l'estafier, au valet d'écurie, au maître-queux, au marmiton.

_Antonia._--Des socques! des socques!

_Nanna._--Suffit; crois-moi si tu veux.

_Antonia._--Des socques, te dis-je.

_Nanna._--Allons, c'est bien; tu m'as entendue, Antonia.

_Antonia._--On ne peut plus entendre.

_Nanna._--Mais prends-y bien garde; je ne t'ai conté des Soeurs que ce que j'en avais vu en peu de jours dans un seul monastère, et, pour les Femmes mariées, qu'une faible partie de ce que j'ai vu ou appris en aussi peu de temps, et dans une seule ville. Songe ce que ce serait de te conter les déportements de toutes les Soeurs de la Chrétienté et ceux des femmes mariées de toutes les villes du monde!

_Antonia._--Est-il possible qu'il en soit des bonnes comme de la monnaie: Prudence et Confiance, ainsi que tu le disais?

_Nanna._--Oui.

_Antonia._--Même des Soeurs qui observent la règle?

_Nanna._--Je ne parle pas de celles-là; bien mieux, je te l'affirme, les prières qu'elles disent pour les mauvaises Soeurs sont cause que le Démon n'engloutit pas celles-ci, toutes chaussées et vêtues. Leur virginité est aussi odoriférante qu'est de mauvaise odeur le putanisme des autres. Messire le Bon Dieu est avec elles de jour et de nuit, comme le Diable est avec les autres, qu'elles veillent ou dorment. Malheur à nous! je veux le dire trois fois. En vérité, ces quelques bonnes Soeurs parmi tant de cloîtrées sont si parfaites qu'elles mériteraient que nous leur brûlassions les pieds, comme au bienheureux Tison.

_Antonia._--Tu es équitable et parles sans animosité.

_Nanna._--Parmi les Femmes mariées aussi il y en a de vertueuses, qui se laisseraient plutôt écorcher comme Saint Barthélemy que de se laisser toucher du doigt.

_Antonia._--Voilà qui me plaît bien encore. Si tu considères le besoin dans lequel nous naissons, nous autres pauvres femmes, force est bien que nous en passions par où les autres veulent, et nous ne sommes pas si dépravées qu'on le croit.

_Nanna._--Tu n'y entends rien. Nous naissons de chair, te dis-je, et nous mourons de chair: la queue nous fait et la queue nous défait. Que tu sois dans l'erreur, je te le démontre par l'exemple des grandes dames, qui ont des perles, des chaînes, des bagues à jeter dans la rue, et par celui des mendiantes elles-mêmes, qui aimeraient mieux trouver Marie sur le chemin de Ravenne[69] qu'un diamant à facettes. Pour une à qui son mari plaît, il y en a mille qui rebutent le leur, et il est clair que pour deux personnes qui cuisent le pain chez elles, il y en a sept cents qui préfèrent celui du boulanger, parce qu'il est plus blanc.

_Antonia._--Je te la donne gagnée.

_Nanna._--Et je l'accepte. Résumons-nous. La chasteté féminine est semblable à une carafe de cristal: tu as beau prendre toutes les précautions, un beau jour que tu n'es pas sur tes gardes, elle t'échappe des mains et se casse en mille morceaux; impossible de la conserver intacte, à moins de la tenir toujours sous clef, dans le buffet. La femme qui se conserve pure, on peut crier au miracle, comme d'une coupe de verre qui tomberait sans se briser.

_Antonia._--Judicieuse comparaison.

_Nanna._--Arrivons à la conclusion. La vie des Femmes mariées une fois bien vue et bien connue de moi, pour ne pas être au-dessous des autres, je me mis à passer toutes mes fantaisies; des portefaix aux grands seigneurs, je voulus les essayer tous, les frocards, la prêtraille et la moinaille principalement. Mon grand plaisir, c'était que monsieur mon époux non seulement le sût, mais le vît; et il me semblait que partout on disait de moi: «Une telle fait bien; elle le traite comme il le mérite.» Une fois entre autres qu'il voulut me réprimander, je lui sautai dessus et le plumai de la belle façon, plus arrogante que si je lui avais apporté en dot une montagne d'or, en lui criant: «A qui crois-tu donc parler, hein? bavard! ivrogne!» Je le poursuivis et lui en fis tant que, sortant de son trot ordinaire, il monta sur ses grands chevaux.

_Antonia._--Ne sais-tu pas qu'on dit, Nanna, que pour rendre un homme brave il n'y a qu'à lui dire des sottises?

_Nanna._--Je le rendis donc brave par le moyen que tu dis; mais après qu'il en eut vu plus de mille de ses yeux, à force d'en avaler, comme on avale une bouchée trop chaude, qui semble bien mauvaise, un beau jour il me trouva sur le corps un mendie-son-pain, et celle-là ne put passer; il se jeta sur ma figure, pour me la démolir à coups de poing. Je m'esquivai de dessous le pressoir, dégainai un petit couteau que j'avais, furieuse de me voir troubler l'eau que j'étais en train de boire, je le lui enfonçai sous la mamelle gauche: son pouls ne battit pas longtemps.

_Antonia._--Dieu lui pardonne!

_Nanna._--Ma mère avait tout entendu; elle me fit échapper et m'amena ici, à Rome. Ce qui résulta de m'avoir amenée ici, tu le sauras demain; aujourd'hui, je ne veux pas t'en dire plus long. Levons le siège et allons-nous-en; d'avoir tant bavardé, je n'ai pas seulement soif, j'ai une faim que je la vois d'ici.

_Antonia._--Me voici debout. Aïe! La crampe m'a empoigné le pied droit.

_Nanna._--Fais une croix dessus avec ta salive, elle s'en ira.

_Antonia._--Je l'ai faite.

_Nanna._--Ça va-t-il mieux?

_Antonia._--Oui, ça s'en va... ça s'est en allé.

_Nanna._--Regagnons donc tout doucement, tout doucement la maison; ce soir et demain soir, tu resteras avec moi.

_Antonia._--C'est une obligation que je mettrai avec les autres.

* * * * *