Part 8
_Nanna._--Pas du tout! Les fantasques sont pires que des horloges détraquées et plus à fuir que les fous déchaînés; ils veulent, puis ils ne veulent plus; tantôt les voici muets, tantôt voilà qu'ils nous assourdissent de leur caquetage; le plus souvent, ils ont leurs lunes, sans savoir pourquoi; et sainte Nafissa, qui fut la patience et la bonté mêmes, ne saurait supporter leurs boutades; par conséquent, le premier jour que tu les connaîtras, sers-leur des fèves et des pois.
_Pippa._--Je vous obéirai.
_Nanna._--Et que dis-tu des puise-la-science-dans-la-bouche-à-papa? Quel supplice, quelle pénitence c'est de vivre avec ces archisages qui, de peur d'ôter à leurs lèvres le pli qu'ils leur ont fait prendre devant le miroir, ne parlent jamais, ou, s'ils parlent, ouvrent la bouche avec assez de promptitude pour remettre vite les lèvres dans leur premier pli, et toujours interprètent tes paroles en sens contraire! Ils mangent doctoralement, crachent rond, regardent en dessous, voudraient être aperçus avec des putains et ne veulent pas qu'on le sache, prennent bien garde de ne te rien donner en présence de leur valet et pourtant sont heureux que le valet sache ce qu'ils te donnent.
_Pippa._--Quels hommes sont donc ces gens-là?
_Nanna._--Si quelqu'un survient pendant qu'ils se trouvent chez toi, ils vont se cacher dans la chambre et, se mettant aux aguets derrière quelque fente de la porte, crèvent dans leur peau jusqu'à ce qu'ils te fassent dire à celui qui a été cause de leur retraite:--«Messire un tel est dans la chambre.» Au surplus, ils mesurent scrupuleusement le soleil, la veillée, la nourriture, le jeûne, la promenade, le repos chez soi, l'histoire de faire cela, de ne pas le faire, le rire, le sérieux, et mettant tant de chieries à la moindre de leurs actions que les nouvelles mariées en auraient de reste. Encore n'est-ce rien; ce qui est insupportable, c'est qu'ils te farfouillent si bien que force est de leur rendre compte de ce que tu as, de ce que tu fais de tes épluchures. Or, comme tout sage ou qui se croit tel, pour mieux dire, tient un peu de l'avaricieux, parce qu'il alambique la peine qu'on a à gagner des écus, rivalise d'astuce avec sa finesse; en composant tes démarches, tâche d'être toi-même la Sapientia Capranica, d'une sapience à faire désencapuchonner Salomon. Je le tiens de bonne source, il n'y a pas de folies plus salées que celles que se décident à la fin à faire ces sages, sans même que l'amour soit en jeu; estime maintenant quelles doivent être celles qui leur jaillissent de la tête quand ils sont amoureux perdus.
_Pippa._--Je saurai comment m'y prendre, si de semblables hiboux tombent dans mes filets.
_Nanna._--Ne t'ai-je encore rien dit des hypocrites?
_Pippa._--Non, Madonna.
_Nanna._--Les hypocrites qui ne se le touchent jamais qu'avec des gants et qui observent les vendredis de mars et les Quatre-Temps dans la dévotion des dévotions viendront te voir en cachette. Si tu leur dis, quand ils manderont ta petite pudeur par derrière:--«Eh quoi! voulez-vous donc aller par là?» ils te répondront: «Nous sommes pécheurs comme les autres.» Pippa, ma belle enfant, tiens bien secrets leurs faits et gestes, ne va pas gargouiller leur infamie comme un pot qui ne tient pas l'huile; ce sera tout profit pour toi. Ces ribauds, ces ennemis de la foi vous pelotent les tétons, rendent visite aux fesses, vous trépanent toute espèce de trou et fente, à l'égal de n'importe quel vaurien. S'ils rencontrent une femme qui sache ensevelir les turpitudes dont ils se délectent, ils donnent démesurément; les cordons de la braguette une fois renoués, ils se mettent à remuer les lèvres, marmottent le MISERERE, le DOMINE NE IN FURORE, le EXAUDI ORATIONEM, et s'en vont pas à pas gratter les pieds aux incurables.
_Pippa._--Fussent-ils tenaillés vifs!
_Nanna._--Il leur arrivera pis un jour, n'en doute pas, et leurs vilaines âmes seront foulées aux pieds par ces ladres, ces avares, ces pourceaux qui, même lorsqu'il s'agit de faire l'amour, regardent aux épluchures. Avec ces gredins, il te faudra, pour leur sortir l'argent de la poche, toute l'adresse dont ils usent, eux, à le mettre de côté! Oh! quelle pénitence que d'avoir à leur arracher l'argent des doigts! Ne crois pas que leur poirier se laisse cueillir ses poires, si fort qu'on le secoue. Une maman, plus tendre encore que les autres, ne fait pas tant de mamours à son enfantelet qui ne veut pas s'endormir ou manger la bouillie, qu'il n'en faut faire à un avare; au moment qu'il sort un écu, la paralysie lui tombe sur les doigts, et il reluque du coin de l'oeil sa monnaie rognée pour t'en faire don. Les ladres, tends-leur tes lacets et prends les gros lourdauds au piège, comme on y prend les vieux renards. Quand tu veux qu'ils en viennent au fait, ne leur demande pas de grosses sommes à la fois, mais bois-leur le sang goutte à goutte; dis-leur:--«Je ne puis le faire, faute de cinq mauvais teigneux de ducats.»
_Pippa._--Faire quoi? Un corsage?
_Nanna._--Oui, un corsage. En lui disant cela, tu le verras se tordre comme quelqu'un qui a grande envie de faire ses besoins et qui ne sait où aller, et tout en se tordant, marronner, se gratter la tête, se prendre la barbe et faire ces grimaces de belle-mère que fait un joueur, lorsque n'ayant plus un écu, ni bon ni rogné, il est invité à jouer son reste. Enfin il te les donnera en bougonnant. Dès que tu auras les cinq ducats, applique-lui des baisers à la file, avec mille mignardises, reste comme cela avec lui deux ou trois jours, puis mets-toi à souffler, à te mordre les doigts, à ne plus lui faire bonne mine. S'il te demande:--«Qu'as-tu donc?--Triste chance que j'ai», lui répondras-tu; «de là vient que je suis toute nue et toute crue, et la cause, c'est que je suis trop bonne. Si j'étais autrement, il ne tiendrait pas à moins de quatre écus que je garde cette mauvaise jupe.» Là-dessus, voilà en triste état le misérable ladre, qui te réplique:--«J'ai beau te donner, tu ne te remplis jamais; tu jettes l'argent dans le ruisseau; va-t'en de là, ne me casse plus la tête, je ne te donnerai pas un rouge liard.» Et tout en serrant les cordons de son escarcelle, il cherchera le moyen de carotter la somme à celui-ci ou à celui-là.
_Pippa._--Pourquoi ne dois-je pas lui demander tout, d'un seul coup?
_Nanna._--Pour ne pas l'épouvanter par la quantité.
_Pippa._--Je vous entends.
_Nanna._--Avec les généreux, ce n'est pas de l'adresse du baudet qu'il faut user, mais de celle du lion. Si tu as quelque chose à leur demander, demande-le-leur CORAM POPULO: les glorieux se haussent d'un pouce quand tu les traites publiquement en grands seigneurs; car c'est aux grands seigneurs qu'il appartient de donner, quoique pourtant ils n'en usent guère. Sans que tu leur demandes rien, tu n'as qu'à dire:--«Je veux me faire faire une robe à la mode», ils te répliqueront aussitôt, pourvu qu'il y ait du monde:--«Va, je veux te la payer, moi.» Vis-à-vis de ceux-là, ma chère enfant, sois libérale, toi aussi; tourne-toi comme ils le veulent et ne leur refuse jamais ce que réclame de toi leur désir.
_Pippa._--Il est honnête que je m'y prête.
_Nanna._--Fais bien attention à certains autres, qui ne te donneraient pas un grain de coriandre, si tu le leur demandais; d'autres ne t'obligeraient pas d'un denier, à moins que tu ne leur mettes toujours les éperons au flanc. Les gens courtois, ne leur fais pas de prix, rapporte-t'en à leur naturel, qui s'épanouira en te donnant continuellement; lorsqu'ils donnent sans en être priés, il leur semble non pas dépenser de l'argent avec les putains, mais en gagner à faire les grands seigneurs, puisque, comme je te l'ai dit, les grands seigneurs devraient être larges. Par conséquent, tu n'as pas autre chose à faire avec semblables gens que de leur complaire, de leur montrer de l'estime, et non point d'être toujours à leur dire: «Donnez-moi ceci, faites-moi cela.» Mais quoi qu'ils te donnent et qu'ils te fassent, feins toujours de ne pas vouloir qu'ils te donnent ou qu'ils te fassent rien.
_Pippa._--Fort bien.
_Nanna._--Les grosses bêtes de somme, comme disait la Romanesca, il ne faut pas cesser de les persécuter avec les «Donne-moi ceci, fais-moi cela»; ces rustres veulent être piqués de semblables aiguillons. S'il y a du monde quand tu leur en parles, ils en sont enchantés, parce que cela leur donne l'air d'être des finauds et non pas de simples niais. En outre, cela leur semble sentir son grand clerc de se faire prier par la signora, et, bien qu'ils soient proches parents des fourmis du sorbier, ils sortent de leur trou pour venir frapper à ta porte quand ils en devraient crever.
_Pippa._--Ils en sortiront, ou crèveront.
_Nanna._--Je ne veux pas oublier, encore bien que dans mon parler je me serve tantôt du tu, tantôt du vous, que tu devras dire vous à tout le monde, jeune ou vieux, grand ou petit; le tu a quelque chose de sec et ne plaît pas trop aux gens. Il n'y a pas de doute là-dessus, les bonnes manières sont d'excellents moyens de parvenir; donc, ne sois jamais hautaine dans tes façons et tiens-toi au proverbe qui dit: _Ne te moque de personne pour de bon et ne dis jamais en ricanant: Tant pis pour qui se fâche_. Quand tu te trouves avec les amis ou les connaissances de ton amant, ne laisse échapper de ta bouche aucun trait qui pique; qu'il ne te vienne jamais l'envie de tirer les cheveux ou la barbe, ou de donner des tapes, pas plus de petites que de grosses tapes, à personne. Les hommes sont des hommes, et si tu leur touches le museau, ils font la grimace et se fâchent comme s'ils étaient vraiment insultés; moi, j'ai vu faire de brutales menaces, bien mieux, j'ai vu infliger de bonnes corrections à certaine fastidieuse qui pousse l'aplomb jusqu'à tirer les oreilles aux gens, et chacun lui dit: C'est bien fait pour toi.
_Pippa._--Ma foi, oui, c'est bien fait pour elle.
_Nanna._--J'ai encore quelque chose à te rappeler. Quitte les errements des putains dont le premier article de foi, c'est de ne jamais garder leur foi. Sois décidée à mourir plutôt que de planter là personne: promets ce que tu peux tenir et pas davantage. Vienne n'importe quelle bonne occasion, ne donne jamais de la casse et du plantoir au nez de qui doit passer la nuit avec toi, sauf s'il se présentait le Français dont je t'ai parlé. Dans ce cas-là, fais appeler celui qui devait venir le soir et dis-lui: «Je vous ai promis la nuit prochaine, elle est à vous, comme je suis toute vôtre; mais je pourrais gagner, si je l'avais à moi, une bonne aubaine. Laissez-la-moi donc et je vous en rendrai cent pour une. Un Monseigneur de France la veut absolument; je la lui donnerai, si vous le voulez bien; si cela vous déplaît, me voici aux ordres de Votre Seigneurie.» Lui, qui se verra estimer davantage en t'accordant ce qu'il ne pourrait pas te vendre, se prêtera à ton intérêt, et non seulement te fera cette grâce, mais ne t'en sera que plus attaché. Au contraire, si, sans rien dire, tu le plantais là, tu courrais le risque de le perdre; bien mieux, en allant se plaindre partout de la vilenie que tu lui aurais faite, il te mettrait en bisbille avec ceux qui ont de la fantaisie pour toi.
_Pippa._--Et ce serait malheur sur malheur, voulez-vous dire?
_Nanna._--Tu l'as dis. Maintenant, note ceci. Il t'arrivera de te trouver au milieu de tous tes galants; tu dois penser que si tu ne partages également tes caresses, la moutarde montera également au nez du moins favorisé. Pèse-les donc dans la balance de la discrétion, et supposé que ton goût se porte plus vers l'un que vers l'autre, manifeste-le par de petits signes et non par de grands gestes débraillés. Fais en sorte que personne ne parte fâché, ni contre toi, ni contre le favori; tout homme qui dépense mérite récompense, et si celui qui donne davantage doit recevoir davantage, acquitte-toi discrètement avec lui. La route que je t'indique est bonne pour aller dans tous les pays du monde; il ne faut que savoir faire, savoir dire, savoir se tenir.
_Pippa._--Je m'en acquitterai excellemment.
_Nanna._--Maintenant, voici le principal. Ne prends pas plaisir à brouiller les amitiés en rapportant ce que tu entends dire; évite les scandales; partout où tu peux mettre la paix, mets-la, et s'il t'arrive qu'on jette de la poix sur ta porte ou qu'on la brûle, ne fais qu'en rire: ce sont des fruits qui poussent naturellement aux arbres que plantent les jaloux dans les jardins putanesques; pour n'importe quelle vilenie que l'on te fasse ou que l'on te dise, ne force jamais à en venir aux mains ceux à qui tu peux commander. S'il y en a un qui te joue un mauvais tour, tais-toi; ne va pas courir t'en plaindre en pleurnichant à celui qui meurt pour toi et dont le cerveau fume. Lorsqu'il te vient chez toi quelqu'un de ces chasse-mélancolie, ne va pas lui dire du mal de celle contre laquelle il est dans une de ses fureurs qui s'apaisent plus tard, à la honte et aux dépens de celui qui a voulu faire son malin; au contraire, gronde-le, dis-lui: «--Vous avez tort de vous fâcher contre elle; elle est jolie, pleine de talents, honnête et gracieuse au possible.» Il en résultera que notre homme, qui un jour ou l'autre retournera à la mangeoire, t'en aura de l'obligation; elle, qui le saura, te rendra la pareille dans le cas que l'un de tes amants prendrait de l'ombrage contre toi.
_Pippa._--Je sais que vous êtes fine.
_Nanna._--Ma fille, fais ton profit de ce conseil: si moi, qui fus la plus scélérate et la plus ribaude putain de Rome, que dis-je? de l'Italie, que dis-je? du monde entier, à force de mal faire et de dire pis, assassinant sans plus me gêner amis, ennemis et simples connaissances, je suis devenue d'or et non de billon, que deviendras-tu, toi, en te conduisant comme je te l'enseigne?
_Pippa._--Reine des reines et non pas signora des signoras.
_Nanna._--Par conséquent, obéis-moi.
_Pippa._--Je vous obéirai.
_Nanna._--Fais-le d'abord en ne te passionnant jamais pour le jeu: les cartes et les dés sont l'hôpital de celles qui s'y adonnent, et pour une qui y gagne un casaquin à la mode nouvelle, il y en a mille qui s'en vont mendier. Un damier, un échiquier te garnissent la table, et si l'on joue un Jules ou deux, cela te suffit pour la chandelle, parce que le moindre gain que font les joueurs: «Tout est pour vous,
signora.» Pourvu que l'on ne joue ni à la condemnade, ni à la prime, jamais il ne s'élève une dispute, jamais ne se dit un mot hors des convenances. S'il arrive que quelque joueur acharné te veuille du bien, prie-le en grâce, mais de façon que les autres t'entendent, de ne plus jouer, et montre-lui bien que si tu lui dis cela, c'est de peur qu'il se ruine, et non pour qu'il te donne son argent.
_Pippa._--Je vous tiens par le bec.
_Nanna._--Gronde-le encore de ce qu'il te donne trop à manger, et feins d'en agir ainsi parce que tu ne prises pas la bonne chère, non afin de lui voir réserver cela pour toi. Mais par-dessus toute recommandation, je te donne celle-ci: que ton plaisir soit d'avoir autour de toi d'honorables personnes; quand bien même ces gens-là ne seraient pas tes amoureux, ils t'en attireront rien que par leur présence, en te faisant estimer de tout le monde. Que tes vêtements soient simples et propres, rien de plus; les broderies sont bonnes pour celles qui veulent jeter l'or dans la rue; la façon coûte un royaume, et si, plus tard, on veut les revendre, on n'en trouve rien; quant aux velours et au satin, une fois défraîchis par les marques de passementeries brodées dessus, ils sont pires que des guenilles. Fais donc de l'économie de ce côté, puisque finalement nos robes doivent être converties en argent.
_Pippa._--Très bien.
_Nanna._--Restent les talents; naturellement les putains les détestent à l'égal de ceux qui viennent à elles les mains vides. Pippa, personne n'osera te refuser quelque petit instrument; demande donc à l'un le luth, à l'autre la harpe, à celui-ci la viole, à celui-ci des flûtes, à un autre le petit clavecin, à un autre une lyre; c'est autant de gagné. Tu feras venir des maîtres pour apprendre la musique et tu les amuseras en faisant jouer des morceaux à bâtons rompus, en les payant d'espérances et de promesses, en les régalant de quelques petites faveurs au galop, au galop. Après les instruments, adonne-toi aux peintures, aux sculptures et agrippe-moi des cadres, ronds ou carrés, des portraits, des bustes, des statuettes, tout ce que tu pourras; cela ne se vend pas moins bien que les vêtements.
_Pippa._--N'y a-t-il point de honte à vendre les habits que l'on a sur le dos?
_Nanna._--Comment, de honte? N'est-il pas plus vilain de les jouer aux dés, comme furent ceux de Messire le bon Dieu?
_Pippa._--Vous dites vrai.
_Nanna._--Certes, le jeu a le diable dans le coeur. J'y reviens donc: n'aie chez toi ni cartes, ni dés, parce qu'il suffit de les voir: qui s'y adonne est perdu, bel et bien. Je te le jure par la vigile de sainte Madeleine à l'Huile, ils empoisonnent les gens qui les regardent, absolument comme donnent la contagion les effets empestés que l'on touche, dix ans après qu'ils avaient été enfermés.
_Pippa._--Cartes et dés, hors d'ici!
_Nanna._--Écoute, écoute ce que j'ai à te dire touchant la vanité des pompes et des fêtes. Pippa, ne te mêle point aux courses de taureaux, ni aux jeux de quintaines, de bagues: il en résulte des inimitiés mortelles. Ces jeux-là ne sont bons qu'à amuser les enfants et la canaille. Si pourtant tu as envie de voir assommer un taureau, jouter à la quintaine ou à la bague, assiste à ces sortes de spectacles d'une fenêtre, dans la maison d'un autre. S'il t'arrive, tu sais, de louer une casaque, une jupe, un cheval de prix, pour te masquer, prends-en autant de soin que s'ils étaient à toi, et au moment de les rendre, ne va pas renvoyer les effets sans les bien nettoyer, comme font toutes les putains; qu'ils soient au contraire on ne peut plus propres et repliés dans leurs plis. Autrement ceux à qui ils appartiennent t'en voudraient à mort et souvent, souvent ils se fâchent contre celui à la prière duquel ils te les ont prêtés.
_Pippa._--Vous ne pensez pas que je sois si peu soigneuse; ce sont des bourriques celles qui ne le font pas.
_Nanna._--Des bourriques, c'est le mot. A présent, si je voulais te dire comment tu dois accommoder tes cheveux, laisser dépasser une petite mèche qui te pende sur le front ou bien autour de l'oeil, de façon que tu l'entr'ouvres et que tu le fermes avec plus de gentillesse et de lasciveté, il me faudrait bavarder jusqu'à la nuit. De même si je voulais t'enseigner la manière d'arranger les seins, au corsage, de telle sorte que qui les voit faire saillie par l'entre-bâillement de la chemise y arrête ses yeux et plonge son regard aussi loin qu'on lui en découvre; sois plus chiche de les montrer que n'en sont prodigues certaines femmes qui semblent vouloir les jeter dans la rue, tant certaines se les laissent ballotter sur la poitrine, hors du corsage. Maintenant, je vais achever en une ou deux haleines, trois au plus.
_Pippa._--Je voudrais vous voir continuer de parler une année entière.
_Nanna._--Ce qu'il ne me vient pas à l'esprit de te dire ou ce que j'ignore, le putanisme te l'apprendra seul. Ses difficultés résident en lui-même, elles surgissent en des circonstances qu'un autre ne peut ni supposer ni prévoir. Tu devras donc suppléer d'instinct aux lacunes de mon oublieuse mémoire. Mais ne faut-il pas que je te dise?...
_Pippa._--Quoi?
_Nanna._--Les prêtres et les moines voulaient me déchirer la cervelle et s'échapper par les mailles rompues.
_Pippa._--Voyez-vous cela, les ribauds!
_Nanna._--Dis les affreux ribauds.
_Pippa._--Lorsque vous m'aurez enseigné comment je dois m'y prendre avec eux, je veux savoir quel mal cela me fera de perdre mon pucelage.
_Nanna._--Rien ou presque rien.
_Pippa._--Cela me fera-t-il crier comme celui à qui on perce un abcès?
_Nanna._--Tu y es bien!
_Pippa._--Comme celui à qui on reboute une main tournée?
_Nanna._--Moins.
_Pippa._--Comme lorsqu'on vous arrache une dent?
_Nanna._--Moins encore.
_Pippa._--Comme lorsqu'on vous coupe un doigt?
_Nanna._--Non.
_Pippa._--Comme quelqu'un qui se brise la tête?
_Nanna._--Tu n'y es pas du tout.
_Pippa._--Comme celui qui s'ouvre un panaris?
_Nanna._--Veux-tu que je te l'inculque dans la cervelle?
_Pippa._--Je veux bien.
_Nanna._--Te souviens-tu de t'être jamais gratté quelque petite dartre, comme celle de la gale?
_Pippa._--Je m'en souviens.
_Nanna._--Eh bien! cette cuisson qui te brûle, dès que tu t'es grattée, ressemble à la douleur qui se fait sentir quand on entaille une virginité de pucelle.
_Pippa._--Oh! pourquoi donc, alors, a-t-on si grand'peur de perdre son pucelage? Je l'ai cependant entendu dire, il y en a qui se jettent au bas du lit, d'autres qui crient au secours, d'autres qui compissent à profusion les coffres, la chambre et tout ce qu'il y a.
_Nanna._--La peur qu'éprouvent celles qui ne savent pas ce que c'est était bonne dans l'ancien temps, quand les nouvelles mariées allaient trouver leur époux au son des trompes et qu'on jetait un coq par la fenêtre, en signe de ce que le mariage était consommé. Entre le regret que l'on a de ne se l'être pas fait plus tôt arracher, dès qu'on a dans la main la dent qui vous a causé tant de souffrance, et le repentir d'avoir tant tardé, crainte du «cela me fera mal», à se faire gratter la chauve-souris, il n'y a point de différence, et ce «Je croyais que de se faire tirer une dent c'était le diable» sort aussi de la bouche de la pucelle qui s'est laissé faire courageusement.
_Pippa._--J'en suis bien aise.
_Nanna._--Comment il y a moyen de se faire passer pour vierge une centaine de fois, si l'on a intérêt de le paraître tant de fois que cela, je te l'enseignerai la veille du jour où tu devras entrer en lice. Tout le secret gît dans de l'alun de roche et de la résine de sapin bouillie avec le susdit alun; c'est une petite recette connue dans tous les bordels.
_Pippa._--Tant mieux.
_Nanna._--Maintenant, aux moines qui, jusqu'à cet endroit où nous sommes, m'empoisonnent des senteurs de bouc, de potage, de sauces et de graisse de porc qu'ils exhalent; il s'en trouve cependant parmi eux des coquets et fleurant bon mieux que les boutiques de parfumeurs.
_Pippa._--Ne perdez pas de temps, parce que je veux que vous me disiez comment il faudra m'ôter et me mettre le fard; je veux également savoir s'il vous convient que j'emploie les maléfices, les sorcelleries et les charmes, oui ou non.
_Nanna._--Ne me parle pas de semblables balivernes, bonnes pour les sottes. Les charmes, ce seront mes recommandations savoureuses, toujours fraîches à ta mémoire; pour ce qui est de se farder, je te dirai comment tu dois faire. Les moines m'appellent; ils me crient de te dire que désormais les femmes leur puent au nez, que la faute en est aux prêtres, aux généraux, aux prieurs, aux ministres, aux provinciaux, et que toute la séquelle s'est affiliée à la ligue des révérends et des révérendissimes; que lorsqu'ils couchent avec une femme, ils en font autant de cas que des victuailles un homme qui vient à l'instant même de souper à crève-panse. Bien qu'on leur chante la chanson qu'on chante aux vieux, c'est-à-dire:
Lima, lima, limaçon; Pousse en avant les trois cornes, Tes trois, tes quatre, Et celles du maréchal,
la leur ne se lève pas tant que leurs maris ne viennent pas se coucher près d'eux.
_Pippa._--Oh! est-ce que les moines et les prêtres ont des maris?
_Nanna._--Plût au ciel qu'ils eussent aussi bien des épouses!
_Pippa._--Au feu!
_Nanna._--Je voudrais te le dire;... mais je ne veux pas te le dire.
_Pippa._--Pourquoi non?