L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie Essai de bibliographie arétinesque par Guillaume Apollinaire

Part 7

Chapter 73,910 wordsPublic domain

_Nanna._--Continuons. Ne trouvant pas que les cinq cents écus, avec cinquante après, eussent touché le palais à mon appétit, j'imaginai très putanesquement une ruse putanesque. Et de quelle façon, crois-tu? Je fis surgir un Napolitain, maître filou des filous, et sous le prétexte d'un secret qu'il possédait, au moyen duquel on pouvait effacer toute trace de blessure laissée au visage de quelqu'un par un mauvais coup, il vint me voir.--«Le jour que l'on voudra déposer cent écus», dit-il, «je me charge de votre affaire; vous n'aurez pas plus de cicatrices sur la figure que vous ne m'en voyez là»; il montrait le creux de sa main. Je me contorsionne et je lui dis avec un semblant de soupir;--«Allez faire part de ce miracle à celui qui est cause que je ne suis plus...» j'allais ajouter «reconnaissable», mais je détournai la tête pour sangloter à petit bruit. Le charlatan, beaucoup trop honorablement habillé de soie, sort, va trouver l'officier tombé en mauvaises griffes et lui expose l'épreuve qu'il se targue de faire. Pense si notre homme, que crucifiait le dépit de ne plus me posséder jamais, déposa la centaine d'écus. Mais pourquoi te traîner en longueur? La cicatrice, qui n'avait jamais existé, s'en alla grâce à l'eau merveilleuse dont il m'injecta par six fois le visage en prononçant les paroles qui semblaient dire MIRABILIUM, et qui ne disaient rien du tout. De la sorte, les cent piaceri[15], comme dit le Grec, m'arrivèrent dans les mains.

_Pippa._--Les bienvenus! bon an je leur souhaite.

_Nanna._--Attends un peu. Dès que le bruit se répandit que je restais ainsi sans une cicatrice au monde, quiconque avait une balafre par la figure se mit à courir au logis du drôle, comme les synagogues accourraient au Messie, s'il descendait en pleine Piazza Giudea; le traître, après avoir rempli d'arrhes sa bourse, fit ses paquets; à son compte, puisque je lui abandonnais quelques-uns de ces ducats qu'il m'avait fait gagner, les autres devaient montrer la même discrétion.

_Pippa._--Est-ce que l'officier sut, comprit et crut la chose?

_Nanna._--Il la sut sans la savoir, la comprit sans la comprendre et la crut sans la croire.

_Pippa._--Suffit alors.

_Nanna._--Dans la queue gît le venin.

_Pippa._--Qu'y a-t-il encore?

_Nanna._--Il reste le meilleur. Le nigaud, après tant de déboursés, pour lesquels il fut forcé, dit-on, de vendre un titre de chevalier, se réconcilia avec moi, par l'entremise de ruffians et par le moyen de ses lettres et ambassades, qui me chantèrent sa passion. Il vint pour se jeter à mes pieds, la corde au cou, et comme il se composait intérieurement quelques paroles à le faire rentrer dans mes bonnes grâces, il se trouva passer devant la boutique du peintre qui m'avait barbouillé le tableau à miracle que je devais, je le disais bien haut, porter en personne à Lorette. Ses yeux se fixèrent sur la toile et il se vit là tout craché, le poignard à la main, en train de me balafrer, moi, pauvrette; ce n'était rien encore, s'il n'avait lu dessous: «_Moi, la signora Nanna, j'adorais messire Maco; mais grâce au diable qui lui entra dans le gobelet, en récompense de mon adoration, j'ai reçu de lui cette balafre, dont m'a guérie la Madone à laquelle je suspends cet ex-voto._»

_Pippa._--Ah! ah!

_Nanna._--Il fit, en lisant son histoire, la même grimace que les évêques[16] font à leurs pancartes, sous les pieds des démons qui les bâtonnent quand on les excommunie. De retour chez lui, sorti de ses gonds, il me fit consentir, moyennant le cadeau d'une robe, à effacer son nom du tableau.

_Pippa._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--La conclusion, la voici: ce bravache à ses dépens me donna encore l'argent nécessaire pour aller où je n'avais nullement fait voeu d'aller; mais cela ne suffisait pas, je refusai de partir et force lui fut de me faire absoudre par le pape.

_Pippa._--Est-ce possible qu'il fût insensé à ce point? Venu chez vous, il ne s'aperçut pas que vous n'aviez jamais eu de cicatrice dans la figure?

_Nanna._--Je vais te dire, Pippa. Je pris je ne sais plus quoi, quelque chose comme une lame de couteau, et je me l'appliquai bien fort, bien fort sur la joue; je l'y tins ferme toute la nuit et je me l'enlevai dès qu'il survint. Pour un peu, tu aurais cru, en apercevant la trace livide profondément empreinte dans la chair, que c'était une balafre guérie.

_Pippa._--Comme cela, oui.

_Nanna._--Je vais maintenant te conter l'histoire de la grue, puis je t'achèverai ce que je dois t'achever.

_Pippa._--Dites-la donc.

_Nanna._--Je feignis de craindre de faire un enfant marqué, tant j'avais envie de manger une grue aux lasagnes et on n'en trouvait nulle part à acheter: il fallut que mon amoureux envoyât quelqu'un en tuer une d'un coup d'escopette; c'est ainsi que je l'eus. Mais qu'est-ce que j'en fis? Je l'adressai à un charcutier qui connaissait tous mes sujets et tous mes vassaux, comme Gian-Maria[17], le juif, appelle les siens ceux de Verrochio et de Scorticata, je l'avais oublié. Je fis jurer à celui qui m'avait donné la grue de n'en rien dire et comme il me demandait à quoi importait d'en parler ou non, je lui répondis que je ne voulais point passer pour une goulue.

_Pippa._--Vous faisiez bien; au charcutier, maintenant.

_Nanna._--Je lui fis dire de ne la vendre à personne, sinon à qui viendrait l'acheter pour moi, et lui qui avait déjà maintes fois opéré pour mon compte de semblables ventes comprit la chose d'emblée. A peine eut-il appendu la grue dans sa boutique, l'un de ceux qui connaissaient mon désir de femme grosse tomba dessus et lui dit: «Combien en veux-tu?--Elle n'est pas à vendre», lui répondit le finaud, pour lui en donner d'autant plus envie et la lui faire payer plus cher. L'autre de se mettre à le supplier et à lui dire: «Coûte que coûte!» A la fin, il en donna un ducat et me l'envoya porter par son valet, se flattant de me faire croire qu'un cardinal la lui avait offerte en cadeau; je lui fais fête et, dès qu'il est parti, je la renvoie au marchand pour qu'il la revende. Quoi de plus? la grue fut achetée à la file par tous mes amoureux, toujours un ducat, puis elle me revint à la maison. Maintenant, Pippa, crois-tu que ce soit une moquerie de savoir s'y prendre dans le métier de putain?

_Pippa._--Je suis stupéfiée!

_Nanna._--Arrivons désormais aux moyens que tu dois employer pour t'attirer des pratiques.

_Pippa._--Oui, tout est bon à connaître.

_Nanna._--Il te viendra cinq ou six pigeons nouveaux, en compagnie de quelque ancien ami à toi. Fais-leur un accueil princier, assieds-toi avec eux, engage un entretien agréable et le plus honnête que tu pourras. Tout en parlant et en écoutant, toise-moi leurs apparences et estime au juste, d'après leur façon d'être, ce qu'on en peut tirer. Prends alors à part, galamment, ta connaissance, et informe-toi de la condition de chacun; puis reviens au jeu et fais des risettes au plus riche, regarde-le d'un air câlin, comme si tu te mourais pour lui, et ne détache jamais tes yeux des siens sans lâcher quelques soupirs; quand tu ne saurais que son nom, à son départ, dis-lui: «Je baise la main à Votre Seigneurie, signor un tel.» Aux autres, dis-leur simplement: «Je me recommande à vous», et aussitôt postée à la jalousie, dès qu'ils sortiront de la maison, ne te laisse pas apercevoir, sauf lorsqu'il se retournera pour te saluer; au moment que tu seras pour le perdre de vue, penche-toi à corps perdu hors de la fenêtre, et en te mordant le doigt, en le menaçant gentiment, fais-lui connaître qu'il t'a tout ensavonné le coeur, rien que par sa divine présence. Tu verras qu'il reviendra chez toi tout seul et plus délibérément qu'il n'était venu accompagné. Le reste te regarde, Pippa.

_Pippa._--Il fait bon vous voir causer.

_Nanna._--Je veux te dire une chose, maintenant que je l'ai dans l'idée. Ne ris jamais en parlant à l'oreille de qui se trouve à côté de toi, ni à table, ni autour du feu, ni n'importe où; c'est un des plus déplorables défauts que puissent avoir les femmes, honnêtes ou putains. Jamais on n'y tombe, dans ce défaut-là, sans que chacun ne te soupçonne de se moquer de lui, et il en résulte souvent des brouilleries folles. En second lieu, ne commande jamais, d'un ton de reine, à tes servantes, en présence du monde; ce que tu peux faire toi-même, fais-le: on sait bien que tu as des servantes et que, puisque tu en as, tu peux leur donner des ordres; en ne leur en donnant jamais avec hauteur, tu acquiers la bienveillance des gens, et qui te voit s'écrie: «Oh! la gentille créature! avec quelle grâce elle s'applique à faire toute chose!» Supposé, au contraire, qu'ils te voient t'emporter, les gronder de ce qu'elles ne se dépêchent pas de te ramasser un cure-dent qui te sera échappé des doigts, ou de te brosser une des pantoufles, leur opinion sera que gare à qui est sous ta dépendance, et ils se feront remarquer l'un à l'autre ton orgueil, à l'aide de signes.

_Pippa._--Les saints conseils, les excellents conseils!

_Nanna._--Mais comment ai-je omis la façon dont tu devras te tenir à un repas où se trouveront une foule de courtisanes, dont le naturel est d'être envieuses, jalouses, fâcheuses et fastidieuses? Tu me connaîtras quand tu ne m'auras plus.

_Pippa._--Pourquoi me dites-vous cela?

_Nanna._--C'est pour n'avoir plus à te le dire que je te dis. Te voici à un repas où se trouvent invités (on est en carnaval) quantité et quantité de signoras; elles entrent dans la salle, toutes masquées, et elles dansent, elles s'assoient, elles causent sans vouloir s'ôter le masque du visage; elles font bien de rester ainsi pendant que la cohue, qui ne doit pas souper avec elles, s'amuse à écouter la musique, à voir danser: mais elles font mal ensuite, quand on se lave les mains, de ne pas vouloir manger à la table préparée pour tout le monde: l'un va par-ci, l'autre va par-là, il faudrait bâtir des chambres à l'aide de la nécromancie pour contenter toutes celles qui veulent manger à part avec leurs amoureux et qui s'en vont bouleversant le repas, la fête, la maison, les laquais, les servants, les cuisiniers; Dieu leur donne mal an et male Pâques! Chaque jour soit-il pour elles un an et une Pâques!

_Pippa._--Les fastidieuses!

_Nanna._--Ma douce espérance, je te vais enseigner ici le moyen d'arracher le coeur à tout un chacun par ta gentillesse.

_Pippa._--Un moyen certain?

_Nanna._--On ne peut plus certain.

_Pippa._--Dites-moi comment et payez-vous.

_Nanna._--Déballe ta marchandise sans te faire aucunement prier, va t'asseoir à l'endroit que l'on t'indique et dis: «Me voici telle que m'a faite celle qui m'a mise au monde.» En parlant de la sorte, tu toucheras le ciel du doigt, rien que d'entendre les louanges qu'ils t'adressent tous, jusqu'aux broches de la cuisine.

_Pippa._--Pourquoi se sauvent-elles donc par les chambres?

_Nanna._--Parce qu'elles craignent les comparaisons. Qui est ridée ne veut pas le paraître; qui est laide ne tolère pas qu'une jolie se place à côté d'elle; qui a les dents jaunes refuse d'ouvrir la bouche n'importe où il s'en trouve une qui les ait blanches comme du lait caillé; une autre se dépite de ne pas avoir la robe, le collier, la ceinture, la coiffe de celle-ci ou de celle-là, elle, qui se croit le Seicento même et plus encore, pour le reste; elle aimerait mieux être à l'article de la mort que de se laisser voir en public. L'une se cache par fantaisie, l'autre par bêtise, une autre par malice; de plus, je te dirai qu'étant ainsi séparées, elles disent les unes des autres le pis qu'elles peuvent ou savent dire: «Ce collier de perles n'est pas à elle; cette jupe est celle de la femme d'un tel; ce rubis appartient à messire Piccinolo; tel objet vient de chez tel juif.» Elles se soûlent ainsi de médisance et de maintes sortes de vins, mais il leur est bien rendu verjus pour merises par ceux qui soupent avec toi. L'un dit: «La signora une telle fait bien de cacher sa mauvaise grâce.» D'autres s'écrient: «Signora une telle, quand prenez-vous la décoction de bois?» Un autre rit à n'en plus pouvoir du marquis dont il a reconnu la présence dans les yeux de celle-ci ou de celle-là. Un autre exalte comme un homme d'un courage à toute épreuve quelque pauvre «laissez-moi tranquille», pour l'intrépidité qu'il a de dormir avec sa déesse, plus semblable encore à Satanas en personne qu'à la mère du diable. A la fin, chacun se tourne de ton côté et t'offre son corps et son âme.

_Pippa._--Je vous remercie.

_Nanna._--Quand tu seras où je te dis, fais-toi honneur, tu me feras aussi honneur à moi. Il t'arrivera d'aller au Popolo, à la Consolazione, à Saint-Pierre, à Saint-Laurent, aux autres principales églises, les jours solennels; galants, seigneurs, courtisans, gentilshommes y seront en groupes, postés à l'endroit qu'ils trouveront le plus commode pour dévisager les belles et dire son fait à celles qui passent et prennent de l'eau bénite du bout des doigts, non sans leur lancer quelque brocard qui cuise. Passe outre gentiment; ne va pas répondre avec une arrogance putanesque; tais-toi plutôt ou dis: «Révérence, belle ou laide, à votre service»; ce disant, ta modestie te servira de vengeance, si bien que lorsque tu repasseras, ils s'écarteront au large et s'inclineront devant toi jusqu'à terre. Au contraire, que tu veuilles leur répondre quelques brusques paroles, leurs murmures t'accompagneraient par toute l'église; il n'en serait pas autrement.

_Pippa._--J'en suis certaine.

_Nanna._--Lorsqu'il s'agira de te mettre à genoux, place-toi honnêtement sur les marches de l'autel le plus en vue qu'il y ait, ton livre de messe à la main.

_Pippa._--Pourquoi faire ce livre de messe, si je ne sais pas lire?

_Nanna._--Pour paraître le savoir, et peu importe que tu le tiennes à l'envers comme font les Romanesca pour qu'on croie qu'elles sont des fées et ce sont des fantômes.

Venons-en, à cette heure, aux mérites des jouvenceaux: ne place en eux nulle espérance, ne fais aucun fonds sur leurs promesses; ils n'ont pas la moindre stabilité, ils tournent selon que leur cervelle ou leur sang s'échauffe, ils s'énamourent, puis se désénamourent dès qu'ils rencontrent une autre amourette; s'il t'arrive de leur en donner une fois par hasard, fais-les payer d'avance. Malheur à toi si tu venais à te coiffer de l'un d'eux ou de tout autre; il sied très bien de se coiffer de quelqu'un à celles qui vivent de leurs rentes, non pas à celles qui doivent vivoter au jour le jour. Quand il n'y aurait pas d'autre raison, sitôt que tu es engluée, tu es ruinée; en effet, n'avoir plus l'esprit tendu que vers un seul, c'est donner congé aux autres, que d'ordinaire tu caressais sans préférences. Tu peux compter qu'une courtisane qui se met à être amoureuse d'autre chose que des bourses est comme un ivrogne, un goulu de tavernier qui mange et boit ce qu'il devrait plutôt s'arracher du corps pour le vendre.

_Pippa._--Vous les connaissez toutes, toutes, toutes!

_Nanna._--Il me semble entendre un capitaine te fracasser la porte. Oh! par Dieu, tout le monde aujourd'hui s'appelle capitaine, et je crois bien que jusqu'aux muletiers, chacun se donne de la capitainerie. Je dis «fracasser», parce qu'ils font heurter aux portes en bravaches, pour paraître avoir des manières brutales; avec cela, ils introduisent dans leur langage un tas de mots espagnols et mélangés de mauvais français encore! Ne donne pas audience à de pareils secoue-panaches ou du moins, si tu les aimes, tâche de t'y fier comme tu te fierais à des zingari; ils sont pires que des charbons qui vous brûlent ou vous salissent; toujours à coasser qu'ils attendent leur solde. Qui veut être payée de l'expédition qu'ils conseillent au roi d'entreprendre ou des victoires que remportera mère l'Église, pour leur donner à faire dodo; pour celle qui a besoin d'argent, qu'elle les exalte comme autant de Rolands du quartier, puis passe son chemin. Autrement, elles les quittera la tête rompue, ce qui lui arriverait aussi avec les jeunes gens, les gamins, les galopins; le plus grand honneur qu'ils te feront, ce sera d'aller partout révéler les défauts de ton endroit et de ton envers, et de se vanter qu'ils te font aller et démener de la belle façon.

_Pippa._--Les hiboux!

_Nanna._--C'est en pleine mer que s'aventure à nager celle qui se fait putain pour se passer sa rage d'amour, et non pas de faim; qui veut sortir des guenilles, dis-je, qui veut se retirer des haillons, il lui faut être sage; qu'elle n'aille pas baguenauder, en actions ni en paroles. Te voici une petite comparaison, tout chaud, tout chaud: moi, je parle à l'impromptu, je ne tiraille pas les choses à la filière, je les dis d'une haleine, et non en cent ans comme font certaines pécores, fatiguant les pédagogues qui leur enseignent à composer des ouvrages, prennent à bail des pour ainsi dire, des pour ainsi faire et des pour ainsi chier, bâtissant des comédies avec des mots plus constipés que la constipation; c'est pour cela que tout le monde accourt entendre mon babillage et le porte aussitôt à imprimer, comme si c'était le VERBUM CARO.

_Pippa._--Et cette petite comparaison?

_Nanna._--Un soldat qui n'a du courage qu'à dépeupler les poulaillers des paysans et à faire sortir les chanoines de leurs prisons passe pour un lâche et à grand'peine reçoit-il sa paye, comme me le disait un de la garnison. Il me disait aussi que celui qui se bat et fait des prouesses voit courir après lui toutes les guerres et toutes les soldes du monde. De même une putain qui ne sait que se faire travailler, et rien de plus, ne va jamais au delà d'un éventail dépenaillé et d'une mauvaise robe de messire taffetas; donc, mignonne, il faut de plus ou de l'adresse ou de la chance, et si je n'avais qu'à demander de bouche, je ne te cache pas que j'aimerais encore mieux de la chance que de l'adresse.

_Pippa._--Pourquoi?

_Nanna._--Parce qu'avec de la chance, nulle fatigue, et que pour l'adresse, il faut suer; et force est d'astrologuer de vivre d'expédients, comme il me semble te l'avoir dit. La meilleure preuve que la chance est une route sans cailloux, regarde cette gueuse, cette saleté, cette pouilleuse de... tu m'entends bien, et sois convaincue.

_Pippa._--Oh! n'est-elle pas riche à crever?

_Nanna._--C'est pour cela que je t'en parle. Elle n'a pas un brin de grâce, pas une seule qualité, pas un agrément dans sa personne, pas de prestance; elle est niaise, elle a passé la trentaine, et avec tout cela on la croirait enduite de miel, tant les hommes lui courent droit dessus. Est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Demande-le aux familiers, aux laquais, aux ruffians, et ne me le fais pas dire, puisque la chance en a fait des seigneurs et des monseigneurs; nous voyons cela arriver tous les jours. Est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Messire Trojano dégrossissait des mortiers; à cette heure, il possède un beau palais; est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Sarapica tondait les chiens; par la suite il fut pape: est-ce de la chance, hein? est-ce de la chance, hé? Accursio était le commis d'un orfèvre; il est devenu Jules II; est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Certes, quand la chance et l'adresse se trouvent ensemble chez une putain, oh! alors, SURSUM CORDA! Cela c'est chose plus douce que ne l'est ce «Oui, là! oui, là!» qui se dit au moment où le doigt qui te chatouille quelque part, après bien des: «Un peu plus bas, un peu plus haut, plus par ici, plus par là», trouve enfin le bouton qui te démange. Heureuse qui sait les réunir toutes deux, l'adresse et la chance, hé! la chance et l'adresse, hein!

_Pippa._--Retournez où vous m'avez laissée.

_Nanna._--Je t'ai laissée au moment où je te dissuadais de l'amour des jeunes gens, ces entripaillés, et de celui des capitaines à beaux panaches; je te disais de les fuir, comme à présent je te dis de courir tout droit aux gens rassis, parce qu'ils ne te payeront pas moins en bon argent qu'en bonnes manières.

_Pippa._--Un peu plus de baïoques et un peu moins de politesse.

_Nanna._--Sans doute, mais ils ont pour vous des uns et des autres; aussi les gens d'un naturel si aimable sont-ils bien notre affaire. A rester avec eux, on a le plaisir d'une nourrice qui allaite, gouverne et élève un poupon exempt de rogne, lequel jamais ne pleure, ni jour, ni nuit. Tourne-toi maintenant du côté des difficiles: miséricorde, avec cette espèce de gens-là! Dépouille-toi de l'orgueil que nous autres, mesdames les putains, apportons de la fente qui nous a pondues, et quand ces acariâtres te parlent d'un ton bourru, crient après toi et, d'un air goguenard, t'insultent, tiens-toi sur tes gardes, comme l'homme qui fait la parade avec l'ours; sache t'y prendre de façon que les baudets ne t'atteignent pas de leurs ruades et qu'ils te laissent toujours de leur poil dans la main.

_Pippa._--Si je n'y réussis point, qu'ils m'exposent en effigie!

_Nanna._--Après ces animaux-là viennent les spadassins, braves au coin du feu et autour de la bouteille, qui ne donneraient pas un coup de pied au cul à Castruccio; ils ne laissent pas de faire des rodomontades et t'apporteraient la mer dans un gobelet. Oh! ne seras-tu pas plus que l'Ancroia, si tu sais leur faire lâcher jusqu'à leur cotte de mailles, jusqu'à l'épée qu'ils portent au côté, sans raison aucune?

_Pippa._--Oui.

_Nanna._--Entre l'une et l'autre de ces deux catégories se placent les bons nigauds, toujours le rire épanoui sur les lèvres, et qui avec ces Ah! ah! ah! dont ils tombent étourdiment à la renverse, diront à tout le monde, en lettres d'enseigne d'épicier, ce qu'ils t'ont fait et ce qu'ils comptent te faire; qu'il y ait là qui veut, plus ils voient de monde, plus ils haussent la voix. C'est tout naturellement qu'ils agissent de la sorte, pour se montrer bons compagnons, et ils ne feront pas plus de cas de te relever les jupes devant qui que ce soit que de cracher par terre. Ne crains pas de leur dire des sotises, houspille-les aussi délibérément qu'ils te houspillent toi-même; tu le peux en toute sûreté, ils ne font attention à rien et vivent à la sans-gêne.

_Pippa._--Croiriez-vous que de tels gens me plairont très bien?

_Nanna._--Tu me ressembles; nous avons les mêmes goûts. Mais, dis-moi, ne t'ai-je pas prévenue que les écervelés sont comme les singes, qui se radoucissent moyennant une noisette? La mer, qui est un si monstrueux animal, sa colère passée fait moins de bruit qu'un ruisseau!

_Pippa._--Il me semble que si.

_Nanna._--Oui, je t'en avais parlé, mais des ignorantasses, non. A l'égard de ceux-là, et ils sont pires encore que les poltrons, que les baudets, que les avares, que les butors, que les hypocrites, que les pédants, que les vauriens, que tout le reste de l'espèce humaine, je n'ai pas de règle à te donner. Ils font les dégoûtés à tout ce qu'il y a de bon et, n'importe quelle gentillesse tu leur fasses, ce sont les trois eaux perdues. Les bélîtres te tombent dessus sans crier gare, et chacune de leurs actions, à ton détriment et à ta honte, porte elle-même témoignage de leur stupidité.

_Pippa._--Pourquoi à mon détriment et à ma honte?

_Nanna._--Parce qu'étant sans éducation, sans le moindre suc, ils s'assoient au-dessus des plus dignes, parlent quand ils devraient se taire et se taisent quand ils devraient parler. Le résultat, c'est qu'ils éloignent de toi l'affection des honnêtes gens, et il est clair que qui les aperçoit autour des femmes leur conter fleurette, autant lui vaut voir des porcs flairer les roses dans un jardin. Donc, casse-leur l'échine avec le bâton de la prudence.

_Pippa._--Et par-dessus le marché, je leur briserai le coeur. Mais écervelés et fantasques, n'est-ce pas tout un?