Part 23
_La commère._--Je saute, avec ma cervelle, qui toujours vole, à un grand diable de moine, gros, joufflu, à ronde tonsure, vêtu du plus fin drap qui se puisse acheter; il cherchait à me rendre son amie, il y parvint et, pour y réussir, me donna tantôt des petits cordons artistement tressés, tantôt de grosses salades, des prunes, que sais-je? un tas d'histoires de moines. Lorsqu'il m'apercevait à l'église, il quittait n'importe qui pour venir à moi, et comme je voyais bien de quel pied boitait mon mulet, je faisais celle qui est absorbée dans la contrition et cherche le bien de son âme en infligeant toutes les souffrances à son corps. A la fin des fins, il se découvre à moi, me fait la confidence de sa passion amoureuse et veut m'envoyer faire une ambassade qui aurait donné à réfléchir à des ambassadeurs eux-mêmes, eux qui ne portent pas la peine de ce qu'il leur est ordonné de dire.
_La nourrice._--Les moines aussi se plaisent donc à jouer des basses marches?
_La commère._--Oui, ils trouvent du goût à la chose, à quelque sauce qu'on la leur serve.
_La nourrice._--Au feu de saint Ban, que l'on éteint à coups de pierres!
_La commère._--Moi qui ne pouvais faire faux bond à la paterne paternité du père, du moment qu'il m'ouvrit son coeur, je lui dis: «Soyez-sans crainte; je ferai plus qu'il ne faut, et demain matin je suis à votre disposition.» Je le laisse sur cette parole et je m'en vais, toute songeuse, après l'avoir quitté, me demandant par quel moyen je pourrais lui tirer de l'âme une centaine de ducats dont il me mettait souvent, souvent l'eau à la bouche, rien qu'en vue de me donner des ailes pour le contenter; je n'eus pas à aller pêcher bien loin pour le trouver, ce moyen.
_La nourrice._--Peux-tu me dire comment tu l'as pêché?
_La commère._--Tu sais bien que oui.
_La nourrice._--Dis-le, alors.
_La commère._--J'arrêtai mon idée sur une gourgandine qui, de taille et pour la grosseur, les membres dodus, ressemblait (j'entends dans l'obscurité) à la matrone que désirait Sa Révérence; pour ce qui est du reste, le diable ne l'aurait pas flairée. Elle avait apaisé la soif des valets des Espagnols et des Allemands, qui vinrent faire à Rome le beau remue-ménage, et rassasié la faim des assiégés de Florence, sans compter tout ce qu'il y eut jamais de gens à Milan, tant dedans qu'au dehors. Songe maintenant, si elle s'était si bien conduite durant la guerre, quelles prouesses elle dut faire durant la paix dans les écuries et les cuisines et les tavernes! Mais ses charmes suppléaient au peu de fraîcheur de sa virginité: elle avait deux yeux dont, à la barbe de la chanson, qui dit:
Deux vivants soleils...,
on pouvait dire que c'étaient deux mortes lunes.
_La nourrice._--Pourquoi? Est-ce qu'ils étaient chassieux!
_La commère._--Ma foi oui, madonna; outre cela, un goître abominable lui produisait un apostume à la gorge, et l'on prétendait que Cupidon y avait amassé toute la rouille des flèches qu'il donnait à fourbir à je ne sais quel forgeron, son beau-père. Ses tétons ressemblaient à ces civières dans lesquelles l'Amour dépêche à l'hôpital les gens qui tombent malades à son service.
_La nourrice._--Ne m'en dis pas plus long.
_La commère._--J'en ai dit assez; mais je veux te conter que le moine, habillé en capitaine de gens d'armes, arriva chez moi à l'heure que je lui avais assignée et, comme il en avait encore trois à attendre, se mit à lire un livre que je gardais pour passer le temps; il ne l'eut pas plus tôt ouvert, qu'il lut à haute voix certaine pièce tournée de la sorte:
Madonna, à parler vrai, Si je vous le fais, puissé-je mourir; Car je sais que vous le savez, Sur votre motte Souvent Amour joute avec les morpions; Puis vous avez l'anus si large Que toute notre époque y entrerait; Et toi, Amour, crois-moi sans que j'en jure, Elle pue également de la bouche et des pieds. Voilà pourquoi, à parler vrai, Si je vous le fais, puissé-je mourir!
Après avoir lu cela, il se mit à rire à crève-panse et, croyant que je riais de le voir rire, redouble ses ah! ah! sans se douter que la commère se décrochait la mâchoire de ce que le morceau dont il devait tâter était en tout semblable à celui de la canzone.
_La nourrice._--Oh! bien.
_La commère._--Le moine tourne la page et lit en chantonnant:
Madonna, je veux le dire et que chacun m'entende: Je vous aime parce que je ne suis pas riche, Et s'il me fallait acheter Les façons en quattrino pièce, A ne pas dire de mensonge, Je vous verrais moins d'une fois par mois. Oh! vous pourriez prétendre Que j'ai dit que le feu Me consume (en votre honneur) petit à petit; Je l'ai dit, c'est vrai, mais pour rire, Et mille fois je mens par la gorge.
Il lut encore toute la suite, que des soucis de plus grande importance m'ont ôtée de la mémoire.
_La nourrice._--La belle fin que cette chanson doit avoir!
_La commère._--Elle l'a pour sûr. Il se mit ensuite à en lire une terrible, composée à la louange d'une certaine Angela Zaffetta, et que je m'en vais parfois gazouillant quand je n'ai rien de mieux à faire ou quand mes tracas me tourmentent.
_La nourrice._--Eh quoi! l'on chasse ses tracas en chantant?
_La commère._--Je vais te dire, nourrice. Celui qui à minuit passe par un cimetière chante pour donner du courage à sa frayeur, et celle qui semblablement fredonne en songeant à ses ennuis le fait pour donner le change à son chagrin.
_La nourrice._--Jamais, jamais on ne trouvera une autre commère. Aboie qui voudra, par envie ou pour n'importe quoi, c'est la vérité.
_La commère._--Voici cette chanson que lut le moine:
Être privé du ciel N'est plus aujourd'hui que le supplice De la gent réprouvée. Savez-vous quel tourment Accable les âmes damnées? C'est de ne plus pouvoir contempler l'Angela sur la terre. Rien que l'envie et la jalousie Qu'elles ont de notre bonheur, Et l'espoir perdu de ne jamais la voir Les plongent à toute heure Dans l'éternelle douleur. S'il leur était permis de contempler son visage, L'Enfer serait un nouveau Paradis.
_La nourrice._--Que c'est beau, que c'est bon, que c'est galant! Elle peut s'estimer heureuse celle pour qui la pièce a été faite, bien que les flatteries n'emplissent pas le ventre.
_La commère._--Elles l'emplissent, sans l'emplir. Le moine la relut trois fois, puis il entama celle qui dit:
Je meurs, Madonna, et je me tais; Interrogez Amour là-dessus: Je suis autant de feu que vous êtes de glace.
Il ne put achever, par la raison que le reste était déchiré; en apercevant une autre, qui était très bien écrite, il voulut la lire et je ne pus lui arracher le livre des mains. Je voudrais bien te dire cette pièce-là, et je voudrais tout autant ne pas te la dire.
_La nourrice._--Dis-la, j'en courrai le risque.
_La commère:_
S'il est possible, Amour, Répartis dans les coeurs des autres hommes Cette mienne passion. Mes esprits, mon âme, mes sens, Sous la souffrance dont tu m'accables, Endurent en cette chair un martyre immense; Et puisque c'est un supplice atroce Que d'expirer sur l'amoureuse croix, J'espère en ta pitié à mon dernier soupir. Mais non; n'aie pas égard, Seigneur, A mes si grandes peines. Je veux mourir d'amour, Et bien qu'en la douleur Le corps sente son salut, Que ta volonté soit faite!
_La nourrice._--Ce madrigal a été mis en musique et parle de l'amour divin; le maître dit qu'il l'a composé quand il n'était encore qu'un disciple, ainsi que tous ceux que tu as récités et que tu nous réciteras.
_La commère._--Le Fléau des Princes les a composés dans la fleur de sa jeunesse. En ce moment, le moine, entendant heurter à la porte, jette le livre, court s'enfermer dans la chambre, et moi j'ouvre à la gourgandine; je la prends par la main, je la mène au beau sire sans lui laisser le temps de reprendre haleine et, après avoir tiré sur moi la porte de la chambre, je reste en suspens une minute; j'entends alors un tic toc, tic le plus brutal dont on ait jamais frappé porte de maquerelle ou de putain, après trahison.
_La nourrice._--Qui est-ce qui frappait si fort?
_La commère._--Certains miens coupe-jarrets.
_La nourrice._--Oh! pourquoi?
_La commère._--Par ordre de moi-même.
_La nourrice._--Je ne comprends pas.
_La commère._--J'avais fait accompagner la drôlesse de peut-être bien treize de mes brigands; ils avaient ordre d'attendre un instant, puis de heurter de toutes leurs forces.
_La nourrice._--Pourquoi cela?
_La commère._--Pour une bonne raison. Dès que j'entends frapper, j'accours faire signe au moine et je lui dis:--«Cachez-vous sous le lit, vite et sans bruit. Holà là! nous voici déshonorés. Le bargello, avec toute son escouade par derrière, veut nous prendre. Ne vous l'avais-je pas dit de n'en pas souffler mot dans le couvent? Est-ce que je ne connais pas les moeurs des religieux? Ne sais-je pas l'envie qui vous dévore tous, ne le sais-je pas?» Le moine tomba pâmé et la volonté concupiscible lui dévala dans le fond de ses chausses; ne sachant que faire, croyant se fourrer sous le lit, il mit le genou sur le bord de la fenêtre et, si je ne le retenais, il se précipitait du haut en bas.
_La nourrice._--Ah! ah!
_La commère._--Un larron pris en flagrant délit, voilà à quoi ressemblait le Révérend. Cependant, on ne cesse de frapper à la porte, on me menace avec des hurlements d'enragés, on crie:--«Ouvre, ouvre, sorcière, sinon nous flanquons la porte à bas.» Je tremble et, d'une figure jaune comme une omelette, je lui dis:--«Apaisons-les avec quelques écus.--Pourvu qu'ils s'en contentent, soupire le gros porc.--Essayons toujours», lui dis-je. Lui qui aurait volontiers donné toute la soupe destinée à lui venir en subsistance le reste de ses jours, il me lâche vingt ducats; je me montre à la fenêtre et je dis d'une voix humble:--«Seigneur capitaine, monseigneur, miséricorde et non justice! Nous sommes tous de chair et d'os; ne déshonorez pas Sa Paternité vis-à-vis du Sénateur et du Général...»
_La nourrice._--Je suis toute hors de moi d'entendre ce que tu me racontes.
_La commère._--«Contentez-vous de cet argent», et je leur jette une couple de ducats pour godailler; j'empoche les autres et je rends grâces au bargello pour rire, qui me dit:--«Votre bonté, votre courtoisie, votre générosité, commère, lui ont ôté la mitre de dessus la tête.» Toute revenue à moi, je déniche le pauvre homme, je le fais sortir de la cachette où je l'avais forcé de se blottir et je lui dis:--«Vous l'avez échappé belle; quand j'y pense, la chose a encore bien tourné; l'argent n'est rien, vous en aurez toujours assez.» Nourrice, il voulait se montrer homme de coeur et retourner saillir la haquenée, mais des étais n'auraient pas pu faire dresser son pal, et il s'en alla sans commettre de péché. Avec cinq Jules je satisfis la drôlesse, et mon sac à tripes ne me souffla plus mot d'amoureuses ni de quoi que ce fût.
_La nourrice._--Mal an pour lui!
_La commère._--Un jaloux des plus obstinés et des plus maudits qu'on ait jamais vus...; la nuit, il verrouillait la chambre, la fenêtre du lit, celles de la salle et de la cuisine, et il ne se serait pas couché avant d'avoir jeté l'oeil et sous le lit et derrière; il furetait jusque dans les armoires et dans le retrait, soupçonnait les parents, les amis et ne voulait même pas souffrir qu'une maîtresse, qu'il tenait en charte privée, dît un mot même à sa mère. Un simple passant dans la rue où il logeait le mettait en fureur:--«Et qui est cet homme-ci? Et qui est cette femme-là?» S'il sortait de la maison, il fermait la porte à double tour de clef et la scellait de son sceau, pour voir si personne le trompait. Pas un pauvre, pas une pauvresse ne heurtait jamais à sa porte, car il leur criait:--«Va-t'en, ruffian; va-t'en, ruffiane.» Moi qui savais, comme je te l'ai dit, ensorceler, médicamenter et ressusciter tout le monde d'un seul mot, j'épie si le jaloux n'a pas quelque infirmité et je découvre que souvent, souvent, une dent le fait horriblement souffrir. Je bâtis là-dessus mon projet et je dis à quelqu'un qui se mourait pour la prisonnière:--«Ne vous désespérez pas.»
_La nourrice._--Tu me réconfortes, rien qu'en m'indiquant la façon dont tu l'as réconforté.
_La commère._--Après avoir rendu le courage au pauvre dolent, je dépêche un mien vaurien, que nul ne connaissait, à la porte du jaloux, c'est-à-dire à la porte de la maison où il tenait recluse la jeune femme, et je lui dis que, quand il verra passer du monde, il fasse semblant de se trouver mal; que, revenu à lui, il se mette à crier:--«Je suis fou, je meurs d'une rage de dents!» C'est ce qu'il fit; tout en criant et pestant, il se laissa choir par terre et rassembla autour de lui plus de trente personnes qui compatissaient à son mal, si bien que la madonna, malgré l'ordre qu'elle avait de se montrer ni à la fenêtre, ni sur la porte, mit le nez au balcon, attirée par tout ce tapage. En ce moment, je passe comme par hasard et, voyant l'homme qui se roulait par terre, j'en demande la raison; dès qu'on m'eut répondu que c'était la rage de dents qui le crucifiait, je dis:--«Faites-moi place, et toi, ne crains rien, je vais te guérir. Ouvre la bouche.» Le gredin ouvre la bouche et se touche la dent gâtée; je pose dessus deux brins de paille en croix, je mâchonne une oraison et, après qu'il a dit trois fois le CREDO, je fais disparaître la douleur. Toute l'assistance reste stupéfiée du miracle et je m'éloigne, suivie d'une ribambelle de gamins dont la simplicité enfantine allait répandre partout l'histoire de la dent.
_La nourrice._--Que ne se trouve-t-il ici quelqu'un pour écrire ces belles choses et les faire imprimer!
_La commère._--Pendant que je m'en retournais chez moi, le jaloux arrive et, voyant des groupes causer près de sa porte, soupçonne d'abord quelque querelle; mais après qu'on lui eût conté l'histoire, il court à la jeune femme qu'il tenait sous clef et lui dit:--«As-tu vu guérir la dent?--Quelle dent?» répondit-elle; «depuis que je suis tombée entre vos mains, je n'ai même pas songé à respirer l'air, bien loin de songer aux gens qui jappent dans la rue; que je vous voie, et je vois tout mon bonheur.» Le soupçonneux lui apprend la chose, puis vient me trouver et me montrer la dent gâtée qui lui empoisonnait la bouche; je la regarde, et après l'avoir bien regardée, je lui dis:--«Je ne voudrais pas faire le moindre tort à l'avocat des dents, et c'est pour moi un cas de conscience; je saurai cependant bien vous ôter de la bouche cet ennui-là. Mais où demeurez-vous?» Et plus il me l'indiquait, plus je faisais semblant ne pas comprendre; à la fin, il m'emmena avec lui et me fit mettre la main dans la main de celle que je devais enjôler pour l'amour de..., ET COETERA.
_La nourrice._--Tu devins familière dans la maison par le moyen de cette malice; ne m'en dis pas davantage.
_La commère._--Écoute la fin de l'histoire sans plus.
_La nourrice._--Parle.
_La commère._--J'eus le temps et archi le temps d'enfoncer dans le coeur de la madonna la mort que c'était pour elle de rester ainsi sous clef, à la discrétion d'un ennuyeux personnage; et, comme elle avait une bonne judiciaire, elle ne me lanterna pas longtemps à le croire. Non seulement elle consentit à voir le joli garçon, mais elle se sauva avec lui; pourtant ce n'est pas leur fuite que je veux te raconter, c'est une bonne farce que je fis.
_La nourrice._--Je serais heureuse de la connaître.
_La commère._--Le malheureux jaloux n'eut la rage de dents dont il était coutumier que peut-être une vingtaine de jours après que je fus entrée dans la maison; et comme il craignait de me laisser échapper, à force de cadeaux, de promesses et de cajoleries, il m'arracha de la conscience l'oraison qui guérissait le mal de dents, c'est-à-dire qu'il crut me l'arracher. Moi qui n'avais pour cela ni oraison ni légende, je guette l'heure où celle qu'il retenait recluse s'enfuyait avec l'autre et, rencontrant notre homme dans une église, en train de causer à un ami, je l'aborde et je lui donne ceci cacheté dans une lettre:
Ma dame est divine, Car elle pisse de l'eau de fleur d'orange et chie serré Du benjoin, du musc, de l'ambracan et de la civette; Si par hasard elle peigne ses beaux crins, Par milliers pleuvent les rubis. Sa bouche distille continuellement Du nectar, du corso, de l'ambroisie, du malvoisie, Et en cet endroit où sont les bons morceaux Se voient des émeraudes au lieu de morpions. En somme, si maintenant elle avait à notre service Un seul trou, au lieu des deux qu'elle a, Un chacun dirait à la voir: «Elle est proprement une perle.»
Tu peux penser, nourrice, la mine que fit et les paroles que proféra l'enragé jaloux quand il lut la plaisanterie et qu'arrivé chez lui il n'y trouva plus sa maîtresse.
_La nourrice._--Je fais mieux que le penser.
_La commère._--Il y a déjà un bon bout de temps que je voulais te parler de la peine qu'a une maquerelle à faire relever leurs jupes pour quelqu'un à ces fileuses de laine, ces dévideuses de soie, ces pelotonneuses de chanvre, ces tisseuses, ces couturières. Sache que si nous pouvions entrer dans les maisons des grandes dames comme nous allons chez ces filles, si nous pouvions leur parler avec pareille sécurité, nous en ferions ce qu'il nous plaît sans la moindre difficulté. Les pauvrettes sont toujours à cheval, obstinément sur le «Je veux me marier!» Il leur semble que, dès qu'elles auront un mari, elles pourront se présenter partout; et comme elles ne sont pas habituées à boire souvent du vin et à manger de la viande, elles ne se soucient pas des aises qu'elles auraient en se donnant à l'un et à l'autre; elles restent là, sans nippes et sans souliers, couchant sur la paille, veillant toutes les nuits d'hiver et celles d'été pour gagner à grand'peine leur pain. Si elles nous prêtent l'oreille, c'est que notre obstination à tarabuster leurs mères, leurs grand'mères, leurs tantes, leurs soeurs, les y force, et j'en connais assez que leurs maris, après avoir perdu de l'argent au jeu ou rentrant ivres, ont beau assommer à coups de bâton, piler aux pieds, traîner du haut en bas de l'escalier, elles n'en supportent pas moins tout, pour vivre en cette honnêteté qui consiste à avoir un mari.
_La nourrice._--Certainement, c'est tel que tu le dis.
_La commère._--Mais les autres maquerelles ne sont pas la commère: elle, il lui suffit d'un regard pour corrompre des virginités de fer, d'acier ou de porphyre, et non pas seulement des virginités de chair. Ferme comme tu voudras ta porte et tes oreilles: la petite clef de ma malice ouvre tout, si petite qu'elle soit. La commère, hein? il n'en vient pas tous les jours au monde de pareille à elle, non, sur ma foi! et ses talents sont de ceux dont on est doué en naissant. Déblatère qui voudra: elle ne changerait pas son métier contre celui de n'importe quel artisan, et si elle n'était pas maintenant volée par ces entremetteurs dont je t'ai parlé, les capitaines et les docteurs ne lui viendraient pas à la cheville. Si je voulais te dire combien de grands personnages et de jolis garçons se laissent tomber sur notre estomac, je n'aurais pas fini d'ici un mois; on se soulage avec nous autres des fantaisies qu'on n'a pu se passer ailleurs, et nous profitons, sans soupirs et sans plaintes, d'occasions dont pourraient s'estimer heureuses les plus grandes dames de la terre.
_La nourrice._--J'ai compris tout le reste, rien qu'à la frottée que t'administra celui que tu avais mis en humeur en lui dépeignant comment était faite, sous le linge, celle que tu lui donnais à croire qu'elle serait venue le trouver, si son mari ou n'importe quel autre n'était revenu de la campagne.
_La commère._--Peut-être bien que je t'ai dit; mais je veux terminer en te parlant de la magie. Je te dirai d'abord de quels sortilèges j'usais pour assurer à une femme enceinte si ce sera une fille ou un garçon; pour dire si les objets perdus se retrouveront, si le mariage doit se faire ou non, si le voyage aura lieu, si la marchandise rapportera bénéfice, si un tel vous aime, si un tel autre a d'autres maîtresses que vous, si le dépit passera, si votre amant reviendra bien vite, et un tas d'autres balivernes propres à ces petites folles de femmes.
_La nourrice._--Je tiens beaucoup à savoir tous ces attrape-nigauds et nigaudes.
_La commère._--J'avais taillé de ma main un petit chérubin de liège, mignon, mignon, et on ne peut mieux colorié; au fond d'un verre percé, au beau milieu se trouvait un pivot, c'est-à-dire une pointe fine, sur laquelle était fixée la plante du pied du chérubin, qu'un souffle faisait tourner; il tenait à la main un lis en fer. Pour dire la bonne aventure, je prenais une baguette dont le bout était une pierre d'aimant; je n'avais qu'à l'approcher du fer pour qu'il tournât aussitôt du côté où je tournais la baguette. Lors donc qu'une femme ou qu'un homme désirait savoir s'il était ou si elle était aimée, si la paix se referait avec celui-ci ou avec celle-là, je pratiquais des conjurations et, marmottant des paroles inintelligibles, j'opérais le miracle à l'aide de ma baguette, vers l'aimant de laquelle le lis de fer tournait aussitôt; le chérubin faisait passer le mensonge pour vérité pure.
_La nourrice._--Qui n'y aurait été pris?
_La commère._--Par hasard, il m'arrivait quelquefois de tomber juste et, comme la chose paraissait merveilleuse à ceux qui ne connaissaient pas la fourberie, bien des gens pensaient que j'avais tous les démons à mon service. Mais venons à la manière de jeter les fèves.
_La nourrice._--Je n'ai jamais vu cette momerie-là, mais j'en ai entendu dire des merveilles.
_La commère._--Je vais te dire. Cette sorcellerie n'est pas en grande faveur ici; elle se pratique à Venise, et il y a des gens qui y croient comme les luthériens croient au bon chrétien Fra Martino.
_La nourrice._--Qu'est-ce que ces fèves-là?
_La commère._--On en prend dix-huit, neuf fèves femelles et neuf mâles; d'un coup de dents on en marque deux qui seront l'une la femme et l'autre l'homme. Il faut avoir avec cela un bout de cierge bénit, une branche de palme et du sel blanc, toutes choses qui symbolisent les peines du coeur des amoureux. On prend ensuite un morceau de charbon qui signifie le courroux dont l'amant est agité et un peu de suie de la cheminée pour savoir quand il reviendra à la maison. Et où laissé-je le pain? A tous les ingrédients ci-dessus, on ajoute une bouchée de pain qui doit servir à connaître le bien que l'amant pourra faire. Après cela, on prend une moitié de fève, en sus du nombre de dix-huit, et cette moitié signifie le bonheur ou le malheur. Lorsqu'on a mis le tout en tas, fèves, bout de cierge, branche de palme, sel, suie, pain, on mêle le tout et, avec les deux mains, on le brouille, on le ressasse légèrement, puis on fait dessus le signe de la croix la bouche ouverte; si par hasard la bouche, placée au-dessus du tas, se met à bâiller, c'est bon signe, parce que les bâillements assurent la réussite. Quand la pratique a fait, elle aussi, le signe de la croix, on prononce ces paroles:
«AVE, Madame Sainte-Hélène, reine; AVE, mère de Constantin, empereur; mère vous fûtes, mère vous êtes; sur la sainte mer vous allâtes, à onze mille vierges vous vous mêlâtes, autant et plus de chevaliers vous accompagnâtes; la sainte table vous dressâtes, avec trois coeurs de mille-feuilles le sort vous jetâtes, la sainte croix vous trouvâtes, au mont Calvaire vous allâtes et le monde entier vous illuminâtes.»