Part 21
_La commère._--Elle me dit: «--Asseyez-vous, vous dis-je.» Je m'assieds, en m'asseyant je soupire bien fort et, avec deux petites larmes sèches et altérées, je me ramasse en un peloton, je lui raconte mes tourments, la cherté de tout, le peu d'aumône qu'on fait. Mes paroles l'émeuvent de compassion et, dès que je la vois émue, je lui lâche d'une bouche tremblante: «--Si les autres étaient comme vous, la pauvreté serait une richesse pour une femme comme moi. Qu'est-ce que vaut une beauté cruelle? quels éloges peut-on en faire? quel paradis est le sien? Combien d'infortunées meurent dans les rues sans que personne y prenne garde? Combien dans les hôpitaux ne sont visitées à jamais de l'OEuvre de miséricorde? Mais laissons tranquilles les pauvres femmes; combien d'hommes au lieu d'ouvrir la main la ferme, grâce à la cruauté, à la dureté que le diable a mise au milieu du coeur de celles qui pourraient venir en aide aux affligées et, rien que d'une parole ou d'un regard, sans la moindre action, les tirer de peine ou de misère? Soyez donc bénie, vous, soyez adorée, puisque votre pitié, votre compassion ne souffrira pas que je sois forcée de donner pour rien ce paquet de fil.» Et en le lui posant dans la main, je me mets à sourire et je lui dis: «--Il m'arrive aujourd'hui une chose qui ne m'était pas encore arrivée de ma vie.»
_La nourrice._--Le comble de l'art du maquerellage de la maquerelle est ton élève.
_La commère._--La dame se tourne vers moi et me dit: «--Que vous arrive-t-il?» Je lui réponds: «--En regardant les gracieux mouvements de vos yeux, les boucles de vos cheveux qui s'échappent de dessous votre voile, votre front spacieux, l'arc délié de vos sourcils, le vermillon de vos lèvres et toutes les autres divinités de Votre Seigneurie, je me sens éprouver plus de consolation que je n'avais de chagrin avant que ma bonne fortune et votre courtoisie ne m'eussent fait la grâce de m'amener en votre présence.» Elle, en se rengorgeant me dit: «--Toute la grâce est vôtre.--Non, vôtre,» répondis-je; «j'en fais l'honneur à Votre Seigneurie. Ah! qu'il a bien raison de vous adorer, de brûler pour vous!...» Ici je m'arrête, j'entame le chapitre du fil et j'en demande tant la livre, plus ou moins, comme il lui plaira. Quelle pauvre chose est la femme et de combien peu de cervelle! A peine lui ai-je lâché ce «Il a bien raison de vous adorer et de brûler pour vous,» qu'elle devient toute rouge et que, s'enchevêtrant dans le marché du fil, elle ne peut arriver à le conclure. Je m'aperçois qu'elle a grand désir d'approfondir cette matière, bien plus importante que tous les écheveaux et toutes les aiguillées de fil, et je la gratte où cela la démange en ajoutant: «Qui n'a pas d'esprit, tant pis pour lui; mieux vaut vivre désespéré à cause de vous que satisfait auprès d'une autre.» Comptant alors qu'elle est abattue du coup de lance que vient de lui porter mon patelinage, je tire la lettre de ma poche et je la lui plante dans la main. Voici qu'elle se jette sur moi en s'écriant: «--A moi, hein? à moi, ha?... Et pour qui me prends-tu? Qui crois-tu que je suis? Il me vient une envie de t'arracher les yeux avec les ongles; avec mes ongles il me vient envie de te les arracher, excommuniée, ruffiane, fainéante que tu es! Va-t'en avec Dieu; sors-moi de la maison, et si jamais tu as l'audace de revenir, tu me le payeras pour cette fois-ci et pour cette fois-là. Est-ce ainsi qu'on me traite d'une telle façon?»
_La nourrice._--Je me compisse de peur à ton intention.
_La commère._--Pense à ce que je dus faire en me voyant jetée du haut en bas de l'escalier. Comme je cherchais à battre en retraite, le mari survient, la maman accourt au bruit et, par surcroît, le frère, lui qui ne sortait jamais du cabinet d'étude. Me voyant en de si mauvais draps, je ramène l'assurance dans mon coeur, mes menteries habituelles sur le bout de ma langue, l'effronterie sur ma figure; en une minute je hausse la voix et je dis à la jeune: «--S'il vous semble que je vous demande trop cher pour le fil dites: «Il ne fait pas mon affaire», sans m'accabler d'injures»; à la vieille: «Qui sait mieux que vous combien il vaut la livre?»; au frère: «Vous n'avez rien à régler avec moi»; au mari qui me heurte en criant: «Que viens-tu faire ici?» je réponds: «--Je me suis trompée de porte, que Votre Seigneurie m'excuse.» A l'aide de ces expédients, je me tirai du mauvais pas.
_La nourrice._--Une autre s'y serait perdue.
_La commère._--En semblables occurrences, il faut user du stratagème dont use le renard quand il se voit acculé par les chiens, les bâtons, les filets et la paille enflammée. Il ne perd pas la tête, garde son sang-froid et fait mine de vouloir s'échapper tantôt par ce côté, tantôt par cet autre; chaque mouvement qu'il fait, ses assaillants l'imitent et ils le laissent se sauver sans savoir comment.
_La nourrice._--Dix fois, j'ai vu ce que tu dis là.
_La commère._--Mais tu crois peut-être que celle dont je pensais fuir le courroux s'était mise en fureur pour tout de bon? Nullement, nourrice; elle recueillit les morceaux de la lettre qu'elle avait déchirée, foulée aux pieds, criblée de crachats; elle la reconstitua, et la lut et la relut mille fois; de sa fenêtre elle la montra à celui qui m'avait envoyée la porter et, pour que je ne conservasse pas un seul doute, l'amant me fit voir de mes propres yeux comment elle devint sa maîtresse, sans autres messages. Un jour après dîner, il me fit place en secret quelque part d'où je la vis se déshabiller toute nue (il faisait grand chaud) et se coucher avec lui; la chambre donnait sur un jardin, ce qui fut cause que les cigales, dont le babil était étourdissant à cette heure, m'empêchèrent d'entendre ce que Madonna lui disait. Mais je la vis très bien, si j'ai de bons yeux, je la vis on ne peut mieux, car il la contempla sur toutes ses faces. Elle s'était relevé les cheveux sur la tête sans aucun voile et ses tresses lui faisaient une toiture à son beau front; ses yeux flambaient et riaient tout ensemble sous l'arc de l'un et de l'autre de ses sourcils; ses joues semblaient, à proprement parler, du lait parsemé de graines d'écarlate, d'une couleur tendre, tendre; oh! le joli nez, soeur, le gracieux menton qu'elle avait! Sais-tu pourquoi je ne te parle ni de la bouche ni des dents? Pour ne pas gâter leur réputation en en parlant. Elle avait un cou, ô Dieu! une gorge, nourrice, et deux tétins à faire se corrompre les vierges et mettre froc bas aux martyrs. Je m'égarai en contemplant le bas du corps, avec son bijou pour nombril au mitan, et je me perdis dans la gentillesse de cet objet qui est la cause de tant de folies, de tant de querelles, de tant de dépenses et de tant de paroles; quant aux cuisses, aux jambes, aux pieds, aux mains, aux bras, que ceux qui savent louer dignement les louent à ma place. Encore ne t'ai-je parlé que des parties du devant. Les merveilles qui me mirent hors de moi, ce sont les épaules, les reins et le reste de ses charmes. Je te jure par mon petit mobilier, et je permets au feu, aux voleurs, aux sbires de le mettre à sac, si pendant cette contemplation je ne portai la main à ma chosette et me la frottai comme se frotte le machin quiconque n'a pas où le mettre.
_La nourrice._--Pendant que tu étais en train de me raconter tout cela, j'ai éprouvé cette douceur qu'on éprouve quand on rêve avoir son amoureux entre les jambes et qu'on se réveille au bon moment.
_La commère._--Après tous ces badinages, ils se jetèrent sur le lit, s'embrassèrent étroitement et firent désespérer l'air de la chambre parce qu'il ne trouvait plus moyen de se glisser entre eux deux. Comme ils se tenaient ainsi embrassés, les cigales se turent par bonheur pour moi, car ce que disent les amoureux n'est pas moins charmant que ce qu'ils font. Avant d'en venir à croiser le fer, le jeune homme, qui était aussi spirituel que noble, la fixa, les yeux dans les yeux, et la contemplant sans lever son regard, lui dit ces vers que je voulus tenir de lui par écrit et que je me suis colloqués dans la mémoire avec bien d'autres rimes que je réciterais le cas échéant:
Qu'il n'ait cure du Ciel celui qui vit sur terre En amant heureux, content de son amour; Qu'il ne souhaite d'aller là-haut, parmi les dieux, Jouir du bonheur auquel toute âme aspire; Car au bien suprême atteint, à ce qu'il semble, Rien que le jeu d'amour, et dans le moment Où sur la joue de sa Dame on imprime un baiser, On goûte presque les plaisirs du Paradis.
Oh! bienheureux ceux qui ont deux coeurs En un seul coeur, et deux âmes en une âme, Deux vies en une vie, et calment leurs ardeurs Dans un apaisement voluptueux et doux! Plus heureux encore ceux dont les tendresses Étant partagées sont exemptes de toute crainte! Jalousie, ni envie, ni destin contraire Ne gâtent leur plaisir, jusques à la mort.
_La nourrice._--Ces vers me sont rentrés dans l'âme; qu'ils sont doux, qu'ils sont suaves!
_La commère._--Après qu'il eut récité les deux stances, dont se délectèrent les oreilles de la jeune femme, ils en vinrent au fait. Leurs seins se pressaient si fort l'un contre l'autre que leurs coeurs pouvaient se confondre en un même battement; ils se becquetaient si amoureusement que leurs âmes montaient de plaisir jusqu'à leurs lèvres et qu'en se les buvant ils goûtaient les joies célestes; oui, les susdites âmes tressaillirent d'allégresse pendant que les «Ah! ah! Oh! oh!» les «ma vie, mon coeur, je me meurs, attends que j'y sois», allèrent jusqu'au bout. Alors tous les deux retombèrent épuisés, en se soufflant l'un à l'autre leur âme dans la bouche avec un soupir.
_La nourrice._--Une Sapho, un Tibaldeo, un Pétrarque ne saurait pas raconter aussi bien la chose. Mais ne me parle pas d'eux davantage et laisse-moi avec le miel à la bouche.
_La commère._--Je le veux bien, mais je te fais tort du sommeil qui lentement, lentement envahit leurs yeux, de sorte que leurs paupières se relevaient et s'abaissaient, leur ôtant puis leur rendant la lumière, absolument comme un petit nuage ôte et rend son éclat au soleil, selon qu'il passe devant lui ou s'en éloigne.
_La nourrice._--Comme il lui plaira.
_La commère._--Un homme de qualité, un renommé personnage, qui avait plus de vertus que n'en a la bétoine, remarqua certaine veuve, ni vieille ni jeune, fort belle et pleine d'agréments, qui presque chaque matin venait à la messe. Pour attraper l'un ou l'autre, comme j'en vins à bout, j'arrivais toujours à l'église avant elle et je m'installais sur les marches de son autel préféré; j'en usais ainsi d'abord pour lui donner l'occasion de me parler, ne fût-ce que pour me dire: «Ote-toi de là», et c'est ce qui advint; chaque fois qu'elle me voyait, elle me saluait gracieusement et souvent me demandait comment allait ma santé, si j'avais un mari, combien je payais de loyer et autres histoires. Celui qui la lorgnait en prit occasion de me faire l'intermédiaire de ses amours; un soir, il vint me trouver en secret et m'exposa sa requête d'honnête façon. Moi qui ai mon latin en bouche je promets sans promettre; je promets en lui disant: «Une pauvre femme comme moi n'est que l'humble servante d'un homme comme vous»; et je me rétracte en ajoutant: «Je doute de réussir; toutefois, je lui parlerai, soyez-en certain.» Je le fais alors venir à l'église, je m'approche de la veuve et je l'entretiens d'autre chose, puis, me retournant vers lui, je lui fais entendre par signes qu'elle riait de ce que je lui avais parlé de lui, tandis qu'elle riait de mon simple bavardage; le voilà bien content.
_La nourrice._--Quelle pitié!
_La commère._--L'office achevé, je retourne à la maison et il arrive; je lui touche la main et je lui dis:--«Bon profit vous fasse tout le bien qu'elle vous veut! Je ne pouvais lui parler de chose qui lui agréât davantage. Pour la première fois, elle ne s'est pas risquée à me dire toute sa pensée, mais qui ne la devinerait pas? Écrivez-lui donc une lettre, avec quelque petit sonnet, car elle en est friande, et je la lui remettrai.» Dès qu'il entendit parler de la lettre, il sortit une couple de ducats:--«Je ne vous les donne pas en payement», me dit-il, «ce sont les arrhes de ce que je compte vous offrir, et ce soir même j'apporterai la lettre.» Il s'en va et revient avec la lettre enveloppée dans un morceau de velours noir, liée avec un cordon de soie vert; il la baise et me la présente: je la rebaise et je la prends.
_La nourrice._--Cérémonies pour cérémonies.
_La commère._--Après l'avoir empochée, je congédie mon homme et je promets de porter la lettre le lendemain. Je me rends à l'église, je rencontre la dame et je ne lui parle pas, voyant avec elle une servante qu'elle n'avait pas coutume d'amener; sans rien de plus, je m'excuse vis-à-vis de lui.--«C'est bien», me dit-il, «ce qui ne se peut ne se peut; pourvu que vous pensiez à moi, cela me suffit.»--«Comment cela, penser à vous? Je remettrai la lettre aujourd'hui même, ou je crèverai; laissez-moi faire, je veux aller chez elle. Soyez ici à deux heures et j'aurai quelque chose à vous dire.» Il me remercie, renouvelle ses promesses, lâche un autre petit ducat et tourne les talons. Un bout de temps après, je me rends chez la veuve, à qui je ne demande que si elle n'a pas un peu de lin, d'étoupe ou de chanvre à me donner, pour filer. Tu te souviens bien de ce que je t'ai dit que dans les maisons riches j'allais vêtue en pauvresse et, dans les maisons pauvres, vêtue en femme riche. J'obtins du lin et tout ce que je voulais, puis, l'homme étant revenu me voir, je lui dis: «Je la lui ai remise de la façon la plus adroite, la plus rusée du monde», et après lui avoir conté une histoire qui n'était ni vraie ni même approchant du vrai, je lui fais croire que j'irai le lendemain soir chercher la réponse. Le lendemain matin arrive, et j'avais à aller endoctriner une de ces petites dévideuses de soie, assez jeune, gentille et pauvre au possible. Je laisse une nièce que j'ai à la maison et j'oublie la lettre que je n'avais ni donnée ni l'intention de donner; elle était dans le tiroir de ma table; fatal oubli qui faillit causer ma perte, car le particulier qui me l'avait remise vient chez moi sans que j'y fusse et la gamine lui ouvre; il farfouille dans le tiroir, trouve sa lettre et la met dans sa poche en se disant: «Je veux voir ce que va dire cette gueuse de maquerelle, en retour de mes bons offices.»
_La nourrice._--Te voilà les os moulus.
_La commère._--Doucement. Je rentre, mais comme le coeur me disait: «Il y a quelque chose», je regarde dans le tiroir, je n'y vois plus la lettre et je fais venir la gamine; elle me dit: «Messire un tel est arrivé», et tout de suite je songe à imaginer une excuse. Aussitôt, le voici qui vient à moi, sans se troubler aucunement; il m'aborde en souriant comme à l'ordinaire et me parle tout au naturel. Mais ta madrée commère ne s'y laisse pas prendre, elle se rapproche de lui et lui dit: «Je sais que vous n'accordez pas à vos pauvres servantes le temps de dormir, ni celui de digérer leur dîner; sur mon âme, j'ai passé l'une des plus mauvaises soirées et des plus tristes nuits que l'on puisse avoir. Il est vrai que je vous ai dit avoir remis la lettre, je ne le nie pas, et je ne vous ai pas dit cela pour vous en conter. Mais je n'ai pas trouvé l'occasion de la remettre et, certaine que j'étais de pouvoir le faire ce soir même, je me dis: Peu importe de lui en avoir donné l'assurance, du moment que sa commission sera faite à temps. Maintenant, vous avez repris votre lettre et je suis sûre que vous ne croiriez plus de moi la vérité même. Mais rendez-la-moi et vous verrez, non pas demain, mais après-demain, ce dont je suis capable.»
_La nourrice._--La bonne trame!
_La commère._--Notre homme, tout radouci et tout bonasse, tire la lettre de sa poche et me la rend. «--Certes, j'étais un peu en colère, dit-il, parce qu'il me semblait être traité en nigaud, mais je suis un homme raisonnable; j'accepte donc vos excuses et tout mécontentement s'est envolé; la faute se réparera par la diligence.--Je sais bien, répliquai-je, que c'est chose grave de ne pas dire la vérité à un seigneur tel que vous; mais c'est fait, songeons au remède.» Il s'en va empochant ces bêtises, et moi de rire et de déplier la lettre. Nourrice, jamais on ne vit plus belle affaire; chaque lettre semblait une perle et il n'y aurait pas au monde une dame, si dure et si revêche fût-elle, que n'eussent remuée les paroles qu'on y lisait. Oh! les belles imaginations! les jolies façons de supplier! les engageantes manières d'attendrir et de faire brûler quiconque! Je pris un étonnant amusement à lire et à relire ce petit madrigal, qui s'y trouvait inclus:
Dame, la beauté qui passe toute merveille Est belle seulement parce qu'elle vous ressemble. Pour la rendre plus belle encore, Dissipez vos glaçons et éteignez ma flamme; Vous serez d'autant plus belle à merveille Qu'avec la pitié vous aurez plus de ressemblance, Car enfin vous en recevrez blâme Si c'est en vain que mon espoir espère, Et l'on dira: Est cruelle à merveille La cruauté, rien que parce qu'elle vous ressemble.
_La nourrice._--C'est gentil.
_La commère._--Après l'avoir lue tout à mon aise, je la laissai là et, avec le velours dont elle était enveloppée, je me confectionnai deux sachets à porter au cou, tout en riant de celui qui attendait la réponse, laquelle vint comme tu vas voir. Quand je retournai chez la veuve, j'entendis que l'on y criait à propos de je ne sais quelle chaîne de cou brisée en quatre morceaux pendant qu'on tirait dessus: c'était le plus beau travail qu'on eût jamais vu, un travail comme personne à Rome n'en sait faire; aussi madonna menait-elle grand tapage. En femme rusée, je pense à la malice et je lui dis: «--Ne vous emportez pas: quand vous viendrez à la messe, je vous aboucherai avec un maître orfèvre, que vous avez peut-être aperçu quelquefois, et il vous la raccommodera si bien qu'elle sera plus belle aux endroits brisés que là où elle est restée intacte.» Elle se calma aussitôt et me répondit: «--Tâchez de venir à l'église demain matin sans faute.» Je lui promets, rentre au galop chez moi et, le temps de dire un bénédicité à table, le galant apparaît. «--Il faut être femme, lui dis-je, et avoir la volonté de vous servir comme je viens de le faire. Votre lettre a plu, et tellement; tellement, que cela vous semblera étrange; c'étaient des larmes, un tas d'affaires, des soupirs, ne m'en parlez pas, sans compter les petites risettes. Dix fois elle a lu les vers et en a fait des éloges, je ne peux pas vous dire; ce ne fut pas sans la baiser et la rebaiser qu'elle la nicha entre ses deux seins de neige et de roses, et la conclusion c'est que demain matin à l'église, quand tout le monde sera parti, elle désire vous parler.» En apprenant cela, voici notre homme qui veut me remercier à voix haute. «--Doucement, lui dis-je, on chemine doucement aux endroits scabreux.--Comment, quels endroits scabreux? me demanda-t-il.--Je vais vous le dire, répliquai-je.» Elle ne se fie pas à sa suivante et, de peur que votre secret ne se découvre, nous avons trouvé un joli expédient. La noble dame a brisé une chaîne à laquelle elle tient beaucoup; elle fera semblant de prendre Votre Seigneurie pour un orfèvre et, afin que cette rapporteuse de suivante ne s'aperçoive de rien, elle vous présentera la chaîne, vous demandera ce qu'il en coûtera pour la raccommoder et quand elle pourra la ravoir. Tâchez de ne pas sortir de votre rôle et arrangez-vous de manière à la contenter.
_La nourrice._--Quelle diable d'intrigue!
_La commère._--La comédie fut jouée; ils s'abouchèrent ensemble et tu aurais crevé de rire si, pendant que le benêt maniait la chaîne, tu avais vu lui trembler les lèvres et les mains. Il s'efforçait de parler par paraboles, ne parvenait pas à se faire entendre et comprenait encore moins la veuve. A la fin, il s'éloigna en lui promettant de lui envoyer, pour quelle pût le voir, un travail de même genre que celui de la chaîne brisée. Il se laissa mener par le bout du nez trois mois durant, grâce à mes «Aujourd'hui ou demain, vous serez aux prises avec elle», et je parlai de lui à la veuve tout autant que tu lui en parlas toi-même. A la dernière extrémité, il vit clair, et, de la honte qu'il eut de s'être laissé promener de la sorte, n'osa souffler mot. Entre autres bonnes farces, il rougissait surtout d'une bonne aubade donnée par lui à la veuve, pour laquelle aubade il avait rassemblé les premiers musiciens d'Italie, avec ou sans instruments, et s'était mis à chanter de jolis vers tout à fait nouveaux.
_La nourrice._--Si tu t'en souviens, dis-les-moi.
_La commère._--Que je me souvienne aussi bien de la mort, qui viendra, et des prières que ma mère m'enseignait quand j'étais petite! Il lui chanta sur son luth:
Ma douce flamme, ma maîtresse, Quand je vois tout mon bonheur sur votre visage, Je dis que là seulement est le Paradis; S'il est autre part, Il doit être une image prise sur vous, Et il n'est beau que pour ressembler à votre figure.
_La nourrice._--Court et bon.
_La commère._--Puis ils chantèrent sur le livre, entourés d'une foule de gens:
Puisque le monde refuse de croire Qu'en moi, grâce à l'amour, habite tout malheur, Tandis que tout bonheur réside en mon ennemie, O Roi cruel des races maudites, Et toi, le Dieu des Dieux, Pour grâce je voudrais Qu'un de vous arrachât aux flammes, aux monstres, aux glaçons, La plus tourmentée des âmes, Et l'autre l'âme la plus heureuse; Aux anges du ciel; Que la mal partagée fût une heure avec moi Et la bienheureuse avec ma Dame. Je suis certain que la coupable dirait à tous, Mise en fuite par mes gémissements: «J'endure pour mes péchés moindre supplice;» Et que pleine de joie, l'âme bienheureuse, Prise au filet de ce doux visage, Ne voudrait plus retourner là-haut; Car en moi est un Enfer plus cruel, Et en elle un Paradis plus sempiternel.
_La nourrice._--Voilà qui est stupidement beau; tes bavards de poètes peuvent se vanter de dire de grandes sottises et de délirer continuellement.
_La commère._--Aux peintres et aux poètes il est permis de mentir, et c'est pour eux une façon de parler que de grandir les dames qu'ils aiment et le tourment qu'ils éprouvent à les aimer.
_La nourrice._--Une corde! et qu'on m'attache ensemble peintres, sculpteurs et poètes: ce sont tous des fous.
_La commère._--Les peintres et les sculpteurs (j'en demande pardon au Baccino) sont des fous volontaires; la preuve, c'est qu'ils s'ôtent le sentiment à eux-mêmes pour en douer un tableau, un morceau de marbre.
_La nourrice._--Raison de plus pour les lier.
_La commère._--Nous oublions ceux qui chantent:
Beaux yeux, pour vous, pour vous, j'aime à mourir, Vous m'avez, vous m'avez assassiné.
_La nourrice._--Va, si tu veux.
_La commère._--Et celui qui dit à la fin, s'adressant à je ne sais quels yeux:
Ah! si le soleil, sur cette terre, Faisait la nuit claire, comme vous faites!