Part 20
_La commère._--Au bout de dix ou douze jours, si tu l'avais vu, tu l'aurais comparé à n'importe quoi plutôt qu'à un homme; il ne se reconnaissait pas lui-même dans son miroir. Bien sûr, je ne lui avais pas infligé tant de tours de corde parce que je lui en voulais; non, mais j'étais bien aise d'essayer si c'était une bonne recette pour mettre aux hommes martel en tête. Maintenant, nourrice, puisque la recette a opéré, emploie-la, et tu auras tout ce que tu voudras des gens que tu sauras mettre dans un état pareil.
_La nourrice._--N'en as-tu pas eu pitié ensuite?
_La commère._--Si, tu t'en doutes bien.
_La nourrice._--J'en suis contente.
_La commère._--Je la fis venir coucher avec lui nombre de fois; lorsque je lui voyais tenir le poing trop serré à mon égard, je raccourcissais les rênes de la haquenée; s'il déliait les cordons de la bourse, je rendais la bride.
_La nourrice._--Moi aussi je rendrai ma bride quand un homme comme celui-là ouvrira la main.
_La commère._--Fais comme cela, si tu veux bien te gouverner; il opère des miracles l'homme qui parvient à recouvrer sa maîtresse. C'est la vérité; sitôt qu'il la rebaise et la rembrasse, les couleurs lui reviennent sur la figure, la vigueur dans les membres, la joie sur le front, le rire dans les yeux et dans la bouche la faim, la soif et la parole; il reprend goût à ses amitiés; la musique, les danses, les chants lui plaisent, et pour te dire tout d'une haleine, il ressuscite plus vite qu'il n'était mort.
_La nourrice._--Amour, malheur à qui tu es contraire!
_La commère._--Venons-en à des choses plus gaies. Il y avait certain muguet qui n'aurait pas concédé la main droite à la beauté du Parmigiano, camérier du pape Jules; un de ses valets lui ayant dit que toutes les courtisanes et nobles dames de la ville se retenaient de ne pas se jeter par les fenêtres sur son passage, par amour pour lui, il acheta autant de paillasses et de matelas qu'il put trouver, dans l'intention de les faire porter derrière lui partout où il allait, de peur de les laisser se casser le cou lorsqu'elles se précipiteraient. Il décochait des sourires à toutes, il faisait avec toutes le trépassé, était continuellement en sérénades, écrivait à toute heure quelque nouvelle lettre d'amour, lisait toute la journée des sonnets et subitement se mettait à vous quitter pour courir après quelque porteuse de poulets. Comme il avait besogné des yeux toutes les femmes, il était connu jusque derrière les Blanchi. Je lui en jouai une, à celui-là, et une douce, douce!
_La nourrice._--Je veux être ton esclave à la chaîne; je me croirais une comtesse si je voyais jeter dans les latrines un de ces maroufles, et combien y en a-t-il!
_La commère._--Il venait tous les matins à la Pace, se plaçait toujours aux endroits les plus honorables et guignait de l'oeil toutes les femmes; tu aurais dit en le voyant mugueter: «Celui-là leur met le bât à toutes.» Moi, après m'être aperçue qu'il écoutait ce dont nous parlions, je dis à ma compagne: «Le hibou nous espionne; ne te trouble pas et fais semblant de t'émerveiller de mes paroles.» Cela dit, je hausse un peu la voix et j'ajoute: «Je suis pour le restant de mes jours toute étourdie, à cause des cassements de tête que me donne ce dal Piombo, qui est un si grand peintre. Je lui ai montré le doigt, et il a pris le doigt et la main.--Comment cela?» me demanda-t-elle. «--Je lui ai procuré à faire l'autre jour le portrait d'une charmante, non, d'une miraculeuse jeune fille; cela m'a coûté un mal de chien, mais il m'en a payée: la vérité se doit toujours confesser. A cette heure, il est sans cesse sur mes épaules, pour la peindre de nouveau, quoiqu'il l'ait eue déjà tant de fois; il l'a fait poser pour l'ange Gabriel, pour la Madone, pour la Madeleine, pour sainte Apollonie, pour sainte Ursule, pour sainte Lucie, pour sainte Catherine, et je l'excuse, car elle est bien belle, je te l'assure.» Le bélître, qui avait les oreilles ouvertes à deux battants, dès que j'eus quitté mon amie après nos bavardages, me suit à la piste; si je marche, il marche; si je vais doucement, il ralentit le pas; si je m'arrête, il s'arrête, tousse un brin, s'éclaircit la voix, salue un passant d'une voix si haute que je l'entends, et fait mille gestes pour que je le remarque. Je laisse alors tomber mon chapelet et je poursuis ma route, feignant de ne pas m'en être aperçue; le coïon s'élance d'un bond, le ramasse et avec un «Madonna! Madonna!» me fait retourner; il me tend le chapelet, je m'écrie:--«Tête à l'évent que je suis, grand merci à Votre Seigneurie. Si je puis quelque chose, à votre service»; et je vais pour continuer ma route. Voici qu'il me retient, me tire à l'écart et commence à me dire tout le plaisir de m'être agréable; que, bien qu'il soit jeune encore, je ne l'accuse pas de présomption s'il recherche mon entremise pour profiter d'une bonne aubaine; que grâce à tout le bien qu'il m'a entendu dire de celle dont on fait tant de fois le portrait en ange Gabriel, il en est tombé en un tel feu et en une telle flamme qu'il est prêt à se pâmer.
_La nourrice._--Oh! tu le faisais monter à l'échelle galamment.
_La commère._--Je lui coupe la parole d'un de ces «Excusez-moi» dont on use quand on veut parler à son tour, et je réponds évasivement en concluant que c'est chose impossible que de l'aboucher avec elle; je lui allègue les convenances, les méfiances, et prenant congé de lui je fais cinq ou six pas, tout en mâchonnant le «Réfléchissez-y bien», sur lequel il m'avait quittée; puis je me retourne et lui fais un signe. Il accourt et me dit:--«Que m'ordonnez-vous, ma mère?--J'ai bon espoir pour vous, je me suis rappelé que..., suffit, pour l'instant. Faites en sorte de vous trouver chez moi ce soir, à la demi-heure de nuit, et peut-être, peut-être... Adieu.»
_La nourrice._--Quel beau tour!
_La commère._--Si tu avais vu la piaffe qu'il faisait et de quel air majestueux il s'éloigna, ce fou à lier, tu aurais bien ri. Il s'en alla tout de suite voir à l'horloge quelle heure venait de sonner et, à chaque ami qu'il rencontrait, il lui posait la main sur l'épaule et lui disait tout bas, tout bas: «--Je m'en vais tâter ce soir d'un morceau dont un Duc s'estimerait heureux; n'en parle à personne, je ne puis t'en dire plus long.»
_La nourrice._--Le bélître!
_La commère._--Voici que l'heure sonne; il arrive et je lui dis: «Faut-il vous l'avouer? elle vous connaît, ce qui fait qu'elle hésite pour de bonnes raisons.--Comment, pour de bonnes raisons?» réplique le nigaud; «ne suis-je pas un homme, hein?--Oui, signor; ne vous emportez pas», lui répond la commère; «mais elle sait que vous voulez toutes les femmes, que vous les avez toutes, et elle craint qu'une fois rassasié vous ne vous moquiez d'elle. Mais moi qui connais les gens en deux coups d'oeil, j'ai tant fait et tant dit qu'elle sera votre servante.--Non pas, ma souveraine, par la potta de sainte Isabella! par le chien de la chatte!» dégaina-t-il. Je poursuivis: «Que Votre Seigneurie le sache: elle m'avait donné une bague absolument pareille à celle que vous portez au doigt, afin que vous la preniez pour l'amour d'elle; mais je lui ai dit: «Non, il veut au contraire vous donner la sienne et que vous la portiez en signe de la foi qu'il vous jure.» A peine eus-je achevé la phrase qu'il se mouilla le bout du doigt de la langue et sortit la bague en me disant: «Vous étiez dans mon sentiment quand vous lui parliez de la sorte; dépêchez-vous d'aller la lui remettre et d'arranger l'affaire.»
_La nourrice._--Ah! ah! ah! Qui ne rirait de la manière dont tu lui as flibusté le joyau?
_La commère._--La bague obtenue, je lui promets qu'il coucherait la nuit prochaine avec sa belle et, après lui avoir encore soutiré cinq Jules, je le congédie avec un «Portez-vous bien». Puis je me procure une petite gueuse on ne peut plus suffisante, je la nippe d'effets que je loue, je la farde, je l'attife bien gentiment, je la mène dans le taudis d'un mien compère, et je la couche entre les bras du sire qui se met à renier le ciel, parce qu'un mauvais lumignon, alambiqué d'huile par moi et toujours sur le point de s'éteindre, ne lui permettait pas de la voir à son gré. Mais il fut sur le point de prononcer le voeu de se faire moine quand, une heure avant le jour, je vins le trouver au nid et le forçai de se dresser sur pied en m'arrachant les cheveux, en m'écriant: «--Nous sommes découverts, les frères, le mari, les beaux-frères!... Malheureuse que je suis! misérable!...» Puissé-je faire une triste fin si la peur qu'il eut ne lui fit pas oublier sa bourse sous le traversin. Il revint le matin chez moi, pour causer; mais un mien marlou, qui semblait exaspéré, lui donna tant d'inquiétude que jamais plus il ne se montra.
_La nourrice._--Combien je suis aise que de pareils vantards d'amour soient traités de cette façon! Venez-y, freluquets, hochequeues, les femmes ôtent leurs cottes pour vous appliquer sur leur estomac; bestioles, chie-musc, crache-rubis, museaux de singes!
_La commère._--A l'histoire d'une nonne.
_La nourrice._--Que d'affaires à la maquerelle! il faut qu'elle soit partout, qu'elle mette la main à tout, qu'elle promette et dépromette, qu'elle nie et qu'elle affirme.
_La commère._--Cappe! Oui, ce sont de grosses affaires que celles de la maquerelle! Une maquerelle doit se métamorphoser en tailleur.
_La nourrice._--Comment, en tailleur?
_La commère._--Oui, elle doit ressembler au tailleur, qui toujours promet. Le voici en train de te couper un habit, une casaque, une paire de chausses, un pourpoint; et bien qu'il soit certain de ne point pouvoir te servir non seulement pour le jour qu'il te promet, mais même pour le lendemain, le surlendemain et le jour d'après, néanmoins il ne se fait pas faute de promettre, de certifier, et ce qu'il en fait, c'est pour ne pas se laisser échapper l'ouvrage des mains. Le matin arrive, et celui qui croit s'habiller à neuf, après l'avoir attendu une ou deux heures au lit, lui envoie dire qu'il se dépêche:--«Tout de suite, tout de suite», répond le tailleur; «j'achève de coudre une dizaine de points qui manquent et j'arrive.» Trois heures sonnent, l'heure du dîner, puis l'heure de none, et il ne paraît pas; le messire vous le coupe en quatre, à force de blasphèmes et d'injures. Le rusé tailleur, dès qu'il a fini, court à la maison du personnage, déplie l'habit, jacasse, s'excuse, s'humilie, s'enfonce dans ses épaules, donne raison à sa pratique, souffre tout et ne tient nul compte des épithètes de voleur et de fainéant qui pleuvent sur lui dès qu'il se montre. Ainsi fait la maquerelle; elle laisse criailler ceux qui criaillent de ce qu'elle n'a pas tenu ponctuellement ses promesses faites à crédit, et quand il ne lui arrive rien de plus que d'être appelée grosse maquerelle, vieille ribaude, sale truie, c'est un vrai plaisir.
_La nourrice._--Un vrai plaisir.
_La commère._--C'est le portrait ressemblant de celui qui se ronge en attendant ses habits neufs, l'homme qui voit passer l'heure du rendez-vous. Il veut étrangler la maquerelle; mais celle-ci, en toute occurrence, doit faire au particulier qu'elle a dupé le même visage que fait un hôtelier au voyageur amené à l'auberge par son garçon.
_La nourrice._--Comment, à l'auberge?
_La commère._--Je vais te le dire. Les garçons d'hôteliers s'en vont tous les soirs à un mille de l'auberge et, s'ils aperçoivent un voyageur, se mettent à lui dire:--«Signor, oh! messire, venez avec moi; nous vous donnerons des perdrix, des faisans, des grives, des truffes, des becs-figues, du Trebiano»; ils lui promettent jusqu'à du suc amer; et après qu'ils l'ont mené où ils veulent, à peine trouve-t-il quelque poulet maigre et d'un seul vin. L'homme tempête; l'hôte s'excuse en lui disant:--«Il n'y a qu'un instant, un monseigneur voyageant à franc étrier nous a dévoré tout ce que mon valet croyait encore que nous avions ici.» Force est bien à l'autre, qui est descendu de cheval et qui a ôté jusqu'à ses bottes, de manger ce qu'on lui donne.
_La nourrice._--Ainsi doit faire le particulier à qui la maquerelle a promis une signora, une grande dame, et à qui elle sort un petit veau tout près de devenir vache.
_La commère._--Tu le tiens. Revenons à la nonne, à la soeur, à ta bigote dont je corrompis la chasteté à l'aide d'un brin de blasphème et d'un soupçon de serment. Mais de peur de l'oublier, avant de parler des monastères, je veux t'enseigner un joli coup. Fais obstinément profession de ne jamais blasphémer ni jurer et tâche de toutes façons que cela se sache, qu'au milieu de toutes tes imperfections tu as gardé une vertu bien rare chez une maquerelle, celle de ne blasphémer ni jurer de rien.
_La nourrice._--Pourquoi dois-je faire ce que tu dis?
_La commère._--Parce que notre but est de tirer des carottes, de faire croire ce qui n'est pas ni ne peut être. S'il te vient le désir de tromper ou de duper quelqu'un, étant donné le renom que tu possèdes de ne blasphémer ni ne jurer, tu n'as qu'à proférer un blasphème et un serment pour lui faire avaler la bourde, et il te prêtera plus de créance qu'on ne prête à usure sur des gages d'or et d'argent.
_La nourrice._--Je supplie ma mémoire de me laisser plutôt oublier le MEMENTO MEI qu'un si sage conseil.
_La commère._--A la nonne, maintenant. Un de ceux qui se délectent méchamment à planter des cornes sur le front des monastères s'alambiquait la cervelle pour l'amour d'une petite religieuse, toute gracieuse, toute mignonne, toute gentille. En dernier expédient, il vient me trouver, pleurniche autour de moi, me conte ses tourments, enfin me donne des promesses et de l'argent, ce qui fait qu'à la mode des charlatans qui s'engagent à vous guérir de toute espèce de chancre en huit jours, je lui promets d'y aller, de parler, et je me mets en route. Mais en levant les yeux sur le monastère, je considère la sainteté du lieu, la hauteur des murailles, le danger d'entrer, la pudicité des soeurs, et je m'arrête, en disant à moi-même:--«Que feras-tu, commère? Iras-tu? n'iras-tu pas? Si, si, j'irai; ma foi non, je n'irai pas. Et pourquoi non? et pourquoi oui?...»
_La nourrice._--C'est toi toute crachée.
_La commère._--«Sur ma parole, je veux m'en retourner à la maison. Comment, à la maison? Est-ce donc la première fois?...» J'étais ainsi à me débattre, sitôt que j'examinai le monastère, et comme je tenais à la main de ces collerettes de toile, tissées de ce menu fil qui ne se fait pas blanchir, je les replace dans mon corsage et j'ouvre un petit livre de la Vierge écrit tout entier à la plume, avec des miniatures enluminées d'ors, d'azurs, de verts et de violets. J'avais eu cet office d'un chenapan de mes amis, qui l'avait volé à cet évêque d'Amelia, dont la gale a laissé à Rome un bon souvenir: je le tenais enveloppé dans une couverture et, sous prétexte de le vendre, j'allais bavarder avec les soeurs de tous les couvents. Après l'avoir ouvert et regardé, en m'émerveillant, je le resserre, je me le remets sous le bras, puis je recommence à inspecter le logis des recluses; comme j'en causais plus tard à quelqu'un qui avait fait campagne, il me dit que je ressemblais à un capitaine qui veut livrer bataille à une ville, examine l'épaisseur des murailles, la profondeur et la largeur des fossés, l'endroit où les créneaux sont moins garnis de monde, puis donne l'assaut. Quoi qu'il en fût de ce que j'étais et de ce à quoi je ressemblais, j'entrai dans l'église et, pour ne pas faire tort à la robe de bure dont je m'habillais toutes les fois que je mêlais mes ruffianeries aux chastetés conventuelles, je pris d'abord de l'eau bénite, puis je me jetai à genoux et, après avoir marmotté un instant, m'être donné quelque MAXIMA CULPA dans la poitrine et avoir allongé les bras en joignant les mains, je courbe la tête, je baise le sol, et alors je me relève et vais frapper au tour. Dès que j'ai frappé comme cela, tout doucement, tout doucement, j'entends un AVE qui me répond et, en me répondant, ouvre la grille. Je me renfonce entre mes épaules et je demande s'il n'y a pas ici une soeur qui veuille acheter le livre du Psalmiste.
_La nourrice._--Tu disais tout à l'heure que c'était l'office de la Vierge.
_La commère._--Ne peut-on pas avancer une erreur et être laissée en repos?
_La nourrice._--Plût au ciel qu'on y fût laissé aussi bien pour avoir avancé deux vérités!
_La commère._--A la bonne heure, donc. Quand la tourière entend que je veux vendre le livre, elle s'élance dans le couvent et n'y reste pas longtemps sans revenir vers moi avec un troupeau de jeunes soeurs; on me fait entrer et voici que je lâche un soupir en disant: «--Jamais je ne mets les pieds dans un monastère sans que mon âme frémisse; rien que l'odeur de sainteté, de virginité qui s'exhale de votre église opère ma conversion et me fait regretter mes péchés. Enfin, vous êtes dans le paradis, vous n'avez aucun embarras d'enfants, de maris, de mondanités: vos offices, vos vêpres vous suffisent, et la récréation que vous prenez dans votre jardin, dans votre vigne, vaut mieux que tous les plaisirs dont nous jouissons.» Cela dit, je vais m'asseoir à côté de celle pour qui j'étais venue; j'ôte le livre de son enveloppe, je rencontre la première miniature et je la lui montre; aussitôt toutes les autres font cercle autour d'elle.
_La nourrice._--Je les vois regarder le livre et je les entends babiller.
_La commère._--Le cercle fait, elles reconnaissent Adam et Ève, et en voici une qui s'écrie: «--Maudit soit ce vilain figuier ou plutôt ce traître de serpent qui tenta la femme que voilà!» Elle la touchait du doigt et soupirait. Une autre lui répond et lui dit: «--Nous vivrions éternellement, n'était cette gourmandise pour un fruit. Mais si nous ne venions pas à mourir, nous nous mangerions l'un l'autre et le dégoût de la vie nous prendrait. Ève a donc bien fait de le manger.» «--Non, elle n'a pas bien fait,» cria le reste de la troupe. «Mourir, ah! retourner en poussière, hélas!» «--Pour moi, dit une petite fûtée, j'aime mieux vivre nue et déchaussée que mourir chaussée et vêtue; la mort à qui en veut!» Là-dessus, je tourne les feuillets et je trouve le Déluge; dès que je l'ai trouvé, je les entends dire: «--Oh! comme l'arche de Noé est naturelle! Ils semblent vivants, ceux qui se sauvent au haut des arbres et sur la cime des montagnes!» Une autre admire la foudre qu'il semble qu'on voit tomber dans le pêle-mêle des éclairs et des nuages; une autre, les oiseaux effrayés par la pluie; une autre, les gens qui s'efforcent de se raccrocher à l'arche; une autre, d'autres détails encore.
_La nourrice._--On les avait volées à la chapelle, ces peintures-là.
_La commère._--C'est ce qui se raconte. Après qu'elles eurent examiné le Déluge, je leur montrai le bois où tombe la manne, et à voir une si grande multitude, hommes et femmes, s'en remplir les tabliers, les girons, les mains, les corbeilles, elles étaient toutes joyeuses. En ce moment survint l'abbesse; aussitôt qu'elles l'aperçurent, elles coururent vers elle le livre à la main et, pendant qu'elles l'occupaient à voir les miniatures, je restait seule avec celle que je convoitais. L'occasion était favorable; j'exhibai les guimpes finement brodées et je lui dis: «--Que vous semble de ce travail?» «--Oh! que c'est galant,» s'écria-t-elle. «--Celui à qui cela appartient est bien galant aussi, lui dis-je, et je veux vous apporter demain quelques-unes de ses chemises brodées d'or, elles vous émerveilleront; mais sa grâce et sa gentillesse vous émerveilleraient encore bien davantage. Oh! le discret jeune homme! le riche personnage! Je vous confesserai mon péché: je voudrais être telle que je fus jadis et... suffit!» Tandis que je lui disais cela, je la regardais dans les yeux et les voyant comme je les voulais, je change de ton et je lui dis: «--Dieu pardonne à votre père et à votre mère qui vous ont mise en prison ici! et je sais bien ce que m'a dit le gentilhomme à qui sont les guimp...»
_La nourrice._--L'adroit moyen!
_La commère._--«... Il se pâme, il se meurt, il se ronge pour l'amour de vous. Vous êtes avisée, je crois que vous pensez à ce que vous êtes faite de chair et d'os, à ce que la jeunesse n'a qu'un temps...» Enfin, nourrice, les femmes ont dans le sang une douceur qui surpasse celle du miel, mais la douceur des religieuses surpasse le miel, le sucre et la manne. Celle-ci prit donc bien gentiment une lettre que je lui apportais de la part de celui qui me l'avait donnée; la chose fut conclue, on trouva les voies et moyens; il put venir près d'elle et elle put venir près de lui. Ma bonne astuce fut de laisser le livre qui m'ouvrait les portes à deux battants; toujours je feignais de vouloir non le leur vendre mais le leur donner et jamais le marché ne se concluait.
_La nourrice._--Ah! Ah!
_La commère._--En deux jours, je rendis toutes les religieuses folles de mon babil; je leur racontais les plus étranges aventures du monde et contrefaisant tantôt la folle, tantôt la sage, bienheureuse était celle qui pouvait le mieux me choyer. Je leur disais ce que l'on pensait de Milan et qui allait en devenir le duc; je leur déclarais si le pape était pour le parti impérial ou pour celui de la France; je leur prêchais la grandeur des Vénitiens, leur disais combien ils sont habiles, combien ils sont riches. Puis je me mettais sur le chapitre d'une telle ou d'un tel, je divulguais les amants de celle-là, je leur disais qui était grosse, qui ne faisait pas d'enfants, quels étaient ceux qui traitaient bien ou mal leurs femmes, et je leur expliquais jusqu'aux prophéties de sainte Brigitte et de Fra Giacopone da Pietrapena.
_La nourrice._--Quelle tête!
_La commère._--Me voici maintenant sur le seuil d'une dame noble, riche (mariée à un grand gentilhomme que l'on attendait de jour en jour), le chapelet à la main; mâchonnant des PATER NOSTRI et des soupirs, un billet doux dans le corsage et portant en outre quelques écheveaux de fil fin dans une pochette que j'avais au tablier. Je frappe doucement et je prie la servante, qui du haut de la fenêtre demandait: «Qui est là?» de vouloir bien dire à sa maîtresse que c'est moi; que je lui apporte du fil si beau qu'on lui dirait vous; comment cela se trouvait une occasion par suite d'un marché défait. Je l'entends qui vient m'ouvrir et je pénètre à l'intérieur aussi furtivement que le filou qui, à l'aide de pinces et de limes sourdes, démonte enfin la serrure d'une boutique guignée par lui depuis un mois. Je monte à l'étage et, avec une révérence qui pouvait passer pour un agenouillement, je dis à la dame: «--Dieu vous conserve cette grâce, cette beauté, ce charme de votre personne, ornée de toute vertu, noblesse et courtoisie!»
_La nourrice._--Belle salutation!