Part 19
_La commère._--Je ne revins pas le lendemain du jour aux éclats de rire, et le surlendemain encore moins, car la seconde fois que j'y retournai, je parvins de la plus jolie façon à lui montrer celui qui, cuisant tout de bon, usait le pavé de la rue à force d'y passer continuellement, sans qu'elle y eût jamais fait attention. J'avais si bien mis la puce à l'oreille de la veuve qu'elle ne put dormir de la nuit du désir de savoir pourquoi je riais, et qu'elle se mit à faire le compte de tout ce qu'elle pouvait avoir de défauts, pensant que c'était cela qui me faisait rire. Elle en rompit la tête à sa mère et la décida, non pas à m'envoyer chercher, mais à me venir voir en personne; la maman poussa ma porte juste au moment où j'informais l'amoureux de sa fille de tout ce que j'avais fait, et, comme il m'avait vue avec elle à la fenêtre, il avala cinq ou six bons contes que je lui fis tout exprès.
_La nourrice._--Donnes-en, donnes-en au benêt.
_La commère._--En apercevant la maman, je lui dis avec une révérence ruffianesque: «Votre humanité fait honte à mon ânerie, qui supporte qu'une dame comme vous daigne visiter son humble servante dans un taudis.» Elle, en femme inquiétée de sa fille restée veuve la première année de mariage, me prie de venir chez elle tout de suite. Je m'avisai bien que mon rire à gorge déployée l'avait mise en suc et je lui répondis:--«J'y vais à l'instant»; mais je n'y allai pas du tout pour qu'elle n'en eût que plus envie de me voir venir.
_La nourrice._--N'informas-tu pas le galant du but que tu avais en poussant tes éclats de rire?
_La commère._--Tu penses bien que si.
_La nourrice._--Et à quoi servaient-ils, ces rires?
_La commère._--A ce que ma ruffianerie allât tout droit au SALVUM ME FAC. Je redoutais le frère, qui venait quelquefois à la maison; j'avais encore peur que la mère soupçonnât la malice et je craignais que la veuve, dès qu'il serait question de son homme, m'arrachât les yeux avec ses doigts; voilà pourquoi j'usai du moyen que tu vas voir.
_La nourrice._--Ruse triomphe de prudence et prudence ne triomphe pas de ruse.
_La commère._--Je me rendis chez elle à deux jours de là, ayant bien soin dans l'intervalle d'enguirlander son nouveau transi de feuilles d'espérance, c'est-à-dire de feuilles plutôt vertes que sèches. Dès que je me trouvai en sa présence:--«Heureuse qui peut vous voir!» s'écria-t-elle.--«Ma fille et ma patronne», répliquai-je, «malheur à celle qui est née pauvre et malchanceuse! Il faut que je me crache dans les mains si je veux manger et boire, et Dieu sait combien de fois je jeûne sans en avoir fait le moindre voeu. Mais pourvu que mon âme soit sauvée, je n'ai nul souci du corps.» La mère, pendant que je contais à sa fille mille bêtises, était occupée dans une autre chambre aux affaires du ménage. Je vais donc à la fenêtre et je me remets à rire, à rire comme auparavant: elle accourt vers moi, se penche par-dessus mon épaule, et me passant un bras autour du cou me baise, puis me dit:--«Vrai, vous m'avez mise en soupçon, avec les rires que vous faites, et je n'ai pu en dormir ces nuits dernières de l'envie qui m'est venue de savoir pourquoi vous riez si fort en me regardant et en regardant notre rue.»
_La nourrice._--Que de détours!
_La commère._--Voici que notre homme passe juste au moment où elle me questionnait, et je me remets à rire de plus belle; on aurait dit que j'allais en crever.--«Eh! commère», fit-elle, «tirez-moi d'inquiétude, ne me tenez pas davantage à la torture; eh! dites-moi ce qui vous fait rire.»--«Madonna, je ne puis vous le dire», répliquai-je; «non, sur ma foi. Si je pouvais en ouvrir la bouche, je ne me ferais pas prier, non vraiment, Dieu me garde!» As-tu jamais vu un de ces mendiants importuns plus tenaces que ne l'est l'ennui?
_La nourrice._--Oui, j'en ai vu.
_La commère._--Tu vois ce pauvre, en dépit de ton peu de charité, t'arracher l'aumône de la main, et tu la vois par la même occasion m'arracher de la bouche la cause de mes éclats de rire. La vérité, c'est que je lui fis faire d'abord mille serments de n'en point souffler mot, de ne s'en point courroucer et de me pardonner. Après qu'elle m'eut fait serments sur serments, sans oublier ce «Que le diable soit le maître de mon corps et de mon âme!» qu'on dit lorsqu'on veut obliger quelqu'un à vous croire, je lui dis:--«Un gros bêta, bêta, stupide quand il veut des choses impossibles, car pour tout le reste c'est un gentil, un charmant garçon, qui me voyant sortir de cette maison, qui m'est offerte par votre gracieuseté, non à cause de mes mérites, ne fait plus que courir après moi, et parce qu'il est des plus nobles, des plus galants et des mieux tournés de la ville, il a eu l'audace...» ici, je coupai ma phrase, pour faire languir la belle, et après m'être un peu laissé prier, je poursuivis: «Il a eu l'audace de me prier de faire auprès de vous une commission.»
_La nourrice._--O maîtresse des écoles, école des maîtresses!
_La commère._--«Comment, que je lui fasse une commission pour vous», lui répondis-je; «suis-je donc une ruffiane?--Hein? quoi?» murmurait la veuve.--«Vous mériteriez que je le dise à son frère. Allez-vous-en donc à vos affaires; allez-y, vous dis-je; sinon vous vous en repentirez. Madonna, je suis votre servante et femme à lui montrer quelle est votre vertu et la mienne.» Voici qu'elle se met à rougir en m'entendant narrer ma perfide histoire, et après être restée un peu bouleversée, elle me dit:--«N'en parlez à qui que ce soit.--Un signe de vous suffit pour que j'obéisse», répliquai-je; «mais le pauvre garçon ne peut pas durer; parce qu'il est beau jouteur, sauteur, chanteur, compositeur, danseur, dénicheur de toutes les jolies modes, une cassette à joyaux et un coffre-fort à écus, il lui semble que vous êtes forcée de mourir pour lui; le pauvre fou! le pauvre sot! Maintenant, que Votre Seigneurie me rende les frisettes! celle à qui elles appartiennent me les redemande, elles ou l'argent.» La veuve ne me répondit rien, absorbée dans ses pensées; puis elle lève les yeux sur moi qui, voyant au même instant l'amoureux sans trêve passer devant la porte, ne ris plus cette fois, non; d'une mine d'excommunié, j'empoigne un pavé laissé là par la servante, qui s'en était servie pour casser des noix, et je fais mine de vouloir lui en briser la tête. La veuve me retient le bras avec un «Non, pour l'amour de Dieu!» et se met à soupirer; je me dis en moi-même: «Je te tiens»; et sans plus vouloir emporter les frisettes ni rester plus longtemps, je dégringole l'escalier, feignant d'avoir oublié de fermer la porte. Je retrouve celui qui, dans l'incertitude d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle, aurait voulu avoir une centaine d'oreilles pour m'écouter et en même temps être sourd, et je lui rends la vie en lui montrant joyeuse mine. Quand je lui eus tout narré, je lui vis dénouer son mouchoir et m'allonger des ducats sans compter, comme en allonge à son avocat celui qui vient d'obtenir sentence en sa faveur.
_La nourrice._--Si l'on m'avait dit, il y a deux jours: «La plus avisée caboche de femme qui soit au monde est sur le point de mourir», j'aurais couru aussitôt me confesser, croyant que l'avis était pour moi; mais non, c'eût été à toi d'aller à confesse.
_La commère._--Ce fut à moi de retourner près de la veuve qui, en m'écoutant parler des talents et des richesses de l'amoureux d'un air qui semblait fait pour s'en moquer, commença néanmoins à tourner vers lui ses idées, de même que les tourne n'importe quelle autre femme vers les ducats qu'elle voit un homme manier. Elle me remmène bavarder avec elle, je suis de nouveau prise de rires plus visibles que jamais et, dans un intervalle de calme, je lui dis: «Faut-il vous l'avoir?» Le galant, le dieu d'amour, voulait me ficher, bien mieux, il m'a fichu dans le corsage une lettre qui a parfumé toute l'église où je la jetai, avec ses odeurs; et quelle suscription elle portait, à l'encre d'or! Je crois que je ne pourrai pas me retenir de faire quelque malheur. Je suis en une triste situation à cause de cet homme-là; il me suit à la piste, me harcèle de l'aiguillon et je ne puis bouger d'un pas sans avoir ce chien sous la queue. Par cette croix, madonna, croyez-moi, puisque je vous le jure, j'ai été sur le point de prendre la lettre et d'en faire..., je ne veux pas dire quoi.--Il fallait le faire, dit-elle; mais dans le cas où il voudrait vous la redonner, apportez-la-moi, nous en rirons un peu ensemble.» Chère nourrice, je lui apportai l'histoire et, comme elle eut remué une montagne, elle la remua, elle; il y eut de conclu un mariage d'un autre genre que celui qu'on cherchait à conclure par le moyen d'une infinité d'intermédiaires, et, par ainsi, ma dextérité vint à bout de la chasteté, en maquerellant sans maquereller, ce qui est un métier plus subtil que de tisser de la soie, un métier savant, louable et de toute sécurité.
_La nourrice._--Voilà le point.
_La commère._--Vint à moi un galant gentilhomme qui, à force de lorgner une dame de la ville, une fort grande dame, s'en échauffa, sans en penser plus long, et me dit que, si je voulais, je pouvais le mettre au paradis; après m'avoir avoué le pourquoi et le comment de ses désirs, il me donne un ducat, deux ducats et s'y prend si bien que je lui promets de parler à la susdite dame. Il voulait m'indiquer l'église où elle allait à la messe, l'autel où elle s'agenouillait, le banc où elle s'asseyait. Je lui coupe la parole dans la bouche, en m'écriant: «Je sais-bien qui c'est, je connais l'église, l'autel et le banc, mais je ne suis pas une maquerelle. Néanmoins, Votre Seigneurie me paraît, à sa mine, un homme à obliger et, avant demain soir, je vous consolerai en vous apportant quelque bonne petite nouvelle.» L'honnête garçon, le charmant garçon, était étranger: ne nous connaissant nullement, nous autres maquerelles, il se laissa donner à entendre que je m'étais abouchée avec elle et qu'elle m'avait répondu: «S'il tardait un peu plus, j'allais lui envoyer faire la déclaration qu'il vous envoie me faire.»
_La nourrice._--Qui croit sans garantie n'a guère d'esprit.
_La commère._--Tu penses s'il tenait dans sa peau de se voir ainsi aimé. L'allégresse tenait cour plénière dans la grande salle de sa poitrine et le coeur lui dansait le ballet de ses noces imaginaires. A cette heure, moi, qui le trouvais si bon enfant, je lui fabrique un bout de lettre du dernier galant, où je lui disais, aux lieu et place de la susdite: _«Mon cher seigneur, quand pourrai-je jamais être quitte de l'obligation que j'ai à la fortune, aux étoiles, aux cieux, aux planètes, qui m'ont rendu digne d'être la servante de votre courtoisie? Je puis me dire heureuse, puisqu'un si joli garçon que vous me permet de l'adorer. Hélas! infortunée que j'étais, si vous ne vous fussiez trouvé aussi tendre que beau, aussi beau qu'aimable! Les dames de toutes les villes devraient m'envier votre amour, et, si je parviens à en jouir, je ne troquerais pas mon sort contre le sort d'un empereur. Dans le cas où vous ne viendriez pas cette nuit à l'endroit et à l'heure que vous indiquera la fidèle porteuse de cette lettre, soyez sûr que je me tuerai.»_ Pour que le papier semblât humide de ses larmes, je l'aspergeai de gouttes d'eau et, après avoir fait toutes les cérémonies de la suscription et de la souscription, je la lui portai.
_La nourrice._--Ah! ah! eh! eh!
_La commère._--Si j'avais eu autant d'écus que je reçus de remerciements et de bénédictions, et la lettre de baisers, quelle aubaine! Il tremblait de joie et ne pouvait ouvrir le billet; il l'ouvrit pourtant et le lut, s'arrêtant à chaque mot pour me dire: «Commère, je ne serai pas un ingrat et je ferai voir à Sa Seigneurie quel homme je suis.» Je lui rends grâces et je lui fais savoir qu'il ait à se trouver à huit heures à tel endroit, qu'il m'y attende. Après en avoir soutiré deux autres petits ducats, je laisse là le _Beatus viro_ qui envoie chercher le barbier et se fait faire une tête à l'antique à l'aide de papillotes et de fers chauds qu'il portait toujours sur lui; puis il change de chemise, se parfume des pieds à la tête, se revêt d'un pourpoint de velours violet constellé de galons et de fils d'argent battu, et soupe uniquement d'oeufs frais et de cardons, avec du poivre à pleines mains. Tout en bavardant, plein de cette assurance que l'on voit à un homme qui vient de recevoir une nouvelle à son gré, il envoie quelqu'un faire le guet et écouter l'horloge. Six heures sonnent, voici qu'il ne peut durer au bout du licou; il prend sa cape et son épée, jette un coup d'oeil sur un collier de douze ou quatorze ducats environ, qu'il portait grâce à ce qu'il le devait, ainsi qu'à un petit rubis servant de pendeloque, d'une valeur de cinq ou six ducats, et sort de son logis, emmenant avec lui un vaillant laquais. Sept heures sonnèrent comme il arriva au rendez-vous: je ne viens pas; huit heures sonnent, je ne me montre pas davantage.
_La nourrice._--Son lot sera d'attendre le retour de la colombe, je veux dire du corbeau.
_La commère._--Écoute donc. Quand huit heures sont sonnées, il se met à dire à son valet:--«Tu n'as pas bien compté; Christ lui-même ne pourrait faire que ce fût autre chose que sept heures.»--«Maître, c'est huit heures», réplique celui-ci.--«Grosse bête, c'est sept heures», affirme notre homme; il se promenait de long en large et, au moindre petit bruit qu'il entendait, s'écriait: «La voici; elle n'aura pas pu venir plus tôt.» En parlant de la sorte, il fait encore deux tours en avant, en arrière, puis s'arrête et dit au valet: «Je suis bien sûr que la vieille est venue me trouver à la bonne foi, sans tromperie aucune; mais il arrive souvent des empêchements, on ne peut s'en aller comme on voudrait; je pense à moi qui, parfois, vais mettre mon habit pour sortir et me trouve retenu deux heures par quelqu'un qui vient me voir.»
_La nourrice._--Il se le faisait gober à lui-même.
_La commère._--Au milieu de ses rêvasseries, voilà neuf heures qui se décrochent.--«Putain de Vierge!» s'écrie-t-il, «si je suis bafoué à la face du ciel, si cette coquine de maquerelle m'a fait poser là, je lui flanquerai tant de coups, je lui en flanquerai tant... Sois tranquille, sois tranquille! Suis-je de ceux qu'on berne, hein?» Puis il se remit à se promener et il soufflait comme un homme qui s'est aperçu qu'on lui plante des cornes. Il lui semble cependant que je ne devais ni pouvais lui manquer de parole et, après avoir fait trois pas en avant pour retourner chez lui, il en faisait quatre en arrière pour revenir où il devait m'attendre. En allant et venant de la sorte, il ressemblait, non pas à l'un de ces buffles qui courent au palio, mais à l'un de ceux qui ne savent quel est le meilleur, de marcher ou de rester en place. Gianicco, pendant ce temps-là, le tourmentait à son aise, lui rôtissait de son souffle aigu les oreilles et la figure, lui mordait les lèvres et lui tirait de la bouche d'étranges et stupéfiants blasphèmes. A la fin, bien éclairé par les huit heures, les neuf heures et les dix heures sonnées, il s'en retourna d'où il était venu, en poussant des «hélas!» tout le long du chemin, et jetant son épée et sa cape par terre, grinçant des dents, s'écria: «--Ne lui couperai-je pas le nez? Ne lui flanquerai-je pas deux cents estafilades! Ne lui mangerai-je pas une joue avec mes crocs! Sale coquine de maquerelle!» En se couchant, il faisait craquer le lit à force de se retourner tantôt sur un côté, tantôt sur l'autre, se tortillait comme une couleuvre entre les draps, se grattait la tête, se mordait les doigts, donnait des coups de poing dans le vide et faisait d'horribles lamentations. Pour passer sa rage, il appela son hôtesse et la fit coucher avec lui; mais comme c'est quelque chose d'incroyable ce dégoût que l'on a pour une femme à qui l'on vient de faire cela pour apaiser le tourment dont vous fait souffrir celle qu'on aime, aussitôt l'affaire finie, il la chassa d'auprès de lui, ne pouvant plus la sentir à son côté, et attendit le jour qui, à son estimation, mit un mois à paraître. Sitôt qu'il fit clair, voilà notre homme qui saute en bas du lit et accourt chez moi; je le reconnais à sa façon de frapper comme un enragé et je vais lui ouvrir. Il entre et je l'entends fulminer: «Est-ce ainsi qu'on me traite, hein? A qui crois-tu donc avoir affaire, hein?--A l'un des plus honnêtes et des plus courtois seigneurs de l'Italie», que je lui réponds, «et je suis stupéfaite de voir Votre Seigneurie se précipiter avec cette fureur sur son affectionnée servante. Maintenant, j'en veux faire le voeu, oui, j'en veux faire le voeu, pour sûr; va, mets-toi dans l'embarras pour de grands personnages, va! Je l'ai attendu jusqu'à l'aube, je me suis gelée du froid qu'il faisait pour vous obliger, et c'est comme si je n'avais rien fait.»
_La nourrice._--Oh! la bonne histoire; tu paraissais encore avoir raison, par-dessus le marché!
_La commère._--Il me réplique: «J'ai compté six heures, sept heures, huit heures, neuf heures, dix heures, et vous n'êtes pas venue.--Quand donc êtes-vous parti? lui demandai-je.--Au dernier coup de dix heures.--Juste comme le dernier coup sonnait, je suis arrivée, et puis attends, attends toujours: je pouvais attendre! S'il faut tout dire à Votre Seigneurie, j'ai lavé votre dame de mes propres mains, à l'eau de rose et non à l'eau pure, et en lui épongeant les seins, la poitrine, les reins, le cou, je m'émerveillais du satin et de la blancheur de sa peau. Le bain était tiède, le feu allumé, et c'est moi qui suis cause de tout le mal parce que en lui lavant les cuisses, les fesses et le mignon, je fus prise d'une défaillance, au milieu de la douce volupté que j'éprouvais. Oh! quelles chairs délicates, quels membres blancs, quel friand morceau dont ne tâtera plus personne! Je l'ai palpée, je l'ai baisée, je l'ai maniée pour la dernière fois et toujours en lui parlant de vous.» Pourquoi te prolongerais-je l'histoire? Je mis notre homme en belle humeur et, comme son pied d'escabeau se redressait, il se laissa tomber sur moi et il m'en administra une dont on pouvait dire en veux-tu, en voilà.
_La nourrice._--Tu me feras crever; ah! ah! ah!
_La commère._--Combien m'en suis-je fourré par le bec depuis que j'existe, de cette façon-là! En somme, les bons morceaux, ce sont les cuisiniers qui se les ingurgitent, et nous autres maquerelles nous avons en maquerellant le même plaisir que le gars qui fait les gaufres, à savoir qu'il mange celles qui se cassent; nous sommes comme les bouffons qui prélèvent leur vêtement et leur nourriture sur les habits et la table des seigneurs. Dès qu'il se fut apaisé et soulagé sur moi, il eut tant de déplaisir à me voir sourire de la chose qu'il prit la fuite sur l'heure et à l'instant et que je ne l'ai jamais revu.
_La nourrice._--Qui donc n'aurait pas pris la fuite?
_La commère._--Je vais t'en conter une autre, grâce à laquelle fut sur le point de s'exaspérer un grand personnage. L'homme dont je te parle s'éprit d'une jolie petite femme, pas si fluette pourtant qu'on ne la retrouvât dans le lit, une gentille mignonne, toute esprit, toute grâce; avec ses oeillades d'un certain genre, ses aimables risettes, ses gestes câlins, ses façons, ses manières, sa démarche, elle ensorcelait le coeur d'un chacun. Le susdit personnage s'enflamma à première vue et, à force de faire de la dépense avec elle et avec moi, il parvint à la posséder. Je le laissai prendre cinq ou six fois son plaisir, mais de jour, tantôt de bon matin, tantôt sur le soir, aujourd'hui à none, demain à vêpres, de sorte que cette fureur d'amour dont il avait d'abord fait parade pour l'avoir lui passa subitement, et qu'il lui prodiguait des caresses plutôt par beau semblant que par grande passion; ce fut presque pour en rire qu'un jour il la pria de venir coucher avec lui, ce dont elle me fit confidence. Je m'avisai de le faire un peu jeûner, pour qu'il en vînt mieux à nos fins, et je dis à la belle de lui promettre qu'elle se trouverait à six heures dans la maison d'une sienne voisine. Je le fis de la sorte droguer six nuits de suite; la première s'écoule sans trop d'ennuis; à la seconde, un tantinet de désir fait son apparition; à la troisième, le four commence à chauffer et les soupirs se mettent en branle; à la quatrième, la colère et la jalousie lui font battre la campagne; à la cinquième, la rage et la fureur lui mettent les armes à la main; à la sixième et dernière, tout le mobilier vole en éclats, la patience est à bout, l'intellect déraisonne, la langue va d'estoc et de taille, l'haleine brûle, la cervelle se dérange; il rompt la bride des convenances et se précipite par la maison avec des menaces, cris, gémissements, larmes, désespoir, puis se plante là, toujours à attendre, plus enfiévré de passion que n'avait montré l'être celui qui m'avait fait l'affaire en attendant celle qui ne devait jamais venir. Il se prend à croire que si elle ne vient pas, c'est parce qu'il ne m'a pas donné assez d'argent; il me le dit, m'en donne, m'en promet d'autre et me caresse, tout en menaçant; puis trouve moyen de parler à son amoureuse et la voit lui jurer avec larmes que ce n'est pas sa faute, que sa mère la surveille. «La potion que vous m'avez procurée pour la faire dormir», lui dit-elle, «lui a paru bien amère lorsqu'elle y a goûté, ce qui fait qu'elle a conçu un soupçon et qu'elle ne s'endormirait pas pour tout l'or du monde avant de me voir couchée.» Elle lui promit néanmoins de venir, pour sûr et certain, la nuit prochaine; elle ne vint pas, et c'était à la fois un amusement et une pitié que de voir un homme de ce rang se mettre à la fenêtre cent fois en une minute en demandant: «Quelle heure est-il? La voici qui vient, elle ne peut tarder, je suis sûr qu'elle viendra, elle me l'a juré sur sa religion.» A chaque chauve-souris qui voletait, il croyait que c'était elle qui arrivait et attendant encore un peu, puis un peu plus; lorsqu'une heure se fut écoulée, il se mit à souffler, à se ronger en dedans, à délirer comme quelqu'un qui entend le bargello lui dire: «Prends tes dernières dispositions», en même temps qu'il lui montre le confesseur. L'heure passée depuis longtemps, il se jette tout habillé sur les draps et, qu'il se mette à plat-ventre, sur le dos, sur les flancs, nulle part il ne trouve assez de repos pour pouvoir fermer les yeux; sa pensée est toujours avec celle qui se moque de lui. Il se lève, se promène par la chambre, retourne à la fenêtre, se recouche et, au moment où il va s'endormir, se réveille, brisé de fatigue; alors il s'habille en soupirant, le jour étant déjà haut. L'heure de manger arrive; mais l'odeur de la viande lui pue, lui ôte l'appétit; il essaye de manger une bouchée et il la crache comme si c'était du poison; il évite ses amis; si l'un d'eux chante, il croit qu'on se moque de lui; si un autre se met à rire, il se fâche; il ne se peigne plus la barbe, ne se lave plus le visage, ne change plus de chemise; il erre, seul, et pendant que ses pensées, son coeur, son esprit, son imagination, sa cervelle se perdent dans les rêvasseries, il s'arrête, plus mort que vif, bâtit des jardins en l'air et ne se décide à rien; il écrit des lettres, puis les déchire; envoie des messages, puis s'en repent; tantôt prie, tantôt menace, espère, désespère et toujours déraisonne.
_La nourrice._--Je me sens toute bouleversée de t'entendre raconter ce que tu me racontes. Malheur à qui éprouve de tels tourments! C'est d'un cruel martyre qu'Amour flagelle ceux qui aiment. O Dieu, dans quel état se trouve l'infortuné! Tout lui déplaît, le miel lui semble amer; le repos est pour lui une fatigue; il jeûne en mangeant, il a soif en buvant, il veille en dormant.