Part 18
_La commère._--Si elle heurte un sbire, elle lui dit; «Tu t'es conduit hier en vrai paladin, quand tu as mis la main sur ce filou.» Tombe-t-elle sur un coupe-bourse, elle s'approche de son oreille et lui dit: «Coupe-les adroitement.» La voici qui donne du corps contre une religieuse: elle la salue et lui demande des nouvelles de l'abbesse, des jeûnes qu'elles pratiquent. Elle aperçoit une putain, s'arrête près d'elle et de prime abord lui dit: «Vous êtes plus jolie que Meni-la-Testa»; rencontre-t-elle un hôtelier, elle lui dit: «Traitez bien les voyageurs»; elle dit à un intendant: «Achetez de la bonne viande»; à un tailleur: «Ne volez pas sur le drap»; à un boulanger: «Ne brûlez pas le pain»; à un enfant: «Te voilà grand garçon, tâche de bien étudier»; à une bambine: «Tu vas à l'école, hein? fais-toi enseigner le point croisé»; au maître d'école: «Donnez des coups de palette, donnez du cheval, mais avec discrétion, parce que quand l'âge n'y est pas, l'intelligence n'y est pas non plus»; à un frère convers: «Adonc, vous dites votre chapelet au lieu de l'office, est-ce que vous ne savez pas lire?»; à un paysan: «La récolte sera-t-elle bonne, cette année?»; à un soldat: «Est-ce que la France fera toujours des siennes?» Voici qu'elle rencontre un domestique, elle lui dit: «Ton salaire court toujours; as-tu trop de besogne? ton patron est-il d'humeur bizarre?»; elle va demander à un clerc s'il est de l'Épître ou de l'Évangile; elle trouve un vaurien et, d'un mot, lui fait carillonner les Sept Allégresses. Elle dit à un moinillon: «Ne réponds donc pas si fort à la messe, et n'allume donc pas le cierge avant qu'on en soit à l'élévation: cela coûte trop cher»; elle s'abouche avec un vieux et lui dit: «Ne mangez rien au maigre, par ménagement pour votre toux»; puis elle se met à lui dire: «Vous rappelez-vous quand... hein?» Elle voit un marmot et lui crie: «Viens là, ta mère et moi nous sommes la chair et l'ongle; que de baisers et de tapes sur le cul je t'ai donnés! Deux années à la file tu as dormi à mes pieds, et sur ta figure il me semble voir ses mines toutes crachées.» Maintenant voici qu'elle rencontre un jeune homme, elle lui dit: «J'ai découvert une jolie petite, un comte s'en lécherait les doigts»; à peine a-t-elle aperçu un ermite, qu'elle lui dit en soupirant: «Dieu vous a touché le coeur; nous autres, ce sont les mondanités»; elle se heurte contre une veuve et se met à pleurer avec elle son mari, mort il y a dix ans; elle voit un spadassin et lui dit: «Laisse donc les querelles tranquilles»; un moine, elle lui demande si le carême viendra tard l'an prochain.
_La nourrice._--A cette heure, oui, tu les as toutes dites.
_La commère._--Crois-tu, par hasard, que la maquerelle entre en conversation avec tant de sortes de gens pour son plaisir? Tu n'y es pas; ce qu'elle en fait, c'est pour le gain qu'elle cherche à tirer des diverses conditions tant des hommes que des femmes, et pour faire voir qu'elle est aussi bonne au bois qu'à la rivière. Mais je ne t'ai parlé que des bagatelles que la maquerelle opère de jour; venons à ses oeuvres de nuit maintenant.
_La nourrice._--Oui, de grâce.
_La commère._--La nuit, la maquerelle est comme les chauves-souris, qui volettent sans s'arrêter, à l'heure où les hiboux, les ducs, les chats-huants, les chouettes sortent de leurs trous. Ainsi, la maquerelle sort de son lit et va fureter dans les monastères, les couvents, les cours, les bordels, toutes les tavernes; d'un endroit, elle tire un moine, d'un autre, une nonne; elle procure à celui-ci une courtisane, à celui-là, une veuve; à l'un, une femme mariée, à l'autre, une pucelle; elle contente les laquais avec les servantes du messire et console les intendants avec l'épouse d'un tel; elle charme les plaies, cueille les herbes, conjure les esprits, arrache les dents aux morts, déchausse les pendus, ensorcèle des cartes, noue les étoiles, dénoue les planètes et parfois reçoit une bonne volée de coups de bâton.
_La nourrice._--Comment, des coups de bâton?
_La commère._--Il est impossible de contenter tout le monde et plus encore de sortir de toutes affaires les mains nettes; mais patience, comme dit le Loup à l'Ane. Il faut, ma petite soeur, en passer par où passent les renards, qui non seulement connaissent toutes les ruses, mais davantage, ce qui ne les empêche pas d'être tantôt chassés de leur tanière où on les enfume, tantôt écorchés dans quelque filet, tantôt engloutis dans la gueule d'un sac; et combien y en a-t-il qui laissent la moitié de leur peau, un bout de leur queue et de leurs oreilles entre les crocs des chiens? Ils n'en continuent pas moins à rôder dans les maisons et à se glisser dans les poulaillers. Écoute-moi bien: après avoir comparé la maquerelle au médecin, je la compare encore au renard. Voici: la maquerelle ne travaille ni veuve, ni pucelle, ni femme mariée, ni religieuse (je ne parle pas des putains) dans son propre quartier; le renard non plus ne croque pas les poulets de son voisinage, et il en agit ainsi par ruse: il serait tout de suite attrapé.
_La nourrice._--Malice de renard, hein?
_La commère._--Le renard tombe au milieu des poulets endormis; la première chose qu'il fait, c'est d'étrangler le coq, de peur que son «cocorico» n'éveille les poules qui sommeillent; la maquerelle, grâce à son adresse, écarte, étrangle tout scandale; de sorte que, trouvée par le frère, par le mari, par le père en train de causer avec Mme Spantina, elle peut les envoyer promener par-dessus l'épaule; et puisque le renard se risque à risquer le risque auquel l'exposent ses défauts, afin que la maquerelle, ayant son exemple sous les yeux, y puise l'assurance de toutes les aventures, je veux te conter un bon tour au moyen duquel il se fit donner au diable et en même temps éclater de rire certains muletiers.
_La nourrice._--Ah! ah! je ris avant que tu ne le dises.
_La commère._--Je sens mon âme me tomber entre les doigts quand je pense que tout ce qu'il y a de douce béatitude dans l'état de maquerelle nous a été dérobé par les dames et les madames, les sires et les messires, les courtisans et les courtisanes, les confesseurs et les nonnes. Sache-le, nourrice, en ce temps-ci, les entremetteurs gouvernent le monde; les entremetteurs sont ducs, marquis, comtes, chevaliers; ils sont, tu me forces à le dire, rois, papes, empereurs, grands-turcs, cardinaux, évêques, patriarches, sophis et tout. Nous, notre réputation s'en est allée à vau-l'eau et nous ne sommes plus ce que nous étions. Je me souviens du temps où notre industrie était dans sa fleur.
_La nourrice._--Oh! n'y est-elle plus, si les personnes dont tu parles s'en mêlent?
_La commère._--Elle y est pour elles, oui; mais pour nous, il ne nous reste uniquement que l'infamie du nom de maquerelle; quant à ces gens-là, ils se promènent gonflés de distinctions, de faveurs et de rentes. Ne va pas croire que ce sont les talents qui font parvenir aux grandeurs dans cette sale Rome et partout; non, c'est la ruffianerie qui se fait tenir l'étrier, qui se fait habiller de velours, qui se fait emplir la bourse, qui se fait saluer à coups de chapeau. Bien que je sois une de celles qui ont du sang dans les veines, lis aussi le grimoire des autres, et ensuite gouverne-toi comme il faut. Tu as bon commencement, bonne apparence, tournure galante; un babil animé, subtil, toujours à propos; le VERBI GRATIA au commandement; quelque chose d'aimable dans la plaisanterie; tu es remplie de dictons et de proverbes, audacieuse, dissimulée, espionne de ce que chacun fait; tu sais en donner à garder, nier comme un voleur; le mensonge est ton oeil droit; tu t'accommodes de tous gens; tu tiens serré ce que tu possèdes; tu sais t'enivrer à la bouteille d'autrui, te rassasier à la table du voisin; tu sais jeûner, sans qu'il soit vigile, quand tu es chez toi. Avec tous ces talents et en y joignant ce que, peu ou prou, tu emprunteras aux miens, nous pourrons marcher.
_La nourrice._--Cela te plaît à dire, mais je n'ai pas la berlue au point de ne pas savoir que je ne possède de talents d'aucune sorte; si j'ai l'espoir de devenir quelque chose, ce serai grâce aux tiens.
_La commère._--Comme tu voudras, mais où en étions-nous?
_La nourrice._--Au renard des muletiers.
_La commère._--Ah! ah! l'histoire est bonne. Un vieux renard..., il était tout chenu, tout blanc et tout madré, plus malicieux, plus pervers que celui qui dit à compère le Loup, pendant que le pauvre hère dévalait dans le seau pour le faire sortir du puits: «Le monde est fait en escalier; l'un monte, l'autre descend...»
_La nourrice._--Il vous l'attrapa bien; que veux-tu de plus?
_La commère._--... Un renard de tous les renards ayant envie de manger du poisson tout son soûl s'en alla du côté du lac de Pérouse, avec la plus grande fourberie que jamais fourbe imagina, et après être resté quelque temps à songer sur le bord, la queue immobile, son museau pointu en avant, les oreilles tendues, vit venir à petits pas une troupe de muletiers qui, pendant que les mulets attachés à la file le long d'une corde rongeaient une poignée de paille placée dans la muselière qu'ils portaient aux naseaux, bavardaient ensemble de la rareté du gardon, de l'abondance du brochet, faisant grand éloge de certaine tanche qu'ils avaient ce matin dévorée, avec le chou et la sauce aux noix pilées, et projetaient de donner les derniers sacrements à une grosse anguille, dès qu'ils auraient déchargé leurs bêtes. Le renard les eut à peine aperçus qu'il se mit à rire à sa façon et se coucha en travers du chemin absolument comme s'il était mort; lorsqu'il les vit s'approcher, il retint son souffle, comme le retient un homme qui plonge sous l'eau, et les jambes étendues, allongées, il ne bougeait ni plus ni moins que s'il eût été trépassé. Les mulets le virent de loin et s'écartèrent, montrant plus de compassion que les muletiers qui, à sa vue, poussant ces oh! oh! oh! que l'on pousse lorsqu'on voit le lièvre s'escarpiner haut d'une toise dans un champ de blé, coururent s'en saisir pour gagner la peau. Mais comme ils l'empoignèrent tous en même temps et que chacun la voulait pour soi seul, peu s'en fallut qu'ils ne se coupassent en morceaux, criant de leurs voix de muletiers:--«C'est moi qui l'ai vu le premier!--J'ai mis la main dessus avant toi!» Si l'un des plus anciens n'y avait remédié en prenant un caillou noir et une poignée de cailloux blancs, qu'il jeta dans un chapeau après les avoir bien remués sens dessus dessous, de sorte qu'après que le sort eut décidé en faveur de l'un d'eux, tout le monde se calma, sans aucun doute ils se cognaient joliment.
_La nourrice._--Souventes fois, les querelles finissent par des coups d'épée ou des coups de lance.
_La commère._--Celui à qui le sort avait fait échoir le renard le sentit chaud en le touchant et dit:--«Par Dieu, il vient de mourir à l'instant, et de graisse, autant que je puis comprendre.» Cela dit, il le mit en dessus des paniers d'un de ses mulets et rejoignit la troupe. Toute l'agitation étant calmée, ils reprirent leur marche, selon leurs moeurs et coutumes, pour la commodité de cette bonne pièce de renard qui, sans être vu, se retourna tout doucement et, partagé entre la faim qui le poussait et l'envie qui l'obsédait, fit un bon trou dans le poisson des maudits paniers et, après avoir mis à sac tout ce qui restait dans les deux, bondit d'un de ces sauts que les renards savent exécuter pour franchir un fossé, quand ils ont le bouff, baff, biff des chiens à leurs trousses. Un des muletiers s'en aperçut, il cria:--«Holà, le renard!» et courut vite à l'endroit où l'on avait mis le prétendu mort; il ne le vit plus et, à la confusion de celui qui voulait se battre pour l'avoir, ils faillirent crever de rire comme Morgant.
_La nourrice._--Margutte, tu veux dire.
_La commère._--Oh! Morgant!
_La nourrice._--Margutte, Margutte.
_La commère._--Je vais maintenant t'en dire une des miennes, non moins fine que celle du renard, et dont je vins à bout sans avoir la moindre vieille frayeur. Un gentil gentilhomme, jeune de vingt-neuf ou trente ans, était malade, bien malade de certaine veuve jolie et honnête, fort riche, on ne peut plus distinguée, avec laquelle j'entretenais quelques familiarités, par-ci par-là. Sachant que j'avais le renom d'être fameuse dans notre industrie, il vient à moi tout brisé, maigre, si mécontent du destin, qu'il aurait pu regarder sans rire un de ces Allemands costumés en prélats, mitre en tête et juchés sur une mule, IN ILLO TEMPORE. Moi qui voyais bien cela, sans en avoir l'air, je le réconforte en lui disant:--«Eh quoi, Votre Seigneurie se laisse hacher menu par le désespoir? Que devraient donc faire les pauvres diables, si un joli garçon, un richard s'avilit de la sorte?» Il ne pouvait me répondre, à cause des sarabandes que ses soupirs dansaient autour de ses paroles; il regardait le ciel, claquait des dents en me lâchant un «C'est comme cela,» il se consumait. Aussitôt, voici une hirondelle qui en voletant me fiente sur l'épaule; je lui dis: «Bon augure! bon augure!» Il relève la tête et, tout ragaillardi, me demande:--«Pourquoi bon augure?»--«Parce que l'hirondelle, qui se tourmente sans cesse, m'indique que votre tourment prendra fin.»
_La nourrice._--Est-ce que tu crois aux augures?
_La commère._--Je crois aux songes, oui; mais si je pense aux augures, que la peste me vienne! Il faut pourtant les consulter pour faire que les autres y aient confiance, et jamais je n'aperçois une corneille ou un corbeau sans en donner l'interprétation, selon qu'ils ont ou non la queue tournée du côté du cul. S'il tombe une plume d'un oiseau qui vole, d'un coq qui chante, vite je l'attrape et je la mets à part, donnant à entendre aux nigauds que je sais bien quoi en faire. Si on dépouille un bouc ou une chèvre, je suis là pour en emporter la graisse. Si on enterre quelqu'un, je déchire quelque petit morceau de ses habits. Si on dépend des pendus, je leur enlève des cheveux, des poils de barbe. A l'aide de ces bêtises, je plume quelque bon nigaud possédé du désir d'avoir, par le moyen de la magie, toutes les belles qu'il voit. Je t'enseignerai, tu n'as qu'à m'écouter, comment on charme les fèves, comment on les jette en l'air et l'oraison qu'il faut dire et toute la litanie.
_La nourrice._--Tu m'as tiré la demande de la bouche.
_La commère._--Je fais encore profession de dire la bonne aventure, et avec une autre galanterie que celle des Zingari, quand ils vous regardent dans la paume de la main. Quels gredins de pronostics je tire de mes connaissances en physionomie! Il n'existe pas de mal que je ne guérisse, par paroles ou par ordonnances, et quelqu'un ne m'a pas plus tôt dit: «J'ai telle maladie», que je lui en donne le remède. Sainte Apolline[18] n'a pas autant d'_ex-voto_ placés à ses pieds que j'ai été de fois réclamée pour le mal de dents, et si tu as jamais vu la séquelle attendre que le marmiton des moines arrive avec les écuelles de soupe, tu vois d'ici celle qui vient le matin, de bonne heure, faire la cour à ma porte. L'un veut que j'aille parler à une femme que j'ai vue à tel endroit, il y a deux jours; l'autre veut que j'aille porter une lettre; celle-ci me dépêche sa servante pour un épilatoire à se mettre sur la figure; cette autre vient en personne pour que je lui fasse un sortilège. Mais j'entreprends de carder de la soie si je veux te dire tout ce à quoi je suis bonne.
_La nourrice._--J'en méprise Lanciano, Ricaniati et tout ce qu'il y a de foires au monde.
_La commère._--Je suis sortie du sentier pour entrer dans le champ ensemencé. J'avais entrepris, je crois, de te conter l'histoire de celui qui se raccrochait à l'espérance, grâce à la fiente de cette hirondelle qui m'avait fait caca sur l'épaule.
_La nourrice._--Ce caca te déplaît dans la bouche. On dirait que par ce temps-ci il faut cracher de la manne, si l'on ne veut encourir le blâme de ces femmes qui assourdissent les boulangeries et les marchés. C'est une chose étrange que l'on ne puisse dire _cu_, _po_ et _ca_.
_La commère._--Je me suis cent fois demandé à quel propos nous devions avoir honte de nommer ce que la Nature n'a pas eu honte de faire.
_La nourrice._--Je me le suis demandé aussi; mais, bien mieux, il me semble qu'il serait plus décent de montrer le _ca_, la _po_ et le _cu_ que les mains, la bouche et les pieds.
_La commère._--Pourquoi?
_La nourrice._--Parce que le _ca_, la _po_ et le _cu_ ne profèrent pas de blasphèmes, ne mordent pas, ne crachent pas à la figure des gens, comme font les bouches, ne donnent pas de crocs-en-jambes, comme font les pieds, ne prêtent pas de faux serments, ne bâtonnent, ne volent et n'assassinent personne, comme font les mains.
_La commère._--Il fait bon causer avec toute sorte de monde, parce que de chacun l'on apprend quelque chose. Tu as des idées, tu as de la tête, tu marches dans la bonne voie; c'est vrai, l'on fait grand tort à la _po_ et au _ca_, qui mériteraient d'être dorés et portés au cou en guise de joyaux ou de servir de pendants d'oreilles, de médailles à la toque, non seulement pour la douceur qui en découle, mais pour leurs vertus propres. Voici par exemple un peintre qui est recherché de tout le monde, rien que parce qu'il barbouille sur une toile ou sur une planche un beau jeune homme, une belle jeune fille, et on les paye au poids de l'or pour les représenter en couleurs; mais les objets dont nous parlons vous les fabriquent en belle chair vive, et leurs produits on peut les embrasser, les baiser, en jouir; bien mieux, ils fabriquent les empereurs, les rois, les papes, les ducs, les marquis, les comtes, les barons, les cardinaux, les évêques, les prédicateurs, les poètes, les astrologues, les gens de guerre; ils dons ont fabriquées, toi et moi, ce qui importe bien plus. C'est donc leur faire grand tort que de déguiser leurs noms, quand on devrait les chanter en _sol_, _fa_.
_La nourrice._--La chose est claire.
_La commère._--Maintenant, à mon homme au coup de marteau. Dès que je l'eus ragaillardi à l'aide du caca de l'oiseau, il me prit la main et me refermant le poing y laissa un ducat. Moi, avec ce «Non, il ne faut pas; j'en ferais bien d'autres pour Votre Seigneurie,» que les médecins et les maquerelles ont toujours dans la bouche, je mis le ducat dans ma poche et me tournant vers notre homme d'un air plus amical qu'auparavant:--«Je vous promets et je vous jure», lui dis-je, «de faire tout mon possible»; mais à mon «peut-être», à mon «mais», il pâlit et s'écria:--«Pourquoi mettre un peut-être et un mais?--Parce que», lui répondis-je, «l'affaire est difficilissime et périculosissime.» Je ne disais pas cela pour rire, aucune maquerelle ne s'y était encore risquée, à cause qu'elle avait un frère soldat dont la barbe et l'épée auraient fait frissonner l'été et donné la sueur à l'hiver. Lorsqu'il me voit au bout du compte esquiver sa volonté, il me plante un autre ducat dans la main et tout en disant: «Vous faites trop», je le mets à côté de son camarade, puis j'ajoute: «Ne craignez rien; j'ai songé à une malice qui sera bonne et profitable; c'est-à-dire je n'y ai pas encore songé, mais je vais y songer cette nuit et je la trouverai pour sûr. Dites-moi donc son nom, où elle demeure, de quelle famille elle est.» Il se met à mâchonner de l'absinthe, se tortille et ne se fie pas d'abord à me le dire; puis il fait un effort et me le confie.
_La nourrice._--Dépêche-toi donc.
_La commère._--Doucement, nourrice, il faut conter les choses de la manière qu'elles sont arrivées. En entendant prononcer le nom de la divine, je pince les lèvres, j'arque les sourcils, je plisse le front et avec un grand soupir je tire les deux ducats du fond de ma poche, je les regarde, je les retourne et je fais mine d'être en suspens si je dois les rendre; lui, qui ne tient pas du tout à les ravoir, sue à grosses gouttes. Je lui dis alors:--«Mon cher signor, ce sont là des affaires à nous miner de fond en comble; si c'eût été n'importe quelle autre, je la mettais dans votre lit avant huit jours.» Ici, il faut que je te dise la vérité: un petit ducat, qu'il envoya rejoindre les autres, me décida; je lui promis de réussir et lui enjoignis de passer le lendemain, après vêpres, devant la maison de sa belle.
_La nourrice._--Tu fis bien.
_La commère._--La jeune dame était veuve, prête à se remarier, et je le savais bien, puisque j'avais la main dans son mariage. Je prends donc une corbeille pleine de frisettes absolument semblables à ses cheveux et je vais aussitôt frapper chez elle. Pour te dire tout, je n'étais pas sans avoir quelques privautés au logis, et le bon ami ne l'ignorait pas, mais il feignait de ne pas le savoir, me voyant feindre de n'avoir aucune connaissance de ce côté. Comme je frappais, ma bonne étoile voulut que ce fût elle qui tirât le cordon, croyant que j'étais une juive que sa mère avait envoyé chercher pour qu'elle apportât justement des frisettes.
_La nourrice._--On tombe juste par hasard sur une chose qu'il ne serait pas possible de rencontrer en un an.
_La commère._--C'est vrai. J'avais le pied sur le seuil, lorsque avec une vive allégresse elle dit à sa maman:--«Bonne chance nous arrive: voici la commère.» Moi, je monte aussitôt l'escalier et je fais mille salutations à la maman, qui se montrait sur le palier, je touche la main à la fille et je m'assieds, tout essoufflée, ayant peine à reprendre vent. Après un moment de repos, j'ouvre la corbeille et je dis:--«Mes belles dames, ne vous laissez pas échapper des mains ces frisettes-là; vous pourrez les avoir pour un morceau de pain», et m'approchant à l'oreille de la vieille, je lui dis: «Elles viennent d'une marquise.» En ce moment je ne sais qui appelle la mère et je reste seule avec la petite veuve. Tu peux croire si je lui fis compliment de sa grâce, de sa gentillesse, de sa beauté. «Quels yeux vifs! quelles joues fraîches! quels sourcils noirs! quel front large! quelles lèvres de roses!» lui disais-je, et j'ajoutais: «Quelle douce haleine! quelle gorge! quelles mains!» Elle riait, en se trémoussant. Mais voici que la maman revient, toute troublée, et, selon ce que j'appris plus tard, son émoi avait pour cause certaine personne qui était venue défaire le mariage. Cet accident ne rompit nullement mes intrigues, car la veuve me dit:--«Revenez demain; je veux les avoir à tout prix.» Je reviens; la mère était avec une femme qui voulait raccommoder le mariage et je restai trois heures d'horloge avec la veuve, qui me donna à goûter, m'emmena dans sa chambre et me dit:--«Laissez-les-moi; maman les achètera pour sûr.» Moi qui ne cherchais pas autre chose, je les lui laisse et, comme elle se mettait à la fenêtre avec moi, je m'écrie:--«La belle vue! quelle rue, bon Dieu! Il ne passe peut-être personne par ici. Non!» Au moment où elle se penchait gentiment, regardant de côté et d'autre, j'aperçois son amoureux fou et je me prends à lâcher un éclat de rire le plus démesuré et le plus bruyant qu'on ait jamais ouï; je riais, je riais, je riais! et plus je riais, plus je redoublais de rire, de sorte que la veuve, sans savoir pourquoi, se mit à rire aussi et tout en riant me dit:--«De quoi riez-vous donc? dites-le-moi, si vous me voulez du bien.» Je ne lui réponds que par des ah! ah! ah! et je lui donne une envie de le savoir, une envie à marquer le fruit d'une femme qui aurait été enceinte.
_La nourrice._--Que signifiaient tes éclats de rire?
_La commère._--Elle avait beau me supplier, moi je ne faisais que rire, et bien sûr, nourrice, l'estrapade que me donnait la douceur de ses supplications aurait ébranlé un de ces traîtres larrons qui, attachés à la corde, refusent de fléchir, quelle que soit l'amertume des menaces du bargello et du gouverneur; de même que du gredin on ne peut rien tirer, sinon des cris, de même elle ne tira rien de moi, sinon des éclats de rire. Mais je n'en suis encore qu'aux fariboles.
_La nourrice._--Quelles fariboles?