L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie Essai de bibliographie arétinesque par Guillaume Apollinaire

Part 17

Chapter 173,811 wordsPublic domain

_La commère._--A propos de la cuisse que je voudrais voir se casser celui qui nous a ôté le haut du pavé, parce que force est que la maquerelle ait engendré la putain. Tiens-le pour chose assurée, cela est; mais si cela est, on ne devrait pas souffrir que n'importe quelle petite merdeuse de putain prenne place au-dessus de nous aux fêtes.

_La nourrice._--Oh! très bien.

_La commère._--Je m'émerveille de ce que Salomon n'ait pas mordu à ces subtilités-là. Mais n'importe, contentons-nous de notre métier; je vais te faire renaître en t'en racontant les finesses, et en temps et lieu je te montrerai comment la putain nous rend, sans le vouloir, les honneurs qu'elle nous doit; comment il n'est pas jusqu'aux seigneurs qui ne confessent notre supériorité en nous mettant, lorsqu'ils nous parlent en secret, A DEXTRAM PATRIBUS. Écoute-moi d'abord, tu pourras parler ensuite.

_La nourrice._--Me voici attentive.

_La commère._--Nourrice, je suis plus que sûre de ce que la Nanna que voici a pu enseigner à la Pippa, et je sais fort bien que faire la putain ce n'est pas le lot de la première venue. Cette vie-là, c'est comme un jeu de hasard, et pour une qui amène bénéfice, il y en a mille qui tirent blanque; néanmoins, faire la ruffiane demande encore plus d'adresse. Je ne nie pas que vouloir les séparer l'une de l'autre, ce soit se mettre dans l'embarras où se trouvent les mains quand, désireuses de se laver sans l'aide de personne, il leur faut se verser l'eau à elles-mêmes; toutefois la maquerelle pêche plus à fond que la putain: qu'on ne vienne pas me faire la moue là-dessus, c'est la vérité.

_La nourrice._--Qui est-ce qui fait la moue?

_La commère._--Que sais-je?

_La nourrice._--Cela me paraît bien s'adresser à moi.

_La commère._--Regarde une maquerelle qui a de la réputation grâce à ses talents, et tu croiras voir quelqu'un des plus fameux médecins du monde. Écoute-moi bien, si tu veux que je t'inculque mon savoir. Voici un médecin, grave dans sa manière de marcher, doctoral dans sa manière d'être debout; il parle par sentences, écrit par ordonnances et fait toutes choses en les mesurant à la pointe du compas. La foule s'adresse à lui, comme elle s'adresse à moi, me connaissant pour une femme entendue, habile, une doctoresse. Un médecin entre avec assurance dans toutes les maisons, et une maquerelle, qui sait ce qu'elle vaut, fait de même. Un médecin connaît les complexions, le pouls, les défauts, les biles, les maladies de l'un et de l'autre: la maquerelle connaît les lubies, les humeurs, le caractère, les vices de n'importe qui. Le médecin trouve remède aux maladies du foie, du poumon, de la poitrine, du flanc; la maquerelle, au mal de jalousie, de martel en tête, au mal de rage et au mal de coeur, tant pour les femmes que pour les hommes. Le médecin apporte réconfort, et la maquerelle consolation; le médecin vous guérit, et la maquerelle, en vous amenant dans votre lit la femme aimée, fait exactement la même chose. La mine joyeuse du médecin ragaillardit le malade, et la mine effrontée de la maquerelle rend la vie à l'amoureux; mais la maquerelle l'emporte d'autant sur le médecin que le mal d'amour est plus tenace et plus endiablé que le mal de l'utérus. Le médecin touche à chaque fois de bons écus, la maquerelle aussi, et ce serait tant mieux pour qui tombe malade si le médecin voyait dans les urines tout ce que voit la maquerelle sur le visage de quiconque vient lui demander aide et conseil. De même que le médecin doit être un gai parleur, rempli de bons contes, de même la maquerelle ne vaut rien si elle n'a toujours à point cent bonnes histoires. Le médecin sait promettre à qui se meurt de le guérir le lendemain, et la maquerelle redonne l'espoir à qui est en train de se pendre.

_La nourrice._--Tu n'en laisses pas perdre une seule.

_La commère._--Le médecin a des robes de plus d'une sorte; il porte celle-ci à Pâques, cette autre les jours de fêtes solennelles, une autre les dimanches; la maquerelle change d'habits, non selon les époques, mais selon les personnes avec lesquelles elle s'abouche, pour les mener à qui les attend. Supposé que j'aille parler à quelque noble dame ou à quelque riche courtisane, je m'habille en pauvresse pour les induire à prendre en compassion ma missive, puis celle d'autrui; chez les femmes de basse condition et de peu de moyens, je me montre dans tous mes atours, et ce que j'en fais, c'est pour me donner du crédit à moi-même, en même temps que de l'espérance à elles.

_La nourrice._--Comment cela, de l'espérance à elles?

_La commère._--L'espérance de s'enrichir en me croyant moi-même riche, grâce aux bons partis que je leur mets dans la main.

_La nourrice._--Il faut vivre en ce temps-ci.

_La commère._--Pour en revenir à ce que je te disais, le médecin a dans sa chambre des poudres, des eaux, des électuaires, des herbes, des racines, des cornets, des boîtes, des alambics, des cloches, des chaudrons et un tas d'autres savateries; la maquerelle n'a pas seulement toutes ces bêtises, elle a jusqu'à des esprits contraints par la magie à la servir, et elle jure qu'elle en tient un renfermé dans sa baguette. Le médecin, avec ses médecines, tire du corps à son malade ce qu'il y a de bon et ce qu'il y a de mauvais; la maquerelle, avec son savoir-faire, tire des escarcelles les ducats et les petits sous. Le médecin, pour qu'on croie en lui, doit être d'un âge moyen, et la maquerelle doit être de moyen âge pour qu'on ait confiance en elle. Mais, montrons-nous à découvert, venons-en à l'INTROIBO, et pendant que je vais te narrer les procédés ruffianesques, rafle-les au passage, tâche d'apprendre, en voyant comment je m'y prenais, la façon dont tu devras t'y prendre.

_La nourrice._--Si je l'apprendrai; ah!

_La commère._--Entre tant d'autres dont j'ai usé, et dont j'userai encore (pourvu que je reste en bonne santé), je veux t'en conter une des meilleures. Moi qui ai toujours eu pour habitude d'aller flairer vingt-cinq églises chaque matin, attrapant par-ci une bribe d'évangile, par-là un morceau d'ORATE FRATRES, par l'autre une goutte de SANCTUS, SANCTUS, de ce côté un tout petit peu de NON SUM DIGNUS, et ailleurs une bouchée d'ERAT VERBUM, comme je reluquais toujours et celui-ci et celle-là, et celle-là et celui-ci, j'avise un jour un beau brin de gentilhomme, un de ces personnages qui se passeraient plutôt de boire et de dormir que de manquer même une fête sans vigiles, comme qui dirait Saint Joseph, Saint Jérôme, Saint Job et Saint Jean Bouche-d'Or. Il pouvait avoir trente-six ans, ou davantage, était bien vêtu, honnêtement, et pour autant que j'en pouvais présumer aux saluts que lui faisait tout le monde, c'était un savant, savant homme; il portait une longue barbe, noire et brillante comme un miroir. Ne va pas t'imaginer qu'il fût prodigue de ses paroles et de ses regards, non: placé tout auprès de l'eau bénite, il répondait aux saluts par des signes de tête, par des sourires graves, et s'il regardait les belles, c'était de telle façon que presque personne ne s'en apercevait. Quand l'une ou l'autre se mouillait le bout du doigt dans le bénitier, puis s'aspergeait la figure, il louait la main de la dame si galamment qu'elle passait outre avec un sourire et se plaçait de façon à ne pas le perdre de vue. Parfois il se plaçait sur un seul pied et, d'un air pensif et noble, faisait froncer ses épais sourcils sur son front sérieux; après être ainsi resté le temps d'un CREDO, il se rassérénait le visage, nourrice, avec une grâce qui aurait ensorcelé jusqu'au goupillon à l'eau bénite.

_La nourrice._--Il me semble le voir.

_La commère._--C'est à ce particulier que ta bonne petite commère délibéra de jouer un tour, et elle le lui joua comme je vais te le dire, soeur. Jamais il ne quittait une église avant de la voir déserte de tout ce qui se trouvait de jolies femmes, et c'est à San-Salvador qu'il faisait les plus nombreuses stations. Je l'y aborde donc un beau matin qu'il avait tendu en grand ses embûches à l'adresse de je ne sais pas qui, et en l'abordant, feignant de le prendre pour un autre, je lui dis à voix basse d'un air joyeux:--«Que Votre Seigneurie ne s'éloigne pas; j'ai tant fait que la dame en question vous recevra, mais il ferait beau voir que je m'exposasse à de si terribles dangers pour tout autre que vous!» Le galant homme, en m'entendant parler de la sorte, comprit parfaitement que je me trompais de personne, mais en homme avisé il ne se troubla nullement et me répondit d'une bouche souriante:--«Vous ne faites pas le bonheur d'un ingrat.» En même temps le coeur commençait à lui battre dans la poitrine: ce frémissement que l'attente de la volupté donne à quiconque est sur le point de jouir lui embarrassait déjà la langue, et la couleur de son visage avait tourné au blanc et au rouge. Aussitôt je me dirige vers la porte et, regardant devant moi, je vois se montrer une petite putain de vingt sous, qui, selon ma recommandation, se rendait à l'église.

_La nourrice._--Quelle ruse!

_La commère._--Dès que je suis sûre que c'est bien elle, je fais un signe au messire et je lui dis de la main:--«La voilà.» Mon homme se lisse la barbe en la caressant de la main, et, se pavanant de toute sa personne, se redresse sur ses jambes, tousse, crache; moi, au moment où la nymphe s'approche de la porte, je redouble mes signes, et lorsqu'elle pénètre dans le sanctuaire, je la lui désigne d'un haussement de tête, puis je me retire à l'intérieur; à cet instant même, elle laissait tomber son gant et, se baissant pour le ramasser, s'avisait d'une gentille inadvertance.

_La nourrice._--Dis-moi-la.

_La commère._--En ramassant le gant, elle releva en même temps le bord de sa robe et laissa voir assez de ses jambes pour que le faucon désencapuchonné aperçût ses caleçons bleus et ses mules de velours noir, élégances qui le firent haleter de luxure. Mais voici qu'elle s'agenouille sur les marches du grand autel; je m'avance en jetant les yeux tout autour de moi, comme si j'avais grand'peur d'être surprise, je m'approche du galant et je lui dis tout bas, tout bas, tout bas:--«Allez lui lancer adroitement deux oeillades; pendant ce temps-là sa servante fera le guet à la porte.»

_La nourrice._--Ah! ah!

_La commère._--Le gentilhomme m'obéit et, dès qu'il se fut rajusté ses habits sur le corps, déploya les grâces de cette façon de marcher toute nouvelle qui accorde trois pas au ducat, deux remuements de lèvres au Jules et un simple regard au quattrino; sur son visage, dans ses yeux, sur ses joues, sur sa bouche, il dessina l'amabilité d'un gracieux sourire en passant devant elle et s'arrêta un peu, afin de la pouvoir mieux considérer, mais avec une désinvolture qui ne pouvait pas être prise pour un trop grand empressement; la belle amie se couvrit seulement la joue gauche du bout de l'éventail et lui laissa voir le reste tout à son aise. En accomplissant deux ou trois fois ce manège, il parvint à lui dérober du regard quelques-unes de ses beautés, qui n'étaient cependant pas trop belles, et, après m'être placée derrière un pilier, je lui fis signe de venir. Quand il fut près de moi:--«Hein! que vous semble?» lui dis-je.--«Vraiment rien de bon», répondit-il; «mais je ne puis la voir comme je voudrais; je n'ai pas pu y parvenir.--Allons, lui répliquai-je, je veux que Votre Seigneurie l'examine et même la palpe à sa fantaisie. En advienne que pourra; pourvu que je fasse votre plaisir, tout m'est égal. Son mari est allé à la Magliana et ne rentrera pas avant le coucher du soleil; marchez donc tranquillement derrière moi, bien averti toutefois que je ne demeure plus dans mon ancienne maison, j'ai changé de domicile hier. Prenez garde aussi, en entrant où nous allons, d'être vu de personne.» Nourrice, sur ma foi, le GRATIA AGAMUS à grand'peine aurait su me remercier aussi chaleureusement que l'homme me remercia de mon «suivez-moi par derrière», et en m'entendant prononcer ce «prenez garde quand vous entrerez dans la maison que personne ne vous voie», il hocha la tête comme pour me dire: «Est-ce à un homme tel que moi que cela se recommande?»

_La nourrice._--Je le vois, je te vois, je la vois, elle et sa servante et toutes vos simagrées.

_La commère._--Je sors alors de l'église et je fais signe à Madame la drôlesse, la guenippe; elle me répond en branlant la tête qu'elle ne veut pas venir. Je cours vers elle et, les mains en croix, les yeux levés au ciel, le cou renversé, je fais mine de la conjurer, de la supplier pour qu'elle vienne. Tu peux croire si le bélître reniait sa confirmation en la voyant se démener de la sorte: son coeur lui trépassait dans le corps, comme à celui qui laisse échapper de ses mains un bijou précieux, qui va se casser. Le souffle lui revint, comme à celui qui en se réveillant s'aperçoit de la fausseté d'un songe où il lui arrivait malheur, lorsqu'il nous vit nous acheminer vers mon logis; et pendant qu'il marchait derrière nous, c'était chose risible de le voir poser la pointe des pieds dans les traces qu'il présumait provenir de la semelle de Mme Couche-avec-le-premier-venu.

_La nourrice._--Quelles folies!

_La commère._--Nous voici arrivées à la maison; j'ouvre la porte; en rentrant je regarde aux fenêtres des voisins, de peur qu'ils nous aperçoivent, et toute tremblante en apparence, mais toute joyeuse de si bien l'attraper, je me blottis derrière la porte et, après l'avoir attiré en dedans, je soupire, je frissonne, je me ramasse en moi-même en m'écriant:--«Gare à moi si cela se sait! Si du moins j'avais été à confesse, pour les cas qui peuvent advenir!--Mais non», fait l'autre, qui croyait déballer ses soies espagnoles et comptait s'en vanter après à tout le monde, «il n'y a pas le moindre danger, et quand bien même, quel homme croyez-vous donc que je sois?--Ne le sais-je pas bien?» répliquai-je.--«Soyez donc tranquille.» Tu te demandes la fin? Il entra dans la chambre avec la belle, et déjà la tentation de la chair lui sortait de la braguette; ses mains, plus hardies que celles des prêtres et des moines, voulaient faire des perquisitions non seulement dans le corsage, mais SUB UMBRA ALARUM TUARUM, comme disait l'enseigne de la boutique d'apothicaire du Pouzetta, de constipée, purgative et pulmonique mémoire. Moi qui pendant ce temps-là faisais le guet et ressemblais à une de ces espionnes qui sont cause que l'on prive, pour désobéissance, un pauvre serviteur de manger à l'office toute une semaine, je me précipite dans la chambre et, attachant fixement mes yeux sur la figure du galant signor, écartant mes bras et jetant mes mains en l'air, je m'écrie d'une voix étouffée:--«Ah! malheureuse infortunée, misérable que je suis! me voilà morte, me voilà cassée par morceaux!» Si tu as jamais fait attention à une chatte qui, au moment d'allonger sa griffe pour saisir n'importe quoi, voit tomber sur elle aux cris de «Au chat! Au chat!» une volée de coups de bâton, de sorte qu'elle ne fait qu'un saut et va se blottir sous le lit, tu vois la mine de notre homme resté en suspens, faute de saisir la cause de mes lamentations. Je continue: «Eh quoi; c'est ainsi que Votre Seigneurie, que j'ai prise pour un autre, se conduit envers moi? Doit-on traiter de la sorte une femme? De grâce, allez-vous-en où vous voudrez et, en vous retirant, promettez-moi de ne pas en ouvrir la bouche, parce que... parce que...» je voulais ajouter: «vous causeriez ma perte», mais je fis semblant de ne pas pouvoir dire le mot, étouffée par les larmes que j'eus l'adresse de me faire jaillir des yeux.

_La nourrice._--Malheur à qui ne se doute de rien!

_La commère._--Sitôt qu'il connut la raison de mon désespoir, il releva en riant sa large figure et me dit: «Allons donc! je ne suis pas celui que vous croyez, mais je vaux mille de ses pareils, et j'ai le moyen de dépenser, de jeter l'argent autant qu'homme au monde; je ne suis pas la trompette du déshonneur de qui que ce soit; au contraire, je suis plus discret que la cachette où l'on enfouit un trésor. Par conséquent, chère madonna, ne vous tourmentez pas de l'accident qui vous est arrivé: quand vous saurez ma qualité, vous bénirez le hasard qui m'a fait me prendre pour n'importe quel autre.» A ces paroles, je me réconforte un peu, je calme toutes mes agitations et lui dis:--«Votre mine m'en dit encore plus long que votre bouche, et tout est pour le mieux. Mais à vous dire vrai, le grand personnage, je vous parle d'un grand, grand, à qui je l'avais promise il y a plus d'une année, devait lui faire un riche cadeau.»

_La nourrice._--Tu lui touchais un mot du riche cadeau pour le lui faire débourser, hein?

_La commère._--Une taupe aveugle y verrait clair. Voilà qui est bien. Après m'avoir promis Montemari et sa croix par-dessus le marché, il se rapproche de la muchacha, comme dit don Diego; je tire la porte sur moi et je fiche le lampion d'un de mes yeux à travers une fente; je vois alors se darder leurs langues de la même façon que croisent le fil des épées ceux qui font de l'escrime pour s'amuser, et tout en les voyant, ces langues, tantôt dans sa bouche à lui, tantôt dans sa bouche à elle, je brochais des babines ni plus ni moins que si celle d'un mien marlou se fût trouvée dans ma bouche ou la mienne dans la sienne. Quand je le vis relever le cotillon, je poussai un gros soupir, un de ceux du temps du Sac; mais c'était un doux spectacle, un joli spectacle, que de lui voir peloter les fesses, les cuisses de la blanche main de Sa Seigneurie. Oh! les suaves paroles que susurrait la bouche de Sa Sagesse! Bientôt, voici frère Bernardo qui heurte à la porte du couvent: on la lui ouvrit sans le laisser mener grand tapage du frappoir, et il entra donnant de la tête dans tous les coins, trébuchant comme un ivrogne, pendant que toute heureuse, les yeux renversés, l'haleine sifflante, elle se trémoussait et faisait faire de la musique au bois de lit; puis les voici qui s'arrêtent, voici qu'ils ont achevé.

_La nourrice._--Ne disais-tu pas qu'elle était comme la viande d'Isdrau, dont on dit que qui en a mangé une fois n'en veut plus?

_La commère._--Je t'ai dit que c'était une fille de quatre sous, mais elle lui parut excellente, grâce à ce que je devais la procurer à un autre. Je ne dis pas de mensonge, et la preuve en est dans les trois ducats à l'effigie du pape Nicolas, tout moisis, tout rouillés de ce vert-de-gris qui s'amasse sur l'or des avares, qu'il lui ficha dans la main en lui disant:--«Demain soir, je veux que nous couchions ensemble.» Et il y couchait, si le diable ne s'était mis à la traverse.

_La nourrice._--Comment, à la traverse?

_La commère._--En sortant de chez moi, il rencontre un de ses amis qui lui dit: «D'où diable venez-vous? Qui jamais aurait cru vous rencontrer dans ces parages? Bien sûr, bien sûr, Ruffa, la commère, vous aura joué quelqu'un de ses tours.» Il n'en fallut point davantage, nourrice: informé de ce que j'étais, il se mit à rire, en homme sage, et confessa de quel lacet je m'étais servi pour le prendre au piège.

_La commère._--Ah! ah! ah!

_La nourrice._--Il faut qu'une maquerelle ait une grande audace, une grandissime audace; en voici une raison militaire. Si l'homme ainsi bafoué par moi avait été un de ces «notre, votre putain», je tâtais du tiens-toi tranquille, et rendre les ducats eût été la moindre mésaventure. Par conséquent, force est de s'armer d'une langue qui ait le fil, d'un coeur qui ait de l'audace, d'une présomption qui partout pénètre, d'un front effronté, d'un pied qui jamais ne trébuche, d'une patience qui supporte tout, d'un mensonge qui s'obstine à tout, d'un oui qui cloche et d'un non qui se tienne ferme sur ses quatre jambes. Le métier de maquerelle? oh! oh! oh! Qu'on ne doute pas de la science qu'il exige; il ramènerait à l'école les maîtres des écoliers. Ce n'est pas une plaisanterie: c'est à l'école de ruffianerie qu'ont pris le bonnet de docteur les Sybilles, les Fées, les Striges, les Esprits, les Nécromanciennes, les Poétesses.

_La nourrice._--On peut t'en croire.

_La commère._--Le talent de la maquerelle se pourrait couronner de laurier, canoniser, imprimer au-dessus de tout autre; j'ai lu la Bible, oui, madame, je l'ai lue, et non seulement les juifs, mais leurs synagogues sont restés bouche close quand je leur ai fait voir que les maquerelles avaient tourné la tête de Salomon; juge maintenant si elles ont mis leurs griffes sur les écus.

_La nourrice._--J'ai pourtant vu en peinture sur une serge verte, non, rouge, qui venait de Florence, comment Salomon, faisant semblant de vouloir que l'on coupât en deux l'enfant vivant et commandant que l'on en donnât à chacune la moitié, connut de cette façon, par le cri que poussa celle qui dit: «Donnez-le-lui tout entier», quelle était la mère de l'enfant mort.

_La commère._--Salomon cloua le bec à une putain, non à une maquerelle.

_La nourrice._--C'étaient des putains, tu as raison.

_La commère._--Quelle belle industrie que celle d'une maquerelle qui, ayant tout le monde pour compère ou pour commère, pour filleul ou pour parrain, trouve moyen de se faufiler par tous les trous! Les modes nouvelles de Mantoue, de Ferrare ou de Milan prennent modèle sur la maquerelle; c'est elle qui imagine toutes les façons d'arrangements de chevelures du monde entier; qui, en dépit de la nature, trouve remède à toute imperfection, soit de l'haleine, soit des dents, des cils, des tétons, des mains, du visage, du dehors et du dedans, du devant et du derrière. Demande-lui en quel état est le ciel: elle le sait aussi bien que Caurico, l'astrologue, et l'Enfer est sa propre chose; elle sait ce qu'il faut de bois pour faire bouillir les chaudières où cuisent les âmes des monseigneurs, ce qu'il en coûte de charbon pour rôtir celles des seigneurs, et cela tout simplement parce que messire Satanas est son compère; la lune ne décroît ni ne croît sans que la maquerelle le sache; le soleil ne se couche ni ne se lève sans la permission de la maquerelle, et les baptêmes, les confirmations, les noces, les accouchements, les décès, les veuvages sont au commandement de la maquerelle; jamais n'arrive l'un ou l'autre de ces événements que la maquerelle n'y tienne par quelque attache. Avec toutes gens qui passent dans la rue la maquerelle s'arrête à faire un bout de causette, et je ne te parle pas de ceux qui la saluent de la tête, d'un petit signe, d'un mouvement de coude, d'un clignement d'oeil.

_La commère._--Je l'estime ce qu'elle vaut, et je sais que tu veux que tel soit mon sentiment; poursuis donc.