Part 16
Pour tout l'or du monde, Dame, à vous louanger ne dirais menteries: Cela me ferait honte, à moi comme à vous. Par Dieu, non, je ne dirai pas Qu'en votre bouche avez parfums de l'Inde ou d'Arabie; Ni que vos cheveux Sont plus beaux que l'or; Ni que dans vos yeux soit niché l'Amour; Ni que le Soleil leur emprunte sa splendeur; Ni que vos lèvres et vos dents Soient de blanches perles et de beaux rubis ardents; Ni que vos gentilles manières Fassent au bordel accourir les rivières: Mais bien dirai que vous êtes un friand morceau, Plus que dame qui soit au monde, Et que vous avez tant de grâce Que pour vous le faire se défroquerait un ermite. Partout je ne veux dire que vous soyez divine, Car vous ne pissez pas d'eau de fleur d'orange en guise d'urine.
_Pippa._--Moi, pour mon compte, je lui aurais jeté le mortier par la tête; oui, je lui aurais jeté, c'est sûr.
_Nanna._--Elle, qui n'était pas plus cruelle que tu ne le seras toi-même, s'en estima bien heureuse et bien grande; elle n'attendit pas le départ de son mari, et dès le lendemain se rendit en cachette à la maison d'un boulanger, ami du hâbleur, auquel elle donna à garder une de ses parures qui se mettent à la taille des femmes. Quand le messire eut vu la ceinture, il se dit à part soi:--«Les grains d'ambre seront excellents pour me faire un bracelet, et les grosses noix d'or pour remplir ma bourse.» Ce disant, il s'en fut à la Monnaie et changea le métal non frappé en métal frappé au bon coin; il eut trente-sept ducats d'or des PATER NOSTRI qui entrecoupaient le chapelet d'ambre et les joua tout de suite. Quand il revint, sans plus les avoir, à la maison du boulanger, il se mit dans une de ces colères qui passent par la tête de ceux qui restent sans un as, grâce à l'as, et, rejetant sur l'hépatique la faute du persil ou du prezzemolo, comme l'appellent les savants sybilles, il roua la malheureuse de coups de bâton et la fit rouler du haut de l'escalier sous une grêle de coups de poing.
_Pippa._--Grand bien lui fasse!
_Nanna._--Elle s'en fut dans la chambrette de je ne sais quelle lavandière et y resta la nuit, sans dormir pour une once; elle eut donc bien le temps de songer à sa vengeance, et elle y songea de la façon que je vais te dire. La ceinture que le mauvais drôle venait de gaspiller avait été volée par son mari dans cette maison, tu sais, appartenant au cardinal della Vella, où il y eut le feu il n'y a pas longtemps; elle-même l'avait soustraite à son mari, qui l'avait serrée dans un coffre. A cette heure, se voyant sans cette ceinture, pour se venger de celui qui l'avait si bien moulue, et sans penser à ce qui pouvait en advenir, elle alla trouver le propriétaire de la maison brûlée et lui conta comment un tel se trouvait avoir la ceinture. Le gentilhomme, mis au fait de l'histoire, commença par faire jeter le grappin sur celui qui l'avait volé, et le capitaine de la Corte-Sevella, jugeant sur cet indice qu'il avait dû dérober encore bien d'autres objets, lui fit appliquer bon nombre de tours de corde. De la sorte, la pécore en fut pour sa mésaventure et pour sa honte, ainsi que son mari, et celui qui l'avait traitée à sa façon s'esquiva par les mailles du filet.
_Pippa._--Tant pis pour qui se laisse attraper!
_Nanna._--Mais, jusqu'à présent, je ne t'ai encore montré que les grains de poivre, de millet et de blé, des pépins de raisins ou de grenade; maintenant je vais déplier le drap du haut en bas et, après t'en avoir conté une dernière où il n'y a pas trace de bourre, je te congédie. Écoute-moi donc, et si tu peux te retenir de pleurer, retiens-toi.
_Pippa._--Ce sera quelque femme engrossées, puis mise à la porte?
_Nanna._--Pis.
_Pippa._--Quelque enfant enlevée au papa et à la maman, puis rouée de coups de bâton et abandonnée au milieu de la rue?
_Nanna._--Pis que moulue de coups, le nez coupé, laissée en chemise, déshonorée, pourrie de mal français et arrangée le plus pitoyablement qu'il soit possible.
_Pippa._--Dieu, viens à notre aide!
_Nanna._--C'est ce qui attend quiconque aime à crédit.
_Pippa._--Bien sûr, pareille chose doit venir d'un de ces poètes à qui vous voulez que j'ouvre et que je me livre.
_Nanna._--Je ne t'ai pas dit cela, moi; je veux que tu les cajoles sans leur donner jamais un fétu; il faut agir de la sorte, pour qu'ils ne t'assassinent pas de leurs louanges ironiques ou que, s'ils se moquent de toi dans leurs mordantes satires, cela ne paraisse pas s'adresser à ta personne.
_Pippa._--De cette façon, cela peut aller.
_Nanna._--Je ne me souviens plus de ce que je voulais te dire.
_Pippa._--Ni moi.
_Nanna._--Alors ne me coupe pas la parole dans la bouche.
_Pippa._--Il faut pourtant bien que je m'occupe de ce qui me regarde.
_Nanna._--Je m'en ressouviens, il s'agit d'un roi: d'un roi et non pas d'un fichu docteur, d'un chef d'escouade, d'un roi, te dis-je. Celui-là, à la tête d'une multitude de gens à pied et à cheval, se mit en campagne à travers le pays d'un autre roi, son ennemi, et après l'avoir saccagé, brûlé, ruiné, vint poser le siège autour d'une ville forte où l'autre, ne pouvant arriver à le fléchir par aucune espèce de concession, s'était réfugié avec sa femme et une fille unique qu'il avait. La guerre se continuant ainsi, le roi qui voulait prendre la ville pouvait bien se démener: elle était si forte que le seigneur Jean des Médicis, c'est-à-dire Mars en personne, n'en serait pas venu à bout; il aurait eu beau la bombarder, la fusiller, l'arquebuser tant et plus. Quoi qu'il en soit, le roi qui la battait en brèche jetait feu et flamme dans les escarmouches; à l'un il fendait la tête, à l'autre il coupait un bras, à l'autre il tranchait une main; d'un coup de lance il envoyait un autre en l'air, à un mille de haut, de sorte qu'amis et ennemis ne savaient plus qu'en dire. Cela fut cause que la présomptueuse renommée se fit son guide, le promena triomphalement par tout le camp, puis entra dans la ville, rencontra la fille de l'infortuné monarque et lui dit:--«Viens sur les murailles et tu verras le plus beau, le plus vaillant et le mieux armé de tous les jeunes gens qui soient nés jamais.» A peine lui eut-elle dit cela que la jeune fille y courut, et l'ayant reconnu au terrible panache qui se balançait sur son cimier, à la casaque de toile d'argent qui aveuglait les rayons du soleil quand leur éclat venait la frapper, elle se sentit toute hors d'elle-même; tandis qu'elle dévorait des yeux et le cheval et l'armure et les gestes du roi, le voici qui se lance jusqu'auprès des portes, et comme il brandissait son épée pour tuer un soldat qui fuyait devant lui clopin-clopant, la courroie de son heaume se détacha, le casque lui tomba de la tête; elle aperçut alors ce visage de roses, devenu vermeil dans l'ardeur du combat, et la sueur qui y faisait perler la fatigue ressemblait à la rosée qui les baigne quand l'aube les fait entr'ouvrir.
_Pippa._--Abrégeons.
_Nanna._--Elle s'enflamma de telle façon qu'elle en devint aveugle et que, sans plus se soucier de ce qu'il avait fait à son père, de ce qu'il voulait lui faire encore, elle en vint à l'aimer plus qu'il ne haïssait celui dont elle tenait l'existence; l'infortunée, elle savait pourtant bien que tout ce qui reluit n'est pas or! N'importe, Amour la rendit si courageuse qu'une nuit elle ouvrit la poterne secrète de son palais, une poterne qui avait été ouverte pour les besoins des temps et par où on pouvait entrer et sortir sans être vu. Comme elle en avait les clefs, elle s'échappa de la ville et toute seule elle alla trouver celui qui avait soif de son sang.
_Pippa._--Comment put-elle se diriger dans les ténèbres?
_Nanna._--On dit que le feu de son coeur lui servit de flambeau.
_Pippa._--Eh bien! on peut dire qu'elle brûlait comme il faut.
_Nanna._--Elle brûlait tant qu'elle ne se contenta pas de se faire reconnaître du roi perfide et déloyal, mais qu'elle coucha avec lui et se laissa engluer parce qu'il lui dit: «Signora, je vous accepte pour ma femme et je reconnais votre père pour mon beau-père et mon seigneur, à la condition que vous m'ouvriez les portes de la ville, car ce n'est point par haine, c'est pour l'amour de la gloire que je fais la guerre à Sa Majesté. Aussitôt que je serai le maître de tout, je lui ferai hommage du gain de ma victoire et de mon propre royaume par-dessus le marché.»
_Pippa._--Comment il se peut faire qu'ils se soient ensorcelés l'un et l'autre, ce serait merveilleux de l'entendre de leurs bouches.
_Nanna._--Tu peux penser si, endoctrinée, conseillée et poussée par l'amour, elle articula, refusa, concéda tout ce que lui suggéra d'articuler, de refuser et de concéder l'amour. On doit croire qu'elle ne semblait pas être une fillette inexpérimentée et craintive, mais une femme avisée et hardie, qu'elle usait des paroles propres à attendrir tout noble coeur, qu'elle y mêlait de ces charmes, de ces soupirs entrecoupés de sanglots, de ces tristesses câlines par le moyen desquelles on obtient ce que l'on désire. On doit croire aussi que le galant si doucereux au dehors, si cruel au dedans, pour qui la vie du père était sa mort à lui, sut emmieller son langage et, par des serments et de grandes promesses, la décider à lui ouvrir ces portes qu'enfin lui ouvrit l'écervelée. La première chose que fit le traître, ce fut de s'emparer du vieux et de la vieille dont elle avait reçu le jour et de leur couper la tête à l'un et à l'autre en sa présence.
_Pippa._--Et elle n'en mourut point?
_Nanna._--On ne meurt pas de douleur.
_Pippa._--_Ave Maria!_
_Nanna._--Eux tués, il mit le feu aux maisons, aux églises, aux palais, aux boutiques, laissa brûler une moitié du peuple et passa l'autre moitié au fil de l'épée, sans faire de différence entre les petits et les grands, entre les mâles et les femelles.
_Pippa._--Et elle ne se pendit point?
_Nanna._--Ne t'ai-je pas dit que l'amour l'avait aveuglée et mise toute hors d'elle-même? Comme une folle, elle délirait, elle se lamentait, et chaque fois qu'elle tournait les yeux vers celui qui était plutôt son bourreau que son mari, elle le contemplait ni plus ni moins que si elle lui avait eu quelque obligation.
_Pippa._--C'était de la folie et non de l'amour.
_Nanna._--Dieu garde les chiens, Pippa; Dieu préserve les Maures d'un tourment pareil! Ah! oui, l'amour est une cruelle histoire, et crois-en une qui l'a éprouvé; crois-m'en, Pippa, l'amour, ah!... Pour moi, je préférerais mourir que d'endurer un mois la torture d'un homme qui n'a plus aucune espérance de ravoir la femme qu'il adore; j'aimerais mieux la fièvre. Se trouver sans un sou, ce n'est rien; avoir des ennemis, bagatelle; le vrai supplice, c'est celui d'un homme qui aime et qui ne dort, ni ne boit, ni ne mange, qui ne peut rester ni debout, ni assis; l'imagination toujours obsédée par elle, il s'épuise à y penser, mais ses idées ne peuvent pourtant pas s'assouvir en idée.
_Pippa._--Tout le monde aime cependant.
_Nanna._--C'est vrai; mais tous y gagnent ce visage pâle qu'à force de faire la putain finit par avoir le troupeau, le bataillon, l'innombrable quantité de filles folles, car sur cent putains quatre-vingt-dix-neuf n'existent qu'en perspective, comme disait la Romanello. Le putanisme, dans son ensemble, est tout semblable à une boutique d'épicerie tombée secrètement en faillite: elle a toutes ses petites boîtes bien en ordre, ses pots rangés à la file avec des étiquettes où on lit: dragées, anis, amandes confites, noix pralinées, poivre en grains, safran, pignons; mais ouvre celle-ci ou celle-là, il n'y a rien du tout dedans. De même les chaînettes d'or, les éventails, les bagues, les jolies robes, les coiffes les plus huppées sont les étiquettes des pots et des boîtes vides dont je te parle. Ainsi, pour un amoureux qui a lieu de se féliciter de son amour, il y en a mille qui en tombent dans le désespoir.
_Pippa._--Revenez-en donc à votre histoire, si vous ne voulez pas qu'on dise que votre fil est emmêlé.
_Nanna._--On ne le dira jamais, parce que les femmes sont des femmes, et que quand elles vont contre leur naturel, elles peuvent toujours répondre à qui les en reprend: «Vous ne savez pas ce que vous dites.» Or donc, la pauvre enfant ainsi trahie reste avec celui qui a saccagé son pays, tué son père et sa mère, et s'en va avec lui. Mais voici venir le moment où, étant grosse de lui, elle est sur le point d'accoucher. Le scélérat l'apprend et commande qu'elle soit jetée toute nue sur un buisson d'épines, pour que les pointes la déchirent, elle et son fruit. Hélas! elle montrait tant de courage qu'elle se déshabilla d'elle-même en disant:--«Ingrat! Est-ce la récompense de mon amour? Te semble-t-il qu'une reine mérite un pareil sort? Où jamais a-t-on ouï dire qu'un père assassinât son enfant avant qu'il eût commis aucun crime, avant même qu'il fût né?»
_Pippa._--Miséricorde!
_Nanna._--Comme elle prononçait ces paroles, les épines en furent attendries et s'écartèrent, de sorte que les herbes vertes et fraîches qui poussaient sous le buisson la reçurent dans leur lit; elle y mit au monde un poupon qui avait la ressemblance de celui qui le lui avait fait. Là-dessus, voici accourir un valet à face de démon qui prend la petite créature par le bras et dit:--«Le roi veut que je la tue, pour en finir en même temps avec sa haine, avec ta vie et avec ta sale race.» Ce disant, d'un coup de couteau, qu'il me semble sentir dans le coeur, il perça ce corps à peine formé, et la petite âme, qui vit le ciel avant d'apercevoir le soleil, eut le fil de sa vie coupé juste quand il y était fait le premier noeud. Mais une telle mort est plus douce que l'existence: mourir avant de savoir ce que c'est que la vie, c'est goûter là béatitude des saints.
_Pippa._--Je vous crois, mais qui pourrait souffrir une pareille cruauté?
_Nanna._--Cela fait, on la revêtit, et comme elle allait se noyer dans ses larmes, voici qu'on lui apporte dans un bassin d'or le lacet, le poison et le poignard. Quand l'infortunée entendit qu'on lui disait: «Choisis l'un de ces moyens qui par trois routes différentes te tireront d'embarras le corps et l'âme», sans s'effrayer ni s'émouvoir, elle prit la corde, le poison et le couteau, et s'efforça de s'ôter la vie des trois façons tout ensemble; n'y pouvant réussir, elle s'en prit au Ciel de ce qu'il ne consentait pas à ce qu'elle pût en même temps se pendre, s'empoisonner et se poignarder.
_Pippa._--O mon Dieu!
_Nanna._--Elle se noua la corde autour du cou, l'attacha quelque part et se lança dans l'espace; la corde se rompit et elle ne put mourir; elle but l'arsenic et n'en éprouva aucun mal, parce qu'étant encore enfant son père l'avait prémunie contre les poisons; elle s'empara du poignard, leva le bras pour se percer le coeur et, au moment où elle allait enfoncer la pointe, l'Amour se glissa entre le fer et son corsage, et lui montra le portrait de sa fausse idole, qu'elle s'était brodé sur le sein en soie de toutes couleurs; le couteau lui tomba des mains, car elle eut plus d'égards pour son image peinte qu'il n'en avait, lui, pour sa personne vivante.
_Pippa._--Jamais plus on n'a entendu parler de choses si extraordinaires.
_Nanna._--Lui, qui la haïssait plus que la mort, pour être du sang de son ennemi, ne va pas croire qu'il en devint plus pitoyable en apprenant cette marque de sa tendresse. Loin de là, il la fit précipiter dans la mer, qui était proche: les déesses marines la ramenèrent au rivage, saine et sauve.
_Pippa._--Je veux brûler deux chandelles en l'honneur de ces déesses que vous dites.
_Nanna._--Quand le serpent la vit sur le rivage, il appela un homme terrible et lui dit:--«Dégaine ton épée et coupe-lui le cou.» L'homme obéit, voici l'épée haute, elle retombe et Notre-Dame arrive au secours de la pauvrette.
_Pippa._--Comment?
_Nanna._--En faisant que l'épée ne la toucha que du plat.
_Pippa._--Loué soit Dieu!
_Nanna._--Ce n'est pas fini. Le cruel fit allumer un grand feu et la fit jeter de force dedans, mais elle ne brûla pas; dès qu'elle fut pour y tomber, le Ciel, qui en eut pitié, s'obscurcit tout à coup et versa une telle quantité d'eau que cela aurait pu éteindre, non seulement un monceau de copeaux et de branchages, mais les fournaises de l'enfer.
_Pippa._--Honnête Ciel, Ciel miséricordieux!
_Nanna._--Sitôt que fut éteinte la flamme, qui tâchait de s'élever en l'air avec la fumée, le peuple se mit à crier:--«Eh! sire, ne persistez pas à vouloir ce que ne veut pas Celui qui est là-haut. Hélas! pardonnez à l'innocente qui vous aime trop; c'est le trop d'amour qu'elle eut pour vous qui vous a permis de vous venger et d'obtenir la victoire.»
_Pippa._--Et il ne fléchissait pas, en entendant de telles prières?
_Nanna._--Est-ce que les porte-mitres sont accessibles aux supplications des honnêtes gens?
_Pippa._--Patience!
_Nanna._--Écartée du bûcher éteint par la pluie, en dépit de ceux qui intercédaient pour elle, on la fit entrer dans une cage où était enfermé un lion; la vérité pourtant c'est qu'à peine vint-il la flairer, par égard pour sa noblesse et de peur de faire mal à une femme si infortunée.
_Pippa._--Dieu lui veuille du bien!
_Nanna._--As-tu jamais vu un chien enragé qui mord jusqu'à ses propres pattes?
_Pippa._--Oui, j'en ai vu.
_Nanna._--Si tu en as vu, tu as vu ce diable incarné se ronger les mains de désespoir de ce qu'il ne pouvait se rassasier de son trépas. Il l'empoigna par les cheveux et la traîna au fin fond d'une cour où il la fit demeurer huit jours sans vouloir que personne lui portât à boire et à manger. Mais elle mangea tout de même, à son chien de dépit.
_Pippa._--De quelle façon?
_Nanna._--Demande-le à son désespoir et à ses larmes qui te diront comment ils lui servirent de pain et de vin. On ouvrit la maison et on la retrouva vivante, ce dont le mâtin de renégat s'en alla cogner de la tête par tous les murs. Après qu'il se la fut ainsi abîmée, à son grand dommage, il lia sa femme de sa propre main au tronc d'un arbre et la fit cribler de flèches par ses archers. Qui croirait que le vent, ému de compassion, écartait d'elle tous les coups et, partageant en deux la nuée de flèches, en faisait tomber la moitié d'un côté, la moitié de l'autre?
_Pippa._--Gentil vent!
_Nanna._--Voici maintenant la cruauté suprême. Gonflé de ce poison dont se gonfle quiconque ne peut noyer le feu que la colère lui a allumé dans le sein, il ordonna de la précipiter de la plus haute tour. Elle fut donc prise et menée sur le faîte; mais lorsqu'elle vit qu'on lui attachait les mains, elle s'écria:--«Les filles de roi doivent-elles donc mourir de la mort des servantes?» La tour touchait presque le ciel avec ses créneaux, et parmi les bourreaux qui devaient la précipiter il ne s'en trouvait pas un seul qui eût le coeur de regarder le peuple; d'en bas, les yeux écarquillés, il attendait le saut qu'elle devait faire malgré elle, tandis que la malheureuse, digne d'un meilleur sort, frissonnait de tout son corps en plongeant le regard dans si peu que ce fût de la profondeur. Le soleil, qui en ce moment luisait de tout son éclat, se cacha entre les nuages, de peur de la voir se fracasser. Pour elle, elle se mit à pleurer et fit de ses yeux un Tibre et un Arno; mais elle ne pleurait pas de la frayeur d'avoir à se meurtrir et à se briser en tombant; non, elle avait honte de rencontrer l'ombre de sa mère, dans l'autre monde; il lui semblait déjà être en présence de l'âme de sa mère, qui lui disait:--«O ciel, abîme, voilà celle qui me dépouilla de la chair dont je l'avais revêtue.»
_Pippa._--Je n'en puis plus d'émotion.
_Nanna._--Ne t'émeus pas encore. Lorsqu'elle se sentit soulevée de terre par ces cruelles mains, elle haussa la voix et dit:--«Vous qui restez après moi, excusez-moi auprès de ceux qui vivent actuellement et de ceux qui viendront plus tard; j'ai été coupable plus que personne, pour avoir aimé plus que personne...»
* * * * *
La Nanna venait d'achever ces mots quand des cris ébranlèrent la maison.--«Holà, Pippa», s'écria-t-elle, «holà, ma fille! Vite, un couteau; vite, coupez-lui ses lacets; de l'eau pour lui en jeter à la figure; aidez-moi à la porter sur le lit.» A ce vacarme accoururent les deux servantes qu'avait la Nanna; elles firent reprendre connaissance à la Pippa qui s'était évanouie rien qu'à voir l'autre précipitée en paroles du haut de la tour, semblable à ces femmes qui ne peuvent voir le sang couler sur les reins des Génois, dans la nuit du vendredi saint, quand derrière le crucifix ces insensés se déchirent à coups de discipline. Lorsqu'elle fut revenue à elle, la Nanna, pour ne plus lui donner de sujet d'émoi, ne voulut pas achever l'histoire qu'elle était en train de conter délicatement, sur la pointe du pied, car elle savait bien dire, quand le grillon lui trottait par la tête. Pendant qu'elle faisait apporter des réconfortants, voici la commère et la nourrice qui viennent frapper à la porte en toute assurance; les embrassades faites à la mère ainsi qu'à la fillette, la commère prit la parole: «Nanna--dit-elle--nous voulons demain, puisque c'est à moitié fête, et une fête chômée plutôt que non, venir jouir de ton jardin. Je serais bien aise que tu m'entendes et que tu me dises si je mets dans la bonne voie la nourrice, qui veut s'adonner à la ruffianerie.»--«Justement, je le désirais aussi--répondit la Nanna--et j'ai du dépit jusqu'au fond de l'âme de ce que vous n'étiez pas là à m'écouter, hier et aujourd'hui, quand je contais à ma Pippa comment il faut s'y prendre pour être une bonne putain et quelles sont les scélératesses que les hommes font aux putains comme aux autres. De même que je n'ai pas ma pareille (je ne dis point cela pour me vanter) dans l'art de la putanerie, toi, tu n'as personne qui te vienne à l'épaule dans celui de la ruffianerie. Venez donc, de toute façon, pour que ma petite coco, ma chérie, ma mignonne, vous écoute et, en vous écoutant, apprenne non à faire la maquerelle, mais à savoir se conduire vis-à-vis des maquerelles.»
Il ne se dit ni ne se répondit autre chose entre elles trois, mais le lendemain elles vinrent comme il était convenu, et lorsqu'elles s'assirent sous le pêcher il échut à la commère de se placer entre la nourrice et la Nanna; la gentille Pippa se mit en face de la commère. Au même instant une grosse pêche, la seule qui restât sur l'arbre, tomba sur la tête de la commère, ce qui fit que la nourrice s'écria en riant à n'en plus pouvoir:--«Tu ne peux nier maintenant que ton grand plaisir, jadis, c'était d'offrir ton panier de pêches.»--«Cela non--répondit-elle--le peu de fois ou le grand nombre de fois que j'y ai été forcée, il m'a semblé aller à la potence. Mais si l'argent fait tout et peut tout, quel miracle y a-t-il à ce qu'il nous fasse tourner à l'envers?» Après les rires qu'avait occasionnés la chute de la pêche, la Pippa se mit à écouter, la bouche ouverte, si attentivement qu'on aurait cru qu'elle voulait boire avec ses oreilles les paroles de la commère; celle-ci commença.
TROISIÈME JOURNÉE
La Ruffianerie
=Ci commence la Troisième journée de la seconde partie des capricieux «Ragionamenti» de l'Arétin, dans laquelle la Nanna et la Pippa, assises au milieu du jardin, écoutent la Commère et la Nourrice converser sur la Ruffianerie.=
_La commère._--La maquerelle et la putain, ma chère nourrice, ne sont pas seulement des soeurs, mais des soeurs jumelles; Mme Luxure est leur mère, et messire Bordel est leur père: ainsi parlent les chroniques. Mais moi je croirais plutôt que la ruffianerie est fille de la putanerie ou mieux encore que la putanerie est issue du ventre de la ruffianerie.
_La nourrice._--A quel propos veux-tu m'engager dans de semblables discussions?