L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie Essai de bibliographie arétinesque par Guillaume Apollinaire

Part 11

Chapter 113,953 wordsPublic domain

Ainsi parla-t-elle, sanglotant et pleurant. Le trompeur, le maître en fait d'astuces, obstinément attaché à l'illusion de son rêve, n'en baissa pas même les yeux; il ne se laissa fléchir ni par ses prières, ni par les larmes, semblable à cet avare, à ce ladre qui, en un temps de famine, et voyant les pauvres mourir par les rues, refuse de donner une bouchée de pain aux supplications d'un mendiant affamé. Enfin, d'une façon brève, il lui répondit qu'il ne voulait pas nier les obligations dont il lui était redevable, qu'il se souviendrait d'elle toujours, qu'il n'avait jamais songé à la quitter sans l'en prévenir; il niait avec un front d'airain lui avoir promis de la prendre pour femme, et rejetait la faute sur le _coeli coelorum._ Il lui jura que l'ange lui était apparu et lui avait ordonné de grandes entreprises; mais c'était prêcher devant des poireaux, car elle le regardait d'un oeil en courroux, et la rage qui lui faisait sortir de son coeur enflammé un juste mépris mêlé de douleur lui jaillissait des yeux et de la bouche. C'est pourquoi elle se tourna de son côté et lui dit:--«Tu n'as jamais été un Romain, et tu mens par la gorge quand tu dis être de ce noble sang. C'est le Mont-Testaccio, homme sans foi, qui t'a formé de ces culs de bouteilles dont il est fait lui-même, et les chiennes de l'endroit t'ont nourri de leur lait; voilà pourquoi tu n'as pas seulement montré un signe de compassion pendant que je te suppliais, que je sanglotais. Mais à qui donc conterai-je mes malheurs, puisque c'est comme s'il n'y avait là-haut personne pour peser les torts dans la balance de la justice? Certes, aujourd'hui, il n'y a plus de bonne foi nulle part, et j'en suis la preuve vivante: je recueille cet homme maltraité par la mer; je lui fais part de tout ce que j'ai, je me donne et m'abandonne à lui, et cela n'empêche pas qu'il me quitte, trahie, déshonorée; pour comble d'outrage, il veut me faire accroire qu'un messager lui est venu du ciel, chargé de lui découvrir les secrets du bon Dieu, qui n'a rien de mieux à faire que de s'occuper de tes petites histoires! Mais je ne te retiens pas; va-t'en, suis le chemin que te montrent les songes et les visions; bien sûr, bien sûr tu rétabliras le peuple d'Israël. J'ai toujours l'espérance que le châtiment t'attend au milieu des écueils; tu invoqueras mon nom alors, tu imploreras plus de sept fois ma générosité et ma tendresse, mais je te poursuivrai de ma haine, je me vengerai par le feu et par le fer; morte, mon ombre, mon âme, mon esprit te poursuivront encore!» Elle ne put en dire davantage, car la douleur lui obstrua le chemin de la parole, et force lui fut de couper son discours par la moitié. Comme une malade, la vue éteinte, ne pouvant plus se tenir sur les jambes, elle se fit un lit des bras de ses suivantes, qui l'emportèrent et la couchèrent, laissant là le baron, non sans que la honte de la trahison dont il accablait l'infortunée ne couvrît de rougeur son visage infâme. Tu pleures, Pippa?

_Pippa._--Qu'il soit assassiné, le lâche!

_Nanna._--Écartelé puisse-t-il être! car après les lamentations de la signora, il se disposa néanmoins à partir. Ses gens, qui traînaient le navire au rivage, ressemblaient à des fourmis s'approvisionnant de grain pour l'hiver; l'un portait de l'eau, l'autre des rameaux garnis de feuillage, un autre... tous les malheurs que je lui souhaite!

_Pippa._--Que faisait l'abandonnée pendant ce temps-là?

_Nanna._--Elle gémissait, elle soupirait, elle s'égratignait toute, et rien que d'entendre les cris des mariniers bien repus, le branle-bas de la chiourme et du reste de l'équipage, elle se pâmait, elle haletait, elle se mourait. Hélas! cruel amour, pourquoi nous crucifies-tu si barbarement et de tant de façons? Mais voici que la signora, ayant encore un peu d'espoir, s'entretient avec sa soeur et lui dit:

«Chère soeur, ne vois-tu pas qu'il s'en va et que déjà le navire appareille pour détaler? Mais pourquoi, ô cieux ingrats! si je devais m'attendre à cet abandon, n'ai-je pas la force de le supporter? Soeur chérie, toi seule maintenant me viendras en aide, puisque ce traître fit toujours de toi le secrétaire de ses pensées, et toujours eut en toi confiance. Va donc, parle-lui, et en lui parlant cherche à le fléchir; dis-lui de ma part que je n'étais point l'alliée de ceux qui, sous prétexte d'accord, ont fait de sa patrie un monceau de ruines; que je n'ai pas traîné hors du sépulcre les os de mon père et que, par conséquent, il lui plaise de m'entendre lui dire quatre paroles avant que je meure. Qu'il me fasse, lui diras-tu, à moi qui l'adore éperdument, cette seule grâce de ne pas partir à l'heure qu'il est et d'attendre que le chemin soit plus navigable. Je n'entends pas le forcer à m'épouser, puisqu'il me méprise, et encore moins à rester ici; mais qu'il m'accorde quelque petit délai pour atténuer ma douleur; mon seul désir, c'est d'apprendre à la supporter.» Après ces mots, elle se tut, en larmoyant.

_Pippa._--Mon coeur se brise.

_Nanna._--Sa malheureuse soeur, ma Pippa, rapporta tout au long ces paroles, ces gémissements, ce désespoir, mais le cruel ne s'attendrit aucunement; on eût dit un mur qui reçoit le choc de ballons gonflés de vent. Enfin la signora, bien certaine de son départ, résolut de lui jeter un sort, encore qu'elle s'en fût jusque-là toujours fait conscience.

_Pippa._--Cela lui réussit-il?

_Nanna._--Ah bien, oui! Elle invoqua stryges, fantômes, démons, sorcières, fées, esprits, sibylles, la lune, le soleil, les étoiles, les harpies, les cieux, les terres, les mers, les enfers et toute la diablerie; elle éparpilla des eaux noires, des poussières de morts, des herbes séchées à l'ombre; elle prononça des formules magiques, traça des signes, des caractères, des figures bizarres, dialogua elle-même, et il n'y eut pas un seul saint qui fit mine de se soucier des amants trompeurs! Il était minuit quand elle faisait ainsi à crédit ses incantations, et les hiboux, les chats-huants, les chauves-souris dormaient tout engourdis; seule, elle ne pouvait appesantir ses yeux de sommeil; l'amour, au contraire, la tourmentait davantage. Après être restée muette un bout de temps, elle se mit à parler et se dit à elle-même:

«Maintenant, que faire, misérable? Redemanderai-je pour mari n'importe lequel de ceux que j'ai refusés? Suivrai-je la fortune des Romains? Oui, cela pourra m'être utile, puisque je leur suis venue en aide et que cette nation sait si bien reconnaître les bienfaits! Mais qui voudrait de moi, quand même je m'embarquerais sur leur fier navire? N'ai-je pas éprouvé les parjures de ces Romains, qui se moqueront de moi si je vais à eux? Enfin, dois-je supporter qu'ils mettent à la voile et qu'en ce moment même ils voguent vers la mer? Hélas! meurs, meurs donc infortunée et guéris ta douleur avec du fer. Mais toi, ma soeur, c'est toi qui m'as précipitée dans tous mes maux, toi qui m'as fait trahir les cendres de mon époux et mon voeu de chasteté, déloyale et coupable femme que je suis!

_Pippa._--Quelles belles imprécations!

_Nanna._--Si tu t'émeus de les entendre raconter par moi, qui n'en répète pas une bribe comme il faut et qui les emmêle en les récitant pitoyablement, qu'aurais-tu fait en les entendant de sa propre bouche?

_Pippa._--Je me serais évanouie à côté de sa douleur.

_Nanna._--C'est ce qui serait arrivé. En ce moment le baron faisait nager les rames dans l'eau et, en s'escarpinant, souvent se retournait, dans la crainte d'avoir tout le peuple à ses trousses. Quand l'aube se montra, la désolée, à qui cette nuit avait paru d'un tiers plus longue, comme les messes de Noël, se mit à sa fenêtre et, apercevant le navire loin du port, se frappa la poitrine, s'égratigna la figure, s'arracha les cheveux et se prit à dire:

«O mon Dieu, cet homme s'échappera malgré moi? Un étranger méprisera ma Seigneurie, et ma puissance ne pourra rien contre lui, elle ne le poursuivra pas à travers le monde entier? Accourez tous, apportez-moi des armes, du feu! Mais que dis-je? et où suis-je? Qui m'a arraché l'âme de sa place? Ah! malheureuse, ta cruelle destinée est proche; je devais faire cela quand je le pouvais, et non à cette heure que je ne le puis plus. Voilà la fidélité de celui qui a sauvé les reliques de Rome! Voilà l'homme qui aime en fils pieux sa patrie! le voilà; il vient au-devant de moi en me tournant le dos, c'est comme cela qu'il me paye de ma bienveillance et de ma courtoisie! Mais pourquoi, sitôt que je soupçonnais sa félonie, ne l'ai-je pas empoisonné? Ou mieux, que ne l'ai-je fait hacher menu, pour dévorer sa chair pantelante et chaude? Peut-être était-ce chanceux ou dangereux; mais, quand même, pouvait-il m'arriver pis que ce qui m'arrive? Puisqu'il me fallait mourir, mieux valait, certes, les noyer d'abord ou les brûler, eux et leur navire.» Cela dit, elle maudit l'origine de Rome et la place où elle est bâtie, et son passé, et son avenir; elle pria le ciel et l'abîme de faire naître de ses ossements et de ceux de sa race des hommes de vengeance et de haine; puis, après avoir dit tout ce qui lui sortit de la bouche et envoyé sa nourrice s'occuper à je ne sais quoi, elle se disposa à se tuer.

_Pippa._--Comment, à se tuer?

_Nanna._--A se tuer.

_Pippa._--De quelle façon?

_Nanna._--La figure égarée, les joue tachetées de la pâleur de la mort, les yeux injectés de sang, elle entra dans sa chambre et, mise en fureur par le comble du désespoir, dégaina je ne sais quelle épée, à elle donnée par le Caïn; comme elle allait, sans dire un mot de plus, s'en transpercer la poitrine, à ses yeux obscurcis se présentèrent quelques vêtements romains et le lit dans lequel elle couchait avec le Judas. Elle suspendit un moment sa main, elle la suspendit pour proférer ses dernières paroles, qui furent presque en propres termes celles-ci; depuis qu'un pédagogue me les a enseignées, je les ai toujours tenues dans ma mémoire comme le PANE NOSTRUM QUOTIDIANO:

«Dépouilles qui m'étiez si chères, quand Dieu et le destin voulaient que vous me le fussiez, prenez, je vous prie, cette âme séparée du feu qui l'alimentait. Moi qui ai vécu le temps que je devais vivre, je m'en vais sous terre, avec mon ombre. J'ai bâti une ville d'un assez grand nom; j'ai vu s'élever mes édifices et je me suis vengée du frère de l'époux que j'ai eu; je serais donc heureuse entre les plus heureuses, si la nef romaine n'avait abordé mes rivages.»

Cela dit, elle bouleversa le lit à grands coups de tête, le jeta par terre toute furieuse, et en claquant des dents s'écria:

«Nous ne quitterons pas la vie sans vengeance; fer, en me traversant le sein, tu occiras ce Romain cruel, qui vit toujours dans mon coeur; mourons donc ainsi, c'est ainsi qu'il convient de mourir.» A peine avait-elle achevé la dernière parole que ses compagnes virent plantée dans son corps l'épée homicidissime.

_Pippa._--Que dit le baron, quand il le sut?

_Nanna._--Qu'elle avait agi en vraie folle. Ainsi elle alla faire un petit tour de promenade dans l'autre monde de la manière dont je viens de te le dire, et cela lui advint pour avoir trop complu à un autre.

Oh! les hommes, les hommes! par Dieu, c'est un sucre que de les assassiner comme nous le faisons, si l'on considère la façon dont ils nous assassinent, nous autres. Pour que l'on m'en croie, venons-en à la farce que jouèrent à une fine mouche de putain je sais bien quel écolier et je sais bien quel courtisan.

_Pippa._--Vous ne m'avez pas enseigné comment je devrai m'y prendre avec les écoliers et avec les courtisans.

_Nanna._--Ces deux ribauderies te l'enseigneront à ma place; d'un seul écolier et d'un seul courtisan, tâche d'apprendre tout ce qu'il te faut.

_Pippa._--Très bien; mais arrêtez-vous encore, arrêtez-vous.

_Nanna._--Pourquoi?

_Pippa._--J'ai fait deux rêves, cette nuit, et je ne vous en ai raconté qu'un.

_Nanna._--Je n'ai jamais vu fillette plus enfant que toi; tu te surpasses aujourd'hui en bavardages.

_Pippa._--Écoutez ce dont j'ai rêvé, après la chambre parée.

_Nanna._--Dis-le; qu'était-ce donc?

_Pippa._--Il me semblait que Rome criait à s'égosiller:--«Pippa, oh! Pippa, ta friponne de mère a volé le quart de Virgile et s'en va faire sa belle avec.»

_Nanna._--Ah! ah! ah! Un tout petit peu plus et je demandais de t'expliquer plus clairement; du diable si je sais qui c'est, celui-là! Mais sans en savoir plus long, ce doit être un grand nigaud de s'être laissé voler le quart de son individu, et il peut assurément jeter le reste aux chiens, si c'est comme cela.

_Pippa._--Vite, à l'écolier et au courtisan.

_Nanna._--Un écolier, plus expert en galanteries qu'en livres, madré, rusé, adroit, vif, malicieux et vaurien au superlatif degré, s'en vient à Venise; il y reste caché quelques jours, assez de temps pour s'informer au juste des courtisanes les plus voleuses et les plus riches qu'il y eût dans la ville, et demande à parler au benêt qui le logeait chez lui; il lui avait donné à entendre que, neveu d'un cardinal, il était venu sous un déguisement à Venise pour prendre du plaisir un bon mois et en même temps acheter des bijoux et des étoffes à sa fantaisie. Il le prend donc à part et lui dit:--«Mon ami, je voudrais coucher avec telle signora, va la trouver et dis-lui qui je suis, mais sous serment qu'elle ne me trahira pas. Si elle est discrète, elle connaîtra un jour la beauté de mon âme.» Le messager s'en va au galop, arrive à la porte de la belle, et à l'aide d'un tic, toc, tac fait comparoir la chambrière au balcon, pour me servir de leurs termes. La chambrière reconnaît le courtier en marchandises de la patronne, tire le cordon sans faire de difficulté, et l'homme, après avoir mis la belle amie au fait de tout, introduit dans l'estacade le neveu postiche de Monseigneur le Révérendissime, qui se met à gravir l'escalier avec une majesté pontificale. La signora s'avance à sa rencontre et remarque de prime abord comme il a bon air sur champ de drap avec le pourpoint de satin noir, la toque et les escarpins de tezzio pelo, espagnolement parlant. Elle lui tend alors la main et les lèvres, avec la plus honnête putanerie qui se puisse imaginer, et, la conversation engagée, l'entend à tout propos y faire intervenir «Monseigneur mon oncle...» Il branlait la tête avec certains hochements plus princiers que n'en ont les princes et faisait comme si tout lui puait au nez; il parlait lentement, doucement, honnêtement, et, en lançant de petits crachats faits au moule, semblait s'écouter parler.

_Pippa._--Je le vois en imagination.

_Nanna._--De quoi t'inquiètes-tu? La Vénitienne se tenait sur le qui-vive, et, à chaque compliment que le ribaud lui adressait, répondait: «Ze me meurs, assez, de de côses!» et plus de bêtises que je ne saurais t'en dire; ils convinrent de coucher ensemble. L'écolier fait signe à celui qui lui avait servi d'entremetteur et lui donne deux sequins en lui disant:--«Dépense-moi cela, charge-toi de tout.» Messire le nigaud va, et tout en achetant, chipe les marquettes et les marcelli; puis il envoie porter les provisions de table par un portefaix à la maison de la divine.

_Pippa._--On dirait que vous êtes allée à Venise, à la façon dont vous parlez de portefaix et de panier.

_Nanna._--Ne le sais-tu pas si j'y suis allée?

_Pippa._--Si, si.

_Nanna._--Le moment vint de se mettre au lit. En se déshabillant, le docteur à venir, après avoir dit d'abord:--«Je ne veux pas, n'en faites rien», et ajouté: «Votre Seigneurie est trop bonne», la laissa l'aider à s'ôter de dessus le dos une jaquette de toile toute crasseuse, toute déchirée et fort lourde, grâce au poids que lui donnaient deux mille ducats dont tu vas entendre parler.

_Pippa._--Je suis dans l'attente.

_Nanna._--Quand la putain sentit sa main fléchir sous le poids de ce qui était cousu dans la doublure, on eût dit un filou en train de guigner de l'oeil un de ces badauds qui se laissent enlever leur bourse d'entre les cuisses. La veste posée sur la table, elle fit mine de ne s'être aperçue de rien, se promettant bien d'aveugler l'homme de caresses et de baisers, et en lui donnant à discrétion, dès qu'elle serait couchée avec lui, pommes et fenouil. Le matin venu, le petit valet du fripon entre dans la chambre, en faisant des révérences cérémonieuses, et le maudit écolier lui jette sa bourse qui, en tombant par terre, ne fit pas grand bruit.--«Va chercher du malvoisie et des massepains», lui dit-il. On n'attendit pas longtemps; les massepains et le malvoisie arrivèrent, accompagnés d'oeufs frais. On dîne ensuite, par le moyen de celui qui était allé acheter le souper, puis on se recouche et on se relève comme cela cinq matins à la file; compte que le malandrin en fut pour une quinzaine d'écus, ou environ, et que pour ce prix-là il eut un amour et des caresses du meilleur aloi. Continuellement l'écolier, vaurien au sortir du nid, élevait la voix et s'écriait:--«Que ne fais-je un garçon à Votre Seigneurie! Je lui résignerais prieuré, paroisse et abbaye!--Plût à Dieu!» répondit-elle.--«Alors ne perdons pas de temps», dit l'enjôleur de celle qui enjôlait tout le monde. Que fit-il? Il ôta la jaquette et, la tenant à la main, aperçut un coffre plein de ferrures et de serrures diaboliques; il la pria de serrer dedans les ducats cousus et cachés par lui dans la doublure, pour de bonnes raisons. Elle les y enferme et lui remet la clef, se croyant bien certaine d'en avoir à revenir au moins une ou deux centaines. Aussitôt la mauvaise laine, la triste espèce lui dit:--«Je voudrais acheter une chaîne de dame, d'environ cent cinquante sequins; comme je ne suis pas grand connaisseur, faites-m'en apporter une ici, aujourd'hui ou demain, je l'achèterai aussitôt.» Elle y courut en poste, pensant que le cadeau était pour elle, feignit d'aller chez tel ou tel joaillier, et fit apporter des chaînes et des chaînettes de mince valeur; aucune ne convenant, elle s'ôta du cou la sienne, qui pesait deux cents ducats d'or non rognés, et l'envoya à Son Altesse par un prétendu orfèvre. En la lui montrant, à force de dire:--C'est de l'or fin, et quel travail merveilleux!» il fit si bien que l'on en vint au marché et que le prix fut convenu à deux cent vingt-cinq ducats. Voilà la signora bien contente et se disant à part soi: «Outre que la chaîne me reviendra, j'aurai encore du profit les vingt-cinq ducats de surplus.»

_Pippa._--Je vois le tour et je ne vois pas.

_Nanna._--Le fourbe, tenant à la main la chaîne de cou, ne la louait pas en d'autres termes que s'il eût eu à la vendre à quelqu'un. Tout en la couvant des yeux et en la maniant:--«Signora», dit-il, «si vous voulez m'en répondre, je donnerai en gage à ce marchand l'objet que je vous ai remis pour le garder, parce que je voudrais aller montrer la chaîne à l'un de mes amis; j'irai ensuite toucher la somme que je dois pour le joyau à l'endroit où est payable cette lettre de change.» En lui exhibant un bout de papier, il fit bondir celle qui n'était pas si maligne que lui.

_Pippa._--Comment bondir?

_Nanna._--Pour ne pas laisser sortir de son coffre la jaquette rembourrée de ducats de laiton, elle dit:--«Emportez tout de même la chaîne; grâce à Dieu, j'ai du crédit pour plus que cela»; et se tournant vers son compère, elle le congédia d'un signe. L'écolier prit ses affaires et déguerpit de la maison. Le soir arrive, il ne se montre pas; le matin se lève, il ne vient pas davantage; le jour entier se passe, point de nouvelles. Elle envoie chez l'homme qui le logeait; l'homme lève les épaules et accuse pour tout bagage une paire de besaces, une chemise sale et un chapeau laissés par lui dans sa chambre. Quand on lui rapporta la chose, elle se fit de cette couleur dont pâlit la figure de celui qui s'aperçoit que son valet a décampé, le plantant là avec zéro. Elle fit briser le coffre, déchira la jaquette à coups de dents et, la trouvant bourrée de jetons à faire les comptes, ne se pendit point par la raison qu'on l'en empêcha.

_Pippa._--Que diable font les bargelli, dans ce sale monde?

_Nanna._--Rien du tout, rien du tout; il n'y a plus de justice pour les putains, et nulle part on ne voit de police comme autrefois. Notre monde était un beau monde, au beau temps, et mon excellent compère Motta m'en donna jadis un bel exemple: «Nanna, me dit-il, les putains d'à présent ressemblent aux courtisans d'à présent, qui, s'ils veulent s'enrichir, sont obligés de voler; autrement, ils meurent de faim, et pour un qui a du pain dans sa huche, il y en a des quantités qui s'en vont mendiant. Mais tout le mal provient de ce que les goûts des grands personnages ont changé; puissiez-vous être écartelés, petits chevreaux et grands chevreaux qui en êtes cause!»

_Pippa._--Que fait donc le feu? qu'attend-il?

_Nanna._--Le feu s'occupe à chauffer les fours et à mettre le verjus sur le rôti; sais-tu pourquoi?

_Pippa._--Ma foi non.

_Nanna._--Parce que le scélérat s'en lèche les doigts, lui aussi; voilà pourquoi il donne plus haut goût aux quartiers de derrière, qu'il rôtit, qu'aux quartiers de devant qu'il fait bouillir.

_Pippa._--Qu'il soit brûlé!

_Nanna._--Tout irait mieux si nous avions le manche à les rembourser, comme leurs petits vauriens, polissons de valets et autres canailles. Écoute l'histoire du courtisan. O sainte, douce et chère Venise! Tu es certes divine, tu es certes merveilleuse, tu es certes gentille; mais quand ce ne serait pas pour autre chose, je voudrais jeûner en ton honneur deux carêmes entiers, rien que parce que les gloutons, les débauchés, les filous, les coupe-jarrets et autres coupe-bourses, tu les appelles des courtisans. Pourquoi donc? A cause des tristes effets qui résultent de leurs déportements.

_Pippa._--Les courtisanes sont-elles donc aussi des pécheresses, comme eux?

_Nanna._--Puisqu'elles tiennent d'eux leur nom, il est de toute nécessité qu'elles en tiennent aussi la mise, verbo et opere, comme le dit le _Confitebor_; mais je reviens à lui. Certain messire, un de ces signors qui vivent à l'office et meurent sur la paille, un crache-dans-le-coin, un porte-la-toque-sur-l'oreille, un tortille-du-derrière, un va-se-dandinant, le plus fin et le plus joli muguet qui relevât jamais le coin d'une portière, portât les plats et vidât le pot de chambre, son poignard orné d'un gland, ses vêtements bien lustrés sur le corps, frétillant, cajoleur et chenapan dans ses moindres gestes, bourdonna si bien aux oreilles d'une pauvre malheureuse, qu'elle se cuisit tout à fait à la fumée de ses vantardises. Il la lanterna quatre mois, à lui donner quelques chétifs cadeaux, comme qui dirait de petites bagues, des pantoufles de satin et de velours usé, des gants à l'oeillet, des écharpes, des coiffes et, une fois sur dix, une paire de poulets maigres, un chapelet de grives, un baril de corso et autres présents de galants sans le sou. Tu peux compter qu'il y dépensa une vingtaine d'écus, en tout le temps, pour la manier à son plaisir. Elle, qui était entretenue à l'égal de n'importe quelle autre, ne se souciant plus de rien, si ce n'est de la grâce de ce pouilleux, se laissa échapper des mains autant d'amants qu'elle en avait et, toute au courtisan, se rengorgeait quand elle le voyait trancher du grand seigneur.

_Pippa._--A quel propos tranchait-il du grand seigneur?

_Nanna._--A propos de son cardinal, dont la Révérendissime Seigneurie l'embrassait par le cou deux fois par jour, ne mangeait rien sans le partager avec lui et lui découvrait tous ses secrets; quand il avait disserté à tort et à travers de rentes, provisions, expectatives, montré des airs d'Espagne, de France et d'Allemagne, il se mettait à chantonner d'une voix de cloche fêlée:

Des cheveux d'or étaient épars au vent...

et:

Si mince est le fil; oh!...