Part 9
De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de la superstition, nul n’y fut plus soumis que les Juifs; on recueilleroit dans leur histoire une infinité de détails sur leurs pratiques folles et coupables. La grace que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes pour les instruire de sa volonté, devenoit pour ces hommes grossiers et curieux un piège auquel ils n’échappoient pas. L’autorité des prophetes, leurs miracles, le libre accès qu’ils avoient auprès des rois, leur influence dans les délibérations et les affaires publiques, les faisoient tellement considérer par la multitude, que l’envie d’avoir part à ces distinctions, en s’arrogeant le don de prophétie devenoit une passion dévorante, en sorte que si l’on a dit de l’Égypte que tout y étoit _dieu_, il fut un tems où l’on pouvoit dire de la Palestine que tout y étoit _prophète_: il y en eut sans doute plus de faux que de vrais; on n’ignore pas même que les Juifs avoient des enchantemens et des philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie dans lesquels ils faisoient usage de sperme humain, de sang menstruel, et de tout plein d’autres choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux du peuple, et la pieuse obscurité des discours, le ton apocalyptique, l’accent enthousiaste sont si imposans, que les succès furent très-partagés entre les vrais et les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et parvinrent à élever autel contre autel.
Moïse lui-même nous dit dans l’Exode que les enchanteurs de Pharaon ont opéré des miracles vrais ou faux; mais que lui, envoyé du Dieu vivant et soutenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considérables qui ont grièvement affligé l’Égypte, parce que le cœur de son roi était endurci. Nous devons le croire religieusement, et surtout nous applaudir de n’en avoir pas été spectateurs. Aujourd’hui que l’illusion des joueurs de gobelets, tout ce que la mécanique peut avoir de plus propre à surprendre, à induire en erreur, les étonnans secrets de la chimie, les prodiges sans nombre qu’ont opérés l’étude de la nature et les belles expériences qui chaque jour levent une petite partie du voile qui couvre ses opérations les plus secretes; aujourd’hui, dis-je, que nous sommes instruits de tout cela jusqu’à un certain point, il seroit à craindre que notre cœur ne s’endurcît comme celui de Pharaon; car nous connoissons infiniment moins le démon que les secrets de la physique; et, comme on l’a remarqué, il semble que, grace au goût de la philosophie qui nous investit et franchit peu à peu les barrières mêmes jusqu’ici les plus impénétrables, l’empire du démon va tous les jours en déclinant.
Peut-être feroit-on un ouvrage assez curieux que l’histoire détaillée, autant qu’elle peut l’être, des augures, des artifices, des prophetes, de leurs manœuvres, des divinations de toute espèce, décrites ou dévoilées par l’œil sévère et perspicace d’un philosophe. Mais de toutes celles qu’il pourroit exposer aux yeux dessillés des nations, il n’en seroit pas de plus bizarre que celle qui sauva d’une triste catastrophe une société fameuse par son zèle pour la propagation de la foi, et qui, trop persuadée que cette foi suffisoit pour pénétrer dans les ténebres de l’avenir, contracta avec une légèreté fort imprudente un engagement qu’elle n’auroit pu remplir, sans le secours fortuit d’un horoscope très-étrange.
Un essaim de Jésuites envoyé à la Chine y prêchoit la vraie religion, lorsqu’une sécheresse effroyable sembla destiner cet empire à n’être plus qu’un vaste tombeau; les Chinois alloient périr et avec eux les Jésuites, vainement invoqués par le despote, sans un miracle qu’ils pressentirent avec une merveilleuse sagacité, et qui a rendu à jamais cette société fameuse dans ces contrées désolées. Un poète moderne a raconté cette anecdote d’une manière plus piquante que nous ne le saurions faire, et nous nous bornerons à transcrire ses vers, sans approuver ses licences.
Fiers rejetons du fameux Loyola, Dont Port-Royal a foudroyé l’école; Vous que jadis sans cesse harcela Le grand Pascal, étayé de Nicole; Vous qui, de Rome usant les arsenaux, Fîtes frapper du fatal anathème, Pour soutenir votre lâche système, Les Augustins, sous le nom des Arnaud. Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule, A tant de fois éprouvé la férule, Et qui voyant dans ses puissans écrits, Des Molina les sentimens proscrits; Contre son livre, au benin Clément onze, Fîtes pointer le redoutable bronze. Vous qui dans la Chine alliez à la fois, Confucius et Dieu mort sur la croix; Et dont le culte équivoque et commode, Rapporte à Dieu celui d’une pagode. De la morale éternels corrupteurs; Qui du salut élargissez la voie, Et qui, guidant par des chemins de fleurs, Les pénitens que le ciel vous envoie, Au champ de Dieu ne semez que l’ivroie. Des grands du siecle adroits adulateurs; Vils artisans de mensonge et de fourbe, De qui le dos sous l’iniquité courbe; Qui démasqués et par-tout reconnus, Etes pourtant par-tout les bien venus; (Car il n’est lieux de l’un à l’autre pôle, Où Dieu merci n’ayez le premier rôle.) Dites-nous donc, par quel puissant moyen, Vous trouvez l’art d’en imposer aux autres, Et de coëffer la mître des apôtres, Chez l’infidèle et le peuple chrétien? Si l’on en croit vos longs martyrologes, Où le mensonge a tracé vos éloges, L’Inde rougit du sang de nos martirs: Sur un trépied vous rendez des oracles; Et le païen avide de miracles, Les voit éclore au gré de ses desirs. L’aride mort au teint livide et blême, Lâche sa proie à votre voix suprême; Par vous le sang qu’elle a coagulé, Dans les vaisseaux a de nouveau coulé, A l’ordre seul d’un petit taumaturge, L’air de vapeurs ou se charge ou se purge; Et vous avez à vos commandemens, Le vent, la foudre et tous les élémens. A ce propos on m’a fait certain conte, Mes révérends, qu’il faut que je vous conte. A Lima, dans Golconde, où la terre en son sein, De ses sablons forme la riche pierre, Dont le poli réfléchit la lumiere En cent façons; étoit un jeune essaim D’Ignatiens, qui dans l’âme indienne, Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrétienne. Tous les beaux fils qu’a l’Inde sur son bord, Etoient, par eux catéchisés d’abord. Les Cordeliers qu’ils avaient pour annexe, De leur côté baptisoient le beau sexe. Tout alloit bien; et leur apostolat Fructifioit, moyenant ce partage, Si, que de Dieu, le nouvel héritage Alloit croissant avec beaucoup d’éclat. Là le démon qu’en figure de bronze, Fait adorer l’ignorance du bonze; Graces aux fils d’Ignace et de François, Alloit perdant tous les jours de ses droits. L’Ignatien à ces nouvelles plantes, Distribuoit les graces suffisantes, Si largement que l’efficace là Glanoit après les fils de Loyola Petitement. Quoi qu’il en soit, les drôles, Par maints bons tours, maintes belles paroles, Passoient pour saints, se faisoient vénérer Du peuple Indien qu’ils savoient attirer. Le bruit en vint jusqu’au roi de Golconde: Ce prince étoit un vieux païen fieffé, Qui de son diable étoit si fort coëffé, Qu’il n’encensoit que cet esprit immonde, Il vouloit voir ces apôtres nouveaux, Que de son diable on disoit les rivaux. Bien croyoit-il entendre des oracles, Et comme Hérode aller voir des miracles. Nos révérends, le crucifix en main, Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain, En déclamant contre le simulacre De Satanus. Le roi dont la bile âcre Jà s’échauffoit à leurs beaux plaidoyers, Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte, Et qu’on annonce un singulier culte; Encor faut-il de preuves l’étayer. Depuis six mois la sécheresse afflige Tout mon royaume; et votre zèle exige Que de ce Dieu vous obteniez de l’eau. Si dans trois jours vous n’en faites répandre, Comme imposteurs je vous ferai tous pendre: Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau Représenter à l’absolu monarque, Que ce seroit tenter le Tout-Puissant: Nous connoîtrons, dit-il, à cette marque, S’il est le Dieu sur la terre agissant. Force fut donc aux moines d’en promettre, Sauf à tenter l’avis du baromètre, Qui consulté par eux tous les instans, Ne répondoit jamais que du beau tems. Tous de concert alloient plier bagage, Pour le martyre éprouvant peu d’attraits, Quand un frater qu’ils laissoient là pour gage, Et qui pour eux auroit payé les frais, D’un tel départ leur demanda la cause. Las! dirent-ils, le prince nous propose De décorer nos collets de la hard, S’il ne pleut pas dans trois jours au plus tard. Quoi, voilà tout? allez, reprit le frère, Par Loyola, patron du monastère, Dites au roi que dès demain matin Nous en aurons, ou j’y perds mon latin. Pas ne mentoit notre moderne Elie: Du sein des mers un nuage élevé, A point nommé de sa féconde pluie, Vit du pays chaque champ abreuvé. Et de crier en Golconde au miracle, Et de donner le bon frere en spectacle, Qui dit tout bas à nos moines joyeux: Mes révérends, si j’ai tenu parole, Vous le devez à certaine v....., Qu’exprès pour vous me conservent les cieux. Toutes les fois que l’atmosphere aride, Va condensant de nouvelles vapeurs, L’air surchargé de l’élément humide, Ne manque pas de doubler mes douleurs. On n’en dit mot à messieurs de Golconde, Dans le pays il resta constaté, Que ce n’étoit qu’un fruit de sainteté, Et non celui de cette peste immonde, Dont le pénard se trouvoit infecté. Puisque le bien naît ainsi du désordre, Que le bon Dieu la conserve à tout l’ordre.
On voit, toute plaisanterie à part, combien cet étrange baromètre fut utile et à la Chine et aux missionnaires qui en ont rapporté leur fameuse querelle sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette sorte d’injection qu’on porte dans les intestins par le fondement que depuis l’introduction des Jésuites dans leur empire; aussi ces peuples en s’en servant l’appellent-ils _le remède des barbares_.
Les Jésuites qui voyoient que le mot ignoble de _lavement_, avoit succédé à celui de _clystere_ gagnerent l’abbé de S. Cyran, et employerent leur crédit auprès de Louis XIV, pour obtenir que le mot _lavement_ fut mis au nombre des expressions déshonnêtes: ensorte que l’abbé de S. Cyran les reprocha au pere Garasse, qu’on appeloit l’Hélène de la guerre des Jésuites et des Jansénistes; mais, disoit le pere _Garasse_, je n’entends par _lavement_ que _gargarisme_: «ce sont les apothicaires qui ont profané ce mot à un usage messéant.» On substitua donc le mot _remède_ à celui de _lavement_. Remède comme équivoque parut plus honnête, et c’est bien là notre genre de chasteté[121]. Louis XIV accorda cette grâce au père le Tellier. Ce prince ne demanda plus de _lavement_, il demandoit _son remède_; et l’académie fut chargée d’insérer ce mot avec l’acception nouvelle dans son dictionnaire... Digne objet d’une intrigue de cour!
Il paroît que cette honteuse maladie, appelée _cristalline_, qui fut le _barometre jésuitique_ dans la patrie de Confucius, et qui, dit-on, se perpétuait dans l’ordre des Jésuites de père en frère, n’étoit autre chose que la maladie dont parle l’écriture: _le Seigneur frappa ceux de la ville et de la campagne dans le fondement_[122]. C’est pour la guérison de cette maladie que les Jésuites ont une messe imprimée dans un missel[123] à l’honneur de S. Job. Il n’y a rien là qui forme inconséquence avec leur morale; car il est certain que leurs casuistes encouragent à braver le danger de la cristalline, bien loin de l’improuver, quand ils croient que l’œuvre de Dieu peut y être intéressée. On lit dans le recueil du pere Jésuite Anufin un singulier fait arrivé à l’un de leurs novices qui s’amusoit avec un jeune homme, et qui fut surpris au milieu de ses débats par un de ses confreres. Celui-ci avoit eu la prudence d’observer à travers la serrure et de se taire; mais quand l’opération fut finie et le novice sorti, «malheureux, lui dit son camarade, que viens-tu de faire? J’ai tout vu; tu mériterois que je te dénonçasse; tu es encore tout enflammé de luxure... tu ne peux pas nier ton crime...--Eh, mon cher ami, répond le coupable d’un ton de confiance et d’affection, vous ne savez donc pas que c’est un Juif? je le convertirai, ou il restera l’ennemi de J.-C. Dans l’une ou l’autre supposition n’ai-je pas raison de le séduire, ou pour le sauver ou pour le rendre plus coupable?» A ces mots le novice observateur persuadé, convaincu, pénétré d’admiration, se prosterne, baise les pieds de son confrère, fait son rapport; et le novice agent est enregistré parmi les opérateurs des œuvres du Très-Haut.
LA LINGUANMANIE
Si l’on réduisoit toutes les passions de l’homme à ses affections primitives, tous ses idiômes à l’expression de ses pensées-meres, si je puis parler ainsi, en dépouillant celles-là de toutes les nuances dont il les a défigurées, et ceux-ci de toutes les acceptions dont il a surchargé leurs signes, les dictionnaires seroient moins volumineux et les sociétés moins corrompues.
Par exemple, combien l’imagination n’a-t-elle pas brodé en amour le canevas de la nature? Si ses efforts se fussent bornées à l’embellir des illusions morales les plus touchantes, nous devrions nous en applaudir. Mais il y a beaucoup plus d’imaginations déréglées que d’imaginations sensibles; et voilà pourquoi il y a plus de libertinage que de tendresse parmi les hommes; voilà pourquoi il faut maintenant une foule d’épithètes pour retracer toutes les nuances d’un sentiment, qui tiède ou exalté, vicieux ou héroïque, généreux ou coupable, n’est après tout et ne sera jamais que le penchant plus ou moins vif d’un sexe vers l’autre. L’impudicité, la lubricité, la lasciveté, le libertinage, la mélancolie érotique sont des qualités très-distinctes, et ne sont cependant que des nuances plus ou moins fortes des mêmes sensations. La lubricité, la lasciveté, par exemple, sont des aptitudes purement naturelles au plaisir; car plusieurs especes d’animaux sont lascifs et lubriques; mais il n’en est point d’_impudiques_. L’impudicité est une qualité inhérente à la nature raisonnable et non pas à une propension naturelle, comme la lubricité. L’impudicité est dans les yeux, dans la contenance, dans les gestes, dans les discours: elle annonce un tempérament très-violent, sans en être la preuve bien certaine; mais elle promet beaucoup de plaisir dans la jouissance et tient sa promesse, parce que l’imagination est le véritable foyer de la jouissance que l’homme a variée, prolongée, étendue par l’étude et le raffinement des plaisirs.
Mais enfin, ces dénominations et toutes les autres de cette espece, ne sont autre chose qu’un appétit violent qui porte à jouir sans mesure, à chercher sans cette retenue, peut-être plus naturelle qu’on ne croit, mais dans sa plus grande partie d’institution humaine; à chercher, dis-je, sans cette retenue que nous appelons _pudeur_, les moyens les plus variés, les plus industrieux, les plus sûrs de se satisfaire, d’éteindre des feux qui dévorent, mais dont la chaleur est si séduisante, qu’on les provoque après les avoir étreints.
Cet état tient purement à la nature et à notre constitution. C’est la faim, le sentiment du besoin de prendre sa nourriture, lequel par excès de sensualité produit la gourmandise, et par la privation trop longue des moyens de se satisfaire, dégénere en rage. Le désir de la jouissance qui est un besoin tout aussi naturel, quoique moins fréquent et plus ou moins impérieux, selon la diversité des tempéramens, se porte quelquefois jusqu’à la manie, jusqu’aux plus grands excès physiques et moraux, qui tous tendent à la jouissance de l’objet par lequel peut être assouvie la passion ardente dont on est agité.
Cette fievre dévorante s’appelle chez les femmes _nimphomanie_[124]; elle s’appelleroit chez les hommes _mentulomanie_, s’ils y étoient aussi sujets qu’elles; mais leur conformation s’y oppose, et plus encore leurs mœurs qui, exigeant moins de retenue et de contrainte, et ne comptant la pudeur qu’au nombre de ces raffinemens dont l’industrie humaine a su embellir ou nuancer les attraits de la nature, ne les exposent point aux ravages des désirs trop réprimés ou trop exaltés. D’ailleurs nos organes étant beaucoup plus susceptibles de mouvemens spontanés que ceux de l’autre sexe, l’intensité des désirs peut rarement être aussi dangereuse, bien que les hommes aussi bien que les femmes aient des maladies produites par une cause à peu près pareille[125]; mais dont une constitution mâle, plus aisée à détendre, ne sauroit être long-temps pénétrée.
Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets si bizarres de la nymphomanie. Peut-être le déréglement de l’imagination y contribue-t-il beaucoup plus que l’énergie vénérienne que le sujet qui en est attaqué a reçu de la nature. En effet, le prurit de la vulve n’est point du tout la nymphomanie. Le prurit peut être, à la vérité, une disposition à cette manie; mais il ne faut pas croire qu’il en soit toujours suivi. Il excite, il force à porter les doigts dans les conduits irrités; à les frotter pour se procurer du soulagement, comme il arrive dans toutes les parties du corps que l’on agace dans la même vue, pour y atténuer les causes irritantes. Ces titillations, ces attouchemens, quelque vifs et désirés qu’ils puissent être, se font du moins sans témoins; au lieu que ceux qu’occasionne la nymphomanie bravent les spectateurs et les circonstances. C’est que le prurit ne s’établit que dans la vulve, au lieu que la manie forcenée de la jouissance réside dans le cerveau. Mais la vulve lui transmet en outre l’impression qu’elle reçoit avec des modifications propres à investir l’ame d’une foule d’idées lascives. De là ce feu s’alimente lui-même; car la vulve est affectée à son tour par l’influence de l’ame avide de volupté, indépendamment de toute impression des sens, et réagit sur le cerveau. Ainsi l’ame est de plus en plus profondément pénétrée de sensations et d’idées lascives, qui, ne pouvant pas subsister trop longtems sans la fatiguer, détermine sa volonté à faire cesser cette inquiétude attachée à la prolongation de tout sentiment trop vif, à employer tous les moyens imaginables pour parvenir à ce but.
Il est incroyable combien l’industrie humaine aiguisée par la passion a varié les moyens de donner du plaisir, ou plutôt les attitudes du plaisir; car il est toujours le même, et nous avons beau lutter contre la nature, nous ne dépasserons pas son but. Elle paroît avoir distribué à la vérité beaucoup de provoquans dans ses productions[126]. Mais il est certain que les fibres du cerveau s’étendent indépendamment d’aucune affection immédiate de la nature. Tout ce qui échauffe l’imagination, agace les sens ou plutôt la volonté à laquelle très-souvent les sens ne suffisent point, et ceux-ci sont au moins autant aidés par celle-là, que l’imagination peut jamais l’être par le tempérament le plus vif, le plus ardent, par les sens les mieux disposés, les mieux servis de l’âge et des circonstances.
Ensuite comme c’est le propre de toutes les passions de l’ame de devenir plus violentes, en raison de la résistance et que la nymphomanie n’est pas facile à contenter, elle finit par être insatiable. Les femmes qui en sont atteintes ne gardent plus aucune mesure; et ce sexe si bien fait pour une molle résistance, pour étaler tous les charmes de la timide pudeur, déshonore dans cette affreuse maladie, ses attraits par les plus sales prostitutions; il demande, il recherche, il attaque; les désirs s’irritent par ce qui sembleroit devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit en effet, si le simple prurit de la vulve sollicitoit le plaisir. Mais quand le foyer du désir est le cerveau, il s’accroît sans cesse; et Messaline, plutôt lassée que rassasiée[127], court sans relâche après le plaisir et l’amour qui la fuit avec horreur.
Il faut en convenir cependant: l’observation nous offre en ce genre quelques phénomenes qui semblent le simple ouvrage de la nature. M. de Buffon a vu une jeune fille de douze ans, très brune, d’un teint vif et très coloré, de petite taille, mais assez grasse, déjà formée et ornée d’une jolie gorge, qui faisoit les actions les plus indécentes au seul aspect d’un homme. La présence de ses parens, leurs remontrances, les plus rudes châtimens, rien ne la retenoit; elle ne perdoit cependant pas la raison et ses accès affreux cessoient quand elle étoit avec des femmes. Peut-on supposer que cet enfant avoit déjà beaucoup abusé de son instinct?
En général, les filles brunes, de bonne santé, d’une complexion forte, qui sont vierges, et surtout celles qui, par leur état, semblent destinées à ne pouvoir cesser de l’être; les jeunes veuves, les femmes qui ont des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition à la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal foyer de cette maladie est dans une imagination trop aiguisée, trop impétueuse; mais que l’inaction, contre nature, des sens pourvus de force et de jeunesse en est aussi un des principaux mobiles. Il est donc juste que chaque individu consulte son instinct dont l’impulsion est toujours sûre. Quiconque est conformé de manière à procréer son semblable, a évidemment droit de le faire; c’est le cri de la nature qui est la souveraine universelle, et dont les loix méritent sans doute plus de respect que toutes ces idées factices d’ordre, de régularité, de principes dont nous décorons nos tyranniques chimères et auxquelles il est impossible de se soumettre servilement, qui ne font que d’infortunées victimes ou d’odieux hypocrites, et qui ne reglent rien pas plus au physique qu’au moral que les contrariétés faites à la nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes physiques exercent un empire très-réel, très-despotique, souvent très-funeste, et exposent plus souvent à des maux cruels qu’elles n’arment contr’eux. La machine humaine ne doit pas être plus réglée que l’élément qui l’environne; il faut travailler, se fatiguer même, se reposer, être inactif, selon que le sentiment des forces l’indique. Ce seroit une prétention très-absurde et très-ridicule que de vouloir suivre la loi d’uniformité et se fixer à la même assiette, quand tous les êtres avec lesquels on a des rapports intimes sont dans une vicissitude continuelle. Le changement est nécessaire, ne fût-ce que pour nous préparer aux secousses violentes qui quelquefois ébranlent les fondemens de notre existence. Nos corps sont comme des plantes dont la tige se fortifie au milieu des orages par le choc des vents contraires.
L’exercice, une gymnastique bien conçue seroit sans doute la ressource la plus efficace contre les suites dangereuses de la vie inactive; mais cette ressource n’est pas également à l’usage des deux sexes. L’équitation, par exemple, ne paroît pas très convenable aux femmes, qui ne peuvent guere en user qu’avec danger, ou avec des précautions qui la rendent presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les a pas disposées pour cet exercice, que là seulement elles paroissent perdre les graces qui leur sont particulieres, sans prendre celles du sexe qu’elles veulent imiter.
La danse paroît plus compatible aux agrémens propres aux femmes; mais la maniere dont elles s’y livrent est souvent plus capable d’énerver que de fortifier les organes. Les anciens qui ont eu le grand art de faire servir les plaisirs des sens au profit du corps, avoient fait de la danse une partie de leur gymnastique: ils employoient la musique pour calmer ou diriger les mouvemens de l’âme; ils embellissoient l’utile, ils rendoient salutaire la volupté.