Part 5
Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés plantés auprès de nos églises comme autour de leurs temples, étoient le théatre de toutes les débauches? si l’on obligeoit nos femmes à se prostituer, au moins une fois, en l’honneur de la divinité? Et l’on peut juger si la dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c’étoit la coutume, de s’en tenir là.
S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu[49], que l’on voyait au Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinité dont elles devenoient communément enceintes; il se peut que chez nous aussi plus d’un prêtre desserve plus d’un autel; mais du moins il ne se déguise pas en dieu. L’illustre père de l’église que je viens de citer ajoute dans le même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que si la religion couvre chez les modernes bien des séductions, le culte des anciens n’étoit pas du moins aussi décent que le nôtre. En Italie, dit-il, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus respectable mettoit une couronne. Les fêtes d’Isis étoient tout aussi décentes.
S. Augustin donne au même endroit une longue énumération des divinités qui présidoient au mariage. Quand la fille avoit engagé sa foi, les matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connoît les propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune mariée sur le membre énorme du dieu: là on ôtoit sa ceinture et l’on invoquoit la déesse _Virginiensis_. Le dieu _Subigus_ soumettoit la fille aux transports du mari. La déesse _Préma_ la contenoit sous lui pour empêcher qu’elle ne remuât trop. (On voit que tout étoit prévu, et que les filles romaines étoient bien disposées.) Enfin venoit la déesse _Pertunda_, ce qui revient à Perforatrice, dont l’emploi, dit S. Augustin, étoit d’ouvrir à l’homme le sentier de la volupté. Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité femelle; car, comme le remarque très judicieusement l’évêque d’Hippone, le mari n’auroit pas souffert volontiers qu’un dieu lui rendît ce service, et qu’il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n’en a pas besoin.
Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins décentes que celles-là? Et pourquoi exagérer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la terreur dans l’âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d’autres le jésuite Filliutius, qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu’à quel degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir criminels. Il décide, par exemple, qu’un mari a beaucoup moins à se plaindre, lorsque sa femme s’abandonne à un étranger d’une manière contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un adultère et fait le péché comme Dieu le commande; _parce que_, dit Filliutius, _de la premiere façon on ne touche pas au vase légitime, sur lequel seul l’époux a des droits exclusifs_... O qu’un esprit de paix est un précieux don du ciel!
LE THALABA
Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur gymnastique (I). C’est par-là sur-tout qu’ils paraissent avoir été plus curieux de prévenir que de punir. Grande science en politique! Les ennemis, disoient les Athéniens, sont faits pour punir les crimes, les citoyens, pour maintenir les mœurs. De là l’attention prévoyante et salutaire sur l’éducation de la jeunesse. La premiere explosion des passions et leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus fortes secousses; il lui faut une éducation mâle, mais dont l’âpreté soit adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former des hommes. Or, il n’y a que les exercices du corps, où se trouve cet heureux mélange de travail et d’agrément, dont la partie constante occupe, amuse, fortifie le corps et par conséquent l’âme.
Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les dernières classes de la société sont toujours assez stimulées par le besoin, pour ne pas redouter l’engourdissement de l’oisiveté et la mollesse qui en est la suite. Mais les riches en sont presqu’inévitablement la proie, si une institution universelle et publique ne les soumet pas à une éducation active, qui soit un foyer continuel d’émulation, et une digue contre ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques et généreux germent rarement dans des corps affoiblis, et l’âme d’un Spartiate seroit bien mal logée dans le corps d’un Sybarite. Aussi tous les peuples féconds en héros ont été ceux dont l’éducation martiale, les institutions fortes, la gymnastique perfectionnée et dirigée selon les vues politiques du gouvernement, aiguisoient l’émulation et la vigueur.
Ces institutions précieuses sont presqu’oubliées aujourd’hui. A Paris, par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistrées à la police pour éduquer la jeunesse; mais il n’y a pas dans cette immense capitale une seule bonne académie où l’on puisse apprendre à monter à cheval; aucun exercice, si ce n’est l’escrime, la danse et la paume, n’y sont pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez nuisibles. Il suit de là et de bien d’autres causes, que je ne prétends point énumérer, que nos passions, ou plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n’avons guère de passions) l’emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale.
Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui qui porte un sexe vers l’autre. Cet appétit nous est commun avec tout ce qui est créé, animé ou non animé. La nature a veillé en mère tendre et prévoyante, à la conservation de tout ce qui existe. Mais il est arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, qui le plus souvent ne paroissent doués d’intelligence que pour en abuser, ce qu’on n’a jamais remarqué parmi les autres animaux: c’est de tromper la nature en jouissant du plaisir attaché à la propagation de l’espèce, et en négligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons séparé la fin des moyens; et l’impulsion de la nature prolongée par les efforts de notre imagination, nous a pressés, sans égard pour les temps, les lieux, les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois, toutes les entraves enfin que l’homme s’est données; elle n’a pas consulté davantage le costume des états et des âges, car les vieillards deviennent continens, mais rarement chastes.
Cette maniere d’éluder les fins de la nature a eu différens principes; la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie même.
Des hérétiques en Afrique s’abstenoient de leurs femmes et leur pratique distinctive étoit de n’avoir aucun commerce avec elles. Ils se fondoient, 1º sur ce qu’Abel étoit mort vierge, et prirent le nom d’Abéliens, 2º sur ce que S. Paul prêchoit qu’il falloit être avec sa femme comme si l’on n’en avoit point[50]. Aucun délire superstitieux ne sauroit étonner; mais l’abus de la philosophie à cet égard est bien singulier, c’est l’ouvrage des cyniques.
Il est bizarre que des hommes instruits et d’une raison exercée, ayant voulu transporter dans la société les mœurs de l’état de nature, qu’ils n’aient point apperçu, ou qu’ils se soient peu souciés du ridicule qu’il y avoit à affecter parmi des hommes corrompus et délicats, la rusticité des siècles de l’animalité. Des femmes même séduites par une philosophie si grotesque, ou plutôt par l’amour qu’inspiroient les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette pudeur mille fois plus enracinée dans le cœur des femmes que la chasteté même.
Tant qu’il ne s’agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient du moins quelques sophismes à alléguer. Mais quand Diogène, qui déraisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond de son tonneau, quels purent être ses sophismes? L’orgueil de braver les préjugés et l’espèce de gloire que l’homme esclave en tout et toujours ami de l’indépendance, y attache, furent apparemment les vrais motifs. L’ombre du secret, de la honte, des ténèbres lui auroit attiré des dénominations injurieuses, des persécutions; son impudence l’en garantit. Comment imaginer qu’un homme pense qu’il y ait du mal à faire et à dire ce qu’il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre un homme qui vous dit froidement: «C’est un besoin très impérieux; je suis heureux de trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout le monde m’eût ressemblé, Troie n’aurait pas été prise, ni Priam égorgé sur l’autel de Jupiter.» Ces raisons et beaucoup d’autres paroissent avoir séduit quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus à le justifier qu’à le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte consacré l’onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu pitié de son fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, éperdu d’amour pour une maîtresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers.
Ce qui est plus singulier que l’indulgence de Galien, c’est celle de la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène, à ce Diogène souillé par tant de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grèce auroit payées au poids de l’or et qui trompa pour lui l’aimable et sage Aristippe. Peut-être s’il lui fût arrivé la même aventure qu’à cette fille qui, ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu’il s’étoit passé d’elle et n’en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle montrée plus sévere contre l’onanisme?
On sait d’où vient ce mot _onanisme_: _Onan_ dans l’Écriture sainte répandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient être préférables à celles de Diogène. Juda eut de Sué trois fils: Her, Onan et Séla. Il voulut postérité; il s’y prit singulièrement, mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her à Thamar; Her étant mort sans enfants, Juda voulut qu’Onan couchât avec sa belle-sœur, à condition que ses enfants s’appelleroient Her du nom de l’aîné. Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, chaque fois qu’il couchoit avec Thamar, il commençoit par répandre de côté sa libation. Il mourut. Juda fit épouser à Thamar son troisième fils Séla, qui mourut encore sans enfans. Juda s’obstina et se chargea de la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il engrossa sa fille, de manière qu’elle conçut deux jumeaux. Le premier présenta sa main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d’écarlate, comme devant être l’aîné, mais ce petit bras se retira et l’autre enfant parut le premier; d’où il fut appelé Pharès[54].
Les pères voient la figure de Noé dans Pharès; Noé, représentation de J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit naître que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus clair à tout cela, c’est que par l’aventure de la semence qu’Onan déposoit de côté, J.-C. se trouve né de Ruth étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée adultere et Thamar incestueuse du pere à la fille[55]. Mais revenons.
On voit que l’onanisme est, sinon consacré, du moins étayé par de grands et antiques exemples.
Les causes morales qui le provoquent le plus communément, sont ou la crainte de donner la vie à des êtres, qui par des circonstances particulières seroient malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car on croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne fait aucune impression sur les parties du corps qui sont revêtues de la peau toute entiere; mais seulement sur celles qui en sont dépourvues.
Ces circonstances et beaucoup d’autres poussant à ne céder à ce sentiment si vif, qui porte l’homme à la propagation de lui-même, qu’en négligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d’autres. Le sommeil provoque aux célibataires les songes les plus voluptueux; l’imagination aiguisée et flattée par ces illusions décevantes, qui conduisent à une réalité mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrassé avec ardeur cette manière de donner le change à ses désirs. Les deux sexes rompant en quelque sorte les liens de la société, ont imité ces plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant par leurs propres efforts, ils ont appris à se suffire. Ces plaisirs isolés et forcés sont devenus une passion violente par la commodité de l’assouvir, qui a tourné à son profit la force de l’habitude, si puissante sur l’humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux, tant qu’ils n’ont été déterminés que par le besoin, quand une imagination plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n’en a été la suite; il n’y a point eu de mal physique à ce penchant et la morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence[56]. Les anciens juges, peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes, pensoient que lorsqu’on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogène qui recouroit publiquement à ce secours, étoit fort chaste; il n’usoit de cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens de la semence retenue.
Mais il est bien rare que dans ce qu’on accorde aux sens on garde un juste milieu. Plus on se livre à ses désirs, plus on les aiguise; plus on leur obéit, plus on les irrite. Alors l’ame enivrée de molesse et continuellement absorbée dans des idées voluptueuses, détermine sans cesse les esprits animaux à se porter au siège de la jouissance. Les parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les attouchemens répétés, plus dociles aux écarts de l’imagination; les érections deviennent continuelles, les pollutions fréquentes et la disperdition de la vie excessive.
Il arrive trop souvent que la passion dégénere en fureur. Les objets qui lui sont analogues et l’alimentent se présentent sans cesse à l’esprit; or, on ne peut croire à quel point cette attention à un seul objet énerve, affoiblit. D’ailleurs cette situation des parties de la génération entraîne, même sans pollution, une très-grande dissipation des esprits animaux. Les érections sont trop rapprochées, lors même qu’elles ne sont pas suivies de l’évacuation de la semence, épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et incontestables. Il faut encore observer que l’attitude des onanistes ne contribue pas peu à l’affoiblissement qui résulte de leurs opérations solitaires et à l’irritabilité des organes. La nature ne peut jamais perdre ses droits, ni laisser outrager impunément ses loix. Des jouissances partagées, même excessives, seront plutôt supportées par elle, qu’un stratagême stérile par lequel on s’efforce de la contraindre. La satisfaction de l’esprit et du cœur aide une prompte réparation des pertes que les délires de l’imagination occasionnent et ne peuvent jamais remplacer.
Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce goût bizarre a été connu, on s’est beaucoup plus occupé à perfectionner ce qui pouvoit le satisfaire, qu’à réfléchir sur ce qui pourroit le réprimer; et l’on a senti que les deux sexes s’aidant mutuellement, devoient rapprocher davantage la jouissance isolée, des charmes d’une jouissance mutuelle.
Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l’est encore dans la Grèce. Il y est d’usage de s’assembler après les repas. On se couche en rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où dans la maison froide on établit un trépied qui porte un brasier. Un second tapis vous recouvre jusqu’aux épaules: là les jeunes Grecques trouvent le moyen de se déchausser sans qu’on s’en aperçoive et rendent aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes s’aquittent très-gauchement avec leurs mains.
En effet, ce talent n’est pas donné à toutes. Quelques-unes en ont fait à Paris une étude particulière, après une expérience consommée et une multitude d’essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation de prétendre à une réputation en ce genre, ont grand soin d’aller prendre des leçons; mais toutes n’y réussissent pas. Il est certain qu’il s’offre ici des difficultés de plus d’un genre.
Il ne s’agit pas d’un sentiment que l’être de la fille transmette; elle ne fait que le provoquer. Ce n’est pas une sensation qu’elle communique par l’impulsion de son corps; c’est une sensation que l’homme doit goûter en lui-même par l’imagination de cette fille, et qui ne devient exquise qu’autant qu’elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce plaisir s’éteint avec l’acte parce que l’homme jouit seul. Les délices du plaisir de la nature, au contraire, précedent et suivent l’union intime des amans. La fille qui préside à la jouissance partielle, ne doit donc s’occuper qu’à amener, exciter, entretenir une situation qui lui est étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l’effet loin de l’accélérer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces caresses doivent être modifiées avec des nuances infiniment délicates; la complaisante prêtresse ne peut pas s’abandonner à ces transports bouillans qu’elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur.
On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu vis-à-vis de ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité entraîne, et qui ne recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du plaisir; il ne peut servir qu’à ceux en qui, dans un âge mûr, le grand feu du tempéramment se trouve amorti et l’imagination plus exercée: ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances qu’offre ce genre de volupté.
Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une très grande variété de tempérament; quelques-uns sont d’une lasciveté que l’on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacité digne des anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le siège de la volupté, s’entretient dans un état de sensibilité exquise, par le séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu qu’il devient dur et calleux avec l’âge chez ceux qui l’ont découvert, qu’on a circoncis ou qui ont naturellement le prépuce plus court; car chez eux cette liqueur préparatoire qui s’échappe existe en pure perte.
Or une fille instruite dans l’art du Thalaba, ne se conduira pas avec un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux acteurs nus dans une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente suivie; la fille adepte évite d’abord avec le plus grand soin de toucher les parties de la génération: ses approches sont lentes, ses embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de langue mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un léger prurit sur les bouts des tetons; bientôt elle aperçoit que l’œil devient humide; elle sent que l’érection est par-tout établie; alors elle porte légèrement le pouce sur l’extrémité du gland qu’elle trouve baigné de sa liqueur lymphatique; de cette extrémité le pouce descend doucement sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle suspend ensuite, si elle s’aperçoit que les sensations augmentent avec trop de rapidité; elle n’emploie alors que des titillations générales; et ce n’est qu’après les attouchements simultanés et immédiats de la main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l’érection devenant trop violente, elle juge l’instant dans lequel il faut laisser agir la nature ou l’aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce que le spasme qui s’établit dans l’homme devient si vif et l’appétit sensitif si violent, qu’il tomberoit en syncope si l’on n’y mettoit fin.
Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce ton de jouissance, il faut que cette fille s’oublie pour étudier, suivre et saisir toutes les nuances de volupté que l’ame du Thalaba parcourt, pour user des raffinemens successifs qu’exigent ces accroissemens de jouissance qu’elle a fait naître. On ne parvient ordinairement à quelque degré de perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher précis, qui dans ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais qui le fera du résultat de cette œuvre de volupté...? Sera-ce Martial, le licentieux Martial?... Je l’entends s’écrier:
_Ipsam crede tibi naturam dicere rerum, Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est[57]._ La nature elle-même et t’arrête et te crie: Ce que répand ta main eût mérité la vie.
Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font pas autorité dans les choses qui doivent être décidées par la raison.
Le principe général et peut-être unique de morale, est que _mal est ce qui nuit_. L’adultere n’est pas si loin de la nature, et est un beaucoup _plus grand mal_ que l’onanisme. Celui-ci ne sauroit être dangereux qu’à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut souvent être très-utile à la morale; la perte d’un peu de sperme n’est pas en soi un plus grand mal, n’en est pas même un si grand que celle d’un peu de fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus grande partie en est destinée par la nature même à être perdue. Si tous les glands devenoient des chênes, le monde seroit une forêt où il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois à Martial: _vous n’approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse_; _car_ Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. _Si vous la laissiez ainsi jeûner, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut être un mari avant qu’elle fut accouchée; ce qui en est un assez petit._
L’ANANDRINE
Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers peres avoient les deux sexes et naissoient hermaphrodites pour accélérer la propagation; mais qu’après un certain tems écoulé, la nature cessa d’être aussi féconde, à l’époque où les substances végétales ne suffirent plus à notre nourriture, et où les hommes commencèrent à user de la viande.
Il est d’abord certain, et nous l’avons vu dans ces mélanges[58], qu’Adam fut créé avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais l’écriture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l’un de ses attributs. La Genese ne s’expliquant donc point d’une maniere précise sur ce sujet, le systême des rabbins a conservé long-temps un grand nombre de sectateurs.
On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à quelques-uns plus vraisemblable. C’est qu’il y avait trois sortes d’êtres dans le premier âge du monde: les uns mâles, les autres femelles; d’autres mâles et femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages tournés l’un vers l’autre et posés sur un seul cou, quatre oreilles, deux parties génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur insolence, leur audace les firent dédoubler, mais il en résulta un grand inconvénient; chaque moitié tâchoit sans cesse de se réunir à l’autre, et quand elles se rencontroient, elle s’embrassoient si étroitement, si tendrement, avec un plaisir si délicieux, qu’elles ne pouvoient plus se résoudre à se séparer; plutôt que de se quitter, elles se laissoient mourir de faim.
Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle: il sépara les sexes et voulut que le plaisir cessât après un court intervalle, afin que l’on fît autre chose que de rester collés l’un à l’autre. Il est arrivé de là, et rien n’est plus simple, que le sexe femelle, séparé du sexe mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mâle aspire sans cesse à retrouver sa tendre et belle moitié.