Part 3
Autour de l’anneau et à de grandes distances, on voyoit cinq lunes qui se levoient quelquefois toutes du même côté. Shackerley prétend qu’il est impossible de se former une idée assez magnifique de ce spectacle.
Cet anneau si bien situé formoit comme un pont suspendu, un arc circulaire; on voyageoit dans tout son contour; ainsi l’on faisoit de loin le tour du globe de Saturne; mais de façon que le voyageur avoit toujours ce globe du même côté.
La largeur de cet anneau n’est pas moindre que l’épaisseur de notre globe; mais en même tems il est assez mince pour que cette épaisseur disparoisse, quand il est vu de la terre. C’est ainsi que semble la lame d’un couteau, quand on la fixe de loin par le plan du tranchant. Shackerley n’ignoroit rien des phénomènes qu’on peut connoître ici-bas; mais il s’attendoit à pouvoir se porter au moins à califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit à nos yeux, formoit une distance aussi grande que celle de Paris à Strasbourg; car cet exemple donnera plus vite et plus exactement l’idée de cette dimension, que les mesures itinéraires employées par Shackerley, lesquelles ont besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d’être incontestablement évaluées. Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes sur ce bord intérieur et concave, que les politiques de notre globe sauroient bien rendre un théatre sanglant et mémorable d’innombrables glorieuses intrigues s’il étoit à leur disposition. Les habitans de cette partie, que l’on peut appeler les antipodes du dos extérieur de l’anneau, les habitans de l’intérieur, dis-je, avoient ce globe énorme de Saturne suspendu sur leur tête; l’anneau repassoit par-dessus ce globe, et par-delà l’anneau gravitoient les cinq lunes.
Enfin les habitants de l’intérieur voyoient leur droite et leur gauche, comme nous voyons les nôtres sur la terre; mais l’horizon de devant, ainsi que celui de derrière, étoient bien différens de ceux que nous appercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau de vue à cause de la courbure de notre globe; dans l’anneau de Saturne, cette courbure est en sens contraire: elle s’élève au lieu de s’abaisser; mais comme l’anneau entoure Saturne à la distance de cinquante mille lieues, il en résulte que cet anneau, en forme de bourrelet, a au moins cinq cent mille lieues de circonférence. Sa courbure s’élève donc imperceptiblement. L’horizon qui s’abaisse sur notre terre, paraît _plan_ à l’œil l’espace de quelques lieues; puis il s’élève un peu; les objets diminuent; distincts d’abord, ils finissent par se confondre: on n’apperçoit plus que les masses; enfin cette terre s’élève dans le lointain à des distances énormes toujours en se _menuisant_; au point que cet anneau, par les illusions de l’optique, finit en l’air, devient à l’œil de la largeur de notre lune, et s’apperçoit à peine dans la partie qui se trouve sur la tête de l’observateur; car elle est pour lui à plus du double de la distance de la lune à la terre, c’est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu près.
J’omets les phénomènes multipliés que produisent tous ces corps suspendus par leurs éclipses respectives; Shackerley les connoissoit sur la terre et les avoit bien jugés.
Leur ciel étoit comme le nôtre, nulle différence pour toutes les constellations; mais un nombre infini de comètes remplissoit l’espace immense et incalculable qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles qu’on soupçonnoit les plus voisines.
Comme l’attraction du globe de Saturne balançoit en partie celle de l’anneau, la pesanteur y étoit très diminuée; on y marchoit sans effort et le moindre mouvement transportoit la masse; comme une personne qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil volume d’eau qu’elle occupe, s’y meut par des impulsions insensibles.
Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s’effleurer; ils s’approchoient sans pression, tout y étoit presque aérien; les sensations les plus délicates se perpétuoient sans émousser les organes. On conçoit que cette manière d’être influoit beaucoup sur le moral des habitants de l’arc planétaire. Aussi l’une des merveilles qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilité des êtres qui meubloient cet étrange anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens qui nous sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes avances dans l’appareil de tous ces grands corps, pour s’arrêter à cinq sens dans la composition de ceux qu’elle avoit destinés à jouir de tous ces spectacles.
Ici l’embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit assez de connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps variés et suspendus; il échoua quand il voulut peindre des êtres animés. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique toute la clarté, tous les détails que l’on conçoit à cet égard. Au moins les _Abbandonati_ de Bologne, les _Resvegliati_ de Gênes, les _Addormentati_ de Gubio, les _Disingannuti_ de Venise, les _Acagiati_ de Rimini, les _Furfurati_ de Florence, les _Lunatici_ de Naples, les _Caliginosi_ d’Ancône, les _Insipidi_ de Pérouse, les _Mélancholici_ de Rome, les _Extravaganti_ de Candie, les _Ebrii_ de Syracuse, etc., etc., qui tous ont été consultés, ont renoncé à rendre la traduction plus claire. Il est vrai que l’inquisition civile et religieuse entrent peut-être pour quelque chose dans leur embarras.
Cependant il faut être juste: rien n’est plus difficile à donner que l’explication d’un sens qui nous est étranger. On a des exemples d’aveugles nés qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont fait des miracles de cécité. Eh bien! l’un d’entr’eux, chimiste, musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas trouver une autre définition du miroir que celle-ci: «_C’est une machine par laquelle les choses sont mises en relief hors d’elles-mêmes._» Voyez combien cette définition, que les philosophes qui l’ont approfondie trouvent très-subtile et même surprenante[22], est cependant absurde. Je ne connois point d’exemple plus propre à montrer l’impossibilité d’expliquer des sens dont on est dépourvu; et cependant toutes les affections et les qualités morales dérivent des sens; c’est par conséquent sur les observations qui leur sont relatives que l’on pourroit uniquement fonder ce qu’il y auroit à dire sur le moral de ces êtres d’une espèce si différente de la nôtre.
Au reste, il faut espérer que l’habitude où nos voyageurs et nos historiens nous ont mis de leur voir négliger ou même omettre ce qui n’a trait qu’aux mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d’une haute antiquité, sans lequel on ne voudroit peut-être pas croire un mot de ce qu’il a dit; car il étoit pour ses contemporains, et à bien des égards il est encore pour nous à peu près dans le cas d’un homme, qui n’auroit vu qu’un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un peuple d’aveugles; il faudroit certainement qu’il se tût, ou on le prendroit pour un fol puisqu’il annonceroit une foule de mystères, qui n’en seroient à la vérité que pour le peuple; mais tant d’hommes sont _peuple_, et si peu sont philosophes, qu’il n’y a pas de sûreté à n’agir, à ne penser, à n’écrire que pour ceux-ci.
Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus singulières.
Il s’aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne ne s’effaçoit point. Les pensées se communiquoient parmi eux sans paroles et sans signes. Point d’idiome; par conséquent, rien d’écrit, rien de déposé; et combien de portes fermées aux mensonges, aux erreurs! Ces détails prodigieux, innombrables qui nous énervent, leur étoient inconnus. Ils avoient toutes les facilités possibles pour transmettre leurs idées, pour donner une rapidité inconcevable à leur exécution, pour hâter tous les progrès de leurs connoissances: il sembloit que dans cette espèce privilégiée tout s’exécutât par instinct et avec la célérité de l’éclair.
La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit avec infiniment plus de fidélité, d’exactitude et de précision que par les moyens compliqués et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à aucun genre de certitude.
Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure perte sur la terre: dans l’anneau elles formoient une atmosphère toujours agissante à des distances considérables, et ces émanations dont Shackerley n’a pu donner une idée qu’en les comparant à ces atomes qu’on distingue à l’aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces émanations, dis-je, répondoient à toutes les houppes nerveuses du sentiment de l’individu. Semblables aux étamines des plantes, aux affinités chimiques, elles _s’enlaçoient_ dans les émanations d’un autre individu, lorsque la sympathie s’y rencontroient; ce qui, comme on peut aisément le concevoir, multiplioit à l’infini des sensations dont nous ne pouvons nous former qu’une image très infidèle. Elles rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables à celles d’Alphée qui, pour jouir d’Aréthuse, que Diane venoit de changer en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin de s’unir plus intimement à son amante, en mêlant ses ondes avec les siennes.
Cette cohésion vive et presque infinie de tant de molécules sensibles, produisoit nécessairement dans ces êtres un esprit de vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l’académie des _Innamorati_ a traduit par le mot _électrique_, quoique les phénomènes de l’électricité ne fussent point connus dans ces temps reculés.
Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et tellement, que les propriétés y seroient devenues à charge autant qu’inutiles. On sent qu’où il n’y a point de propriété, il y a bien peu d’occasions de disputes, d’inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique règne, à supposer même qu’il faille à de tels êtres un système politique. Je ne conçois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont plutôt prévenus que satisfaits, si la saveur du désir ne leur manque point et qu’ils n’aient rien à craindre du poison de la satiété.
Dans l’anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par l’air à des distances très considérables, par la même voie que se transmet la lumière du soleil, laquelle nous vient, comme on sait, en sept minutes. Une inspiration ou un souffle différemment modifié suffisoit pour communiquer une pensée. De là résultoit un concours admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence, cette harmonie universellement répandue dans tout l’anneau, ne s’occupoient que de leur bonheur commun, lequel n’étoit jamais en contradiction avec celui d’aucun individu.
Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi d’une paix éternelle et d’un bien-être inaltérable. Les arts qui tendent au bonheur et à la conservation de l’espèce, étoient aussi perfectionnés qu’il soit possible de l’imaginer et même de le désirer; et l’on n’y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs enfantés par la guerre. Ainsi les habitans de l’anneau n’avoient point passé par ces alternatives de raison et de démence, qui ont si prodigieusement mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens dans la science funeste de faire celui-ci, loin d’être admirés chez eux, n’y étoient pas même connus. Les plaisirs stériles ou factices n’y régnoient pas plus que le faux honneur, et l’instinct de ces êtres fortunés leur avoit appris sans effort ce que la triste expérience de tant de siècles nous enseigne encore vainement, je veux dire que la véritable gloire d’un être intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur.
Voilà ce qu’une lecture rapide m’a permis de retenir du voyage de Shackerley, qu’Habacuc, à la fin de son voyage, reprit par les cheveux et déposa en Arabie d’où il l’avoit enlevé. Quand le développement et la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, je me propose d’en donner à l’Europe savante une édition non moins authentique que celle des livres sacrés des Brames, que M. Anquetil a incontestablement rapportés des bords du Gange; car j’ose me flatter de savoir presque aussi bien le _mozarabique qu’il sait le zend ou le pelhvi_.
L’ANÉLYTROÏDE
La Bible est sans contredit l’un des livres les plus anciens et les plus curieux qui existent sur la terre.
La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui ne peuvent croire que Moïse ait été un interprète divin, me paroissent très-insuffisantes. Rien n’a été, par exemple, plus tourné en ridicule que la physique des livres saints, laquelle en effet paroît très défectueuse. Mais on ne pense point à l’état de cette science dans les premiers âges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre fût intelligible. La physique étoit alors ce qu’elle seroit encore si l’homme n’eût jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une voûte d’azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent être les astres les plus considérables; le premier produit toujours la lumière du jour et le second celle de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d’un côté, et disparoître ou se coucher de l’autre, après avoir fourni leur course et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. La mer semble de même couleur que la voûte azurée, et l’on croit qu’elle touche au ciel lorsqu’on la regarde de loin. Toutes les idées du peuple ne portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et quelques fausses qu’elles soient, il falloit s’y conformer pour se mettre à sa portée.
Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au ciel, il étoit naturel d’imaginer qu’il existoit des eaux supérieures et des eaux inférieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer; et que pour soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament; c’est-à-dire, un appui, une voûte solide et transparente, au travers de laquelle on appercevoit l’azur des eaux supérieures.
Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse:
«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux; et Dieu fit le firmament et sépara les eaux qui étoient sous le firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament, et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et à toutes les eaux rassemblées sous le firmament le nom de mer.»
Il est évident que c’est à ces idées qu’il faut rapporter: 1º les cataractes du ciel, les portes, les fenêtres du firmament solide, qui s’ouvrirent lorsqu’il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour noyer la terre.
2º L’origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers produits par les eaux inférieures, les oiseaux par les eaux supérieures, parce qu’ils s’approchent dans leur vol de la voûte azurée, que le peuple n’imagine pas être élevée beaucoup plus que les nuages.
De même, ce peuple croit que les étoiles sont attachées à la voûte céleste comme des clous: plus petites que la lune, infiniment plus petites que le soleil. Il ne distingue les planètes des étoiles fixes que par le nom d’_errantes_. C’est sans doute par cette raison qu’il n’est fait aucune mention des planètes dans tout le récit de la création. Tout y est représenté relativement à l’_homme vulgaire_, auquel il ne s’agissoit pas de démontrer le vrai système de la nature, et qu’il suffisoit d’instruire de ce qu’il devoit à l’Être suprême, en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vérités sublimes de l’organisation du monde, si l’on peut parler ainsi, ne doivent paroître qu’avec le temps, et l’Être souverain se les réservoit peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller l’homme à lui, lorsque sa foi, déclinant de siècles en siècles, seroit timide, chancelante et presque nulle; lorsqu’éloigné de son origine, il finiroit par l’oublier; lorsqu’accoutumé au grand spectacle de l’univers, il cesseroit d’en être touché, et oseroit d’en méconnoître l’Auteur. Les grandes découvertes successives rafermissent, agrandissent l’idée de cet Être infini dans l’esprit de l’homme. Chaque pas qu’on fait dans la nature produit cet effet, en rapprochant du Créateur. Une vérité nouvelle devient un grand miracle, plus miracle, plus à la gloire du grand Être, que ceux qu’on nous cite, parce que ceux-ci, lors même qu’on les admet, ne sont que des coups d’éclat que Dieu frappe immédiatement et rarement; au lieu que dans les autres il se sert de l’homme même pour découvrir et manifester ces merveilles incompréhensibles de la nature, qui, opérées à _tout instant_, exposées _en tout temps et pour tous les temps_ à sa _contemplation_, doivent rappeler incessamment l’homme à son Créateur, non-seulement par le spectacle actuel, mais encore par ce développement successif.
Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains devroient nous apprendre. Le grand art est de lier toujours la science et la nature, avec celle de la théologie, et non de faire heurter sans cesse des choses saintes et la raison, les croyans fidèles et les philosophes.
Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés (I), ce sont les interprétations forcées, que notre amour-propre, si orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère a voulu donner à tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De là sont nés les sens figurés, les idées singulières et indécentes, les pratiques superstitieuses, les coutumes bizarres, les décisions ridicules ou extravagantes dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines se sont étayées tour-à-tour des passages rebelles aux interprètes, qui s’évertuent, s’obstinent et ne doutent de rien; comme si l’Être suprême n’avoit pas pu donner à l’homme des vérités, qu’il ne devoit connoître, savoir, approfondir, que dans les _siècles à venir_. Du moment où vous admettez que la Bible est faite pour l’univers, songez que l’on fait aujourd’hui bien des choses que l’on ignoroit il y a quarante siècles et que dans quarante mille autres années, on saura des faits que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation? Les connoissances sont graduelles et ne se développent que par une marche insensible, que les révolutions des empires et de la nature retardent ou ralentissent. Or l’intelligence de la Bible, qui existe depuis un si grand nombre de siècles, qu’il y a bien peu de choses à citer d’une aussi haute antiquité, demande peut-être encore un long période d’efforts et de recherches.
L’un des articles de la Genèse qui a singulièrement aiguisé l’esprit humain (II), c’est le verset 27 du chapitre I:
«Dieu créa _l’homme_ à son image, il _les_ créa mâle et femelle.»
Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé Adam androgyne; car au verset suivant (verset 28), il dit à Adam: «Croissez et multipliez-vous; remplissez la terre.»
Ceci fut opéré le sixième jour; ce n’est que le septième que Dieu créa la femme; ce que Dieu fit entre la création de l’homme et celle de la femme est immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu’il avoit créé: animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam.
«Adam les nomma tous: et le nom qu’Adam donna à chacun (III) des animaux est son nom véritable.»[23]
«Adam appela donc tous les animaux d’un nom qui leur étoit propre, tant les oiseaux que les bêtes, etc.»[24]
Jusqu’ici la femme n’a point paru; elle est incréée; Adam est toujours hermaphrodite. Il a pu croître seul et se multiplier.
Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu réunir en lui les deux sexes, il suffit de réfléchir sur ce que peuvent être ces jours dont l’Écriture parle; ces six jours de la création, ce _septième jour_ du repos, etc.
On ne peut être que véritablement affligé, que presque tous nos théologiens, tous nos mangeurs d’images abusent de ce grand, de ce saint nom de Dieu; on est blessé toutes les fois que l’homme le profane et qu’il prostitue l’idée du premier Être, en la substituant à celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre dans le sein de la nature, et plus on respecte profondément son Auteur; mais un respect aveugle est superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne à la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits que l’interprète Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l’observe l’éloquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons échappés de la lumière céleste. Loin d’offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y ajouter un nouveau degré de splendeur.
Cela posé, que peut-on entendre par les six jours que Moïse désigne si précisément, en les comptant les uns après les autres, sinon _six espaces de temps_, six _intervalles_ de durée? Ces espaces de temps indiqués par le nom de _jours_, faute d’autres expressions, ne peuvent avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu’il s’est passé successivement trois de _ces jours_ avant que le soleil ait été créé. Ces jours n’étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse l’indique clairement en les comptant du _soir au matin_; au lieu que les jours solaires se comptent et doivent se compter du _matin au soir_. Ces six jours n’étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux entr’eux; ils étoient proportionnés à l’ouvrage. Ce ne sont donc que _six espaces de tems_. Donc Adam ayant été créé hermaphrodite le sixième jour, et la femme n’ayant été produite qu’à _la fin du septième_, Adam a pu procréer en lui-même et par lui-même tout le tems qu’il a plu à Dieu de placer entre ces deux époques.
Cet état d’androgénéité n’a pas été inconnu aux philosophes du paganisme, à ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu qu’Adam fut créé homme d’un côté, femme de l’autre; composé de deux corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme Platon, l’ont fait de figure ronde, d’une force extraordinaire; aussi la race qui en provint voulut déclarer la guerre aux dieux.--Jupiter, irrité, les voulut détruire.--Mais il se contenta d’affaiblir l’homme en le dédoublant, et Apollon étendit la peau qu’il noua au nombril... De là le penchant qui entraîne un sexe vers l’autre par l’ardeur qu’ont les deux moitiés pour se rejoindre et l’inconstance humaine, par la difficulté qu’a chaque moitié de rencontrer sa correspondante. Une femme nous paroît-elle aimable? nous la prenons pour cette moitié avec laquelle nous n’eussions fait qu’un tout; le cœur nous dit: la voilà, c’est elle; mais à l’épreuve, hélas! trop souvent ce ne l’est point.
C’est sans doute d’après quelques-unes de ces idées que les Basilitiens et les Carpocratiens prétendirent que nous naissions dans l’état de nature innocente, tels qu’Adam au moment de la création, et par conséquent devant imiter sa nudité. Ils détestoient le mariage, soutenoient que l’union conjugale n’auroit jamais eu lieu sur la terre sans le péché; regardoient la jouissance des femmes en commun comme un privilège de leur rétablissement dans la justice originelle, et pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, échauffé par des poëles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes; là, tout leur étoit permis, jusqu’aux unions que nous nommons adultère et inceste, dès que l’ancien ou le chef de leur société avoit prononcé ces paroles de la Genèse: _Croissez et multipliez_.
Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième siècle; il prêchoit ouvertement que la fornication et l’adultère étoient des actions méritoires; et les plus fameux d’entre ces sectaires furent appellés les _Turlupins_ en Savoie. Plusieurs savans font remonter l’origine de ces sectes à Muacha mère d’Afa, roi de Juda, grande prêtresse de Priape: c’est dater de loin, comme on voit.
Cette double vertu d’Adam paroît encore avoir été indiquée dans la fable de Narcisse qui, épris de l’amour de lui-même, veut jouir de son image, et finit par s’assoupir en échouant à l’ouvrage[25].
Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre nature actuelle, ont donné lieu à une grande question; à savoir: _an imperforata mulier possit concipere?_ «Si une fille imperforée peut se marier?»