L'oeuvre du comte de Mirabeau

Part 2

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Plus énergique, mais non moins éloquent, c’est dans la _Tropoïde_ que le talent inimitable de Mirabeau prend un nouvel essor pour s’élever aux plus hautes pensées. Vivant dans un temps où la corruption d’une cour offrait à la méditation du philosophe le tableau le plus saillant et le plus hideux d’une dissolution sans exemple, il porte le flambeau de l’investigation sur celle d’un peuple d’une autre époque beaucoup plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il démontre avec une admirable vérité que l’espèce humaine, dont les facultés morales ont une connexion si intime avec ses facultés physiques, est susceptible d’une perfectibilité qui se développe par les lumières de l’observation et de l’expérience et qui s’augmente successivement avec les progrès de la civilisation. Il prouve que si des nuances plus ou moins caractéristiques distinguent si diversement tous les peuples de la terre, il faut l’attribuer à l’influence du sol qu’ils habitent et aux institutions politiques qui leur sont imposées, soit par des despotes qui les gouvernent d’après leurs vices et leurs vertus, soit par des conquérants qui les modèlent sur leurs propres mœurs et les climats qu’ils ont quittés.

Le _Thalaba_ nous fait voir l’homme dans toute la turpitude d’un vice infâme, lorsque, subjugué par son tempérament, il ne puise pas assez de forces dans son âme pour résister à un dérèglement qui non seulement le dégrade à ses propres yeux, mais brise entre ses mains la coupe de la vie, si pleine d’avenir, avant de l’avoir épuisée.

_L’Anandryne_ sert de pendant au tableau heureux du Thalaba et nous représente, dans la femme, l’épouvantable vice qu’il a critiqué dans l’homme.

Il nous fait voir dans quel degré d’abjection peut tomber un sexe aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu’il a franchi les bornes de la pudeur[12].

Après avoir établi d’une manière admirable que l’influence de la reproduction de notre espèce étend ses droits sur tous les hommes en général, que la violence de l’amour sous un climat constamment brûlant n’est point la même que dans les pays septentrionaux, et que la nature procède à la reproduction _par des moyens particuliers et propres à chacun_, Mirabeau, par une transition heureusement amenée, critique, dans l’_Akropodie_, une des institutions les plus bizarres et les plus singulières que jamais tête d’homme ait enfantées, je veux dire la circoncision. En passant en revue les motifs qui l’ont pu établir chez les Orientaux, il démontre victorieusement qu’une observance religieuse quelconque qui n’aurait pas pour base les lois de la morale et de la nature ne peut servir qu’à tenir dans un avilissement perpétuel le peuple qui la pratiquerait.

Le _Kadesch_ confirme ces réflexions et prouve avec évidence que l’homme, une fois livré à ses désirs immodérés, à ses seules passions, sans frein ni retenue, doit nécessairement s’avilir, au point de méconnaître entièrement les sentiments de la pudeur et sa propre dignité. Et conduisant comme dans un cloaque d’impuretés, il développe dans _Béhémah_ cette triste vérité que l’homme, n’écoutant plus la raison dont il est partagé, poussera bientôt ses folies jusqu’aux plus monstrueuses insanies, et ombragera la nature en faisant injure à la beauté, sans crainte de se ravaler au-dessous de la brute même.

Dans un chapitre de _l’Anoscopie_, Mirabeau nous expose au grand jour l’homme, depuis le berceau du monde, toujours le jouet des adroits charlatans qui, abusant sans pitié de sa crédulité et établissant leur empire sur les qualités surnaturelles qu’ils affectent, mais ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les secrets de l’avenir et connaître ceux que le passé tient cachés dans son sein. Il en conclut que le peuple sera la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les yeux seront couverts du bandeau de l’ignorance et de la superstition.

Il couronne enfin son immortel ouvrage par la peinture énergique du tableau hideux des mœurs de toute l’antiquité, et, les mettant en parallèle avec les nôtres, il prouve combien la morale a fait de progrès immenses aujourd’hui, par la raison infiniment simple que la dépravation de l’homme est en raison du peu de développement de ses qualités intellectuelles et que plus il sera éclairé sur la dignité de son être et l’excellence de sa nature, moins il s’abandonnera à ses funestes passions qui finissent par enfanter le malheur.

Si _Hic et Hec_ est réellement de Mirabeau, il faut croire qu’après l’avoir confié à un libraire, l’amant de Sophie fit la défense qu’on le publiât. Le grand tribun n’avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le libraire conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit paraître après la mort de Mirabeau.

Ce charmant ouvrage n’est point indigne de l’auteur de l’_Erotika Biblion_ et de _Ma Conversion_. Il s’agit des aventures d’un élève des jésuites d’Avignon, qui après la dispersion de l’ordre est placé comme précepteur dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante. Les personnages appartiennent au monde ecclésiastique, à la noblesse. On trouve quelques anecdotes charmantes. Ce petit roman licencieux a été écrit avec une grâce et un esprit qui sont rares. Il a été pillé par l’auteur de _Mylord Arsouille_[13] qui parut avant lui, mais une copie de _Hic et Hec_ a pu fort bien tomber entre les mains du pamphlétaire peu scrupuleux qui publia la médiocre relation des plaisirs de lord Seymour, dont Mylord Arsouille était le surnom populaire.

_Le Rideau levé ou l’Éducation de Laure_ est une sorte d’_Emile_ concernant les demoiselles. Mirabeau n’est pas l’auteur de cet ouvrage, qui aurait été écrit par un gentilhomme bas-normand, nommé le marquis de Sentilly. L’auteur, qui avait sans doute décidé d’abord de faire l’apologie de l’inceste, fut retenu bientôt par des considérations qui n’ont point embarrassé certains romanciers modernes. Laure, dont l’éducation morale aussi bien que sexuelle, doit être achevée par son père, apprend bientôt que l’homme qu’elle appelle _mon papa_ n’a en réalité avec elle aucun lien de parenté. C’était beaucoup trop de pudeur. L’auteur le comprit vite et n’hésita pas à faire intervenir plus loin l’inceste encore, mais sous l’aspect qui paraît moins révoltant: l’inceste de frère et de sœur. _Le Rideau levé_ est un ouvrage au-dessus de sa réputation.

_Le chien après les moines_ est une satire alertement versifiée, mais fort insignifiante. La notice qui se trouve en tête de la réimpression de 1869 contient ces lignes qui paraissent judicieuses:

«L’épître à la Guimard[14], pour glorifier son caractère charitable, offre en tête une initiale qui ne s’applique pas trop bien au comte de Mirabeau: par M. M... Nous ne serions pas éloigné de chercher plutôt cet anonyme dans Mercier ou Théveneau de Morande.»

Le _Degré des âges du plaisir_ renferme quelques renseignements anecdotiques. Cependant le titre laissait supposer quelque chose de plus voluptueux. Mirabeau n’est pour rien dans cette élucubration bizarre.

G. A.

ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE

sur les ouvrages qui font l’objet de ce recueil.

_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--Ensuite se trouve une vignette formée de divers attributs artistiques et scientifiques. _A Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-192 pp.

_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--Ensuite se trouve une vignette représentant deux amours ailés dont l’un tient une gerbe et l’autre une harpe, auprès d’une urne. _A Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-192 pp.

_Errotika Biblion._--_Abstrusum excudit._--Ici se trouve un groupe d’ornements typographiques disposés de façon à former une vignette. _A Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-188 pp. Il paraît que cette contrefaçon fut faite à Mons par H. Hoyois.

_Errotika Biblion._--_En Kairô Ékatèron, abstrusum excudit._--Dernière édition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs, près celle de Richelieu, du grand Corneille, nº 146, 1792. In-8º de 176 pp.

_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--_Troisième édition. A Paris, chez tous les marchands de nouveautés._--_An IX-1801._ Petit in-12 de IV-248 pages, avec un portrait gravé par Mariage. (C’est celui qui a été reproduit dans le présent recueil). Cette édition de l’_Errotika Biblion_ est la plus jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires portant: _par le comte de Mirabeau, nouvelle édition corrigée sur un exemplaire revu par l’auteur. Paris, Vatar-Jouannet, an IX_ (1801).

_Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle édition, revue et corrigée sur un exemplaire de l’an IX, et augmentée d’une préface et de notes pour l’intelligence du texte. Paris, chez les frères Girodet, rue Saint-Germain-l’Auxerrois._ MDCCCXXXIII; avec les épigraphes: Εν Καιρῶ ἐχάτηρον,--_Abstrusum excudit_, petit in-8º de XII-271 pp. Une vignette polytipée sur le titre représente Jupiter balançant ses carreaux. Edition très rare et estimée. Elle contient les notes dites du chevalier Pierrugues, auteur du _Glossarium eroticum linguæ latinæ_ (Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau et dû en partie à la collaboration du baron de Schonen, auteur de la _Dissertation sur l’Alcibiade fanciuello a scuola_ de Ferrante Pallavicini.

Il y avait à Bordeaux un ingénieur du nom de Pierrugues, cependant il n’est pas certain qu’il soit l’auteur des notes, et il se pourrait que le nom véritable de celui-ci restât encore à dévoiler. En effet, les définitions qui ont été ajoutées aux notes de Mirabeau sont différentes et même moins précises que celles du _Glossarium_...

Cette édition est devenue très rare, parce que, croit-on, la presque totalité des exemplaires fut brûlée pendant l’incendie de la rue du Pot-de-Fer, où, le 13 décembre 1835, un fonds très important de librairie fut détruit.

_Errotika Biblion..._ Édition publiée en Allemagne vers 1860.

_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX avec les notes de l’édition de 1833 attribuées au Chevalier Perrugues. Bruxelles, chez tous les libraires._ 1783-1868 (Poulet-Malassis), in-12 de XV-220 pages, avec un portrait d’après Sicardi, gravé par Flameng. Il y a une introduction due sans doute à la plume de Brunet (de Bordeaux).

_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX, avec les notes de l’édition de 1833, attribuées au Chevalier de Pierrugues et un avant-propos par C. de Katrix. Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881._--Edition tirée à 500 exemplaires in-8º de XXIX-267 pages plus 2 ff. de table, avec une eau-forte de Chauvet, un portrait gravé par Flameng sur la gravure de Copia d’après Sicardi et le fac-similé d’un autographe de Mirabeau.

_Erotika Biblion._ Une édition a paru à Bruxelles vers 1885.

_Le Libertin de qualité, ou Ma conversion_ [par le Cte de Mirabeau] Londres [imprimé à l’imprimerie clandestine de Malassis, à Alençon], 1783, pet. in-8º. Très rare.

_Le Libertin de qualité, ou Confidences d’un prisonnier de Vincennes_, Stamboul [Paris], 1784, in-8º, fig.

_Le Libertin de qualité, par Mirabeau, nouvelle édition, ornée de huit figures. A Paris, MDCCXC._ In-18.

_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l’Echelle, en Suisse_, etc., 1791. In-8º de IV-192 pp. avec portrait, frontispice et 5 figures. Réimpression du _Libertin de qualité_.

_Le Libertin de qualité..._ Amsterdam, 1774 [Paris, 1830] avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies. 2 vol. in-18 de 139 et 142 pp.

_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par le comte de Mirabeau. Avec figures en taille-douce. Nouvelle édition. A Paris_, 1801 [1830]. 2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies.

_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l’Echelle, en Suisse_, etc. 1791, in-18 avec un portrait. VI-199 pp. Réimpression du _Libertin de qualité_. Ne pas confondre ces deux éditions avec certains pamphlets dont le titre n’est pas très différent de celui-ci.

_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F. (Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783. Londres_, 1783-1866, in-18, figures libres.

_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F. (Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783. Londres_, 1783-1888, avec une rose sur le titre. In-18, 208 pp.

On a attribué à Mirabeau les ouvrages suivants:

_Le Chien après les M..._--Fascicule in-8 de 32 pp., vers 1782.

_Le Chien après les Moines, lu et approuvé par une bande de défroqués._ In-8º de format plus petit que le précédent.

_Le Chien après les moines, satire attribuée à Mirabeau. Réimpression textuelle sur l’édition originale, sans lieu ni date (vers 1782), augmentée d’une notice bibliographique. Genève, chez J. Gay et fils, éditeurs, 1869._ On attribue aussi cette satire à Mercier ou à Théveneau de Morande.

_Le Rideau levé ou l’Education de Laure_, avec cette épigraphe:

_Retirez-vous, censeurs atrabilaires; Fuyez, dévots, hypocrites ou fous, Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères, Nos doux transports ne sont pas faits pour vous._

Cythère (Alençon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de VI-98 et 122 pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravés par Godard père, d’Alençon.

_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure. Cythère_, MCCLXXXVIII, 2 vol. in-12.

_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure..._ 1790, 2 vol. 122 et 154 pp.

_Le Rideau levé ou l’Education de Laure... an V._

_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure..._ 1800.

_Le Rideau levé ou l’Education de Laure_... Réimprimé sur l’édition de 1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., 12 fig. libres.

_Le Rideau levé ou l’Education de Laure... Londres_, 1788 [Paris, vers 1830], avec des lithographies.

_Le Rideau levé ou l’Education de Laure, par Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau.--Edition revue sur celle originale de 1786 et ornée de six figures libres, gravées d’après celles qu’on ajouta aux éditions de 1786 et de 1790_; ici se trouve l’épigraphe de quatre vers (voir plus haut).--_A Cythère.--MDCCCLXIV._ Le titre est imprimé en deux couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp.

_Le Rideau levé_ aurait en réalité pour auteur un certain marquis de Sentilly, gentilhomme bas-normand.

_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie, recueilli sur des mémoires véridiques, par Mirabeau, ami des plaisirs. A Paphos, de l’imprimerie de la Mère des amours._--1793, in-18, 8 figures.

_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux personnes de sexes différents, aux différentes époques de la vie. Recueilli sur des Mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs, suivi de l’Ecole des Filles ou la Philosophie des dames. Orné de gravures et de chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très connue, 1798._ 2 vol. in-16, 10 figures libres, coloriées. Bruxelles, 1863.

_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie, recueilli sur des mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs. A Paphos. De l’Imprimerie de la Mère des amours, 1793._ Avec, sur le faux titre, l’indication qu’il s’agit d’une des _Réimpressions faites exclusivement pour les membres de la Société des Bibliophiles de Bâle, les Amis des Lettres et des Arts._ Vers 1870, in-18.

On a aussi attribué à Mirabeau l’ouvrage suivant, qui pourrait fort bien être de lui. On reconnaît assez son style.

_Hic et hæc, ou l’Elève des RR. PP. Jésuites d’Avignon, orné de figures. Berlin, 1798._ 2 tomes petit in-12. Les figures, assez bien faites, sont galantes et non pas libres. Il y a à la deuxième partie l’_anecdote reçue de Paris_ et lue par Mme Valbouillant (_Les chevaux neufs_) qui manque dans les autres éditions.

_Hic et hec, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour et de la volupté, enseigné par les R. P. Jésuites et leurs élèves. Douze gravures. Londres, les marchands de nouveautés, 1815._ 2 tomes in-16. Lithographies libres.

_Hic et hæc, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... Londres_, 1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec 6 figures.

_Hic et hæc ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour..._ Belgique, 1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures.

_Hic et Hec ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très connue._ 2 tomes in-12, vers 1865.

_Hic et Hec ou l’Art des_ (sic) _varier les plaisirs de l’Amour. Londres, chez tous les marchands de nouveautés_, 1870, avec sur la couverture un encadrement typographique. 2 tomes en 1 vol. in-12 de 121 pp.

ÉROTIKA BIBLION

AVIS DES ÉDITEURS

_Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Néanmoins un autre n’aurait pu lui convenir: et si nous l’avons laissé en grec, on en devinera aisément la raison._

_Les recherches savantes et infiniment curieuses de l’auteur rendent cet ouvrage aussi érudit qu’agréable, et nous ne doutons pas de l’accueil favorable qu’il recevra du public._

_Nous avons du même auteur deux autres manuscrits qui ont le même mérite et qui sont autant intéressans que celui-ci; ils seront achevés d’imprimer sous deux mois. Nous annoncerons à nos correspondans le moment où ils devront sortir de presse. Nous mettrons dans l’exécution typographique autant de correction et de goût que dans ce volume. Nous ne pouvons en annoncer les titres que lorsqu’ils seront prêts à paroître._

N. B.--La présente édition de l’_Erotika Biblion_ est la reproduction de la première édition de 1783, elle a été revue sur celle de l’an IX. Les chiffres romains entre parenthèses renvoient aux annotations dites du chevalier de Pierrugues. Elles ont été insérées à la suite de l’_Erotika Biblion_. L’_Avis des éditeurs_ a paru en tête de la première édition.

ANAGOGIE

On sait[15] que parmi les découvertes innombrables des antiquités d’Herculanum, les manuscrits ont épuisé la patience et la sagacité des artistes et des savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes à demi consumés depuis deux mille ans par la lave du Vésuve. Tout tombe en poussière à mesure qu’on y touche.

Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens, plus exercés à tirer parti des productions qu’offrent les entrailles de la terre, se sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse, amie de tous les arts, et savante dans celui d’exciter l’émulation, a favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense travail.

D’abord ils collent une toile fine sur l’un des rouleaux; quand la toile est sèche, on la suspend, et l’on pose en même tems le rouleau sur un châssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, à mesure que le développement s’opère. Pour le faciliter, on passe un filet d’eau gommée sur le volume avec la barbe d’une plume, et petit à petit les parties s’en détachent pour se coller immédiatement sur la toile tendue.

Ce travail pénible est si long que dans l’espace d’une année, à peine peut-on dérouler quelques feuilles. Le désagrément de ne trouver le plus souvent que des manuscrits qui n’apprenoient rien, alloit faire renoncer à cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu’enfin tant d’efforts ont été récompensés par la découverte d’un ouvrage qui a bientôt aiguisé le génie des cent cinquante académies de l’Italie[16].

C’est un manuscrit mozarabique, composé dans ces tems perdus ou Philippe fut enlevé à côté de l’eunuque de Candace[17]; où Habacuc, transporté par les cheveux[18], portoit à cinq cents lieues le dîner à Daniel, sans qu’il se refroidît; où les Philistins circoncis se faisoient des prépuces[19]; où des anus d’or guérissoient les hémorrhoïdes[20]... (I). Un nommé Jérémie Shackerley, vrai croyant, dit le manuscrit, profita de l’occasion.

Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s’étoit perdu dans cette famille, l’une des plus anciennes du monde, puisqu’elle conservoit des traditions non équivoques de l’époque où les éléphants habitoient les parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg produisoit d’excellentes oranges; où l’Angleterre n’étoit pas séparée de la France; où l’Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette grande terre nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom chez les anciens, mais dont l’ingénieux M. Bailly fait si bien l’histoire.

Shackerley voulut être transporté dans une des planètes les plus éloignées qui forment notre système[21], mais on ne le déposa pas dans la planète même, on le plaça dans l’anneau de Saturne. Cet orbe immense n’étoit point encore tranquille. Dans les parties basses, des mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens d’eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par l’affaissement des cavernes et par les fréquentes explosions des volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées, des tempêtes sans cesse excitées par les secousses de la terre, et ses chocs terribles contre les eaux de mer; des inondations, des débordemens, des déluges; des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes et se précipitant dans les plaines, où ils empoisonnent les eaux; la lumière offusquée par des nuages aqueux, par des masses de cendres, par des jets de pierres enflammées que poussoient les volcans... Telle étoit la situation de cette planète encore informe. L’anneau seul étoit habitable. Beaucoup plus mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit depuis longtems des avantages de la nature perfectionnée, sensible, intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes dont Saturne étoit le théâtre.

La forme et la construction de cet anneau parurent si singulières à Shackerley, que rien dans l’univers ne lui avoit semblé aussi étrange. D’abord notre soleil, qui est celui des habitans de ce pays, étoit pour eux à peine la trentième partie de ce qu’il nous paroît. Il formoit à leurs yeux l’effet que produit sur la terre l’étoile du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, Vénus, la terre et Mars, n’y pouvoient point être discernés; on y doutoit de leur existence. Jupiter seul s’y montroit, à peu de chose près, comme nous le voyons; avec cette différence qu’il présentoit des phases comme la lune nous en montre. Il en étoit de même de ses satellites; et de ce concours de variétés uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et utiles. _Curieux_ en ce que l’on voyoit Jupiter en croissant, et ses quatre petites lunes tantôt en croissant, tantôt en décours, ou les unes à droite, et les autres se confondant avec la planète elle-même; _utiles_, en ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec tout son cortège; ce qui produisoit une multitude de points de contact, d’immersions et d’émersions successives, qui ne laissoient rien à désirer pour la régularité des observations. Ainsi la déduction des parallaxes étoit calculée rigoureusement; en sorte que, malgré l’éloignement de l’anneau, ou de Saturne ou du soleil, qui selon le docte Jérémie Shackerley, n’est guère moins de trois cent treize millions de lieues, on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur la terre, depuis une infinité de siècles.

Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur, se compensoit par celle du globe de Saturne, qui n’étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit de sa planète principale plus de lumière et de chaleur, que nous n’en avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en lui-même, dans son centre, ce globe de Saturne qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et il en étoit éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les trois quarts de la distance de la lune à la terre.