L'oeuvre du comte de Mirabeau

Part 16

Chapter 163,930 wordsPublic domain

Nous engageâmes Valbouillant à nous raconter quelqu’une de ses aventures, en attendant que l’heure du dîner nous rappelât au château[146].

--J’avais vingt ans, dit-il; j’étais capitaine de dragons, et mon régiment, cantonné dans la Lorraine, y goûtait toutes les douceurs dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville où ma troupe était en quartier habitait la jeune épouse d’un vieil officier général qui était en tournée pour une inspection dont le gouvernement l’avait chargé; elle était musicienne, chantait bien, jouait agréablement la comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité de talents la disposait en ma faveur et me faisait désirer de me lier avec elle; je l’accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes applaudissements parurent la flatter; je demandai et j’obtins la permission de lui faire ma cour chez elle, mais la présence d’une vieille belle-sœur, qui restait toujours au salon, me gênait dans l’aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s’en aperçut, sourit malicieusement, mais elle n’éloignait pas le témoin importun. Je lui donnai des billets, des vers passionnés, elle les recevait, en paraissait satisfaite, mais elle n’y répondais jamais. Vous savez que je suis ardent, et même impatient, et j’avais peine à supporter cet état; je m’ennuyais de rester toujours au même point. Pour en sortir et pouvoir m’expliquer librement sans la compromettre, je supposai un voyage à Nancy, où elle avait des parents; je m’offris de me charger de ses dépêches et je demandai qu’elle me permît de venir le lendemain les prendre à son lever.--Vous êtes bien obligeant, me dit-elle, mais je ne sais si j’y dois consentir, je suis extrêmement paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop à mon désavantage.--Ah! madame, quand on doit tout à la nature, c’est l’art seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans l’heureux désordre du matin.--Vous croyez?... Moi j’en doute et j’exige pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans déguisement, si je perds beaucoup à me laisser voir sans parure; venez sur les dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d’œil d’intelligence dont elle accompagna ce propos remplit mon cœur de l’espoir le plus doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j’arrive, je m’adresse à Marton, sa suivante, pour être introduit.--Madame, me dit-elle, n’a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est encore couchée.--Dieux! m’écriai-je, encore couchée, une migraine, quel contre-temps, je m’étais flatté du bonheur de la voir.--Elle s’en flattait aussi.--Et il faut que je me retire...--Je ne dis pas cela; si vous voulez monter, vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit, parlez bas, de peur d’ébranler sa tête.

Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied; elle ouvre la chambre de sa maîtresse, m’introduit, se retire et emporte la clef. A la faible clarté que laissaient pénétrer les persiennes aux trois quarts fermées, j’aperçus la belle Adèle, mollement étendue sur un lit élégant; un corset négligemment noué par une échelle de rubans gris de lin renfermait à demi la neige élastique de son sein, son mouchoir transparent, dérangé par les mouvements de la nuit, laissait voir une fraise vermeille; des cheveux s’échappant de dessous un bonnet en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son cou d’ivoire, avec lequel leur couleur d’ébène contrastait merveilleusement; une légère couverture de soie avec draps de Frise, se collant sur son beau corps, en dessinaient les agréables contours. Je m’approchai d’elle avec tout l’empressement de l’amour et de la timidité qu’inspire le respect (j’étais novice encore).--Ah! c’est vous, monsieur, me dit-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre faible; convenez que j’ai bien peu de coquetterie de vous recevoir dans l’état d’abattement où je me trouve.--Ah! madame, il ajoute le plus vif intérêt à l’ivresse que vos charmes sont sûrs d’inspirer.--Vous me flattez, voyez comme j’ai les yeux battus; je saisis sa main que je couvris de baisers, et fixant ses yeux soi-disant battus: Ce n’est pas le cas, lui dis-je, où les battus payent l’amende, mon cœur qu’ils ravissent en est la preuve, et je dérobai un baiser.--Finissez donc, monsieur, n’abusez pas de la confiance que j’ai dans votre sagesse, et elle se débattit avec une charmante maladresse qui me découvrit de nouveaux charmes.--Si quelqu’un entrait, qu’est-ce qu’on penserait. Marton! Marton! Comment, elle n’est pas là?... elle est redescendue! l’imprudente... mais si quelqu’autre... elle a emporté la clef. Ah! comme je la gronderai!... quelle idée lui a pris! en vérité, elle me met dans une position bien étrange.--Elle vous met à même de me rendre le plus heureux des hommes, si vous êtes sensible à l’amour le plus tendre; et je voulus prendre quelques libertés.--Ah! monsieur, il serait atroce d’abuser de la faiblesse où me jette ma migraine; je suis presque mourante, et vous... Laissez-moi donc, je sens bien votre main.--Oh! l’heureuse migraine! qu’elle vous sied bien! elle ajoute encore à votre fraîcheur.--Ah! quelle audace! je suis presque toute découverte... Non, monsieur, arrêtez... je ne suis pas femme à souffrir... Je n’écoutais plus rien et mes mains actives parcouraient les plus rares trésors; j’avais déjà un genou dans le lit et j’allais m’élancer pour le partager avec elle quand, me repoussant et se retournant vivement, elle saisit le cordon de la sonnette; effrayé et craignant de l’offenser, je fis un saut du lit à la cheminée pour réparer le désordre de ma toilette, en cas que ses gens arrivassent, et je proférai, selon l’usage, les mots d’ingrate, de cruelle, etc., quand, partant d’un éclat de rire, elle dit: Bon, je suis sauvée, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je ne fis qu’un saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle ne fit plus de résistance que pour la forme.

Aurore

Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils exaltèrent sa valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il croyait qu’on devait fixer aux exploits amoureux.--Je ne puis les assigner avec précision, et des traits comme les vôtres sont bien faits pour les reculer.--Cela est bien honnête, mais quel est le plus grand effort que vous ayez fait?--C’est à Bruxelles, dit-il, je revenais de l’armée, j’avais fait une longue abstinence, et je m’adressai à un honnête domestique de louage, qui m’avait servi de bonneau, lors de mon dernier voyage; il me fit connaître une danseuse, nommée Aurore, qui ne pouvait pas me recevoir chez elle, étant entretenue par un vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec moi chez un traiteur. Nous n’avions pour meuble qu’un grand fauteuil à crémaillère, comme il s’en trouve quelquefois dans les corps de garde; je convins de deux louis pour la soirée; nous fîmes un assez bon repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un entr’acte sur le fauteuil à chaque mets qu’on nous enlevait, et en quatre heures et demie nous avions mangé neuf plats et aucun entr’acte n’avait manqué; aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon argent. L’évêque s’écria: Voilà le désintéressement le plus marqué ou le triomphe du tempérament sur l’avarice; il contraste merveilleusement avec le désespoir de la vieille Sara.--La grosse marchande de plaisir? dit Valbouillant.--Précisément.

Le Chien après les Moines

... Chacun se plaint, et c’est avec raison, Que vous allez de maison en maison Non pas pour exhorter à la gloire éternelle, Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle Douce, simple, innocente et parfaite à ces jeux Où brille tout l’éclat de vos célestes feux;

Si par hasard un minois agréable S’offre à vos yeux sous un aspect aimable, Dieu! quels ressorts n’employez-vous donc pas, Pour conquêter tant de brillants appas? D’abord vous ne parlez que vertu, que sagesse, Vous traitez d’odieux le beau nom de tendresse; Vous ne savez prêchez que la gloire du ciel Et le détachement de tout bien temporel.

En peu de temps, la jeune et tendre Élise Auprès de vous se familiarise. Parler toujours du ciel, l’insipide propos! A l’esprit il faut bien donner quelque repos. Après le ciel advient la bagatelle, Conte du jour, histoire ou bien nouvelles; Satan, la chair, sont un peu plus parlans, Et l’on en vient à des discours galans: On fait jouer un coup d’œil, un sourire, En silence on exprime un mutuel martyre: On gémit à l’envie, l’on dévoile ses feux, On n’a plus tant d’horreur pour un froc odieux.

Élise dit tout bas: Dans le fond, c’est un homme, Tout aussi bien mâté qu’un cardinal de Rome; Que m’importe après tout? il paraît très charmant. Fin matois, vous savez bien connaître l’instant Et monter le cadran sur cette heure fatale Où Florinde perdit sa vertu de vestale. Oui, c’en est bien fait, Élise est donc perdue enfin; De sage qu’elle était, elle devint catin.

Une famille en pleurs gémit et se désole; Et tandis qu’en secret le plaisir vous console, Vous savez vous moquer et du qu’en dira-t-on, De tous les bruits publics et du mauvais renom.

Élise cependant met son poupon au monde, Tout prêt à recevoir la formule de l’onde; Ses larmes et ses cris marquent son repentir. Après la rose vient l’épine du plaisir.

Parens, amis, voisins et toute la sequelle Sont bientôt informés de la triste nouvelle; On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas: Hélas! est-ce bien sûr? Qui donc a fait ce cas? Élise paraissait accomplie de sagesse Et même haïssait jusqu’au nom de tendresse; Assidue à l’église, aux offices divins, Elle portait au ciel des regards si bénins! Point d’amans fréquentés, point d’intrigante allure Capable à l’engager à ce fait de nature. Pauvre Élise, qui donc a pu vous culbuter? Attendez, dit quelqu’un: je m’en vais deviner. Ce gros père Lucas, à la joue boursouflée, Chez elle allait souvent passer une soirée. Oh! le fait est certain: c’est ce rusé frocard Qui son futur mari d’avance a fait cornard. Ne vous y frottez pas; car une robe noire En sait souvent plus long que son simple grimoire...

Le Rideau levé

ou l’Éducation de Laure

L’Enfance de Laure

Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba dans un état de langueur qui, après huit mois, la conduisit au tombeau. Mon père, sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes les plus amères, me chérissait: son affection, ses sentiments si doux pour moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le plus vif. J’étais continuellement l’objet de ses caresses les plus tendres; il ne se passait point de jour qu’il ne me prît dans ses bras et que je ne fusse en proie à des baisers pleins de feu.

Je me souviens que ma mère lui reprochant un jour la chaleur qu’il paraissait y mettre, il lui fit une réponse dont je ne sentis pas alors l’énergie, mais cette énigme me fut développée quelque temps après: «De quoi vous plaignez-vous, madame? Je n’ai point à en rougir: si c’était ma fille, le reproche serait fondé; je ne m’autoriserais pas même de l’exemple de Loth; mais il est heureux que j’aie pour elle la tendresse que vous me voyez: ce que les conventions et les lois ont établi, la nature ne l’a pas fait; ainsi, brisons là-dessus...» Cette réponse n’est jamais sortie de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna dès cet instant beaucoup à penser sans parvenir au but; mais il résulta de cette discussion et de mes petites idées que je sentis la nécessité de m’attacher uniquement à lui, et je compris que je devais tout à son amitié. Cet homme, rempli de douceur, d’esprit, de connaissances et de talents, était formé pour inspirer le sentiment le plus tendre.

J’avais été favorisée de la nature: j’étais sortie des mains de l’amour. Le portrait que je vais faire de moi, chère Eugénie, c’est d’après lui que je le trace. Combien de fois m’as-tu redit qu’il ne m’avait point flattée: douce illusion dans laquelle tu m’entraînes, et qui m’engage à répéter ce que je lui ai entendu dire souvent! Dès mon enfance, je promettais une figure régulière et prévenante; j’annonçais des grâces, des formes bien prises et dégagées, la taille noble et svelte; j’avais beaucoup d’éclat et de blancheur. L’inoculation avait sauvé mes traits des accidents qu’elle prévient ordinairement; mes yeux bruns, dont la vivacité était tempérée par un regard doux et tendre, et mes cheveux, d’un châtain cendré, se mariaient avantageusement. Mon humeur était gaie, mais mon caractère était porté, par une pente naturelle, à la réflexion.

Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations: il me jugea; aussi cultivait-il mes dispositions avec le plus grand soin. Son désir particulier était de me rendre vraie avec discrétion; il souhaitait que je n’eusse rien de caché pour lui: il y réussit aisément. Ce tendre père mettait tant de douceur dans ses manières affectueuses, qu’il n’était pas possible de s’en défendre. Ses punitions les plus sévères se réduisaient à ne me point faire de caresse, et je n’en trouvais point de plus mortifiantes.

Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit dans ses bras: «Laurette, ma chère enfant, votre onzième année est révolue; vos larmes doivent avoir diminué, je leur ai laissé un terme suffisant; vos occupations feront diversion à vos regrets: il est temps de les reprendre.» Tout ce qui pouvait former une éducation brillante et recherchée partageait les instants de mes jours. Je n’avais qu’un seul maître, et ce maître c’était mon père: dessin, danse, musique, science, tout lui était familier.

Il m’avait paru facilement se consoler de la mort de ma mère: j’en étais surprise, et je ne pus enfin me refuser de lui en parler: «Ma fille, ton imagination se développe de bonne heure; je puis donc dès à présent te parler avec cette vérité et cette raison que tu es capable d’entendre. Apprends donc, ma chère Laure, que dans une société dont les caractères et les humeurs sont analogues, le moment qui la divise pour toujours est celui qui déchire le cœur des individus qui la composent et qui répand la douleur sur l’existence: il n’y a point de fermeté ni de philosophie, pour une âme sensible, qui puisse faire soutenir ce malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le regret; mais quand on n’a pas l’avantage de sympathiser les uns avec les autres, on ne voit plus la séparation que comme une loi despotique de la nature à laquelle tout être vivant est soumis. Il est d’un homme sensé, dans une circonstance pareille, de supporter comme il convient cet arrêt du sort, auquel rien ne peut le soustraire, et de recevoir avec sang-froid et une tranquillité modeste, absolument dégagée d’affection et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux chaînes pesantes qu’il portait.

«N’irai-je pas trop loin, ma chère fille, si dans l’âge où tu es, je t’en dis davantage? Non, non, apprends de bonne heure à réfléchir et à former ton jugement, en le dégageant des entraves du préjugé dont le retour journalier t’obligera sans cesse d’aplanir le sillon qu’il tâchera de tracer dans ton imagination. Représente-toi deux êtres opposés par leur humeur, mais unis intimement par un pouvoir ridicule, que des convenances d’état ou de fortune, que des circonstances qui promettaient en apparence le bonheur ont déterminés ou subjugués par un enchantement momentané, dont l’illusion se dissipe à mesure que l’un des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son caractère naturel: conçois combien ils seraient heureux d’être séparés. Quel avantage pour eux s’il était possible de rompre une chaîne qui fait leur tourment et imprime sur leurs jours les chagrins les plus cuisants, pour se réunir à des caractères qui sympathisent avec eux! Car, ne t’y trompe pas, ma Laurette, telle humeur qui ne convient pas à tel individu s’allie très bien avec un autre, et l’on voit régner entre eux la meilleure intelligence, par l’analogie de leurs goûts et de leur génie; en un mot, c’est un certain rapport d’idées, de sentiments, d’humeur et de caractère qui fait l’aménité et la douceur des unions, tandis que l’opposition qui se trouve entre deux personnes, augmentée par l’impossibilité de se séparer, fait le malheur et aggrave le supplice de ces êtres enchaînés contre leur gré.--Quel tableau! quelles images! Cher papa, tu me dégoûtes d’avance du mariage. Est-ce là ton but?--Non, ma chère fille: mais j’ai tant d’exemples à ajouter au mien que j’en parle avec connaissance de cause, et pour appuyer ce sentiment si raisonnable, et même si naturel, lis ce que le président de Montesquieu en dit dans ses _Lettres persanes_, à la cent douzième. Si l’âge et des lumières acquises te mettaient dans le cas de le combattre par les prétendus inconvénients qu’on voudrait y trouver, il me serait facile de les lever et de donner les moyens de les parer; je pourrais donc te rendre compte de toutes les réflexions que j’ai faites à ce sujet, mais ta jeunesse ne me met pas à même de m’étendre sur un objet de cette nature.» Mon père termina là.

C’est à présent, tendre amie, que tu vas voir changer la scène. Eugénie! chère Eugénie! passerai-je outre? Les cris que je crois entendre autour de moi soulèvent ma plume, mais l’amour et l’amitié l’appuient: je poursuis.

Quoique mon père fût entièrement occupé de mon éducation, après deux ou trois mois je le trouvais rêveur, inquiet: il semblait qu’il manquât quelque chose à sa tranquillité. Il avait quitté, depuis la mort de ma mère, le séjour où nous demeurions, pour me conduire dans une grande ville et se livrer entièrement aux soins qu’il prenait de moi; peu dissipé, j’étais le centre où il réunissait toutes ses idées, son application et toute sa tendresse. Les caresses qu’il me faisait, et qu’il ne ménageait pas, paraissaient l’animer; ses yeux en étaient plus vifs, son teint plus coloré, ses lèvres plus brûlantes. Il prenait mes petites fesses, il les maniait, il passait un doigt entre mes cuisses, il baisait ma bouche et ma poitrine. Souvent il me mettait totalement nue, et me plongeait dans un bain: après m’avoir essuyée, après m’avoir frotté d’essences, il portait ses lèvres sur toutes les parties de mon corps, sans en excepter une seule; il me contemplait; son sein paraissait palpiter, et ses mains animées se reposaient partout: rien n’était oublié. Que j’aimais ce charmant badinage et le désordre où je le voyais! mais au milieu de ses plus vives caresses, il me quittait et courait s’enfoncer dans sa chambre.

Un jour, entre autres, qu’il m’avait accablée des plus ardents baisers, que je lui avais rendu par mille et mille aussi tendres, où nos bouches s’étaient collées plusieurs fois, où sa langue même avait mouillé mes lèvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers s’était glissé dans mes veines; il m’échappa dans l’instant où je m’y attendais le moins; j’en ressentis du chagrin. Je voulus découvrir ce qui l’entraînait dans cette chambre, dont il avait poussé la porte vitrée, qui formait la seule séparation qu’il y avait entre elle et la mienne. Je m’en approchai, je portai les yeux sur tous les carreaux dont elle était garnie, mais le rideau qui était de son côté développé dans toute son étendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma curiosité ne fit que s’en accroître.

Éducation Philosophique

«Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point d’arrêt sur l’immensité dont notre globe est environné? Pousse-le aussi loin que ton imagination puisse l’étendre: à quelle distance inconcevable seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse cet espace immense? Des éléments dont la nature et le nombre sont et seront toujours inconnus; il est impossible de savoir s’il n’y en a qu’un seul dont les modifications présentent à nos yeux et à notre pensée ceux que nous apercevons, ou si chacun de ces éléments a une racine absolument propre, qui ne puisse être convertie en une autre. Dans une ignorance si parfaite de la nature des choses dont nous faisons tous les jours usage, il paraît ridicule que les hommes aient fixé le nombre de ces éléments: rien n’est plus digne de la sphère étroite de leurs idées, et néanmoins, à les entendre, il semble qu’ils aient assisté aux dispositions de l’Ordonnateur éternel. Mais enfin, qu’ils soient un ou plusieurs, l’assemblage de leurs parties forme les corps et se trouve uni dans un nombre très multiplié de globules de feu et de matière qui paraît inerte aux yeux préoccupés. Que penses-tu donc de ces points de feu brillants, connus parmi nous sous le nom d’étoiles? Eh bien! ma fille, ce sont de vastes globes enflammés, semblables à notre soleil, établis pour éclairer, échauffer et donner la vie à une multitude de globes terrestres, peut-être chacun aussi peuplé que le nôtre. Quelques-uns ont cru qu’ils étaient placés là pour nous éclairer pendant la nuit; l’amour-propre leur fait rapporter tout à nous, afin que tout aille à eux. Et de quoi nous servent-ils, ces globes, quand l’air est obscurci par les nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait plutôt être destinée à cet office; elle nous éclaire dans l’absence du soleil, même à travers les parties nébuleuses qui couvrent souvent notre horizon, et cependant ce n’est pas là son unique destination: on ne peut même affirmer qu’elle n’est pas un monde dont les habitants doutent si nous existons et sont peut-être assez stupides pour se flatter de jouir seuls de la magnificence des cieux; peut-être aussi sont-ils plus pénétrants, plus ingénieux que nous, ou pourvus de meilleurs organes, et qu’ils savent juger plus sainement des choses. Les planètes sont des terres comme la nôtre, peuplées, sans doute, de végétaux et d’animaux différents de ceux que nous connaissons, car rien dans la nature n’est semblable.

«Dans ce point de vue, et parmi cette infinité de boules de matières, que devient notre terre? un point qui fait nombre parmi les autres, et nous! fourmis répandues sur cette boule, que sommes-nous donc, pour être le type, le point central et le but où se rendent les prétendues vérités dont on berce l’enfance?»

C’est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque jour de tracer dans mon esprit des impressions de philosophie. Je lui demandais un jour: «Quel est cet Être créateur de tout, que je sentais mal défini dans les notions qu’on m’en avait données?» Il me dit: «Cet Être magnifique est incompréhensible: il est senti, sans être connu; c’est nos respects qu’il exige; il méprise nos spéculations. S’il existe plusieurs éléments, c’est de ses mains qu’ils sortent; il les a créés par la puissance de sa volonté, il est donc l’âme de l’univers; s’il n’existe qu’un élément, il ne peut être que lui-même. Connaissons-nous les bornes de son pouvoir? N’a-t-il pas pu dépendre de lui de se transformer dans la matière que nous voyons, dont nous ne connaissons ni la nature ni l’essence? Et ce qu’il a pu faire dans un temps, ne l’a-t-il pas pu de toute éternité? C’en est assez, ma chère enfant, pour le présent; quand tu seras dans un âge plus avancé j’écarterai de tout mon pouvoir les voiles qui couvrent la vérité.»

Mon père se plaisait à me faire lire des livres de morale, dont nous examinions les principes, non sous la perspective vulgaire, mais sous celle de la nature. En effet, c’est sur les lois dictées par elle, et exprimées dans nos cœurs, qu’il faut la considérer. Il la réduisait à ce seul principe, auquel tout le reste est étranger, mais qui renferme une étendue considérable: _faire pour les autres ce que nous voudrions qu’on fît pour nous_, lorsque la possibilité s’y trouve, _et ne point faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît_. Tu vois, ma chère, que cette science, dont on parle tant, n’est jamais relative qu’à l’espèce humaine, et si elle n’est rien en elle-même, au moins est-elle utile à son bonheur.