Part 14
A la sortie d’un sermon (car j’irai, non pas avec elle, mais je serai placé tout auprès, les yeux baissés, jetant vers le ciel des regards qui ne sont pas pour lui), à la sortie d’un sermon duquel elle m’a ramené, je commencerai par la critique de toutes les femmes rassemblées autour de nous. Notez que les questions viennent de ma béate.--Comment avez-vous trouvé madame une telle?--Ah! bon Dieu! elle avait un pied de rouge.--Pourtant, elle est jolie.--Elle aurait de vos traits, si elle ne les défigurait pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne; elle n’a ni votre teint, ni vos couleurs... (Croyez-vous qu’à ces mots elles n’augmenteront pas?)--Par exemple, la comtesse n’était pas habillée duement.--Du dernier ridicule, elle montre une gorge! et quelle gorge! Je ne connais qu’une femme qui eût le droit d’étaler de pareilles nudités. (Remarquez ce coup d’œil sur un mouchoir dont les plis laissaient passage à ma vue... Un autre coup d’œil me punit et je devins timide, décontenancé.)--Que pensez-vous du sermon?--Moi, je vous l’avouerai, j’ai été distrait, inattentif.--Cependant la morale était excellente.--J’en conviens; mais présentée d’une manière si froide! une belle bouche est bien plus persuasive. Par exemple, quel effet ne font pas sur moi vos exhortations! Je me sens plus animé, plus fort, plus courageux... Hélas! vous me faites aimer la vertu parce que je vous aime... (Ah! mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la pâleur couvre mon visage... Je demande pardon... Plus on me l’accorde, plus j’exagère ma faute, afin de ne pas être coupable à demi...) Ma dévote se remet plus promptement; cependant, elle est encore émue, elle me propose de lire et c’est un traité de l’amour de Dieu. Placé vis-à-vis d’elle, mon œil de feu la parcourt et l’épie: je paraphrase, je compose; ce n’est plus un sermon, c’est du Rousseau que je lui débite... Je saisis l’instant, un oratoire est mon boudoir, et je suis heureux.
Mais l’argent! l’argent!--Foutre, un moment; laissez-nous d....er. Quelle jouissance qu’une dévote! Que de charmants riens! Comme cela vous retourne! Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne Sainte Vierge!... Ah! mon doux Jésus!... Ami, sens-tu cela comme moi?
Mais l’argent! Eh! me croyez-vous assez bête pour aller faire un mauvais marché? Nenni... quelque sot...
Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret; il perdrait trop à ne pas l’être, et c’est lui qui va me servir; bien entendu qu’il aura son droit de commission.
Depuis trois jours, ma dévote, en abstinence, n’a eu pour ressource que son god...... Le père en Dieu arrive:--Hélas! ce pauvre jeune homme! il est encore retombé dans le vice! Des femmes perdues l’entraînent... (Quel coup de poignard!)--Ah! mon père, quel dommage! il a un bon fond!--Madame, ce n’est pas sa faute; il y a même en lui une espèce de vertu, car il est franc. «Monsieur, m’a-t-il dit, j’ai des dettes d’honneur, ma _conscience_ me tourmente; je vais me perdre peut-être, je serai la victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce l’âme, c’est de quitter madame... (Ici elle baisse les yeux.) Cette femme est adorable; elle possède mon cœur... N’importe, il faut la fuir... Étoile malheureuse! déplorable destin!» Voilà, madame, ce qu’il m’a dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle d’autre chose, on revient...--Mais à quoi montent ces dettes?--Trois cents louis... Et vous croyez qu’une femme qui connaît mes caresses et mes reins, qui est sûre du secret, qui ne me trouve pas un butor, qui aime surtout les variantes, ne me les enverra pas le lendemain?
Je vous vois d’ici faire le moraliste: «_Mais cela est odieux; l’amour pur est généreux; vous êtes un fripon..._» Foutre! vous badinez, vous gâteriez le métier; elle a trente-six ans, j’en ai vingt-quatre; elle est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son côté du tempérament et de l’argent, moi de la vigueur et du secret... Ne voilà-t-il pas compensation?
D’ailleurs, voulez-vous que je m’acquitte? Je lui fais l’honneur de l’afficher. Elle quitte sa dévotion: je la rends à la société, à elle-même; elle change d’état, enfin... Non, je me trompe, elle ne change que de robe et de coiffure.
Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins.
--Mais il valait bien mieux la laisser dans son obscurité: vous allez la perdre, on vous l’enlèvera.--J’ai d’autres projets peut-être; son argent est consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice est passé... Vous verrez cependant que, pour me faire enrager, elle s’avisera d’être fidèle: il faut que je prenne la peine d’avoir des torts avec elle.--Vous en aurez bientôt.--Non; car voici ma conclusion: «Madame, je ne rappellerai point vos bontés, elles me sont chères, et mon cœur aime à vous avoir des obligations que toute autre ne m’eût pas fait contracter; mais, plaignez-moi; c’est ma reconnaissance qui me coûtera la vie; c’est le soin de votre gloire qui va détruire mon bonheur. Je vous dois de cesser des visites qui vous compromettraient: hélas! je sais trop qu’en prononçant cette séparation funeste, je dicte mon arrêt.»
Puissances du ciel! combien vous êtes attestées! A force de singeries, je parviens à m’attendrir; ma Dulcinée verse tour à tour les larmes de la douleur et celles du plaisir: ma fuite est combinée par des points d’arrêt sur tous les sophas des appartements, et c’est à sa dernière extase que je me sauve.
Parbleu! voilà bien des façons.--Pauvre sot! tu ne vois donc pas que cette femme fait ma réputation pour l’éternité; je n’ai plus besoin de me vanter, je n’ai qu’à lui en laisser le soin, et je suis le phénix des oiseaux de ces bois. D’ailleurs, je n’ai pas perdu la tête; elle est l’amie intime de la présidente de..., et depuis longtemps je lorgne cette riche veuve; elle ne manquera pas d’être la confidente de ma délaissée, et me croyez-vous assez novice pour n’avoir pas persuadé à celle-ci que ce serait un moyen de nous voir encore; à l’autre, que je ne quitte madame une telle que pour ses beaux yeux.
Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les brouille... Allons, Discorde, vole à ma voix... On se pique, on se refroidit, les deux inséparables ne se voient plus; la présidente exige que j’embrasse son ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant à mon tour. Que ne peut le désir de la vengeance! on se livre à moi pour faire pièce à sa bonne amie.
La présidente a trente-cinq ans, et n’en paraît pas plus de vingt-huit; elle est bien conservée, mais sans affectation. Ce serait une petite maîtresse, si le jargon ne l’ennuyait pas. Elle a de l’esprit avec les femmes, de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de retenue dans le public, un ton de femme de qualité et des dehors imposants.
Dans le particulier, je n’ai guère connu de tempérament plus vif, plus soutenu, et en même temps plus varié. Ses caresses sont séduisantes, parce qu’elles sont franches, et vingt fois j’ai été tenté de l’aimer. Au reste, elle n’est pas sans défauts: elle a une profonde vénération pour elle-même; ses décisions sont des oracles, ses préceptes des lois; je n’ai rien vu de si impérieux. Il est vrai qu’elle y joint l’adresse, et que souvent vous croyez faire votre volonté en ne suivant que la sienne.
Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me fêter, je suis le saint du jour; elle a de la confiance en moi: rien n’est bien, si je ne l’ai conseillé. Nous passons ainsi six mortelles semaines. J’oubliais qu’elle veut être la confidente de mes affaires. Un jour j’arrive chez elle; mon œil est agité.--Mais, qu’as-tu donc, mon ami? Tu es bien sombre.--Quoi! dis-je (en m’efforçant de sourire), pourrais-je apporter chez vous de l’humeur?... On me persécute, je m’obstine à me taire, j’ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper ne saurait détruire: on me propose une partie, je la refuse, et je sors à minuit en m’échappant.
Voilà qui est bien simple, direz-vous, qui n’en ferait autant?... Je vous le donne en dix: écoutez seulement.
Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des mieux dégourdis, n’a pas eu l’esprit de f..... la femme de chambre pour éviter l’ennui. Or, ce jour-là, il est presque aussi triste que moi; sa charmante le presse autant que la mienne, et comme il est d’un naturel confiant, il avoue que «_la nuit dernière j’ai soupé chez la duchesse une telle, que l’on m’a fait, malgré moi, tailler un pharaon_»; que le jeu était diabolique, que j’ai perdu énormément, et qu’étant peu riche, je suis étrangement incommodé; mais ce qui me tourmente, c’est d’avoir été obligé de mettre en gage le diamant que m’a donné la présidente. Hélas! cette bague n’a pas même été suffisante avec tous mes bijoux pour dégager ma parole et je suis sans un sou!
Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est presque aussi coquin que moi: on l’a forcé aussi de jouer, et sa montre est avec mes effets chez madame la Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pendard, tire de son armoire quarante écus, qui composent sa petite fortune et sont même le fruit de mes dons. Le scélérat les empoche; mais il y a bien un autre manège.
J’ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa femme de chambre, des allées, des venues: c’est que l’on a conté tout cela à madame; que madame a fait répéter tout cela à mon bandit, et que sur le champ elle lui a remis cinq cents louis.--Douze mille francs?--En or, vous dis-je, pour aller tout dégager et fournir le supplément... Quand je sors, je retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le magot en triomphe chez moi.--Comment! tout cela n’était donc pas vrai?--Mais d’où diable viens-tu donc? C’est incroyable! tu ne te formes point; mais, aiguise donc ton intelligence.
Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je cours chez la présidente; une joie douce brille dans ses yeux; j’ai son diamant au doigt... je veux la faire parler (car vous noterez que, sous peine de la vie, mon laquais ne doit m’avoir rien avoué) elle me fait un mensonge avec toute l’adresse, toute la noblesse de la générosité; mais elle voit bien, à la vivacité de mes caresses, que la reconnaissance les enflamme et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes transports, je parle de bienfaits; on m’impose silence, en me disant que si l’on avait été assez heureuse pour me rendre un service, j’en ôterais tout l’agrément. Dieu! comme ma voix est touchante!
Comment, monstre! tant d’amour et de générosité ne te touche pas? Si fait, pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m’en débarrasser), je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend la femme la plus heureuse de Paris. D’amants que nous étions, nous devenons amis, et je vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de nouvelles bourses.
Dégoûté de l’amour parfait, de la jouissance méthodique de la dévote et de la présidente, je languissais tristement, quand mon bon ange me conduisit chez madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les parties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis vacant, et surtout que le diable est dans ma bourse; elle me présente sa liste, parcourons-la.
1º Madame la baronne de Conbâille... Foutre! voilà un beau nom. Qu’est-ce que cette femme-là?---C’est une petite provinciale qui est venue à Paris dépenser cinquante ou soixante mille francs qu’elle amassait depuis dix ans.--En reste-t-il encore beaucoup?--Non.--Passons; pourquoi cette bougresse-là s’avise-t-elle de prendre un nom de cour?
2º Madame de Culsouple.--Combien donne-t-elle?--Vingt louis par séance.--Paie-t-elle d’avance?--Jamais, et puis ce n’est pas votre affaire: elle est trop large.
3º Madame de Fortendiable.--Tenez, voilà ce qu’il vous faut. C’est une Américaine, riche comme Crésus; et si vous la contentez, il n’y a rien qu’elle ne fasse pour vous.--Eh bien! tu me présenteras.--Demain, si vous voulez.--Ici?--Dans son hôtel même.--Ce nom-là a quelque chose d’infernal qui me divertit.--Je rends la liste, quand, d’un air de mystère, la bonne Saint-Just m’adresse cette exhortation: «Mon cher ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu’y avez-vous gagné? la vérole. Pourquoi ne pas écouter les conseils de la sagesse? J’ai dans ma maison une vraie fortune, une vieille.--Le diable te f....! Eh! que votre souhait s’accomplisse! encore mieux vaut lui que rien; mais il ne s’agit pas de cela, je vous parle d’un trésor: fiez-vous à moi, et nous la plumerons.--Allons, je le veux bien: je m’en rapporte à ta prudence.»
En attendant, je me rends le lendemain, à sept heures du soir, chez mon Américaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup d’or placé sans goût, des ballots de café, des essais de sucre, des factures, enfin un goût de mariné que je n’ai, sacredieu! que trop reconnu dans mainte occasion.
Ce qui me tourmentait était d’entendre, dans un cabinet voisin, une voix d’homme dont les gros éclats me mettaient en souci; enfin, la porte s’ouvre: qui serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme!
Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux noirs et crépus ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de dureté à des yeux ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache s’élève contre un nez barbouillé de tabac d’Espagne; ses bras, ses pieds, tout cela est d’une forme hommasse, et c’est sa voix que je prenais pour celle du mari.
--Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce joli enfant? Il est tout jeune; mais qu’il est petit! N’importe, petit homme, belle q..... Pour faire connaissance, elle m’embrasse à m’étouffer... Sacredieu! il est timide!--Oh! c’est un garçon tout neuf.--Nous le ferons... Mais est-ce que tu es muet?--Madame, lui dis-je, le respect... (J’étais abasourdi.)--Eh! tu te fous de moi avec ton respect... Adieu, Saint-Just. Ça, ça, je garde mon f...eur; nous soupons et couchons ensemble.
La Duchesse
Me voilà donc libre; je m’introduis dans les différentes sociétés de la cour; je jette sur les femmes qui les composent un œil curieux et perçant. Du plus au moins je fais mainte application des peintures de la marquise. La saison des bals arrive, j’aime la danse à la fureur, mais, n’étant point talon rouge, elle m’était interdite chez les hautes puissances; l’observation m’offrit des dédommagements. J’avais obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint à tout plein d’esprit le meilleur ton et le cœur le plus sensible. Je la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage pour s’afficher ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se fixer!... Eh! que dirait l’Amour? Lui a-t-il confié ses flèches pour les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul cœur, comme les épingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire, et je sus qu’on ne pouvait allier plus de générosité, de talents et d’adresse. Je sus encore qu’en prédicateur excellent, ses préceptes ne nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu’un peu de contrainte pouvait y ajouter du prix.--Mais qui est-ce donc?--Oh! vous en demandez trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera la _Gouvernante_, vous lui verrez remplir un rôle que son cœur lui rend cher et qui lui mérite tous les applaudissements.
Confondus dans un groupe d’hommes, nous exercions notre critique sur les danseurs.--Eh! bon Dieu! quelle est cette petite personne, si folle, si extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier penche d’un côté, tout son ajustement est en désordre... Je ne l’en trouve, ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont animés, ses gestes sont violents, tout pétille en elle.--C’est la duchesse de..., me répond le comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je vous présenterai; elle aime la musique, vous l’amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa parole, et nous partons.
A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; de grands cheveux s’échappaient d’une baigneuse placée de travers sur sa tête. Embrasser le comte, me faire la révérence, me proposer vingt questions et me prendre pour répéter le pas de deux de _Roland_, ne fut l’affaire que d’un instant. Je fus froid les premiers pas: une passe très lascive, qu’elle rendit comme Guimard, m’enhardit, m’échauffa, me fit... (Ah! mon ami, la jolie chose qu’un pas de deux, quand on bande!) Le comte applaudit à tout rompre; elle s’écrie que je danse comme Vestris, que j’ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe à faire mourir de rire; me demande mon avis; je touche à l’ajustement, et je lui donne un petit air de grenadier qu’elle trouve unique... Elle s’habille, sort; je lui donne la main, et je me retire.
Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n’a pas le temps d’être méchante. Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me lève en raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures du matin; elle sortait du bain, fraîche comme la rose. Une lévite la couvre des pieds à la tête; on apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a toute la vélocité possible; elle a du goût, un filet de voix, des sons charmants, mais pour de l’âme... serviteur. Je vois cependant qu’elle est susceptible. Nous prenons un duo; je la presse, je l’attendris malgré elle; elle perd la tête, son cœur se serre; j’en arrache un soupir; la voix meurt, la main s’arrête; le sein palpite, mon œil enflammé saisit tous ses mouvements... Zeste! elle jette tout au diable; elle plante là le clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en boudant sur un sopha, et se relève par un grand éclat de rire.
Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque cependant avec plaisir qu’elle prend de l’intérêt; elle me loue avec affectation. Gardel n’a garde de la contredire; avant que je sorte, elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa pénitence; vois donc d’ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis une main que je couvre de baisers; l’autre me donne un soufflet qu’un baiser hardi répare à l’instant.
Le lendemain, j’y vole sur les ailes du désir; elle m’avait demandé quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle était au lit; une femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à côté d’elle me tendait les bras... j’aime bien mieux m’appuyer contre une console qui me tient de niveau.
Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons pour esquisser cette enfant!...
Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; ses traits n’ont aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie bouche, un nez retroussé, un front trop petit, mais ombragé délicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais assassinent leur monde sans rémission; son teint est moins très blanc qu’animé, mais le carmin le plus pur n’égale pas le vermeil de ses joues et de ses lèvres.
Après quelques folies débitées de part et d’autre, je lui montre ma musique; elle me prie de chanter... Je déployais toute la légèreté de ma voix, quand tout à coup un drap soulevé me découvre un sein de lis et de roses... _et la cadence chevrote_... Je continue: tantôt c’est un bras arrondi par l’amour, une cuisse fraîche rebondie, une jambe fine, un pied charmant qui, tour à tour, se promènent sur le lit et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je chante...--Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont je ne la croyais pas capable. Je recommence et le manège d’aller son train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s’agacent et s’irritent; je palpite, mon visage s’inonde de sueur; la méchante, qui m’observe, sourit et cependant soupire... Un dernier bond la découvre tout entière... Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais sauter les boutons qui me gênent, je m’élance dans ses bras; je crie, je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu’après quatre reprises redoublées.
La duchesse était évanouie, cela commença à m’inquiéter; j’employai un spécifique qui ne m’a jamais manqué; j’ai la langue d’une volubilité incroyable; j’applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine un joli globe: un trémoussement presque subit me rassure sur son état...--Dieu! ô Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu l’as trouvé!--Eh, quoi? lui dis-je tout étonné...--Hélas! un tempérament que l’on m’avait persuadé que je n’avais pas... Et baisers d’entrer en jeu, et les pièces de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin, nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse ridicule, _l’un vis-à-vis de l’autre_; je vous jure que ma petite duchesse n’était point de ces prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes; il fallut bien les éclaircir. Cette situation nouvelle me découvrait de nouveaux charmes. C’était bien le corps le mieux fait! Charnue sans être grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne demandait que de l’usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les façons.
J’aime bien f....; mais comme le bon Dieu n’a pas voulu que nous trouvassions le mouvement perpétuel, il faut s’arrêter enfin, car ce _jeu lasse plus qu’il n’ennuie_.
Or ma duchesse n’avait qu’un jargon, toujours le même; et comme j’avais ralenti son feu, ce n’était plus qu’un petit être plat, fort monotone. Que j’aime à voir sortir d’une bouche ces riens que rend si précieux une femme enivrée de volupté! qu’un mot placé à propos sait bien relever le prix d’une caresse et la rendre plus touchante! Otez les préludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir de l’extase, aident si souvent à s’y replonger... _l’ennui bâille avec nous sur le sein de nos belles_: l’amour fuit, l’essaim des plaisirs s’envole, et l’on s’endort pour ne jamais se réveiller.
Voilà des dégradations que j’éprouvai chez la duchesse pendant quinze jours: nos commencements furent trop vifs et la satiété amena le dégoût. J’en étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit un écrin et un petit billet.
«Un instant me rendit votre amante, un instant a tout changé; mais j’ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de conserver cet écrin: il vous représentera l’image d’une femme qui parut vous être chère, et qui se reproche de n’avoir pas pu faire plus longtemps votre bonheur.»
Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse était incapable de l’avoir dicté. J’y répondis: «Vos bienfaits, madame, ont droit de me toucher, si votre cœur a daigné apprécier le peu que je vaux. J’ai mis dans notre liaison des procédés dont l’énergie paraissait vous plaire; je n’ai ni dépit, ni colère. C’est bien assez pour moi d’avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux de la retraite: depuis huit jours, j’attendais vos ordres, et la preuve de mon respect est de ne les avoir pas prévenus. Votre portrait sera pour moi le gage de l’estime que vous accordez à mes _talents_. Puisse, madame, le fortuné mortel qui me remplace vous en porter de _plus heureux_! Vous m’aurez tous deux dans une obligation plus douce: celle de vous avoir mis dans le cas d’en sentir tout le prix.»
Mon successeur, homme d’esprit, n’a pu y tenir, comme moi, que peu de jours; elle l’a remplacé par _un prince_, et réellement, quant au moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais: c’est le pain quotidien d’une duchesse.
Mon billet écrit, j’ouvris l’écrin, j’y trouvai de fort beaux diamants et le portrait de la duchesse en baigneuse: il était frappant; je l’approchai machinalement de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon caprice s’écroula avec la libation que je venais de répandre en son honneur.
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