Part 13
Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce que nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aventures de la Madeleine qui, pleurant sur les débauches et les désordres de sa vie passée, devint un modèle de vertu, comme elle avait été un scandale de prostitution, ainsi que Marie Égyptienne, une autre fille de joie, dont les débauches furent effacées par une vie pénitente de quarante ans, qu’elle passa dans le désert sans manger.
Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du peuple hébreu, que certes on ne doit point envisager conformément aux idées que nous avons reçues sur les lois de la décence et de la pudeur. Ces mœurs, si éloignées des nôtres, n’étaient point grossières dans ces temps reculés, et ne paraissent confondre notre faible raison que parce que nous ne pouvons sonder les profondeurs mystérieuses de ce peuple élu, manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui nous seront peut-être un jour dévoilées, alors que les _dies iræ_ seront arrivés, pendant lesquels les balances d’or de Monseigneur saint Michel pèseront nos futures destinées dans la vallée de Josaphat (Teste David cum Sybilla).
La prostitution fut connue de tous les peuples de l’Orient, qui la pratiquaient sous l’emblème des divinités génératrices. Influencés par des climats constamment brûlants où le soufre, mêlé à tous les végétaux et les drogues les plus échauffantes, occasionne dans le sang et le cerveau de ces explosions qui mènent l’esprit jusqu’au délire, ces peuples les honorent par des actes de la plus révoltante impudicité, tribaderie, pédérastie, bestialité, sodomie, onanisme et jusqu’à la profanation des cadavres de femmes, tout y est mis en usage pour stimuler leurs désirs éhontés. Mais la volupté ne paraît avoir nulle part établi son empire avec plus de dépravation et de lubricité que dans la Grèce et chez les Romains. C’est Orphée, dit-on, qui le premier introduisit dans la Thrace l’amour infâme des hommes, παιδεραστια:
(Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem In teneres transferre mares, citraque, juventam Ætatis breve ver et primos carpere flores. Ovide., _Metam._, lib. X, v. 84.)
après la mort d’Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour le punir de ce crime, le tuèrent et jetèrent sa tête dans le fleuve Hébrus. Philippe de Macédoine en fit ses délices avec Pausanias, dont il fut assassiné pour avoir souffert la violence que lui fit Atticus, son favori, en l’exposant, dans un banquet, à la lubricité de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se passer un moment de son Alexis ou de son Agathon, et le sage Socrate enseignait entre deux draps cette honteuse volupté à ses favoris Phédon et Alcibiade. Xénophon prenait souvent ce plaisir avec Callias et Antolicus, Pindare avec Amarico, Aristote avec son Herminas; Anacréon brûla pour Bathyle, et le grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu’on ne pouvait être bon citoyen sans avoir un ami avec qui l’on couchât. Sapho se rendit célèbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de κλειτοριαζειν, que par ses talents comme poète. Aspasie se prostitua à Périclès, et Glycère à Alcibiade. Laïs reçut dans ses bras le dégoûtant Diogène et le galant Aristippe, tandis que Phryné débaucha l’Aréopage entier. Thaïs, en sortant des bras d’Alexandre, se fit un doux plaisir de faire brûler le palais de Persépolis, et l’on érigea, dans Athènes, des autels à la danseuse Cotytto, sous le nom de _Vénus populaire_.
Si nous examinons les mœurs des anciens Romains, nous les trouvons plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs. Les _lupanaria_ d’alors étaient de ces endroits où l’on s’abandonnait à tous les genres d’abominations. Dans les quartiers séparés qu’habitaient les _meretrices_, on voyait sur la porte de la loge de chacune de ces courtisanes un écriteau qui portait le nom et le prix auquel étaient taxés ses charmes (In cellis autem nomina meretricum solebant præfigi, et superscribi simul et stupri. LUBINUS.) D’où vient que Juvénal, parlant de la débauche effrénée de Messaline, dans la loge de la fameuse Lysisca, dit si agréablement _titulum mentitur Lysiscæ_ (Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi à connaître que malgré le nom supposé qu’empruntait l’impératrice pour cacher ses infamies, il ne se trompait pas sur la femme qui s’y prostituait. Apollonius de Tyr nous a conservé, dans son histoire, la forme d’un titre qui est trop plaisant pour ne point le rapporter ici:
_Quicumque Tarsiam defloravit Mediam libram dabit Postea populo patebit, Ad singulas solidas._
Dans ces lieux de débauches, un règlement de police indiquait l’heure de se retirer, et le son d’une cloche avertissait le public du moment de l’entrée et de la sortie de ces _lupanaria_. (Tempus quando ad meretricem eundum erat, lenones indicabant tintinnabulo, et ante nonam fores erant clausæ vel ex more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez Pitiscus.)
Les courtisanes qui se distinguèrent le plus dans la prostitution furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant, nomma le Sénat romain pour son héritier, ce qui lui valut une apothéose, et Quartilla, dont Pétrone nous a dépeint la galante impudicité. (Traduit par l’auteur de _l’Origine des prostitutions_.)
«Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. Après que de vieux débauchés les eurent fatigués de caresses lascives et révoltantes, Psyché, suivante de Quartilla, s’approcha de l’oreille de sa maîtresse et lui dit en riant quelque chose; elle répondit:--Oui, oui, c’est fort bien avisé, pourquoi non? Voilà la plus belle occasion qu’on puisse trouver pour faire perdre le pucelage à Pannichis. On fit aussitôt venir cette petite fille, qui était fort jolie et ne paraissait pas avoir plus de sept ans; c’était la même qui, un peu auparavant, était entrée dans notre chambre avec Quartilla. Tous ceux qui étaient présents applaudirent à cette proposition; et pour satisfaire à l’empressement que chacun témoignait, on donna les ordres nécessaires pour le mariage. Pour moi (c’est Encolpe qui parle), je demeurai immobile d’étonnement et je les assurai que Giton avait trop de pudeur pour soutenir une telle épreuve et que la petite fille n’était pas aussi dans un âge à pouvoir endurer ce que les femmes souffrent dans ces occasions.--Quoi! repartit Quartilla, étais-je plus âgée lorsque je fis le premier sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me punisse si je me souviens jamais d’avoir été vierge, car je n’étais encore qu’une enfant que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure que je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu’à ce que je sois parvenue à l’âge où je suis.»
Les femmes publiques n’étaient point mêlées avec les citoyens; et dans ces temps malheureux où l’on voyait à Rome la plus honteuse débauche régner sur le trône, à la cour et dans la haute classe de la société, les prostituées gardaient une sorte de décence et de pudeur que les dames ne connaissaient plus.
On voyait Pompéia, femme de Jules-César, se laisser séduire par Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l’empereur, son époux, vivre en adultère avec la fameuse Cléopâtre, reine d’Égypte, après qu’il eut débauché Servilie, mère de Brutus, et les plus illustres Romaines (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. L). César avait déjà commis, dans sa jeunesse, le péché contre nature avec Nicodème, roi de Bithynie (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. XLIX).
Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de tous les maris et le mari de toutes les femmes, «Omnium mulierum virum, et omnium virorum mulierem». (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. LII.)
Auguste n’était point exempt de la _petite fantaisie_ de César: il la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui servait de concubine. Entremetteuse de son capricieux époux, l’impératrice Livie lui procurait des femmes de toutes parts et prêtait quelquefois une main complaisante à certain objet fort variable de sa nature (XIPHILIN., _in Aug. Dio_, lib. XLVIII), tandis que son volage époux se livrait à une flamme incestueuse avec sa propre fille Julie, si dissolue dans ses mœurs qu’elle osa publier ses turpitudes; ne recevant, disait-elle, des passagers dans sa barque que quand elle était pleine (Nunquam, nisi plena navi, tollo vectorem. MACROB., lib. II, cap. 5.) Les désordres de cette princesse furent si effroyables qu’elle admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim adulteros), avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues de Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (DIO, lib. LV, p. 555, A: Juliam filiam suam adeo lasciviæ progressam, ut in ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes ac comportationes ageret.--XIPHILIN., _in Aug._--Nihil quod facere aut pati turpiter posset fœmina, luxuria libidine infectum reliquit: magnitudinem que fortunæ suæ peccandi licentia metiebatur, quidquid liberet pro licito judicans.--VELL. PATER., lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres, où son père Auguste avait lancé des décrets si foudroyants contre les adultères (VELL. PATER., _Hist._, lib. II.--SUÉT., _in Aug._, c. XXXIV). Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois qu’elle avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue de Marsyas, ministre de Bacchus (_liber_) et fameux joueur de flûte de Phrygie, qu’Apollon écorcha tout vif, pour le punir d’avoir eu la témérité de se mesurer avec lui, fut placée dans le Forum, comme monument de la liberté de la ville ou de la victoire du dieu des chants. Les avocats de cette époque prirent l’habitude de faire couronner cette statue chaque fois qu’ils avaient gagné un procès. Ce fut pour imiter cette coutume que la princesse Julie _eam coronari jubebat ab iis quos, in illa nocturnâ palæstrâ, valentissimos colluctatores experta erat_. Voyez Muret, sur Sénèque, et les _Femmes des douze Césars_, par M. de Servies, chap. _Julie_, femme de Tibère.
Tibère, ce monstre d’impudicité et de cruauté, se plongeait, en l’île de Caprée, dans les turpitudes les plus dégoûtantes et les plus horribles saletés. Non content d’exciter son imagination déréglée par les peintures les plus obscènes et les plus luxurieuses d’Éléphantis, il chercha à ranimer ses sens émoussés par les groupes les plus lascifs, qu’il faisait exécuter en sa présence par des _spintres_, qui _triplici serie connexi, invicem incestarent_. (SUÉT., _Vie de Tibère_, chap. XLIII); il allait jusqu’à abuser de la plus tendre enfance, dont il se faisait polluer dans ses bains de la plus infâme manière (SUÉT., cap. XLIV): quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos vocabit, institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur ac luderent, _lingua morsuque sensim appetentes_ (ejus genitalia cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum tamen lacte depulsos, inguini ceu papillæ admoneret: pronior sane ad id genus libidinis et natura et aetate.
Caligula jouit de toutes ses sœurs, en présence de sa femme, au milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait les plus illustres dames devant leurs maris (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV et XXXVI.--DIO, lib. LIX); et portant la dépravation de son cœur jusqu’à prostituer sa propre personne, il déshonore la fille qu’il avait eue de son commerce incestueux avec l’une de ses sœurs (EUTROP., _in Caj. Calig._). Il marque le plus fol amour pour l’une d’elles, Drusille, parce qu’il en avait eu les prémices, l’enlève à son époux, Cassius Longinus, et l’entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses autres sœurs, Agrippine et Levilla, il les expose à la brutalité de ses gitons (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV). Ensuite il conçoit une furieuse passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, l’habillant tantôt en guerrier et tantôt la faisant voir toute nue à ses amies (SUÉT., _in Calig._, cap. XXV).
Tandis que le stupide et l’imbécile Claude, prince qui tenait plus de l’animal que de l’homme, se donnait tout entier aux plaisirs de la table et avait résolu, pour ne point incommoder ses conviés, de faire publier un édit par lequel il octroyait la permission de péter pendant les repas (SUÉT., _in Claud._, cap. XXXIII), Messaline, sa femme, se prostituait à tout venant et s’abandonnant aux vices les plus honteux, poussait l’impudeur jusqu’à se marier publiquement avec Silius, en l’absence de Claude, qui se divertissait à Ostie (SUÉT., _in Claud._, cap. XXVI.--TACIT., _Ann._, II. DIO, lib. LX, p. 686 B.), et donnant l’essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions, elle se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca, se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d’esclaves et de soldats. (Voyez Juvénal, liv. II, sat. 6.--SUÉT., _in Claud._, cap. XXVI.)
Digne fils de l’adultère et incestueux Domitius Ænobarbus (TACIT., _Ann._, IV.--SUÉT., _in Ner._, cap. VII) et d’une mère méchante et corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus tendre enfance, Néron se livre à d’incestueuses privautés avec Agrippine, déjà souillée d’une familiarité criminelle avec son frère Caligula (TACIT., _Ann._, XIV.--SUÉT., _in Calig._ cap. XXIV). Il la fait ensuite massacrer, ainsi que son épouse Octavie, qu’il sacrifie à la jalousie de l’adultère Poppée, alors sa concubine, dont il se défait également par un coup de pied qu’il lui donne dans le ventre (TACIT., _Ann._, XVI.--SUÉT., _in Ner._, cap. XXXV). Méprisant toutes les lois de la décence et de la pudeur, il viole la vestale Rubria et prend pour femme, sous le nom de Sabine, le jeune et beau Sporus, après lui avoir fait extirper les testicules (SUÉT., _in Ner._, cap. XXVIII.--AUREL. VICTOR, _Epitom._--XIPHILIN., _in Ner._); puis se fait épouser par Doryphore, son intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme lubricité (SUÉT., _in Ner._, cap. XXIX).
Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée, où Tibère, dans les ombres de cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et ses horribles débordements, débute dans la carrière de la vie par une abominable prostitution de son corps (SUÉT., _in Vitell._, cap. II: Salivis melle commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie ac palam arterias et fauces pro remedio fovebat. Voyez la _Linguanmanie_.--TAC., _Ann._, XI), puis devient l’assassin de sa mère Sextillia qu’il fait mourir de faim.
Vespasien, passionnément amoureux de Cénis, affranchie d’Antoine, mère de Claude, entretient cette concubine dans son palais et la traite comme si elle eût été son épouse légitime (SUÉT., _in Vesp._, cap. III).
Tite, pendant son expédition contre les Juifs, se passionne pour la reine Bérénice, sœur du roi Agrippa, qui lui accorde les dernières faveurs.
De retour à Rome, où il s’est fait suivre de sa maîtresse, pour en avoir la tranquille jouissance, il répudie sa femme, Marcie Furnille, et mène ensuite une vie efféminée et dissolue, passant des nuits entières dans ses débauches de table et se livrant aux plus infâmes plaisirs (SUÉT., _in Tit._, cap. II). Puis il renvoie cette reine en Judée, quoique à contre-cœur (Ab urbe dimisit invitus invitam. SUÉT., _in Tit._, cap. II), après avoir fait massacrer brutalement le consul Cecinna au moment que celui-ci sortait de la salle du repas, sous le vain prétexte qu’il avait violé Bérénice (AUREL. VICTOR, _Epist._ X, § 4).
Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d’une beauté admirable, mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes du devoir conjugal, devient une des plus débauchées courtisanes de Rome; elle livre ses charmes à Domicien, qui l’enlève brutalement à Œlius Lamia son mari (DIO, _Excerp._, per Vales.--DIO, lib. LVII.--SUÉT., _in Domit._, cap. L). Mais bientôt dégoûté d’une femme dont la possession lui avait coûté si peu de peine, il s’enflamme pour Julie Sabine, sa nièce (_Ibid._, cap. XXII), et pour la posséder librement il répudie son épouse Domitia, qui se prostitue publiquement à la populace et au comédien Paris, dont elle devient folle d’amour (_Ibid._, cap. III.--XIPHIL., LXVII, p. 759, E), et qu’il fait massacrer en pleine rue. Ensuite, rappelant son épouse, sous prétexte que le peuple lui demande cette grâce, il la fait rentrer dans son lit sacré (DIO, cap. XIII), après avoir donné la mort à son infâme concubine, par un breuvage qu’il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs incestueuses amours (_Ibid._, cap. XXII.--DIO, lib. XVI.--PLIN., _Epist._ II): homme profondément immoral, qui s’abandonna dans ses bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les femmes les plus dissolues; qui se souilla par de sanglantes exécutions, et qui fut massacré dans sa chambre par sa propre femme et les grands de sa cour qu’il avait proscrits (SUÉT., cap. XXIII.--AUREL. VICT., _Epist._, II, 7.--DIO, lib. LXVIII).
Sabine, femme de l’empereur Adrien, se livre aux embrassements adultères de plusieurs patriciens, et l’épouse de Marc Aurèle, Faustine, devient éperdument amoureuse d’un gladiateur.
Commode, né de l’adultère Faustine, fille d’Antonin, ne dément point son origine, il se livre dans son palais à la lasciveté de trois cents concubines et assassine sa sœur Lucilla. Caracalla se souille du sang de son frère et épouse sa belle-mère Julie, dont la beauté égalait l’impudence (Cum Julia noverca Bassiani Caracallæ ei sinum nudasset: Vellem, inquit, si liceret. At illa: Si libet, licet. An nescis te imperatorem esse, et leges dare, non accipere?) Heliogabale aime son eunuque Hiéroclès avec un délire si effréné, «ut eidem inguino oscularetur, floralia sacra si asserens, celebrare (_Œt. Lamprid._, _in Heliog._, cap. V)». Mais énervé par le luxe et les débauches, incapable par lui-même d’assouvir ses exécrables lubricités, il prostitue toutes les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans et esclaves, se faisant donner le nom de _Bassiana_ et recherchant avec emportement les criminels plaisirs de la bestialité. (Per cuncta cava corporis libidinem recipiens et eum fructum vitæ præcipuum existimans, si dignus atque aptus libidini plurimorum videretur. _Ibid._)
Le Libertin de Qualité
Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine
Je me fais présenter chez Madame _Honesta_ (famille presque éteinte). Tout y respire la pudeur et l’honnêteté; tout prêche l’abstinence, jusqu’à son visage, dont la tournure, quoique assez piquante, n’a cependant aucun de ces détails qui inspirent la tendresse. Mais elle a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait trop maigre, si toute l’habitude du corps ne s’y proportionnait pas. Je ne louerai pas sa gorge, quoiqu’une gaze qui s’est dérangée m’ait permis d’entrevoir du lointain; ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on pourrait souhaiter une jambe plus régulière; telle qu’elle est, un joli pied la termine. Nous avons les _grands airs_, des _nerfs_, des _migraines_, un mari que l’on ne voit qu’à table, des gens discrets, de l’esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais quelquefois ne ressemblant qu’à soi... Pardieu! allez-vous me dire, celle-là ne vous paiera pas... Oh! que si! parce qu’elle est vaniteuse, parce qu’elle se pique de générosité, parce qu’elle veut primer.
D’abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de l’esprit, des pointes, des calembours; que madame a raison, que tout chez elle est au mieux possible... Irai-je à sa toilette? Pourquoi non?... Je placerai une mouche; je donnerai à cette boucle tout le jeu dont elle est susceptible... Un chapeau arrive... Bon Dieu! les Grâces l’ont inventé; le dieu du goût lui-même en a placé les fleurs, et tous les zéphyrs jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme cette gaze _prune-de-Monsieur_ coupe avec ce _vert anglais_... Mais qui l’a envoyé?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi un coupable ne rougirait-il pas?... Je me suis trahi, déconcerté, boudé... Victoire, que son emploi de femme de chambre, quelques baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes intérêts, les plaide en mon absence... Ah! madame, si vous saviez ce que l’on me dit de vous!... Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux que votre chevalier, et je suis sûre qu’il ne vous coûterait qu’une misère... Il n’est pas joueur, je le sais de son laquais; c’est un cœur tout neuf.--Mais, crois-tu que je sois assez aimable pour...--Ah! Dieu! madame, comme ce chapeau est tourné! Vous voilà à l’âge de vingt ans.--Tais-toi, folle; sais-tu que j’en ai trente, et passés?... (Pardieu, oui, _passés_ et il y a dix ans que cela est public...) Je reviens l’après-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on pas? Je demande pardon en offensant davantage; on s’attendrit, je me passionne; on se... (Foutre! attendez donc... Cette femme-là est d’une précipitation à me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez bien que mon laquais n’est pas assez bête pour ne pas me faire avertir que le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m’attend. Je jette un coup d’œil assassin; j’embrasse cette main qui tremble dans la mienne... Je me relève et je pars.
Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une de ces femmes qui, blasées sur tout, cherchent des plaisirs à quelque prix que ce soit. Elle me fait des avances, parce que son honneur, sa réputation, la bienséance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. Nous sommes bientôt arrangés; elle me paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu! pas d......er... Mon infante le sait: les tracasseries viennent. Ah! doux argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin, on se détermine; il y a déjà quinze mortels jours qu’on languit. Je fais entendre, modestement, que la reconnaissance m’attache, que j’ai des obligations d’un genre... N’est-ce que cela?... On me paie au double; et dès lors je suis quitte avec ma Messaline: je vole dans les bras qui m’ont comblé de bienfaits nouveaux, et je goûte... non pas du plaisir... mais la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.
Las! que voulez-vous! Quand on a engraissé la poule, elle ne pond plus; les honoraires se ralentissent, et je dors.--Comment! tu dors?--Oui, la nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chéri qui anime l’espérance, qui éclaire les combats amoureux. On se plaint, je me fâche; on me parle de procédés, d’ingratitude, et je démontre que l’on a tort, car je m’en vais.
Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m’apparaît; mais il n’est point chargé de ses attributs heureux: c’est le dieu du conseil, le diligent Mercure, il me console et m’envoie chez M. Doucet. Vous ne le connaissez sûrement pas: or, écoutez.
Une taille qu’une soutane et un manteau long font paraître dégagée; un visage qui rassemble la maturité de l’âge, l’embonpoint et la fraîcheur; des yeux de lynx, une perruque adonisée; _l’esprit_ en a tracé la coupe; sa physionomie ouverte, mais décente, répand l’éclat de la béatitude; il ne se permet qu’un sourire, mais ce sourire laisse voir de belles dents... Tel est le directeur à la mode: troupeaux de dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas.
Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ensevelies dans un parfait quiétisme de conscience et dont la charnière n’en est que plus mobile. Le père en Dieu cache sous un maintien hypocrite une âme ardente et de très belles qualités occultes... Vous vous doutez bien que c’est à ces femmes qu’il faut parvenir. Je m’insinue donc dans la confiance du bonhomme, je lui découvre que je suis presque aussi tartuffe que lui: il m’éprouve; et quand toutes ses sûretés sont prises, il m’introduit chez madame....
C’est là que la sainteté embaume, que le luxe est solide et sans faste, que tout est commode, recherché sans affectation... Mais quoi, un jeune homme chez une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement; c’est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez que je dois en avoir, au moins autant que d’impudence. Mes visites s’accumulent, la familiarité s’en mêle, et voici une des conversations que nous aurons, j’en suis sûr.