Part 11
Un philosophe déiste du dix-huitième siècle, dans ses _Commentaires sur la Bible_, s’est permis de calomnier ce passage de la Genèse, en disant que «cela supposait qu’il y avait déjà un langage très abondant, et qu’Adam, connaissant tout d’un coup les propriétés de chaque animal, exprima toutes les propriétés de chaque espèce par un seul mot, de sorte que chaque nom était une définition»; et s’armant de l’arme du ridicule, si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son délire «qu’il était triste qu’une si belle langue fût entièrement perdue; que plusieurs savants s’occupaient à la retrouver et qu’ils y auraient de la peine.»
Mais si cet orgueilleux eût été rempli de foi, il eût admiré le plus ce qu’il comprend le moins et se fût aisément convaincu que si notre premier père donna à chaque animal son vrai nom, c’est que, créé dans un état de pure innocence, il avait reçu de Dieu, au rapport de saint Thomas (_Quæst._, 94, art. 3), la science la plus parfaite et la connaissance de toutes les choses de la nature; que sur l’ordre de Dieu même, Adam avait imposé à tous les animaux le nom qui leur était propre; d’où il suit qu’il connaissait parfaitement la nature de ces animaux. En effet, les noms véritables doivent être en harmonie avec la nature des choses. (Saint Chrysost., _Hom._, 14, _in Gen._)
Cependant, sans comprendre clairement et fixement l’essence divine, Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et parfaite connaissance. (Saint Thomas, _Quæst._, 94, art. 1).
Voilà une explication lumineuse d’un passage de la Bible vraiment extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous les incrédules.
IV.--«Mais le savant Sanchez...» Pour donner un échantillon du profond savoir et de la délicatesse du révérend Sanchez, jésuite et casuiste très versé dans la controverse, voici quelques-unes de ces questions sur lesquelles il s’est sérieusement évertué et qu’il a proposées à résoudre pour l’édification de ses lecteurs et à la très grande gloire de Dieu.
Il demande:
_Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?_
_De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?_
_Seminare consulto, separatim?_
_Congredi cum uxore sine spe seminandi?_
_Impotentiæ tactibus et illecebris opitulari?_
_Se retrahere quando mulier seminavit?_
_Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen effundat?_
Il discute:
_Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto?_
Et il assure:
_Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione et ex semine amborum natum esse Jesum._
Et cent autres questions de cette force et de cette décence, que ce théologien jésuite a agitées dans son fameux _Traité latin sur le mariage_, et dont la traduction en français blesserait trop les mœurs pour que nous ne la passions pas sous silence. Aussi, rien d’étonnant si Sanchez «ne mangeait jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si, quand il était à table, il tenait toujours ses pieds en l’air, assis sur un siège de marbre.»
SUR L’ISCHA
I.--«La première personne à laquelle Jésus-Christ se montra après sa résurrection fut Marie-Madeleine.»
Rien dans l’antiquité n’approcha jamais de cette consolante doctrine de ramener à l’honneur par le repentir. Régénérée par la pénitence, une chrétienne, quelque grande que soit la faute qu’elle a commise, si elle s’en repent, est aussitôt purifiée et rendue à sa première considération. Aussi, il y a au ciel, pour une brebis égarée qui revient au bercail de l’Église, beaucoup plus de joie que pour dix saints qui n’ont jamais péché.
La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant exemple et confirme nos réflexions. Après avoir mené une vie libertine et débauchée, et vendu, comme les vestales de l’Opéra, des cordons verts aux libertins de Jérusalem, un jour qu’elle savait que Jésus-Christ était allé dîner chez le Pharisien Simon, touchée sans doute par un mouvement de curiosité si naturelle à son sexe, ou peut-être par un caprice de vertu, ou, ce qui est plus probable, par le délabrement d’une santé usée dans les débauches, Madeleine pénètre dans la salle du repas et s’y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur, les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes et les essuie de ses cheveux.
Alors, témoin de cette scène attendrissante et supposant, dans son orgueil, que les dérèglements de cette femme ne sont point connus à son convié, parce que, au lieu de rejeter, il accueille l’hommage impur de cette prostituée, l’incrédule Pharisien doute témérairement de la puissance du divin prophète et reste confondu lorsqu’il entend Jésus dire à cette courtisane qu’il préfère son ardent amour à la tiédeur de ceux qui ne l’aiment que du bout des lèvres et qu’il pardonne ses péchés parce qu’elle a beaucoup aimé. (Saint Luc, chap. VIII, v. 36 à 50.)
Admirable et touchant modèle de conversion! Elle nous fait voir, disent les saints Pères, que la pécheresse la plus noire devient blanche comme neige devant Dieu, lorsque l’humilité sanctionne sa pénitence... et, comme dit quelque part l’impie Boufflers, se sauve ainsi du grand feu que Dieu a fait là-bas pour ceux qui ne vont pas là-haut.....
SUR LA TROPOÏDE
_Tropoïde_, du grec τρόπος, _mœurs_, _genre de vie_, _moralité d’un peuple_.
Dans le tableau si vrai, si caractéristique de la législation et de la moralité du peuple hébreu qu’il dépeint avec la supériorité du talent d’un habile politique et d’un profond penseur, Mirabeau, qu’aucune considération n’arrête lorsqu’il s’agit d’agrandir les limites de notre intelligence par une vérité quelconque, imprime à ce chapitre le cachet de son génie, en y développant les observations les plus judicieuses et les plus profondes réflexions, il compare avec une étonnante sagacité les mœurs et les coutumes des Juifs du temps de Moïse avec nos habitudes, nos mœurs et nos libertés, que le despotisme des prêtres et des rois a si longtemps tenues courbées sous leur sceptre avilissant, mais dont la philosophie du dix-huitième siècle, par ses longs et constants efforts, a fait enfin justice à jamais. Depuis cette époque si mémorable, la civilisation est en marche: ses progrès peuvent être ralentis; mais ni les misérables intrigues du sacerdoce, qui menace de tout abrutir pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents des gouvernements actuels, dont la violence, l’astuce et l’intérêt sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais à comprimer l’essor de la progressive émancipation de l’esprit humain. Une immense impulsion lui est donnée, et l’imprescriptible liberté, désormais circonscrite dans les bornes bien entendues du devoir social, fera insensiblement _le tour du monde_, triomphera de leurs vains efforts et anéantira quelque jour l’œuvre de l’iniquité et de la corruption.
Mais revenons au sujet de ce titre.
La _Tropoïde_, dit le révérend père Lamy, est tirée des instructions et des règles de morale de la lettre de l’Écriture. La loi juive défend de lier la bouche au bœuf qui bat le blé (_Deut._, chap. XXV, v. 4) et saint Paul se sert de ce précepte de Moïse pour établir l’obligation qu’ont les fidèles de fournir aux ministres de l’Évangile tout ce qui leur est nécessaire (_I. Corinth._, chap. IX, v. 9.--_I. à Timoth._, chap. V, v. 18), ce qui n’est pas mal entendre ses intérêts. D’après saint Jérôme (dans sa _lettre à Hedibia_), le sens tropologique est celui qui nous élève au-dessus du sens littéral et nous fait donner une explication morale et propre à nous faire connaître ce qui se passait parmi le peuple juif: récit qui n’est pas du tout à son avantage.
I.--«Quand la fille avait engagé sa foi, les matrones la conduisaient au dieu Priape.»
Si on voulait juger avec sévérité des mœurs et des habitudes du peuple romain par les expressions libres de quelques-uns de ses écrivains les plus célèbres; si l’on exposait au grand jour les tableaux obscènes de l’antiquité que l’on a découverts dans les fouilles d’Herculanum et de Pompéi, il faudrait en conclure nécessairement que la pudeur, loin d’être un sentiment naturel et indispensable à l’homme, n’est chez lui qu’une simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais m’imaginer qu’il ait existé sur la terre un peuple assez impudent, assez dénaturé, assez ennemi de lui-même, pour établir, de gaîté de cœur, un culte contre la décence et les bonnes mœurs. Or, le culte de Priape, que je vais décrire, n’était point indécent chez les anciens; car ils regardaient la propagation comme un devoir trop sacré et trop sérieux pour voir dans la consécration du _Phallus_ et du _Kleis_ (ou des parties sexuelles de l’homme et de la femme dans leurs sanctuaires) autre chose qu’un emblème de la fécondité universelle, et ils le sculptaient jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole des premiers vœux de la nature.
De là ce culte de _Priape_, qui passa à Rome de l’Étrurie, où l’apportèrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, _Dissertation sur le libertinage_, art. III.) Au rapport de Strabon et d’autres écrivains de l’antiquité, ce dieu était fils de Bacchus et de Vénus. Il naquit à Lampsaque, ville de la Troade, non loin de l’Hellespont, où sa mère l’abandonna à cause de sa difformité. On dit que, toujours jalouse de Vénus, Junon, sous prétexte de l’aider dans ses couches, toucha l’enfant d’une main perfide, au moment qu’il vint au monde, et le rendit tellement monstrueux à certaine partie de son corps, que je ne puis mieux nommer qu’en ne la nommant pas, qu’il fit tourner la tête à toutes les jolies femmes de Lampsaque: c’était à qui l’enlèverait. Mais les maris ne se souciant guère de voir leurs fronts s’enrichir d’une coiffe que les dames distribuent si volontiers, le chassèrent de leur ville sur un décret du Sénat. Priape, piqué du procédé peu galant de ces jaloux, les frappa d’une espèce de maladie qui les rendait extravagants et dissolus dans leurs plaisirs. Ces malheureux époux, doublement punis, furent consulter l’oracle de Dordone, qui leur ordonna de rappeler Priape de son exil.
Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et son emploi qui le commettait à la garde des jardins, où il servait d’épouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu’il menaçait de cette disposition pénale:
_Fœmina si furtum faciet mihi, virque puerque, Hæc cunnum, caput hic, probeat ille nates._
Je dirai que ce dieu présidait à toutes les débauches du paganisme. Ses _Phallalogies_, ou ses fêtes, se célébraient particulièrement à Lampsaque. Les Égyptiens, selon certain auteur, le nommaient _Horus_ et le représentaient «jeune, ailé, avec un disque sous le pied, tenant un sceptre dans la main droite, et de la gauche soulevant son membre viril, qui égalait en grosseur tout le reste de son corps.» Festus rapporte que les Romains lui élevèrent un temple sous le nom de _Mutinus_, «où il était assis avec le membre en érection, sur lequel les jeunes épouses venaient s’asseoir avant de passer dans les bras de leurs maris, afin que ce Dieu eût les prémices de leur virginité. C’est pour cela que lui était dédiée la première nuit des noces, que présidaient, sous ses ordres, les dieux _Subigus_, _Jugatinus_, _Domitius_ et _Mutius_ (_Jugatinus_, qui unissait l’homme et la femme par le mariage. AUGUST., _De Civ._, IV, c. 8.--_Domitius_, qui protégeait la mariée dans la maison du mari. AUG., VI, c. 9.--_Mutinus_, dont la coutume religieuse était de faire asseoir la jeune mariée sur un _fascinum_, de dimension énorme et monstrueuse. AUG., IV, c. 11), et les déesses _Virginiensis_, _Prenia_, _Pertunda_, _Manturna_, _Cinxia_, _Matuta_, _Mena_, _Volupia_, _Strenua_, _Stimula_, etc. (_Manturna_, dont l’office était de faire en sorte que la femme restât avec le mari. AUG., IV, c. 9.--_Cinxia_, qui devait ôter la ceinture à la mariée. ARNOB., lib. III, p. 118.--_Matuta_, qui présidait aux caresses du réveil. PLUT., _in Camillo_.--_Mena_, qui présidait aux menstrues des femmes. AUG., c. 11.--_Volupia_, qui présidait à la volupté. ARNOB., lib. IV, p. 131.--_Strenua_, qui excitait au coït. AUG., IV, c. 11.--_Stimula_, qui faisait agir avec vivacité. AUG., IV, c. 11.--_Viripiaca_, qui présidait au raccommodement. VAL. MAX., lib. II, c. 1, n. 6.--_Prosa_, qui présidait aux accouchements. AUL. GELL., lib. XVI, c. 17.--_Egeria_, qui présidait à la délivrance. Voyez FESTUS.) Toutes divinités officieuses qu’on invoquait dans l’acte du coït, et qui avaient dans la cérémonie de l’hymen chacune un emploi particulier.
La jeune mariée, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir à Priape autant de branches de saule qu’elle avait essuyé d’assauts amoureux:
_Quæ quot nocte viros peregit unâ, Tot vergas tibi dedicat salignas._
Ce dieu fut aussi surnommé _Phallus_, _Ityphallus_, _Triphallus_ et _Fascinus_ (Plutarque, dans ses _Commentaires_, περι τῆς φιλοπλουτίας, ou _Passion des Richesses_, et dans son livre sur _Isis et Osiris_; Columelle, dans son _Traité de l’Agriculture_, Pompéjus et Hérodote, liv. 2, en donne une ample description), symboles de la fécondité, que l’on voyait en tous lieux, sur les dieux Termes, dans les jardins, dans les gynécées des dames romaines, où, pour tribut de reconnaissance, elles appendaient à sa chapelle des tableaux votifs, et posaient publiquement des couronnes de fleurs sur son membre en érection.
Ces dames portaient des phallus à leur cou, et en suspendaient à celui de leurs enfants. Ces bijoux précieux étaient ordinairement d’or, d’ivoire, de verre ou de bois; quelquefois elles en faisaient en étoffe de laine ou de soie pour amuser leur... libertinage et charger leur vaisseau (_ad suam onerandam navem_), comme le dit si plaisamment Pétrone.
Quoique nos mœurs n’admettent pas d’honorer publiquement ce dieu, nous ne cessons cependant de lui dresser des autels en particulier: ce sont les boudoirs de nos petites maîtresses qui remplacent maintenant ces édicules.
Au reste, saint Jérôme croit que ce dieu était le même que le dieu des Moabites et des Madianites, qu’ils invoquaient sous le nom de _Peor_, _Beelphegar_ ou _Phegor_. Mais toujours est-il que Priape était connu et même adoré des Juifs, puisqu’il est rapporté dans la Bible que «dans la vingtième année du règne de Jéroboam, roi d’Israël, Asa, roi de Yuda, chassa de son territoire tous les efféminés et purifia son royaume de toutes les souillures de l’idolâtrie que ses pères avaient établies. De plus, il défendit à sa mère Mahacham d’être désormais la prêtresse des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui était consacré; puis il renversa sa statue et brûla cette image infâme dans le torrent de Cédron.» (_Rois_, chap. XV, v. 9 à 13.--_Paralipomènes_, liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hébreu porte _miphletzet_, que les interprètes traduisent indifféremment par _caverne_, _assemblée_, _idole_, mots qui dans ce passage de la Bible expriment la même idée; car il est avéré que Mahacham, avec la confrérie qu’elle avait formée et dont elle était le chef, célébrait dans les bois ou lieux obscurs les sacrifices de Priape, qu’accompagnaient les crimes les plus honteux et les plus infâmes prostitutions.
SUR LE THALABA
Mot hébreu que l’on comprendra aisément quand on aura lu l’histoire des Jésuites, l’_Onanisme_ de Tissot et la _Nymphomanie_ de M. de Bienville.
I.--«Un des plus beaux monuments de la sagesse des anciens est leur gymnastique.»
L’homme par sa nature, destiné au travail, a souvent besoin de se reposer de ses fatigues. C’est dans ces intervalles de repos momentané qu’il aime à se livrer volontiers aux plaisirs du jeu qui récréent son esprit, en même temps qu’ils lui préparent de nouvelles forces pour reprendre ses travaux accoutumés. Mais si je parle de jeu, je n’entends nullement vanter ici ces dangereuses maisons qui engloutissent la santé, l’honneur et la fortune des gens crédules qui entretiennent avec elles de funestes rapports, que repousse la morale publique et qu’une politique bien entendue eût depuis longtemps supprimées, si, pour les maintenir, l’avidité du fisc n’usait de tout le pouvoir dont il est revêtu.
Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui dégrade l’homme en le portant à tous les excès, que pour relever davantage ces jeux et ces exercices si utiles que les anciens avaient rangés parmi leurs cérémonies religieuses, dans le but de développer les forces et l’agilité du corps, et de disposer la jeunesse par une santé robuste, toujours si influente sur ses actions, à devenir d’utiles citoyens.
Les théâtres consacrés à ces nobles gymnastiques (du grec γυμναστικὸς, lieu où les Grecs s’exerçaient à certains jeux; formé de γυμνος _nu_, parce qu’ils étaient nus ou presque nus pour s’y livrer plus librement), étaient des lieux spacieux, où les anciens s’assemblaient pour y disputer le prix de la lutte, du disque, du palet, de la course, du saut ou du pugilat.
Leurs jeux les plus célèbres étaient au nombre de quatre, qu’ils désignaient sous le nom de _combat_ ἀγων, ainsi que le confirme ce vers d’Homère:
Τεσσαρές εἰσιν αγῶνες Ελλαδα
Les _Olympiques_ se célébraient au bout de quatre ans révolus, en l’honneur de Jupiter, à Pise, non loin d’Olympie, ville d’Élide, dans le Péloponèse. Ils duraient cinq jours et commençaient par un sacrifice solennel.
Les _Pythiques_ avaient lieu à Delphes, en l’honneur d’Apollon, pour perpétuer sa victoire sur le serpent Python.
Les _Isthmiques_, institués par Sisyphe, roi de Corinthe, en l’honneur de Neptune, se solennisaient tous les trois ans dans l’isthme de Corinthe, près du temple de ce dieu.
Et les cérémonies des Néméens se consacraient à la même époque à Argos, en mémoire d’Archemor, fils de Lycurgue, roi de Némie, qui mourut de la morsure d’un serpent.
Célébrés avec éclat et magnificence, sous les yeux des rois, des magistrats et d’une foule immense de spectateurs que le désir de la gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflammaient l’émulation en élevant l’âme aux grandes actions, et enfantaient des citoyens dévoués à la patrie.
Le vainqueur était couronné de branches de pin, de laurier, de feuilles d’olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les assistants et au bruit de leurs acclamations. Honoré dans sa patrie pour le reste de ses jours, son nom et sa victoire étaient chantés par les plus grands poètes. On lui érigeait des statues, et on poussa même les éloges du vainqueur jusqu’à l’élever au rang des dieux.
C’est par ces nobles institutions que la Grèce remplit le monde de l’éclat de sa gloire et qu’elle parvint à transmettre son nom à l’immortalité.
SUR L’ANANDRINE
Formé ανανδρύνομαι, _devenir lâche_, _diminuer_, composé de l’α privatif et de l’ν euphonique: _efféminéité_.
I.--«Sapho... peut être regardée comme la plus illustre des tribades.»
Cette célèbre, mais trop infortunée Sapho, qui vécut du temps de Stésichore et d’Alcée, environ 600 ans avant l’ère chrétienne, se distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes de κλειτοριάζειν. (Voyez la _Linguanmanie_.) C’est cette erreur lascive qui justifie la résection du clitoris dans les pays méridionaux, où les femmes, par le prolongement quelquefois prodigieux de cette portion externe des nymphes, ont propagé cette nouvelle manière d’aimer de Sapho. (Voyez l’_Akropodie_, que Sénèque et saint Augustin lui reprochent avec tant de véhémence, mais encore par son beau talent poétique, qui la fit surnommer la dixième Muse. Elle inventa deux sortes de rythmes, le saphique et l’éolique, et dans la faible partie de ses œuvres que l’ignorance et la barbarie ont laissé parvenir jusqu’à nous, son âme respire tout entière dans les vers brûlants d’amour, qu’elle soupirait pour le volage Phaon.
L’ardeur, ou plutôt le feu de son tempérament, dit Virey, la fit accuser d’un vice... qui la rendit presque un homme: _Mascula Sapho_. Inspirée par l’amour et les dédains de Phaon, elle put transmettre à la postérité la peinture de ses ardeurs ou plutôt les transports de son érotomanie; elle les eût moins vivement représentés s’ils eussent été assouvis. Tout prouve donc que le génie ne s’allume que par la chaleur amoureuse, et celle-ci ne brille que dans les caractères virils, même chez les femmes de lettres les plus célèbres. (Virey, _Effets de l’Amour sur l’esprit_.)
Voici la traduction, par Boileau, d’une des odes que Sapho adressa à une Lesbienne, et qui fera juger de son beau génie:
_Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire, Qui jouit du plaisir de t’entendre parler, Qui te voit quelquefois doucement lui sourire. Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l’égaler?_
_Je sens de veine en veine une subtile flamme Courir par tout mon corps sitôt que je te vois; Et dans les doux transports où s’effare mon âme, Je ne saurais trouver de langue ni de voix._
_Un nuage confus se répand sur ma vue, Je n’entends plus, je tombe en de douces langueurs; Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue, Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!_
SUR L’AKROPODIE
Du grec ακρος, _extrémité_, et πόδια, _chaussure_, et par extension, _retranchement du prépuce_.
SUR LE KADESCH
Du grec καθεσις, _introduction d’un instrument chirurgical_, _mutilation_.
I.--«En Italie, cette atrocité n’a pour objet que le perfectionnement d’un vain talent.»
La dissolution des mœurs, la défiance et le despotisme des Orientaux ont inventé la mutilation que la polygamie a perpétuée. C’est à _Spada_, village de Perse, que l’on commença à dépouiller les hommes des organes essentiels de la virilité. De là, sans doute, l’origine du mot latin _spado_, qui signifie eunuque, castrat.
La plupart des peuples de l’antiquité ont pratiqué cet usage barbare. Sémiramis, si fameuse par son ambition, son courage et ses débauches, ordonna, au rapport d’Ammianus (Lib. IV, refert Semiramidem primam omnium mares castrasse), de châtrer les hommes faiblement constitués, pour leur ôter les moyens de propager des races débiles, et le législateur de Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait par des lois. L’histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme déplorable qui poussaient les prêtres de Cybèle (Lucian, De Dea Syria) et les Valésiens à altérer leur existence par la castration. Elle fait également mention d’Origène, qui, pour se détacher entièrement des choses de la terre et ne s’occuper que des choses célestes, mais interprétant trop rigoureusement le passage de saint Mathieu: «Il en est qui se sont châtrés pour acquérir le royaume des cieux (Cap. XIX, v. 12)», se soumit lui-même à la mutilation «et outrepassa le but, dit Virey, en retranchant la source de la force et le mérite de la résistance contre les tribulations de ce monde».
Les motifs d’une excessive jalousie qu’ils portaient de leurs femmes, sans cesse exposées dans ces climats brûlants à devenir avec facilité la conquête de tous les hommes, ont pu seuls inspirer aux peuples de l’Orient l’affreuse idée de mutiler un sexe pour le commettre à la garde de l’autre. Et c’est particulièrement à ces raisons qu’il faut attribuer l’origine des eunuques (Du grec ευνη, _lit_, et εχω, _je garde_) et des sérails, où ces êtres dégradés sont investis de la surveillance des femmes destinées à leurs plaisirs, emploi qui a beaucoup d’analogie avec celui des duègnes, en Espagne, chargées de veiller sur la conduite des dames confiées à leurs soins.