Part 10
Mais si dans la naissance des corps politiques les amusemens furent assortis à la sévérité des institutions dont ces corps tiroient leur force, ils dégénérerent bien rapidement avec les mœurs,[128] et si les anciens s’occuperent d’abord à trouver tout ce qui pouvoit augmenter les forces et conserver la santé, ils en vinrent à ne chercher qu’à faciliter et étendre les jouissances; et c’est encore ici une occasion de remarquer combien nous les exaltons pour nous calomnier nous-mêmes. Quel parallèle y a-t-il à faire de nos mœurs avec l’esquisse que je vais tracer?
Quand une femme avoit _coricobolé_ une demi-heure, de jeunes personnes, soit filles, soit garçons, selon le goût de l’actrice, l’essuyoient avec des peaux de cygne. Ces jeunes gens s’appelloient _Jatraliptæ_. Les _Unctores_ répandoient ensuite les essences. Les _Fricatores_ détergeoient la peau. Les _Alipari_ épiloient. Les _Dropacistæ_ enlevoient les cors et les durillons. Les _Paratiltriæ_ étoient des petits enfants qui nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles, l’anus, la vulve, etc. Les _Picatrices_ étoient de jeunes filles uniquement chargées du soin de peigner tous les cheveux que la nature a répandus sur le corps, pour éviter les croisements qui nuisent aux intromissions. Enfin, les _Tractatrices_ pétrissoient voluptueusement toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une femme ainsi préparée se couvroit d’une de ces gazes, qui, selon l’expression d’un ancien, ressembloient à _du vent tissu_, et laissoit briller tout l’éclat de la beauté; elle passoit dans le cabinet des parfums, où au son des instrumens qui versoient une autre sorte de volupté dans son âme, elle se livroit aux transports de l’amour... Portons-nous les raffinemens de la jouissance jusqu’à cet excès de recherches[129]?
Il seroit possible d’apporter en preuve de notre infériorité en fait de libertinage, par rapport aux anciens, une infinité de passages qui étonneroient nos satyres les plus déterminés. Nous avons déjà montré dans un morceau de ces mélanges très en raccourci, ce que le peuple de Dieu savoit faire[130]. Érasme a recueilli dans les auteurs Grecs et Romains une foule d’anecdotes et de proverbes qui supposent des faits dont l’imagination la plus hardie est effrayée: j’en citerai quelques-uns.
Nous n’avons point, par exemple, de mauvais lieux qui puissent nous donner une idée de ce qu’on appelloit à Samos _le parterre de la nature_. C’étoient des maisons publiques où les hommes et les femmes pêle-mêle s’abandonnoient à tous les genres de libertinages (I): car ce seroit prostituer le mot volupté que de l’employer ici. Les deux sexes y offroient des modèles de beauté, et de là le titre de _parterre de la nature_[131]. Les vieilles mettoient encore à profit dans d’autres lieux les restes de leur lubricité. Elles étoient tellement impudiques qu’on les comparoit à des animaux qui avoient l’odeur, l’ardeur, la lasciveté des boucs[132].
_..... Verum noverat Anus caprissantis vocare viatica._
Dans l’île de Sardaigne qui n’a jamais été un pays très-florissant ni très-peuplé, le nom du lieu appelé _Ancon_ avoit pour étymologie celui de la reine Omphale, qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis les enfermoit indistinctement avec des hommes choisis pour briller dans ces sortes de combats.[133]
On sait ce que le despotisme oriental a toujours coûté à l’humanité et à l’amour; il a dans tous les tems foulé celle-là et profané celui-ci. C’est de Sardanapale,[134] l’un des plus vils tyrans de ces contrées, que vient l’idée et l’usage d’unir la prostitution des filles et des garçons.
Corinthe pouvoit le disputer à Samos pour la perfection de la prostitution publique; elle y étoit tellement révérée qu’il y avoit des temples où l’on adressoit sans cesse des prieres aux dieux pour augmenter le nombre des prostituées[135]. On prétendoit qu’elles avoient sauvé la ville. Mais en général les Corinthiens passoient pour posséder presque exclusivement l’art de la souplesse et des mouvements voluptueux[136]. On les reconnoissoit à une certaine tournure, à une coupe, à un galbe particuliers.
Les Lesbiennes sont citées pour l’invention ou la coutume d’avoir rendu la bouche le plus fréquent organe de la volupté[137].
Différens peuples se distinguerent ainsi par des usages bien étranges et plus fréquens chez eux que chez tous les autres; de sorte que ce qui n’est aujourd’hui que le vice de tel ou tel individu, étoit alors le caractère distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces peuples de l’isle d’Eubœ qui n’aimoient que les enfans et qui les prostituoient de toutes manieres, vint le mot _chalcider_[138]. Ainsi l’on créa celui de _phicidisser_ pour indiquer une fantaisie bien dégoûtante[139]. On exprima l’habitude qu’avoient les habitans de Sylphos, l’une des Cyclades, d’aider les plaisirs naturels par ceux de l’anus, au moyen du mot _siphniasser_[140]. Ainsi l’on trouva des mots pour tout peindre dans des siècles de corruption où l’on éprouva de tout. De là, le _cleitoriazein_[141], ou contraction des deux clitoris; opération qu’Hesychius et Suida ont pris la peine de nous expliquer, en nous apprenant que ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa semblable; l’une s’agite quand l’autre s’arrête, et réciproquement (d’où le proverbe _non fatis liques_); de là l’expression de _cunnilangues_ que Sénèque définit ainsi: Les Phéniciens différoient des Lesbiens en ce que les premiers se rougissoient les lèvres pour imiter plus parfaitement l’entrée du vrai sanctuaire de l’amour; au lieu que les Lesbiens qui n’y mettoient d’autre fard que l’empreinte des libations amoureuses les avoient blanches[142], et ce n’est pas la maniere la plus singuliere dont on ait paré ses lèvres; car Suétone rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel pour sucer le gland de son giton de maniere à augmenter son plaisir, en lubrifiant ainsi la peau fine qui revêt cette partie, la salive de l’agent imprégnée de miel attiroit les flots d’amour. C’étoit[143] un aphrodisiaque connu et puissant pour les hommes usés. Mais Vitellius faisoit cette cérémonie tous les jours et publiquement sur tous ceux qui vouloient s’y prêter[144]; ce qui n’est guere plus bizarre que ces libations (_semen et menstruum_) que certaines femmes, selon Épiphane, offroient aux dieux, pour les avaler ensuite[145].
Je finis cette singuliere récapitulation par demander aux moralistes si les anciens alloient beaucoup mieux que nous, et aux érudits quel service ils croient avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils ont déterré ces anecdotes et tant d’autres pareilles dans les archives de l’antiquité?
ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER DE PIERRUGUES
SUR L’ANAGOGIE
_Anagogie_, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement ou élévation de l’esprit vers les choses divines; du grec Αναγωγη, formé de ανα, _en haut_, et de αγω, je conduis.
«Le sens anagogique, dit le révérend père Lamy (_Introduction à l’Ecriture sainte_, liv. II, chap. II), explique de la félicité éternelle ce qui est dans l’Écriture de la Terre promise; c’est le ciel dans ce sens. La Jérusalem de la terre, c’est la Jérusalem céleste; l’homme formé d’abord de la terre, animé ensuite du souffle de Dieu, est l’image de l’homme revêtu d’un corps corruptible, qui ressuscitera un jour immortel. Il faut remarquer ici que les prophètes n’ont pas moins prédit ce qui devait arriver à Jésus-Christ et à son Eglise par leurs actions que par leurs paroles. Le prophète Osée, en épousant une femme de mauvaise vie, représente Jésus-Christ, qui, par son union avec l’Eglise, l’a purifiée de toutes ses taches. Le serpent d’airain élevé dans le désert, était la figure du Sauveur élevé en croix. La loi de la circoncision n’ordonnait à la lettre que de circoncire la chair, mais dans un sens spirituel elle signifie cette circoncision du cœur par laquelle les chrétiens doivent retrancher et réprimer en eux les désirs qui pourraient être contraires à la loi de Dieu.»
D’après cette interprétation métaphorique, on doit s’apercevoir que tout l’Ancien Testament n’est qu’une figure, un clair-obscur: c’est pourquoi saint Augustin (_De Trin._, liv. I, chap. II) a fort bien remarqué que les auteurs sacrés recourent aux mots figurés lorsqu’ils ne trouvent pas des mots propres pour exprimer leurs idées. Ils s’en servent comme des voiles pour cacher ce que la pudeur défend quelquefois de nommer. C’est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de _pied_, l’Écriture comprend toutes les parties inférieures du corps; témoin cet exemple: «Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa le prépuce de son fils et toucha _ses pieds_.» «Tulit illico Sephora occultissimam petram, et circumcidit præputium filii sui, tetigitque pedes ejus.» (_Exod._, cap. IV, v. 25.)
Dans ce passage l’Écriture prend un mot honnête au lieu d’un mot qui ne l’est pas. Mais n’importe! Son style si simple et si sublime, l’élévation de ses pensées et le brillant des métaphores dont Dieu fait partout un si digne et fréquent usage, conviennent d’autant plus aux hommes que, créés à sa ressemblance, il fallait, pour s’en faire comprendre, qu’il appropriât son langage à celui de son peuple, et qu’il se conformât à ses idées et à sa manière de concevoir. C’est là sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, nous le représente sans cesse comme s’il avait un corps tout semblable au nôtre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. Si donc elle lui attribue de la colère, de la piété, de la fureur, et lui donne des yeux, une bouche, des mains et des pieds, il n’en suit pas qu’il faille le prendre au pied de la lettre, mais tel que notre imagination a l’habitude de se le figurer, malgré les lumières de notre faible raison et de la foi divine qui nous a été révélée de toute éternité. Si donc il est des personnes assez grossières pour se méprendre sur le sens anagogique de l’Écriture, il faut en avoir pitié et implorer pour elles l’infusion du Saint-Esprit.
Mais le lecteur est suffisamment éclairé sur l’explication d’un titre que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jugé à propos de laisser en grec; et il comprendra sans doute la mysticité de cet ouvrage.
I--«Des anus d’or guérissaient les hémorrhoïdes.»
En l’an du monde 2860, Ophni et Phinées, deux fils du grand-prêtre Héli, couchaient avec toutes les femmes qui venaient à la porte du tabernacle: «dormiebant cum mulieribus quæ observabant ad ostium Tabernaculi.» (_Reg._, lib. I, cap. 2, v. 22.)
Le vieillard instruit de ces désordres, réprimanda paternellement ses fils, et malgré les sages conseils qu’il leur donna sur les devoirs des prêtres qu’ils violaient, ils n’écoutèrent point la voix de leur père, «non audierunt vocem patris sui;» ce qui était inutile, ce me semble, puisque d’avance le Seigneur avait déjà résolu de les tuer, «quia voluit Dominus occidere eos.» (_Rois_, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or, le Dieu d’Israël, colère et jaloux, se fâcha un beau matin du bloc de peccadilles qu’avaient commises ces fils, et pour les punir, voici ce qu’il imagina. Il engage son peuple, qu’il aime tant, dans une terrible bataille, où, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil de l’épée 30,000 juifs qui n’avaient couché avec personne, prennent l’Arche d’alliance et tuent les deux fils d’Héli, pour apprendre aux autres, sans doute, qu’il est dangereux d’interpréter trop littéralement le précepte divin: «Croissez et multipliez.»
Mais voyez cet enchaînement de justice divine: après ce bel exploit, marqué au coin de l’humanité, et les corrections toutes paternelles qu’il vient d’administrer à son peuple chéri, ne voilà-t-il pas que Dieu, si drôle dans ses lubies, cherche maintenant une querelle d’Allemand à ces pauvres Philistins, qu’il déteste, parce qu’ils retiennent son arche, qu’il n’a pas daigné défendre lui-même au jour du péril, et les punit d’affreuses hémorroïdes, dont il frappe les parties les plus secrètes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait ainsi pourrir le derrière!!!... «Percutiebantur in secretiori parte natium.» (_Rois_, liv. I, ch. 5, v. 12.)
Grande était certes la consternation de ces idolâtres! mais que font-ils, pensez-vous, pour se délivrer de cette horrible maladie?... Ils assemblent tout bonnement leurs prêtres et leurs prophètes, et, selon le conseil de ces devins, ils entrent en composition avec le Père Eternel, qui, moyennant le renvoi de la boîte carrée et d’un cadeau de cinq _anus d’or_, apaise son courroux et le délivre de ce fléau. «Hi sunt autem ani aurei, quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino; Azotus unum, Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum.» (_Rois_, liv. II, ch. 6, v. 17.)
Grâce au progrès des sciences et à l’habileté de nos médecins, nous sommes dispensés, si pareil accident nous afflige, de recourir à ce coûteux, mais efficace moyen, comme chacun sait; mais si une offrande de cette espèce est tombée en désuétude aujourd’hui, nos Esculapes n’oublient cependant point de formuler quelquefois leurs mémoires sur le prix que peuvent valoir cinq anus d’or:
_Auri sacra fames!..._
Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval, qu’il ne suffit pas à un père d’être bon lui-même, s’il ne travaille encore à rendre bons ses enfants; que Dieu, par les voies les plus inconcevables, venge l’injure faite aux choses saintes par l’abandon même de ce qu’il y a de plus saint; que rien ne l’irrite tant que les péchés des prêtres; qu’il ne protège enfin que ceux qui l’honorent, et ne fait éclater sa gloire que pour ceux qui se rendent dignes de lui.
II.--«La bête de l’Apocalypse, qui a 666... sur le front.»
La science des nombres n’est point une rêverie. Ecoutez plutôt ce que dit saint Jean dans l’_Apocalypse_ (Αποκάλυψις, mot inventé par les Septantes suivant saint Jérôme pour désigner les _Révélations de saint Jean_) verset 18, nombre ignoble, chapitre 13, nombre fatal:
«Qui habet intellectum computet numerum bestiæ; numerus enim hominis est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.»--«Que celui qui a de l’intelligence suppute le nombre de la bête, car son nombre est le nombre d’un homme.»
Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (_Dictionnaire philosophique_, art. _Apocalypse_, sect. II), ont tous expliqué l’_Apocalypse_ en leur faveur; et chacun y a trouvé tout juste ce qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux commentaires sur la grande bête à sept têtes et à dix cornes, ayant le poil d’un léopard, les pieds d’un ours, et la gueule d’un lion, la force d’un dragon; et il fallait, pour vendre et acheter, avoir le caractère et le nombre de la bête, et ce nombre était 666.
Bossuet trouve que cette bête était évidemment l’Empereur Dioclétien, en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait que c’était Trajan. Un curé de Saint-Sulpice, nommé La Chétardie, connu par d’étranges aventures, prouve que la bête était Julien l’Apostat. Jurien prouve que la bête est le pape. Un prédicant a démontré que c’est Louis XIV. Un bon catholique a démontré que c’est le roi d’Angleterre, Guillaume.
C’est ainsi que s’en explique le grand homme. Mais cela ne prouve rien contre ces messieurs, car un savant moderne a prétendu, dans le temps, que cette bête de l’Apocalypse n’était autre que Louis XVIII, en décomposant le nombre six cent soixante-six de la manière suivante:
L 50 V 5 D 500 O 0 V 5 I 1 C 100 V 5 ----- SUMMA 666
Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres arabes sont la désignation numérique et mystique; car additionnés, ils donnent le nombre 18, et de front, le nombre de la bête.
SUR L’ANÉLYTROÏDE
_L’Anélytroïde_, qui n’est couvert d’aucune enveloppe; du grec Ανελυτρος, formée par l’α privatif suivi de l’ν euphonique et du mot ελυτρος, dérivé de ελυτροω, _envelopper_, recouvrir, et par extension, _perforation_.
I.--«Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés, ce sont les interprétations forcées que notre amour-propre, si orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère, a voulu donner à tous les passages que nous ne pouvons expliquer.»
Nous avons déjà fait remarquer que Dieu, en communiquant avec les hommes, emprunte toujours leur langage pour se mettre à portée de leur faible entendement. Aujourd’hui que ces temps heureux sont loin de nous, pour comprendre le mystérieux de la parole divine que Dieu a consignée dans le livre sacré, il faut de nécessité absolue recourir d’abord aux lumières du Saint-Esprit, en soumettant sa raison à l’autorité de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis étudier avec soin, persévérance et humilité, le caractère, le tout, les propriétés et le génie d’une langue aussi ancienne que la nature, et dont les racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la signification de ses mots sonores, et leur liaison avec les choses qu’ils dépeignent avec tant de verve et de couleur; langue véritablement admirable, puisque Adam se servit de son abondante stérilité pour donner aux plantes et aux animaux qui venaient d’être tirés du néant, un nom qui marquait leur nature et leur propriété (_Gen._, chap. II, v. 19); langue renfermant ainsi un sens allégorique, anagogique et tropologique, et portant avec elle la preuve irrécusable et évidente qu’elle fut consacrée par la bouche de Dieu!...
Or, pour éviter toute espèce d’interprétation forcée, confrontez avec l’original de ce livre divin, conservé dans l’arche de Noé, les versions des savants interprètes et les doctes élucubrations des commentateurs. Puis, consultez les Saints Pères qui nous ont légué ce précieux trésor; ensuite les canons de l’Église, les conciles et les explications lucides, les profondes méditations de nos théologiens vous guideront tout naturellement dans la connaissance parfaite d’une matière où il serait plus que téméraire de se fier à ses propres forces pour parvenir à l’intelligence des textes originaux. Si vous avez eu le courage de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors disparaîtront devant vos yeux les doutes illégitimes, les apparentes contradictions et les prétendues erreurs sur la physique, la chimie et l’astronomie, que des esprits audacieux croient trouver dans la Bible, mais qui, fort heureusement, n’existent que dans leur imagination déréglée et corrompue; alors soudainement inspiré par la _grâce agissante_, il vous sera donné de comprendre «la raison qui peut avoir obligé Dieu, après ces espaces infinis de l’éternité qui ont précédé la création du monde, à le créer dans le temps; que sans besoin comme sans nécessité, puisqu’il possède toutes choses et que seul il peut se suffire à lui-même, l’Éternel, en opérant cette merveille, n’a eu en vue que son Verbe divin, qu’il a prévu devoir s’incarner, et s’offrir lui-même en sacrifice, et que le monde n’a été formé que par le Verbe et pour le Verbe, qui devait un jour le réparer après sa chute et rendre à Dieu une gloire infinie et digne de lui.» (Lamy, _Introduction à l’Écriture sainte_, liv. I, chap. 2.)
C’est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et devenue «digne de porter les souliers de Jésus-Christ (saint Mathieu, chap. III, v. 11), et de délier la courroie de ses boucles» (saint Luc, chap. III, v. 16), votre âme en se dégageant de la misérable enveloppe qui la tenait enchaînée ici-bas, s’élancera toute joyeuse vers le brillant séjour de la céleste Jérusalem, où elle habitera avec les Chérubins, espèces d’animaux (Ezéchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture à Dieu quand il se met en voyage, «_ascendit super Cherubin et volavit_»; de ces Chérubins, à la face bouffie, dont l’un d’entre eux fut mis en sentinelle à la porte du Paradis terrestre avec une épée flamboyante, pour empêcher notre premier père et sa pétulante moitié de rentrer dans ce lieu de délices (_Genèse_, chap. III, v. 24) avec les Séraphins qui précédaient les roues mystérieuses qu’Ezéchiel vit sous le firmament (Ezéchiel, chap. I, v. 5 à 28); avec les Anges, les Archanges, les Trônes, les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principautés, les Forts, les Légers, les Souffles, les Flammes, les Étincelles; dans ce ciel où vous entendrez les Anges chanter _hosanna_ treize mille six cent trois fois, et ensuite s’endormir paisiblement sur les marches resplendissantes du trône immortel que soutiennent les Séraphins; où vous verrez des ballets entre les Saints et les Étoiles, les Chérubins et les Comètes; que sais-je? avec toute la milice céleste: ce qui sera un peu fade, il est bien vrai, mais du reste fort amusant.
II.--«L’un des articles de la _Genèse_ qui a singulièrement aiguisé l’esprit humain, c’est le verset 27 du chapitre I «Dieu créa l’homme à son image; il le créa mâle et femelle.»
--«Si Dieu ou les Dieux secondaires créèrent l’homme mâle et femelle à leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et les Dieux mâles et femelles. On a recherché si l’auteur veut dire que l’homme avait d’abord les deux sexes, ou s’il entend que Dieu fit Adam et Ève le même jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et Ève en même temps; mais ce sens contredirait absolument la formation de la femme faite d’une côte de l’homme longtemps après les sept jours.» (Voltaire, _Dictionnaire philosophique_, art. _Genèse_.)
Malgré ce raisonnement si serré, si judicieux de Voltaire, comment ne point croire à la création d’Adam et d’Ève en même temps, au même jour, le sixième du monde, lorsque la _Vulgate_ et toutes les versions qui se sont faites sur le texte hébreu, disent si positivement au chap. I, v. 27, que Dieu les créa homme et femelle, _masculum et fœminam creavit EOS_? Cependant il est évidemment clair que par ce passage (La Bible anglaise l’interprète de la même manière: «_Male and female created HE THEM_») il faut entendre qu’Adam a dû être créé androgyne, puisque Dieu, jugeant qu’il n’était pas bon _que l’homme fût seul_, ne forma la femme qu’à la fin du septième jour, d’une des côtes qu’il tira d’Adam pendant le sommeil divin où il l’avait plongé. (_Gen._, chap. II, v. 18, 21, 22). Mais, si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait alors pour se faire des enfants à lui-même? Comment mettre en harmonie ce passage de la _Genèse_ avec la manifeste contradiction qu’il paraît impliquer? Cette question embarrassante a fait suer bien des pères de l’Église, mais saint Thomas d’Aquin (_Quæst._, cap. I et seq.) plus malin ou plus inspiré que ses confrères, l’a résolue sans difficulté, en assurant que les hommes se faisaient, dans l’état d’innocence, par l’intuition des idées ou d’une manière spirituelle, comme par l’endroit dont parle Agnès dans l’_École des Femmes_, en prétendant que les parties de la génération ne sont venues aux hommes qu’après le péché, comme les marques perpétuelles de la désobéissance du premier!!!... Et qu’on ne soupçonne pas l’ange de l’école de déraisonner! il était plus que personne à même de connaître la vérité qu’il avance, lui qui conversait dans la sainte familiarité de son Dieu; lui à qui, selon le trop hardi abbé Dulaurens (_Arétin moderne_, 2e partie, art. _Calendrier_), un crucifix de bois a fait un compliment académique, le jour sans doute qu’il prouva si heureusement et avec tant de clarté, dans sa soixante-quinzième question, que l’homme possède trois âmes _végétatives_; savoir, la _nutritive_, _l’augmentative_ et la _générative_!
III.--«Le nom qu’Adam donna à chacun des animaux est son nom véritable.»