L'oeuvre du comte de Mirabeau

Part 1

Chapter 13,693 wordsPublic domain

[Note concernant la transcription

On a conservé l’orthographe de l’original, pour le texte français. On a néanmoins corrigé les erreurs manifestes d’impression. Les citations latines et surtout grecques ont dû être abondamment rectifiées, l’original étant truffé d’erreurs au point d’en devenir inintelligible (par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia") voire imprononçable (par exemple δζαγομὸ ζφς pour τραγομόρφοι).]

LES MAITRES DE L’AMOUR

L’ŒUVRE du Comte de Mirabeau

Erotika Biblion avec annotations du Chevalier de Pierrugues

La Conversion, ou le Libertin de qualité

Hic et Hec, ou l’art de varier les plaisirs de l’amour

Le Rideau levé, ou l’Éducation de Laure

Le Chien après les Moines.--Le Degré des âges du plaisir

INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES PAR +GUILLAUME APOLLINAIRE+

_Ouvrage orné d’un Portrait et d’un autographe hors texte_

PARIS BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX 4, RUE DE FURSTENBERG, 4

MCMXXI

L’ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU

==_Il a été tiré de cet ouvrage_== 10 exemplaires sur Japon Impérial= ==============1 à 10============== ====25 exemplaires sur Hollande=== ==============11 à 35=============

Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

INTRODUCTION

Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de la vie privée de Mirabeau. Tout cela est trop connu.

Qu’il suffise de dire qu’Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, naquit le 9 mars 1749 au château du Bignon, dans le Gâtinais orléanais (aujourd’hui Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il mourut le samedi 2 avril 1791.

D’excellents historiens ont projeté un jour éclatant sur les amours du grand tribun et de Sophie de Ruffey, la marquise de Monnier. On a donné une très grande partie de la correspondance des deux amants[1].

On n’a pas encore osé livrer au public les détails libres qui abondent, paraît-il dans les lettres de Mme de Monnier. Bon nombre de détails aussi libres figurent dans celle de Mirabeau.

Arrêté le 14 mai 1777, l’amant de Sophie fut enfermé à Vincennes le 8 juin 1777 et n’en sortit que le 17 novembre 1780.

Le marquis de Sade était au donjon depuis le 14 janvier de la même année. Mais Mirabeau semble avoir ignoré ce détail à cette époque et la lettre adressée à M. Le Noir, le 1er janvier 1778, témoigne de cette ignorance.

«... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi des crimes horribles et pour qui une prison perpétuelle est une grâce que toute la bonté du souverain pour leurs familles a eu peine à leur accorder, plusieurs scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des forts où ils jouissent de toute leur fortune, où ils ont une société très agréable et toutes les ressources possibles contre le mal-être et l’ennui inséparable d’une vie renfermée................................................

... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi non? La honte n’est-elle pas personnelle? Le marquis de Sade, condamné deux fois au supplice, et la seconde fois à être rompu vif, le marquis de Sade exécuté en effigie; le marquis de Sade dont les complices subalternes sont morts sur la roue, dont les forfaits étonnent les scélérats même les plus consommés; le marquis de Sade est colonel, vit dans le monde, a recouvré sa liberté et en jouit, à moins que quelque nouvelle atrocité ne la lui ait ravie...

Vous me blâmeriez, Monsieur, si je m’avilissais jusqu’à mettre en parallèle M. de Railli[3], M. de Sade et moi; mais je me ferais cette question simple... De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes sans doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon père; parce qu’il est le seul que je ne puisse pas repousser et couvrir d’infamie. Qu’il articule des faits et que ces faits me soient communiqués. Je l’ai demandé cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu’il parle seul pour changer de partie... Cependant, quelle différence de la situation des monstres que j’ai cités à la mienne? Je suis dans la prison du royaume la plus triste et la plus cruelle, à la considérer sous tous les aspects (je parle de celle destinée aux gens de ma sorte); j’y suis dans la plus extrême pénurie; dans l’isolement le plus absolu, je dirais le plus affreux, si vous n’étiez venu à mon aide...»

Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa présence et, le 28 juin 1780, Mirabeau écrit au premier commis de la police, l’agent Boucher, qu’il appelait son bon ange[4]:

«... Monsieur de Sade a mis hier en combustion le donjon et m’a fait l’honneur en se nommant et sans la moindre provocation de ma part, comme vous le croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs. J’étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de R...[5] et c’était pour me donner la promenade qu’on la lui ôtait. Enfin, il m’a demandé mon nom afin d’avoir le plaisir _de me couper les oreilles à sa liberté_.

La patience m’a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui d’un homme d’honneur qui n’a jamais disséqué ni empoisonné des femmes, qui vous l’écrira sur le dos, à coups de canne, si vous n’êtes pas roué auparavant, et qui n’a de crainte d’être mis par vous en deuil sur la grève[6]. Il s’est tu et n’a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez, vous me gronderez, mais par Dieu, il est aisé de patienter de loin, et assez triste d’habiter la même maison qu’un tel monstre habite.»

Ces deux prisonniers, qui s’estimaient si peu, l’un traitant de _giton_ l’autre qui le considérait comme un monstre, devaient jouer un rôle prépondérant dans l’histoire de l’émancipation sociale et morale de l’humanité.

Tous les deux passaient le temps, en prison, à écrire surtout des ouvrages licencieux.

Mirabeau a composé à Vincennes un grand nombre d’ouvrages:

_Des lettres de cachet et des prisons d’Etat_, 2 vol., _à Hambourg_ (Neufchâtel), en 1782.

_Elégies de Tibulle avec des notes et recherches de mythologie, d’histoire et de philosophie; suivies des baisers de Jean Second; traduction nouvelle adressée du Donjon de Vincennes par Mirabeau l’aîné, à Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez Letourmy jeune et Compagnie, et à Paris, chez Berry, rue S. Nicaise, l’an 3 de l’Ere Républicaine_, 2 tomes, in-8º[7].

Il y a un troisième volume sans tomaison indiquée, avec ce titre: _Contes et nouvelles adressés du Donjon de Vincennes, par Mirabeau, à Sophie Ruffey. A Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A Paris, chez Deroy, libraire, rue Cimetière-André, nº 15, l’an 4 de l’ère républicaine_, avec cette épigraphe: _Nec si quid olim lusit Anacreon delevit aetas_.

«La Chabeaussière, dit la _Biographie Michaud_, élevé avec Mirabeau, lui avait fait don du manuscrit de cette traduction, à laquelle il n’attachait aucune importance. Mirabeau se l’appropria en l’enrichissant d’additions et remaniant le style. La Chabeaussière revendiqua l’ouvrage lorsqu’il en vit le succès.»

M. Paul Cottin (_loc. cit._) dit que «La Chabeaussière paraît avoir indûment réclamé la paternité» de cette traduction de Tibulle.

M. Gabriel Hanotaux possède, paraît-il, un important manuscrit d’ouvrages de Mirabeau, écrit à Vincennes et recopiés par Sophie: poèmes, traduction des _Métamorphoses d’Ovide_, _Essai sur la liberté des anciens et des modernes_, etc.

Mirabeau écrivit aussi à Vincennes un traité de _l’Inoculation_, une _grammaire_ et une _mythologie_ destinés à l’éducation de Mme de Monnier.

Il traduisit aussi les contes de Boccace qu’il jugeait ainsi (_Lettre à Sophie_ du 28 juillet 1780): «Je crois en général que Boccace a été trop vanté; il a cependant du naturel et du comique. Mais quand on a lu ce qu’a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes, soit dans les mémoires de Gramont, on n’aime plus aucun conteur.»

Enfin, il y écrivit son _Erotika Biblion_ et ces ouvrages hardis que M. Pierre Louys, dans sa préface d’_Aphrodite_, appelle _les romans de Mirabeau_, c’est-à-dire _le Libertin de qualité_ et peut-être _Hic et Haec_.

_Ma Conversion_ parut en 1783.

Cet ouvrage, d’un genre tout nouveau, fut bientôt remarqué[8]. C’était la première fois sans doute que l’on faisait un personnage romanesque de l’homme qui vit aux dépens des femmes. Le roman était animé; assez grossier, il contenait des termes empruntés à l’argot spécial des brelans et des tavernes. Le libertinage affectait à chaque page des allures conquérantes. Don Juan levait des impôts dans le pays de Tendre et blasphémait avec une liberté réaliste encore nouvelle dans la littérature. Les _Mémoires secrets_ ne manquèrent point de signaler un livre aussi scandaleux et la mention qui est faite des estampes qui enrichissent le livre suffira à donner idée de l’ouvrage qu’on ne peut guère résumer.

«_5 janvier 1785. Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., c’est-à-dire par M. de _Riquetti_, comte de _Mirabeau_ fils.

Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprimé dès 1783, n’a commencé à percer que vers la fin de l’année dernière. Il est, en effet, de nature à ne se glisser que lentement et dans les ténèbres. Il est précédé d’une _Épître dédicatoire à Monsieur Satan_. On peut juger par ce début quel doit être le fond du livre. Le frontispice l’annonce également. On y voit l’auteur à son bureau. _L’Amour_ et les _Trois Grâces_, transformées en _trois Garces nues_, vers lesquelles il se retourne, semblent guider sa plume. On dirait que le _Diable_, en face, n’attend que le moment de recevoir l’hommage de cette production, et _Mercure_ se dispose à la publier.

Au haut est un médaillon où l’on lit: _Ma Conversion_. Et au bas, pour légende: _Auri sacra fames_. Cinq autres estampes enrichissent et développent le sujet.

La première roule sur le début du héros, qui commence par une financière payant bien. Il est peint l’excitant vigoureusement et ne voulant la satisfaire que lorsque l’or paraît. Au bas, on lit: _Voyez son cul, comme il bondit!_

La seconde a pour titre: _La dévote_, avec cette exclamation: _Ah! mon doux Jésus!_ C’est le plaisir qui la lui arrache, on le juge à son attitude avec son amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la Vierge caractérisent une dévote.

_Agnès_ est la troisième estampe, et le mot: _Je déchire la nue_. C’est une novice que le libertin introduit dans un couvent de débauche: en lui donnant une leçon de musique, elle se précipite elle-même tout en pleurs dans ses bras et est enf.....

_Elle vit du pays_ sert de légende à la quatrième. C’est une _Baronne campagnarde_ qu’il éduque et à laquelle il apprend toutes les postures et toutes les manières de le faire.

La dernière estampe peint une orgie effroyable, où brille un moine. Elle est couverte d’un rideau qu’entr’ouvre le _Roué_. Plus bas est une autre orgie fort enveloppée, qu’on suppose des tribades d’après sa description, et le tout est terminé par ces mots: _Le rideau cache les mœurs_.

On ne sait si l’ouvrage est réellement de celui qu’indiquent les lettres initiales: mais malheureusement il est assez bien fait pour qu’on soit tenté de le croire.»

_La Correspondance littéraire, philosophique et critique_, par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., émettait aussi des doutes sur l’attribution qu’on faisait de _Ma Conversion_ à Mirabeau.

«_Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., avec figures en taille-douce, première édition, dédiée à Satan. Nous ne nous permettons de transcrire ici le titre de cet infâme livre que pour annoncer à nos lecteurs que, quoique attribué au fils de M. le marquis de Mirabeau, auteur de l’ouvrage sur _Les lettres de cachet et les prisons d’État_, nous ne pouvons nous résoudre à croire qu’il soit de lui. C’est un code de débauche dégoûtante, sans verve, sans imagination, et il ne paraît pas croyable qu’un homme d’esprit ait avili sa plume à cet excès sans laisser même soupçonner l’espèce d’attrait qui aurait pu séduire son talent.»

Et M. Tourneux, qui a donné (Garnier, 1880) une édition de la _Correspondance littéraire_, ajoute en note:

«Les initiales qui figurent sur l’une des éditions et que reproduit Meister signifient: M. de Riquetti, comte de Mirabeau fils. Néanmoins, il est très probable que le grand orateur n’a pas plus écrit _Ma Conversion_ que les autres romans obscènes qu’on lui a attribués. On ne peut porter à son actif que _l’Erotika Biblion_, dont il se déclare implicitement l’auteur dans une lettre à Sophie de Monnier.»

Cependant, le doute n’est pas possible. Mirabeau a écrit aussi bien _Ma Conversion_ que _l’Erotika Biblion_.

Les trois lettres du 21 février, du 5 et du 26 mars 1780 le démontrent assez.

Le 21 février, Mirabeau écrit à Sophie:

«Ce que je ne t’envoie pas, c’est un roman tout à fait fou que je fais et intitulé _Ma Conversion_. Le premier alinéa te donnera une idée du sujet et t’apprendra en même temps quelle fidélité je te prépare:

Jusqu’ici, mon ami, j’ai été un vaurien; j’ai couru les beautés; j’ai fait le difficile; à présent, la vertu rentre dans mon cœur; je ne veux plus ..... que pour de l’argent; je vais m’afficher étalon juré des femmes sur le retour et je leur apprendrais à jouer du ... à tant par mois.

Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble rien, amène de portraits et de contrastes plaisants; toutes les sortes de femmes, tous les états y passent tour à tour; l’idée en est folle, mais les détails en sont charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de me faire arracher les yeux. J’ai déjà passé en revue la financière, la prude, la dévote, la présidente, la négociante, les femmes de cour, la vieillesse. J’en suis aux filles; c’est une bonne charge et un vrai livre DE MORALE.»

Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de son roman:

«Mon amie si bonne, nous sommes fort arriérés; mais je travaille tant que, j’espère, nous aurons bientôt de l’argent. _Tibulle_ va être livré, les _Contes_ et les _Baisers_ le sont; Boccace est entre mes mains, et _Ma Conversion_ avance. Je fais, pour ce roman qui est absolument neuf et qui, si j’étais libraire, ferait ma fortune, des sujets d’estampes qui ne ressembleront à aucunes et seront, je m’en flatte, très jolies. Comptez sur mes bontés, madame; je daignerai vous réserver toujours quelques bons moments, et si je fais beaucoup pour ma bourse, je ferai aussi _quelque chose_ pour mon cœur. Si tu veux passer sur des mots un peu fermes et sur des peintures très libres, mais très vraies de nos mœurs, de notre corruption, de notre libertinage, je t’enverrai ce roman, qui est moins frivole que l’on ne croirait au premier coup d’œil. Depuis les femmes de cour, qui y sont cavées à fond, j’ai fini les religieuses et les filles d’opéra; j’en suis, par occasion, aux moines; de là je me marierai, puis je ferai peut-être un petit tour aux enfers (où je coucherai avec Proserpine) pour y entendre de drôles de confessions..... Tout ce que je puis te dire, c’est que c’est une folie singulièrement neuve et que je ne puis relire sans rire.»

Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce à Sophie qu’il lui envoie _Ma Conversion_:

«Quant au manuscrit que tu demandes, je l’envoie au bon ange, avec prière de te le faire passer. Garde-le le moins que tu pourras. Je ne puis y joindre ni la seconde partie, ni la feuille que j’ai retirée du corps de l’ouvrage. Ce sont des choses de nature à ce que M. B... ne puisse les passer.

Hélas! mon amie, c’est en prison qu’on a besoin de se battre les flancs pour être gai et de se forcer à l’être. Sans cela, on serait bientôt découragé et mort ou fou. Au reste, _Ma Conversion_ est beaucoup plus plaisante que _Parapilla_[9]. C’est, sous une écorce très polissonne, une peinture vivante et même assez morale de nos mœurs et de celles de tous les États. Les femmes de cour, les religieuses et les moines y sont surtout traités à souhait.»

P. Manuel, dans sa préface aux _Lettres de Mirabeau_ (_loc. cit._), dit emphatiquement que l’amant de Sophie «fut réduit à broyer les couleurs de l’Arétin. Et alors parut _Le Libertin de qualité_; on ne concevrait pas comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus ingénieux qu’ait jamais eu Épicure, qui prêchait si bien que l’Amour perdrait tout à être nu s’il était sale, et que la pudeur doit survivre même à la chasteté, a pu employer les couleurs dégoûtantes du vice; si, dupe de son imagination qui montrait à sa philanthropie, à travers des sentiers fangeux, un but moral, il ne s’était pas persuadé à lui-même que pour peindre les vices, il fallait les saisir sur le fait et que pour apprendre à des courtisans et à des moines où était la gangrène, la putridité de leurs mœurs, il fallait, sous peine de n’être pas lu, parler le langage des bordels et des halles.

_Ma Conversion_ est l’image des débauches de _l’Ile de Caprée_. Était-ce à lui de tenir le pinceau de Pétrone?

Tout au plus devait-il se permettre _l’Erotika Biblion_. Là, du moins, avec toute l’érudition de l’Académie des sciences, il couvre des exemples sacrés de l’antiquité les parties honteuses de nos modernes Sardanapales.»

La même année que _Ma Conversion_ parut _l’Erotika Biblion_. Mirabeau l’avait achevé en 1780. Le 21 octobre de cette année, il écrit à Sophie: «... Je comptais t’envoyer aujourd’hui, ma minette bonne, un nouveau manuscrit très singulier, qu’a fait ton infatigable ami, mais la copie que je destine au libraire de M. B... n’est pas finie; et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour longtemps[10]. Ce sera pour la prochaine fois. Il t’amusera: ce sont des sujets bien plaisants, traités avec un sérieux non moins grotesque, mais très décent. Croirais-tu que l’on pourrait faire dans la Bible et l’antiquité des recherches sur l’onanisme, la tribaderie, etc., etc., enfin sur les matières les plus scabreuses qu’aient traitées les casuistes et rendre tout cela lisible, même au collet le plus monté et parsemé d’idées assez philosophiques?»

Il faut noter en passant qu’_Errotika_ était une faute d’impression qui persiste dans un certain nombre d’éditions de l’ouvrage.

Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu à M. Solar et a été vendu 150 francs. Il était in-4º.

_L’Erotika Biblion_ est un monument d’impiété très singulier. C’est le fruit des lectures de Mirabeau dans sa prison. Il y lisait avec curiosité et non sans plaisir des ouvrages d’érudition sacrée, d’exégèse biblique: «Avec les rognures des commentaires de Don Calmet, dit un biographe, il composa _l’Erotika Biblion_, recueil de gravelures, où sont signalés les écarts de l’amour physique chez les différents peuples anciens et particulièrement chez les Juifs et dans lequel, du moins, l’originalité compense l’obscénité de la matière.»

La première édition parut à Neufchâtel selon les uns, à Paris selon d’autres. On a assuré qu’il ne se répandit que quatorze exemplaires de la première édition, saisie en presque totalité par la police. Il paraît que l’édition de 1792 fut également traquée, mais un certain nombre d’exemplaires passa à l’étranger. Il en vint même à Rome et le livre fut mis à l’index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne l’ouvrage en traduit agréablement en latin le titre grec: «Erotika Biblion, _id est_: Amatoria Bibliorum.»

A propos de _l’Erotika Biblion_, Lemonnyer[11] cite cet _Article découpé d’un journal de l’époque_: «_20 août._ Il paraît un livre nouveau dont le titre seul est effrayant: il porte _Errotika Biblion_. A Rome, de l’imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8º. Son objet est de prouver que, malgré la dissolution de nos mœurs, les anciens étaient beaucoup plus corrompus que nous, et l’auteur le fait méthodiquement et par une comparaison suivie, à commencer depuis les Juifs compris, ce qui s’établit à leur égard par des citations des livres saints qui ne sont pas fort édifiantes. De là une érudition immense et les tableaux les plus licencieux plus forts que ceux du _Portier des Chartreux_.

Ce livre est fort rare: on prétend qu’il n’y en a eu que quatorze exemplaires distribués dans Paris, et que le reste a été saisi par la police.» Lemonnyer cite encore un _autre article_:

«_28 novembre 1783._ _L’Errotika Biblion_ n’a qu’environ 18 feuilles d’impression in-8º et est subdivisé en dix titres d’un seul mot, qui ne sont pas plus intelligibles au commun des lecteurs. Ils formeront comme autant de chapitres séparés, dont la liaison a peine à se découvrir, mais dont le but général est assez celui indiqué de prouver que les anciens nous surpassaient infiniment du côté de la corruption des mœurs: ils sont, dans leur brièveté, remplis de recherches savantes et même infiniment curieuses, qui rendent l’ouvrage aussi érudit qu’agréable.

L’auteur, outre le talent de posséder parfaitement les langues mortes, a celui d’écrire très bien la sienne, de plaisanter légèrement et de singer souvent Voltaire; dans les tableaux très sales qu’il présente parfois, il se sert toujours d’expressions honnêtes ou techniques; du reste, il paraît fort versé dans l’art des voluptés et en donne des leçons que lui envieraient les _Gourdans_ et les _Brissons_, en un mot les plus experts en ce genre.

Les éditeurs annoncent dans un _avis_ qu’ils ont du même auteur d’autres manuscrits du même mérite et d’un intérêt non moins piquant, et ils promettent de les livrer incessamment au public; on ne peut que le désirer avec avidité.»

La préface de l’édition de 1833, dite édition du chevalier de Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient un excellent résumé de l’ouvrage. Ce résumé sous forme de commentaire ne saurait manquer d’intéresser les curieux et amateurs de lettres.

Le voici:

«Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit immortel, Mirabeau, avec cette finesse d’esprit et ce talent d’observation admirable, ridiculise le système absurde de tous les sectateurs qui, marchant sur les traces de Shackerley, prétendraient, comme le philosophe Maupertuis, soutenir que le phénomène étonnant, cette bande circulaire solide et lumineuse qui entoure à une certaine distance le globe ou l’anneau de Saturne dans le plan de son équateur, que découvrit Galilée en 1610, _était autrefois une mer; que cette mer s’est endurcie et qu’elle est devenue terre ou roche; qu’elle gravitait jadis vers deux centres et ne gravite plus aujourd’hui que vers un seul_.

Il sape ainsi par leur base les vaines théories des hommes sur les lois de la nature, qu’ils nous présentent comme d’incontestables vérités et qui, dans le fond, ne sont que les extravagantes rêveries de leur cerveau.

Passant ensuite au chapitre de _l’Anélytroïde_, après avoir résumé en peu de mots l’histoire merveilleuse de la création, dont il attaque la physique avec cette justesse d’esprit qui lui est propre, il fait ressortir, en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses de nos théologiens qui prétendent tout expliquer, parce qu’ils raisonnent sur tout, et il démontre combien il est ridicule de soutenir, comme les canonistes de toutes les époques, que tous les moyens propres à faciliter la propagation de l’espèce humaine n’ont en eux-mêmes rien que d’honnête et de décent, dès qu’ils conduisent à cette destination.

L’_Ischa_ nous étale avec pompe le chef-d’œuvre par lequel l’architecte de l’univers a clos son sublime ouvrage, cette âme de la reproduction, la femme, dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai, combien elle est inférieure en puissance à l’homme, mais qu’une éducation virile et libérale, au lieu d’une instruction nécessairement superficielle qu’on lui donne aujourd’hui, assimilerait davantage à la nature de l’homme, qu’elle égale en perfectionnement, et lui ferait participer avec une parfaite égalité de droits à la jouissance de la vie civile.