L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines

Part 9

Chapter 93,748 wordsPublic domain

La téméraire soubrette demeura beaucoup plus longtemps que je ne m'y attendais, et j'étais déjà fort inquiète de son retard, quand je l'entendis enfin rire dans le corridor et parler; je crus qu'elle était avec quelqu'un: cependant elle rentra seule. Pressée de la plus vive curiosité, je lui fis cent questions. Mais, sans y répondre et riant par éclats, la folle ne cessait de répéter: _Ah! la plaisante aventure! la bonne folie! le drôle de corps!_ Je perdais patience. A la fin pourtant, j'appris que ces ris immodérés étaient occasionnés par la plus singulière scène du monde, qui se passait à l'heure même dans la chambre d'Éléonore, et dont la porteuse de culotte venait d'entendre une partie.--«M. le chevalier, dit l'évaporée, s'interrompant à chaque mot pour éclater de rire, M. le chevalier est là-haut... chez la divine Éléonore, à qui il tient, je ne sais sous quel prétexte, les propos les plus originaux. Je défie l'homme le mieux ivre, le plus facétieux histrion, d'imaginer un amphigouri pareil à celui qu'il débite. Il a cependant passé la nuit avec la chère demoiselle, rien n'est plus évident... Tout ce qu'il dit y a rapport. Ils ont couché ensemble, mademoiselle! Cela est clair. Comment trouvez-vous la chose? Et qui diable ne rirait pas d'une découverte pareille?»--Mais, interrompis-je, êtes-vous bien sûre, Thérèse...--Tout à fait sûre, mademoiselle.--Que ce soit le chevalier?»--Ah! c'est bien lui-même; peut-on méconnaître son joli son de voix? il traite Mlle Éléonore d'épouse chérie, d'adorable déité.»--Vous extravaguez, ma mie Thérèse, dis-je un peu piquée, mais ne pouvant encore croire un conte qui, selon moi, n'avait pas la moindre vraisemblance.--Eh! parbleu, mademoiselle, répliqua-t-elle en continuant ses ris, si vous doutez que ce que je dis soit vrai, donnez-vous la peine de vous lever et de me suivre, vous verrez...--Non, il y aurait un autre moyen...

Je n'eus pas le temps d'achever. Thérèse avait de l'esprit, elle devina ce que j'hésitais à lui proposer, partit et ne reparut plus; ce fut le chevalier qui revint à sa place, riant aussi de tout son coeur.

Piquée contre le volage adorateur, déjà coupable de plusieurs infidélités, quoique nous ne vécussions ensemble qu'à peine depuis un mois, je le laissai chercher à tâtons mon lit, sans daigner le guider d'une seule parole. Mais il sut bien me trouver. Je perdis tout à coup la moitié de ma colère quand je sentis les belles mains de l'inconstant toucher mon sein et sa bouche angélique surprendre la mienne au moment où je délibérais si je voulais la détourner. J'eus cependant le courage de lui dire, avec une aigreur apparente, qu'il me laissât et retournât vers son _épouse chérie, vers l'aimable déité_. Ce reproche ne le fâcha point; et sans perdre du temps à se justifier, il eut recours au remède infaillible... Je m'apaisai.

«Encore, mon cher amour» (soupirai-je, en ressuscitant pour la seconde fois)... mais je me repentis de cette prière indiscrète quand j'eus touché quelque chose qui se trouvait pour lors dans l'impossibilité de me complaire.--Hélas! dit tristement le pauvre chevalier, voilà le vrai châtiment de mes sottises. Jamais coupable fut-il plus cruellement puni! mais Vénus n'abandonne pas pour longtemps ses fidèles adorateurs. Avant que je n'aie fini de te raconter la rare aventure qui vient de m'arriver, je serai désenchanté; et tu es trop généreuse pour me refuser ma revanche.» Un baiser de flamme fut le sûr garant de ma bonne volonté; nous demeurâmes voluptueusement groupés; et ce fut dans l'attitude la plus propre à opérer un prompt désenchantement que le chevalier se mit à me raconter ce qu'on va lire dans le chapitre suivant.

CHAPITRE X

C'est le chevalier qui parle.

«Le funeste président nous faisant visiter tous les recoins de sa maison, avec autant d'exactitude que si nous eussions été un détachement de maréchaussée, commandé pour y déterrer quelque malfaiteur, avait annoncé la pièce où nous sommes maintenant comme l'appartement de sa fille, et celle d'en haut, où je suis venu m'égarer, comme l'une des chambres qu'il donne aux étrangers, en attendant que le premier soit en état. La droite est pour les femmes, les hommes sont de l'autre côté. Ayant bien mis cette distribution dans ma tête, assuré d'ailleurs que Sylvina devait occuper au-dessous le bel appartement et présumant en conséquence que tu coucherais nécessairement dans une chambre où il n'y aurait qu'un lit, il me semblait que rien ne pouvait s'opposer au bonheur de passer la nuit avec toi; je suis donc parti pour le quartier des femmes, dès que j'ai présumé que tout le monde pouvait à peu près dormir. J'ai porté la main sur plusieurs serrures; enfin j'ai trouvé la clef dans l'une, j'ai ouvert. Quelqu'un dormait, mais au bruit que j'ai fait, on s'est éveillé... J'hésitais.--_Entre donc, Saint-Jean_, a dit très distinctement une voix que j'ai reconnue tout de suite pour celle d'Éléonore; alors il m'est venu l'idée la plus folle. La répugnance de passer pour Saint-Jean et la curiosité de voir quel micmac allait naître de ma visite m'ont fait commencer sur l'heure le rôle de somnambule, et sans répondre à la voix, je me suis mis à déclamer assez bas.--Jardin délicieux où la divine Cloé vient chaque matin disputer à la rose et au jasmin le prix de la fraîcheur... Lieux enchantés où le serment d'un amour à l'épreuve des siècles précéda le voeu que nous prononçâmes au pied des autels... (Je me suis assis). Fontaine plus limpide que celle de Vaucluse! Cristal, où mon épouse chérie...--Ah çà, Saint-Jean, a interrompu la voix, voilà qui est très bien, mais c'est assez de ces gentillesses; dis-moi par quel heureux hasard...--Le hasard n'eut point de part à mon choix, il fut forcé dès que je vis sa prunelle plus éclatante que l'étoile du matin.--Ah! ah! monsieur Saint-Jean, vous faites votre agréable! où donc avez-vous puisé tant d'esprit?--Personne n'en a comme elle. Phébus, jaloux de ses moindres paroles, se couvre d'un nuage pâle dès qu'elle ouvre la bouche... Adorable épouse! divine Cloé...»--Laisse-moi rire, mon d'Aiglemont, dis-je à l'aimable fou, dont le poids délicieux gênait le jeu de ma poitrine, je n'y tiens plus: _le soleil qui s'obscurcit, le temps qui se couvre, dès que Cloé se met à parler!_ Cela est trop extravagant... mais que veux-tu faire? oui, je sens que tu es désenchanté; à la bonne heure; cependant, pour ta pénitence, tu patienteras jusqu'à ce que tu m'aies achevé ton récit, nous verrons après; sois sage et conte.

«--Mis au fait par l'apostrophe d'Éléonore à Saint-Jean, tu penses bien que je me suis mis à mon aise. J'ai profité de la première invitation, qui est encore échappée à la belle, pour courir à son lit, disant: Qu'entends-je? Elle est déjà sous ce berceau de chèvrefeuille! les sons de sa voix mélodieuse ont frappé mon oreille!... Ah! chère épouse!... C'est toi!... C'est elle-même... Hélas! après une si longue absence... tes bras se refusent à ceux d'un époux chéri!... O amour, ô hyménée! venez éclairer de vos brillants flambeaux les yeux de Cloé, qui méconnaissent le plus tendre des époux.

«Soit qu'Éléonore ait eu l'esprit assez présent pour sentir tout le parti qu'on peut tirer d'un somnambule, soit qu'un tempérament dominant ne lui ait pas permis de refuser une occasion, peut-être dangereuse, elle n'a fait aucun effort pour m'empêcher de partager son lit. Cependant il n'était plus possible qu'elle me prît pour Saint-Jean, dont elle doit sans doute connaître la voix. Je ne déguisais point la mienne. J'ai fait les choses en galant homme; et ne voulant pas mettre la belle à mal sans être assuré de son parfait consentement, j'ai débuté, au lit, par tourner le dos, comme pour dormir. Quelques minutes après, j'ai fait semblant de ronfler. Bientôt Éléonore s'est levée. Je m'apprêtais à m'esquiver, craignant qu'elle n'allât appeler du secours, mais prudente, ennemie de l'éclat, elle ne voulait que fermer la porte et mettre les verrous, de peur sans doute qu'il ne vînt plus de monde qu'il ne lui en fallait. Après cette sage précaution, elle s'est recouchée, et voici ce que j'ai jugé à propos d'ajouter à mes folies:--Cesse de t'abuser, divine Cloé. Quelle que soit la beauté de l'incomparable Éléonore, rien ne peut combattre dans mon coeur ton image adorée; en vain cette auguste princesse est la rivale de Minerve et de Diane, toi seule as le prix... Je ne disconviens pas que mes yeux éblouis, mon oreille enchantée... Tu surprends ma rougeur, céleste Cloé? pardonne, je suis coupable... Mais que dis-je? je ne le suis plus. Tes charmes divins détruisent une illusion passagère... Permets-moi seulement de répéter une dernière fois que si je n'étais l'amant et l'époux de Cloé, je ne pourrais vivre que pour Éléonore.»

Après une pause dont nous avions besoin tous deux, pour soulager notre envie de rire, le chevalier me dit encore qu'il s'était payé deux fois de ses éloges et qu'Éléonore avait fait très savamment la Cloé. Qu'ensuite, comme il faisait de nouveau semblant de dormir, elle l'avait tiraillé doucement, afin de se défaire de lui, s'il était possible, sans l'éveiller; qu'il s'était prêté à tout, soutenant avec beaucoup de vraisemblance le rôle de somnambule, et qu'on l'avait enfin attiré vers la porte. Thérèse s'était trouvée là précisément comme Éléonore ouvrait. Le chevalier, par pure malice, avait recommencé ses monologues, sans rentrer, sans sortir, le tout pour prolonger l'embarras de la divine Cloé. Thérèse avait profité d'un moment favorable pour se glisser dans la chambre et poser la culotte sur un fauteuil voisin du lit. Puis, laissant le chevalier continuer sa comédie, elle était revenue vers moi; par bonheur, lorsqu'elle était retournée, le somnambule n'avait pas encore pris le parti de la retraite. Celui-ci, sentant qu'une main féminine s'emparait de lui dans les ténèbres, s'était laissé conduire. Thérèse l'avait mis au fait en chemin; puis, le laissant à la porte de la chambre, elle s'en était allée, par discrétion, attendre le jour quelque part, ne manquant pas de connaissances dans une maison où elle avait servi.

CHAPITRE XI

Aubades. Fâcheux réveil d'Éléonore.

Le lecteur peut être impatient d'apprendre ce qui arriva de la culotte de Caffardot, si méchamment installée chez l'innocente Éléonore; je supprime, pour le satisfaire, les détails de ce qui put encore se passer entre le somnambule et moi.

Nous fûmes d'avis qu'il fallait attirer, sans affectation, le plus de monde que l'on pourrait à l'appartement de la belle avant qu'il y fît jour. A l'ouverture des volets, une culotte rouge, vue de tous les yeux, devait produire un effet admirable. Il ne s'agissait, pour amener ce grand coup de théâtre, que d'éveiller de bonne heure M. le président et de lui proposer de surprendre agréablement les dames par de petites aubades à leurs portes. Le chevalier jouant du violon et le président de la basse de viole, le galant vieillard ne pouvait manquer de goûter l'heureuse idée de cet _éveil_ romanesque.

En conséquence, d'Aiglemont se rendit de bonne heure chez notre hôte avec son violon; la triste basse de viole fut tirée de son étui poudreux: on répéta quelques vaudevilles surannés et l'on se mit en marche. Sylvina fut gratifiée la première d'une _forlane_, d'une _gavotte_ et de deux _courantes_, le tout avec des sourdines, par respect pour le sommeil de la grave présidente, dont l'appartement était contigu. Ensuite les musiciens et Sylvina, qui s'était aussitôt levée, vinrent à ma porte. Je les attendais et ne laissai jouer que le temps qu'il fallait pour ne point paraître prévenue. Je grossis bientôt leur bande avec Lambert, qui, se mêlant aussi de musique et jouant passablement de la flûte, venait se joindre aux concertants. Bientôt toute la maison fut à notre suite, excepté la présidente, Éléonore et Caffardot; en un mot, nous étions très nombreux quand nous nous présentâmes à la porte de la chambre où reposait la tendre amante de Saint-Jean, _la divine Cloé_.

Arrivés sans bruit, nous débutâmes par le fameux air _des Sauvages_, sur lequel je savais par bonheur un _amphigouri_, qui répondait merveilleusement à l'envie que j'avais de berner la chère Éléonore, et non de la divertir. L'honnête président, admirateur de l'artiste à qui l'on doit le sublime morceau que nous exécutions, était seul de bonne foi: possédant cette pièce à fond, il raclait littéralement la basse continue avec le plus fervent enthousiasme. Aussitôt que l'air fut achevé, le chevalier ouvrit, criant à tue-tête: _Forêts paisibles_; à quoi le cher père ne manqua pas de répliquer par une partie du choeur. Quant à moi, je continuais à chanter mes paroles burlesques, Lambert s'époumonnait en soufflant dans sa flûte; le tout faisait un charivari qui m'aurait considérablement amusée si je n'avais pas eu la perspective d'un amusement encore plus intéressant.

Ce fut le président lui même qui courut aux volets et fit jour. Les chants cessèrent subitement à l'aspect de la culotte; le chevalier et moi jouâmes à ravir l'étonnement; je tournai le dos, d'Aiglemont toussa, Sylvina parut stupéfaite, ainsi que Lambert et les autres spectateurs. Le président était à peindre, ayant passé tout à coup d'un enjouement, un peu fou pour son âge, à la colère la plus terrible. Tous les yeux, fixés à la fois sur la culotte, guidèrent sur ce fatal objet ceux de la malheureuse Éléonore. Sa confusion ne peut se décrire. Nous nous hâtâmes de sortir à travers une foule de curieux, parmi lesquels la perfide Thérèse, se comportant à merveille, n'avait pas l'air d'avoir la moindre part à l'événement. Le chevalier emmena le président demi-mort, ferma la porte et s'empara de la clef, pour empêcher ce père irrité de revenir sur ses pas faire quelque mauvais traitement à sa coupable fille. Cependant la culotte était demeurée, et celui à qui elle manquait ne passait pas lui-même des instants moins cruels qu'Éléonore, que ce trophée de libertinage venait de compromettre si publiquement.

CHAPITRE XII

Trait d'esprit et de charité de la part du chevalier.

D'Aiglemont était un espiègle, mais il avait le coeur excellent. Il ne vit donc point sans émotion le désespoir de notre hôte; et sur l'heure il forma le projet de réparer, autant que cela se pourrait, le mal qui résultait de notre folle plaisanterie.--«Ne vous affligez pas, monsieur, dit-il au président, j'entrevois de tout ceci de la fourberie, et je gagerais que mademoiselle votre fille est innocente, malgré les apparences qui semblent déposer contre sa vertu. Laissant à part la prévention où tout le monde doit être en faveur d'une personne bien née et élevée par des parents respectables, je m'attache au fait seul, et je soutiens que cette culotte égarée chez elle ne peut s'y trouver que par quelque perfide manoeuvre de la part, sans doute, de celui à qui elle appartient. Un homme à bonnes fortunes, quelque distrait qu'il soit, n'oublie jamais sa culotte. Encore une fois, monsieur, il y a là-dessous quelque noirceur; et si vous m'en donnez la permission, je me fais fort d'éclaicir ce mystère d'iniquité. Souffrez que j'entretienne un moment en particulier Mlle Éléonore... mais non, soyez vous-même témoin de notre entretien, et tenez-vous pour dit que bientôt vous serez tranquillisé et vengé.»

Je connaissais le chevalier incapable de nous compromettre; mais je n'en étais pas moins étonnée de son effronterie, et je ne concevais pas comment il osait se mêler d'arranger une affaire où lui même avait les plus grands torts. Cependant, ayant un but, il vint à bout d'y conduire heureusement sa difficile entreprise.

Les éclaircissements entre lui, le président, Éléonore et Caffardot se passèrent sans témoins; mais voici le compte qu'il nous en rendit dans la voiture, lorsque nous eûmes pris congé de la ridicule famille. C'est encore le chevalier qui va parler.

--«Nous sommes retournés, le cher père et moi, chez la malheureuse Éléonore, que nous avons trouvée en larmes.--Rassurez-vous, mademoiselle, lui ai-je dit avec une consolante douceur, soyez persuadée que monsieur votre père est trop judicieux pour prendre le change: il ne doute nullement de votre innocence, et de même, loin de vous accuser le moins du monde, toute la maison se plaint et crie vengeance contre un scélérat qui vous a fait l'injure la plus atroce. Reposez-vous sur moi du soin de vous faire la réparation solennelle qui vous est due; mais expliquez-vous, décidez sur-le-champ du sort de l'imposteur: doit il expirer sous nos coups, ou prenez-vous assez d'intérêt à lui pour que vous daigniez le sauver en l'élevant au rang de votre époux?--Ni l'un ni l'autre, monsieur, a répondu l'indolente Éléonore, qui, m'ayant attentivement regardé pendant que je parlais, s'était un peu rassurée, sentant que je lui fournissais un moyen de se disculper, non, monsieur, une punition proportionnée à la perfidie de Caffardot ne manquerait pas d'ajouter au scandale. Sait-on d'ailleurs, après l'indigne manière dont il vient de se venger de n'avoir pu me séduire, à quel excès il pourrait encore se porter, plus irrité? Qu'il vive!... Mais j'en jure devant mon père, devant vous, monsieur, de qui je reçois dans ce moment des preuves d'intérêt qui me permettent de vous nommer notre véritable ami, je jure, dis-je, que jamais l'infâme Caffardot ne sera mon époux; hélas! je n'ai qu'une faute à déplorer: c'est d'avoir caché trop longtemps à mes tendres parents les vues abominables que le suborneur couvrait du voile hypocrite de la dévotion. Depuis plus d'une année il ne cessait de me tendre des pièges. J'espérais toujours que, cédant enfin à ses propres remords et corrigé par l'exemple de l'honneur que lui donnait ma résistance, il renoncerait enfin à ses damnables projets; mais je me suis abusée!... et qu'il m'en coûte cher aujourd'hui!--Nouveau torrent de larmes... délire de douleur.

«Je voyais le bon papa prêt à fondre en larmes; j'ai pensé que les miennes, ou du moins le semblant d'en répandre, produirait un admirable effet dans cette importante conjoncture. J'ai donc détourné la tête, et tirant mon mouchoir, j'ai caché mon visage, riant d'aussi bon coeur que les autres pouvaient me soupçonner de pleurer et pleuraient réellement eux-mêmes. Le sensible président serrait dans ses bras sa vertueuse progéniture; Éléonore jouait son rôle avec beaucoup de majesté. Je n'y tenais plus; je me suis emparé de la culotte, et sortant brusquement de la chambre j'ai feint un emportement qui pouvait signifier que j'allais confondre Caffardot et le punir de sa lâche imposture.--Arrêtez-le, mon père, s'est écriée la généreuse Éléonore, courez, empêchez le sang de couler...--Mais je suis alerte; en deux sauts j'étais loin du président, et je me suis rendu sans obstacle à la chambre du dévot suborneur.»

CHAPITRE XIII

A quel prix Caffardot retrouve sa culotte.

Sylvina et Lambert écoutaient le chevalier avec beaucoup d'intérêt; mais si cette histoire pouvait les amuser, elle était surtout délicieuse pour moi. Je jouissais seule de tout le comique du rôle du chevalier et du parfait ridicule du rôle d'Éléonore. Je mourais d'envie de mettre les autres un peu plus au fait; mais d'Aiglemont, d'un coup d'oeil fin, m'imposa silence et continua:--«J'ai paru chez Caffardot avec un visage triste et courroucé. Il était au lit. Au bruit que j'ai fait en entrant, il a détourné ses rideaux; l'aspect de la terrible culotte l'a fait frémir; une pâleur mortelle a défiguré son visage, ç'a été bien pis quand le président est survenu, transporté de fureur, faisant en conséquence des grimaces d'énergumène. J'avais discrètement attendu celui-ci pour parler; immobile, je m'étais contenté d'exposer la culotte aux yeux de l'accusé, comme une autre tête de Méduse.

«Aussitôt, le président, dont la rage redoublait à la vue de l'auteur prétendu de sa honte, a pris une canne et s'est mis à frapper de toute sa force sur le pauvre Caffardot, qui, malgré les couvertures, devait très bien sentir les coups; je ne me suis point exposé à cette première explosion, parce que je connais le coeur humain et que je sais que, lorsqu'on s'est livré sans contrainte à ces sortes de transports, le moment qui les suit est celui de la clémence et des accommodements. Cependant, suffoqué de colère et las de battre, le président s'est jeté dans un fauteuil, déplorant avec beaucoup de galimatias _son malheur, sa confiance abusée, sa fille perdue de réputation et privée sans doute pour jamais de l'espoir d'un honorable établissement._

--Pardonnez-moi, monsieur, s'est à son tour écrié le chrétien Caffardot, tombant du lit à genoux et se traînant dans cette posture jusqu'aux pieds du père outragé. Pardonnez: soyez assuré qu'épouser Mlle Éléonore a toujours été mon unique désir et que si j'ai été assez faible pour succomber à la tentation d'en jouir...--A la tentation d'en jouir, malheureux! a riposté le père redevenu furieux... Tu as encore l'audace de m'insulter, scélérat, et de calomnier ma fille! tu en as joui...--Mais puisque vous le savez, monsieur, il faut bien qu'Éléonore ait tout avoué...--Alors un coup de bâton, pour lequel le vieux président a retrouvé toute la vigueur de la première jeunesse, a coupé la parole de Caffardot. Le ver, dit le proverbe, se redresse lorsqu'il sent qu'on l'écrase; j'ai vu de même notre reptile frémir et mesurer d'un coup d'oeil plein de rage la figure décrépite du père d'Éléonore. Cependant, afin de prévenir quelque acte de violence de la part du sournois Caffardot, je me suis mêlé de la querelle et, me joignant au président, j'ai traité l'autre de _garnement_: je l'ai menacé d'appeler des valets pour le lier et le conduire à la ville, où l'on saurait bien le forcer à justifier une fille aussi estimable que celle qu'il osait noircir par la plus exécrable des calomnies.

«Un dévot, dans de semblables occasions, a des ressources qui manquent au commun des hommes. Le malheureux, se prosternant la face contre terre, a offert à Dieu sa fatale disgrâce et entonné le _Miserere_ d'un ton que le prophète lui-même avait sans doute à peine, quelque affligé qu'il pût être, quand il le composa. Mais je n'ai pas laissé le temps à notre David d'achever sa ridicule prière; je l'ai fait habiller à la hâte; vous l'avez tous vu sortir de sa chambre, noyé de honte, écrasé de l'injustice de ses accusateurs, de la gravité des circonstances qui concouraient à le faire passer pour le faussaire le plus abominable; je l'ai conduit hors des cours comme un banni. Il retourne à sa gentilhommerie à pied; le président m'adore; je suis son ami, son vengeur: à la ville, je dois être sa plus intime société; je suis chargé de vous faire à tous des excuses infinies et de vous prouver comment la belle Éléonore est l'innocence même. Je vous propose de le croire; cependant, si vous vous y refusez, je n'ai pas promis d'user de violence pour tâcher de vous en convaincre. Au reste, il n'y aura point de procès, à moins que Caffardot ne juge à propos d'en intenter. Mais il n'en fera rien. Excepté celui-ci, tout ce monde affligé nous rejoindra demain à la ville; les gens ne manqueront pas d'y ébruiter la fatale histoire de la culotte, et les bavardages extraordinaires auxquels tout ceci va donner lieu nous fourniront d'amples ressources contre l'ennui de notre nouveau séjour.»

CHAPITRE XIV

Conclusion des aventures précédentes.