L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines
Part 7
Mme d'Orville avait raison, le chevalier était fourbe, fourbissime: nos yeux pénétrants cherchèrent en vain à démêler à laquelle des trois il donnait une véritable préférence. Il se conduisit tout au mieux avec Mme d'Orville, lorsqu'elle lui déclara qu'elle venait de lui donner un successeur; il protesta que c'était de tout son coeur qu'il la voyait passer à de nouveaux liens, non qu'il ne sentît vivement une aussi grande perte, mais parce qu'il se trouvait forcé d'avouer qu'il n'avait pas assez mérité tout ce qu'on avait fait pour lui. Puis il soutint très courageusement, auprès de Sylvina, le rôle d'amant en titre; il était aisé de voir que celle-ci ne doutait en aucune façon de la sincérité des sentiments qu'on lui témoignait. Mais ce fut surtout en ma faveur que le démon mit en usage les dernières ressources de son grand talent de séduire. Que de choses ne me disaient pas ses beaux yeux! Je les comprenais à merveille, mais je n'osais plus me fier à leur éloquence. Cependant je l'aimais toujours avec passion. Je fus transportée de trouver dans un petit billet, adroitement glissé, qu'il sortait de chez un peintre et que son portrait, que je lui avais demandé, serait parfaitement ressemblant; j'avais douté que cela fût possible. Il me disait enfin qu'il mourait d'amour et d'impatience de m'entretenir tête à tête. Pouvait-il en avoir autant que moi? Je ne comptais plus sur son coeur depuis qu'on m'avait appris qu'il ne se piquait pas d'en avoir un pour aimer. Je brûlais pour le plus bel objet de l'univers; et sans m'occuper de l'avenir je ne songeais plus qu'à jouir du présent et à rendre le moins désavantageuses que je pourrais les prétentions de Sylvina, avec qui j'enrageais néanmoins de partager; mais je me consolais en espérant que les propos de d'Orville, le peu d'ardeur du chevalier, et le retour de monseigneur, qui convenait à Sylvina beaucoup mieux qu'à moi, la guériraient bientôt et me vaudraient de garder le chevalier, qui me convenait beaucoup mieux qu'à elle.
CHAPITRE XXXII
Suite du précédent.--Départ pour la province.
Comment purent donc s'arranger des intérêts de coeur aussi embrouillés? A qui restait-il, enfin, ce boute-feu dangereux, ce précieux objet de tant d'amoureux désirs? Il continua d'appartenir à toutes trois, ou n'appartint à aucune; cela revient au même. Il força Mme d'Orville à lui croire encore pour elle beaucoup d'inclination, parce qu'il la supplia de ne point lui interdire sa maison et d'agréer l'hommage d'une amitié qui ne finirait qu'avec sa vie. J'ai su depuis que le fripon, qui ne voulait pas qu'il fût dit qu'on l'avait éliminé, avait encore obtenu des faveurs malgré le traité qu'on venait de signer avec le prince russe. D'un autre côté, Sylvina, qui ne put faire agréer à son nouvel amant aucun don de conséquence, ne fut plus aussi sûre d'être aimée. Mais, à bon compte, elle ne renonça point à d'Aiglemont, qui ne demanda pas mieux, afin de se conserver dans la maison un accès qu'à moins de certaines complaisances, il aurait infailliblement perdu; Sylvina était d'ailleurs bonne à ménager à cause de l'oncle, à qui l'on avait précisément dans ce temps-là de fortes raisons pour bien faire sa cour. Quant à moi, je me rendais justice, et connaissant mes avantages, je me tenais pour dit que je l'emportais sur mes rivales. J'étais en effet la favorite, et j'aurais été très exigeante si je n'avais pas trouvé qu'on me le prouvait assez. Tel qu'un autre Antée, d'Aiglemont trouvait toujours pour moi des forces nouvelles. Sylvina avait, la nuit, en beaucoup de temps, peu de chose; et moi, le jour, beaucoup en peu de moments imprévus, dérobés, saisis; ce qui ajoutait encore à notre bonheur.
Ainsi s'écoulèrent quelques semaines que monseigneur fut obligé de passer à la cour. Il nous écrivait souvent. Un jour, enfin, il me manda que, sur sa proposition, l'on me donnait chez lui la place de première chanteuse du concert avec d'assez bons appointements; qu'il me conseillait de ne pas négliger une occasion agréable de changer pour quelque temps de séjour; que d'ailleurs nous lui serions, dans son exil, de la ressource la plus nécessaire. Il nous priait aussi d'engager l'ami Lambert à nous accompagner, tant pour être chargé là-bas de quelques embellissements qu'on se proposait de faire à la cathédrale et au palais épiscopal que pour donner plus de considération à la maison que nous tiendrions en province. Enfin il emmenait, pour nous obliger, le charmant neveu. C'était ce que celui-ci avait extrêmement à coeur, non seulement parce qu'il m'aimait autant qu'il était en son pouvoir d'aimer, mais encore parce qu'il espérait de rentrer en grâce avec sa famille, lorsqu'elle le verrait hors de Paris et sous les yeux de son oncle, homme de plaisir à la vérité, mais décent, et près de qui l'étourdi ne pouvait manquer de se former.
Ma tante et moi n'avions rien à refuser à Sa Grandeur, ni Lambert à Sylvina, pour qui cet artiste avait toujours beaucoup d'inclination. Nous promîmes donc à monseigneur de nous rendre tous ensemble au lieu de sa résidence. Il partit. Nous le suivîmes peu de jours après, et quoique chacun de nous eût pour la province une aversion décidée, comme nous faisions colonie et que nous partions sous des auspices assez agréables, nous ne laissâmes pas d'entreprendre le voyage avec plaisir, et nous le fîmes si gaiement qu'une assez longue route ne me fit éprouver ni ennui ni fatigue.
_Fin de la première partie._
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Dont on saura le contenu si l'on prend la peine de le lire.
--J'en suis fâché, me dit le censeur dont il est fait mention au commencement de cet ouvrage, et à qui j'en communiquai les deux premières parties avant d'entreprendre celles-ci, j'en suis fâché, cela ne prendra point. Vous ne savez donc pas que vous n'intéresserez personne? que vous vous peignez telle que vous êtes, avec une franchise qui vous fera le plus grand tort? Qu'on n'aime point à voir une jeune fille courir effrontément au-devant des moindres occasions, de raconter les folies d'autrui et d'en faire elle-même? Qu'il est reçu que votre sexe doit combattre, et tout au plus se rendre à la dernière extrémité? Que les gens qui seraient le moins capables de filer le parfait amour soutiennent cependant que le plaisir n'est plaisir qu'autant qu'il a coûté de peines, et que ce sont les obstacles seuls qui donnent à la jouissance un véritable prix?--Taisez-vous, mon cher marquis, répondis-je avec toute l'impatience d'un auteur dont on critique les chères productions, vous voyez mon ouvrage du mauvais côté, Je ne me propose point d'intéresser.--Tant pis.--Je ne quête pas non plus des éloges; ma conduite n'en mérite point: quand j'ai réussi à me rendre heureuse de moment en moment, j'ai tiré tout le fruit que je pouvais attendre de mon système. Je ne cherche point à faire secte.--On croirait que vous y visez.--Il y eut de tout temps des femmes de mon acabit; j'en ai de contemporaines; la postérité n'en manquera pas. Être plainte n'est pas non plus mon objet: le destin m'a constamment favorisée.--Il est vrai.--Pour gagner de l'argent, enfin? Si j'en avais besoin, n'ai-je pas à mon âge, et faite comme je suis, des ressources plus agréables, plus sûres que celles de mettre du noir sur le blanc?--Tout cela est bel et bon; mais alors pourquoi prendre la peine d'écrire?--La peine! Je vous ai déjà dit que c'était un plaisir pour moi. Je me plais à garantir de l'oubli des folies dont le souvenir m'est cher. Si, par occasion, quelqu'un peut en être amusé, si quelque femme de mon caractère, mais trop timide, se trouve enhardie par mon exemple et tranche les difficultés; si quelque autre, attaquée par des Béatins, apprend à s'en méfier et à les berner; si quelque mari, prêt à se formaliser pour une aigrette, rougit d'avoir donné quelque importance à cet accident et se pique d'imiter le sage Sylvino; si quelque Céladon renonce _aux grands sentiments_ et se soustrait au ridicule des passions, prenant pour modèle certain chevalier, dont vous ne devriez pas condamner le système; si enfin quelque aimable bénéficier apprend de mon prélat que, malgré l'habit ecclésiastique, on peut aimer les femmes et s'arranger avec elles sans se compromettre dans l'esprit des honnêtes gens, ce seront autant d'accessoires agréables à la satisfaction que je m'étais promise de mon griffonnage. Au surplus, qu'il scandalise les prudes et les dévots, on croit qu'il n'ait pas assez de gros sel pour certains débauchés crapuleux, c'est de quoi je ne me soucie guère. Quant aux lecteurs avides de ces romans enchevêtrés, qui ne peuvent souvent se dénouer que par des miracles, qu'ils retournent à la Clélie et aux ouvrages du même genre que l'on a faits depuis; il ne faut pas que ces gens-là s'amusent à lire des histoires véritables. On ne sut que me répondre: c'est que j'avais raison,
CHAPITRE II
Où et chez quelles gens nous arrivons.--Portraits.
Au dernier endroit où l'on prenait des chevaux, avant d'arriver à notre destination, nous trouvâmes quelqu'un d'aposté de la part de monseigneur, pour nous conduire à une maison de campagne peu éloignée, où Sa Grandeur nous attendait. Il est question de nous faire faire connaissance avec quelques personnes qui devaient nous rendre service dans notre nouveau séjour.
La maison où nous allions était celle d'un vieux président, qui, toute sa vie, avait fait profession de protéger les arts et les artistes. Nous jugeâmes le personnage au premier coup d'oeil, lorsqu'il se présenta sur le perron de son vestibule pour nous recevoir; et pendant qu'il tendait galamment à Sylvina une main ridée, le chevalier, Lambert et moi fîmes _chorus_ de nos regards, pour nous dire: _Voici d'abord un original._
Le chevalier m'aida à descendre; Lambert fut accueilli par monseigneur, qui lui dit mille choses honnêtes sur sa complaisance et sur les avantages qu'on ne manquerait pas d'en retirer. Lambert, tout en répondant avec beaucoup de politesse, ne laissait pas de jeter des regards étonnés sur une façade bizarre et surchargée d'ornements du plus mauvais goût. Monseigneur souriait de la surprise de l'artiste. En effet, l'on avait exprès dépensé beaucoup d'argent et pris bien de la peine pour construire un fort laid édifice. Nous traversâmes deux pièces où nous vîmes beaucoup d'hommes, et parvînmes enfin à celle où les dames nous attendaient. A notre aspect, Mme la présidente fut assez heureuse pour mettre un moment debout ses trois quintaux de graisse; puis elle retomba lourdement dans sa bergère. Une grande demoiselle, que le président nomma _ma fille Éléonore_, nous fit un compliment précieux. Monseigneur présenta Lambert et dit le premier des choses passables; car ni Mme la présidente qui balbutiait, ni Mlle Éléonore qui déclamait, ni M. son père qui parlait pour quatre, ni Sylvina un peu embarrassée, ni le chevalier et moi qui mourions d'envie de rire, ni quelques spectateurs qui semblaient émerveillés de voir _des jolies femmes de Paris_, n'avaient encore commencé de lier un entretien raisonnable.
Enfin, après que monseigneur eut présenté Lambert, ce fut le tour du chevalier; Mme la présidente lui fit un accueil infiniment gracieux et minauda même avec assez de succès. Quant à _ma fille Éléonore_, elle eut, en lui parlant, les yeux baissés, les deux mains réunies devant elle sur un bout d'ouvrage, et les reins à moitié pliés pour se rasseoir aussitôt que sa politesse de devoir serait expédiée. J'aperçus en même temps un grand sot qui, la bouche béante et les yeux très ouverts sur Mlle Éléonore, semblait s'appliquer à peser ses paroles. Quand elle fut assise et le chevalier à sa place, cet homme respira; je conjecturai que la réserve outrée avec laquelle on venait de parler au chevalier avait son objet, et que c'était sans doute un sacrifice que Mlle Éléonore venait de faire à l'écouteur.
Je suis minutieuse et ne puis me corriger de ce défaut, qui conduit à la prolixité. Il faut que je trace le portrait de cette demoiselle Éléonore. C'était une belle fille; un peu brune à la vérité, mais pourvue des attraits que comporte cette couleur. Une stature au-dessus de la médiocre, des yeux beaux, mais durs; une bouche dédaigneuse et déplaisante, quoique régulièrement bien formée. La taille était ce qu'on avait de mieux, mais un maintien guindé, théâtral en diminuait l'agrément. En tout, Éléonore était une de ces femmes dont on dit: _Pourquoi ne plaît-elle pas?_
Je vais dire aussi quelle figure avait à peu près M. le président. Cet homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée à la française. De grands traits chargés de gros yeux brusques, saillants, bordés de fossés creux; une bouche plate, un nez aquilin et un menton pointu, qui semblaient regretter de ne pouvoir se baiser, donnaient au personnage une physionomie folle, mais spirituelle et passablement bonne; et sans un ridicule frappant dont cet honnête président était verni de la tête aux pieds, on se fût accoutumé volontiers à sa pittoresque laideur.
CHAPITRE III
Ridicules.
Quoiqu'il fût presque nuit quand nous arrivâmes (les jours étant alors les plus courts de l'année), à peine eûmes-nous respiré un quart d'heure que le président, pressé de faire admirer à Lambert sa belle maison, traîna cruellement cet artiste, monseigneur, le chevalier et d'autres assistants, par tous les appartements, caves, greniers, remises, écuries, jardins, terres, chenils, etc. Cette visite dura près d'une heure; après quoi monseigneur, morfondu, monta dans sa voiture et fut coucher à la ville. On nous retint jusqu'au lendemain. En attendant le souper, il fallut jouer.
Dans cette maison, chacun avait ses prétentions; Mme la présidente, qui se piquait d'être une femme au-dessus des femmes, se mêlait de tout ce qui suppose un esprit solide et de combinaison. Elle regardait les arts en général comme d'agréables futilités, dont elle ne concevait pas qu'on pût s'occuper, au point, par exemple, que le faisait M. le président. Mais, en revanche, elle avait un goût décidé pour les choses abstraites, se mêlait de mathématiques et même d'astronomie. Par une suite de ces idées, elle ne jouait que l'ombre, le trictrac et les échecs, parce qu'ils sont savants et sérieux; tous les autres étaient au-dessous d'elle et ne pouvaient amuser que des femmelettes. Je compris que c'était ordinairement M. le président lui-même ou le grand garçon que j'ai vu _respirer_, qui faisait la grande partie de Mme la présidente; mais comme on aime à faire diversion quand l'occasion s'en présente, Lambert, qui à propos d'échecs était maladroitement convenu qu'il y savait jouer, eut pour cette soirée l'honneur et l'ennui d'être préféré. Deux visages obscurs firent, avec M. le président, un piquet _à cul levé_. Je fus d'un vingt-un avec Mlle Éléonore, Sylvina, le chevalier et l'homme qui respirait. Nous apprîmes pendant la partie que celui-ci s'appelait M. Caffardot et qu'il était gentilhomme braconnier; car Mlle Éléonore lui fit beaucoup de questions relatives à la chasse; _cet amusement noble_, disait-elle, _ce délassement des héros_, qui cependant n'était pour M. Caffardot que celui d'un imbécile. On vit clairement que ce maussade personnage était très amoureux de Mlle Éléonore et que celle-ci voulait le bien traiter. Elle ne parlait qu'à lui, ne nous adressant la parole que lorsque le jeu l'exigeait indispensablement. C'était surtout du chevalier qu'elle ne faisait aucune mention; il ne fut pas assez heureux pour obtenir un seul regard de cette fière beauté, tant que dura la partie.
Enfin on soupa. De gros plats en profusion, des entremets surannés, des vins médiocres, un fruit mal rangé, tel était le repas que le bon président offrait, cependant assez agréablement pour qu'on lui sût gré: Mme la présidente servait avec les grâces dont son embonpoint la rendait susceptible. Éléonore, assise près du chevalier, avait l'air d'être en pénitence. M. Caffardot, mon voisin, ne me regardait non plus que si j'eusse été un basilic. Le président faisait assaut de connaissances avec Lambert; je dis mal: celui-ci n'ouvrait pas la bouche. C'était le premier qui parlait seul, à tort, à travers; architecture, sculpture, peinture, musique surtout, était son grand cheval de bataille: il avait été l'une des plus fameuses basses de viole de son temps et, de plus, un chanteur distingué. C'était à lui que Mlle Éléonore devait le talent du chant qu'elle possédait au suprême degré.
«Vous allez en juger, dit-il; voyez, mesdames, je suis un amateur juré et n'ai point les petitesses de ceux qui ne le sont qu'à demi; je sais que nous avons le bonheur d'avoir avec nous une chanteuse incomparable, et je m'en rapporte bien au goût éclairé de monseigneur qui nous l'a choisie; mais n'importe, je suis sans amour-propre, ainsi qu'Éléonore, et je vais la faire chanter, comme s'il n'y avait ici personne qui l'effaçât; elle a d'abord le mérite de ne se faire jamais prier.»
Cette complaisante demoiselle, _qui ne se faisait jamais prier_, ne prit pourtant qu'au bout d'un quart d'heure la peine de chanter... _Eh quoi! Pourquoi me refuser le plaisir de le voir?_ etc., ce superbe morceau tant admiré des partisans du _beau genre français_, cette pierre de touche du vrai talent du chant... Le premier cri d'Éléonore nous fit faire à tous un mouvement sur nos sièges. Le président, nous croyant déjà saisis d'admiration, nous disait d'une mine: Eh bien! vous ne vous attendiez pas à des sons comme ceux-là?--Assurément, monsieur le président, personne ne s'y attendait. Le récit traînant était encore enrichi de stations, de développements de voix, que le cher papa, transporté, prenait soin d'encourager en ouvrant la bouche, ou de prolonger en appuyant un doigt sur la table... L'impression que me faisait le fatal morceau, et surtout la manière de l'exécuter, faillit dix fois me faire quitter la place... Quel triomphe c'eût été pour l'inimitable cantatrice! J'y pensai à propos; autrement j'aurais pu faire, pour le salut de mes oreilles, la plus maladroite impolitesse... Le chevalier, pour marquer plus de recueillement dans cette importante occasion, cachait son visage dans sa serviette. Lambert avait l'air de souffrir d'un grand mal de tête. Sylvina se composait un peu mieux. Le détestable air finit enfin. Alors tout le monde se ruina en applaudissements; quant à moi, soulagée enfin, j'eus autant que personne l'air d'être fort contente. Le président ne tarit plus sur la musique et sur l'indulgence des gens à vrais talents, etc., etc. Heureusement il ne lui vint pas dans l'idée de me demander un échantillon du mien.
Aussi fatigués du bavardage du père que nous venions d'être excédés du chant de la fille, nous nous tordions la figure pour contraindre des bâillements dont nous sentions l'incivilité. Mme la présidente, qui s'en aperçut, les attribua, par bonheur, au besoin de se reposer. Elle interrompit les belles choses que nous débitait son époux et dit qu'il était temps de laisser aux voyageurs la liberté de se retirer, attention dont nous lui sûmes, pour plus d'une raison, un gré infini.
CHAPITRE IV
De Thérèse et des confidences quelle me fit.
La maison de plaisance de M. le président pouvait être un chef-d'oeuvre d'architecture; mais elle était si peu logeable qu'après un appartement somptueusement mal décoré, qu'on donnait à Sylvina, il n'y avait plus que celui de mademoiselle qui pût recevoir une femme à qui on voulait faire quelques façons. M. le président, trouvant apparemment que j'en valais la peine, délogea sa fille en ma faveur; ce qui occasionna d'étranges quiproquos. On dit bien vrai que les plus grands événements dérivent souvent des plus petites causes.
Comme une fille bien élevée doit être jour et nuit sous la garde de quelques argus, il y avait deux lits dans l'appartement qu'on me cédait. Notre femme de chambre devait occuper le second. Thérèse, c'est ainsi qu'elle se nommait. était entrée chez nous quelques jours avant notre départ: c'était une grande fille bien faite, extrêmement jolie, active et d'agréable humeur. Nous la tenions du valet de chambre de monseigneur; elle était de la ville où nous allions. Souhaitant de revoir sa famille et sachant notre prochain départ, elle s'était fait recommander par Sa Grandeur elle-même; ce visage-là nous avait plu d'abord. On voyait bien que Thérèse n'était pas une vestale, elle avait même l'air de quelque chose d'absolument différent; mais cela nous était égal. Elle coiffait supérieurement et faisait des chiffons avec beaucoup de goût et de propreté.
--«Que pensez-vous de nos hôtes, mademoiselle? me dit-elle avec un ris malin et en me coiffant de nuit. Ne trouvez-vous pas que ces gens-là ne ressemblent à rien et que le plaisir de les voir vaut bien la peine de venir exprès de Paris?» Je trouvai la question singulière et n'y répondis qu'en souriant. Elle continua: «Vous ne savez peut-être pas, mademoiselle, qu'ici je suis en pays de connaissance? J'ai servi trois ans dans cet hôpital de fous, et, si vous vouliez me promettre de ne me trahir jamais, je vous conterais des histoires qui vous réjouiraient à coup sûr... Mais pourrait-on se fier à mademoiselle? elle est si jeune, et il y a si peu de temps que j'ai l'honneur de la servir.--Va ton chemin, Thérèse; tu peux sans rien craindre me confier tout ce que tu voudras, je brûle déjà de savoir à fond ce qui regarde ces originaux; compte sur un secret inviolable; tu as donc des choses bien divertissantes à me conter de ces gens-là?--Mademoiselle, vous allez en convenir.
«Quand j'entrai en condition dans cette maison (et il y a déjà cinq ans), j'étais encore fort jeune: M. le président m'avait tirée d'une boutique de modes, où j'étais apprentie. Ma maîtresse me persuada que je serais fort heureuse; en effet, M. le président me combla d'amitiés. Bientôt il fit plus, il me parla d'amour; il me donna bien de l'embarras, car cet homme est un vrai satyre. Il aime les femmes à la fureur. On dit même qu'il ne dédaigne pas les garçons; il a toujours quelque petit laquais mignon... Mais qu'il s'arrange. Il ne faudra pourtant pas vous scandaliser, mademoiselle; il y aura peut-être dans ce que je vous dirai des choses...--Dis, ma chère Thérèse, je suis très difficile à scandaliser. Poursuis.--De tout mon coeur. Pendant que M. le président était comme un diable après moi et se faisait abhorrer, je gagnais insensiblement les bonnes grâces de Mlle Éléonore, et je lui devins attachée de si bon coeur que, malgré les persécutions de son insupportable père, je résolus de demeurer uniquement à cause d'elle. Nous devînmes à la longue très bonnes amies; elle me confia les affaires les plus secrètes et entre autres que, depuis près d'un an, elle soutenait une intrigue avec certain jeune officier. Une vieille guenon de femme de charge, préposée pour veiller de près sur Mlle Éléonore, gênait extraordinairement leur amour. Je fus priée de m'y intéresser. Mais vous allez voir à quel point Mlle Éléonore a l'esprit faux. Ce qu'elle imagina fut de me prier de prendre sur mon compte l'inclination de l'officier; de me laisser apercevoir lui parlant et lui faisant même des agaceries; de le recevoir en un mot, et de lui prêter quelquefois mon petit réduit. Cet amant devait épouser quelque jour; mais ce ne pouvait être qu'après la mort d'un oncle, qui n'avait encore que cinquante-cinq ans et pas la moindre infirmité; gaillard encore, du plus militaire enthousiasme et capable de casser bras et jambes à son cher neveu, s'il l'eût soupçonné d'en conter pour le mariage à la fille d'un président de province.