L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines

Part 5

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Nous quittâmes enfin la table; je courus m'enfermer chez moi. Là, le coeur palpitant, le visage en feu, la main tremblante, je rompis le cachet de la précieuse lettre... Elle contenait en six lignes tout ce que l'amour peut dicter de plus passionné. Il n'y manquait que ce serment d'une ardeur éternelle que pour la première fois de ma vie j'avais le bonheur de ne pas rencontrer dans un écrit amoureux, ce qui mit le comble à la bonne opinion que j'avais de mon amant. Je griffonnai tout de suite ce qui suit: «Que répondrai-je à votre charmant billet que mes yeux ne vous aient déjà cent fois répété? Oui, chevalier, j'accepte avec transport le don que vous me faites et je ne pourrai vous prouver assez tôt à mon gré que je suis toute à vous». Cela fut remis sans que ma tante s'en aperçût; et, presque aussitôt, pendant un moment qu'elle passa dans un cabinet, le chevalier eut encore le temps de me prier de permettre qu'au lieu de sortir de la maison il se glissât dans ma chambre et dans une armoire qu'il avait remarquée, où je viendrais aussitôt après l'enfermer. Je ne pouvais plus lui rien refuser: j'étais ensorcelée.

Cependant une envie qui prit tout à coup Sylvina d'aller juger une pièce nouvelle faillit faire échouer notre charmant projet; mais l'ingénieux d'Aiglemont fit naître un prétexte pour ne pas nous accompagner. Son grand négligé n'était pas une excuse, puisque Sylvina elle-même ne s'habillait pas et n'allait qu'en loge grillée; mais il supposa tout de suite un rendez-vous indispensable, qui l'obligeait d'aller promptement faire un bout de toilette. Puis, saisissant le moment où la femme de chambre passait une petite robe à Sylvina, il n'eut pas de peine à s'introduire chez moi et dans l'armoire qui n'était pas absolument incommode. Je le suivis; cependant je répugnais à l'emprisonner ainsi! Je craignais qu'il ne manquât d'air et n'étouffât. Mais il aimait trop pour entrer dans mes vues timides; le désir lui fit trouver mille expressions propres à me rassurer. Quelques baisers tels que je n'en avais jamais reçus ni donnés furent l'heureux prélude des délices que nous nous ménagions pour la nuit... Je l'enfermai.

Je maudis de bien bon coeur l'éternité du spectacle. J'étais furieuse que la pièce eût réussi; il manquait à mon malheur que nous trouvassions, au sortir de la loge, une amie qui nous pressa de venir souper chez elle, avec des gens fort du goût de Sylvina. J'aurais volontiers battu la fâcheuse architricline. Nous la suivîmes pourtant. A minuit, nouveau malheur: il fut question de jouer. Ma tante accepta un brelan; mais moi, tournant à profit une sombre mélancolie, qu'on m'avait reprochée, et la mauvaise mine que j'avais faite au souper, je me plaignis d'un mal de tête si violent que la bonne Sylvina ne joua point et voulut bien me ramener.

J'ai soin en entrant de demander de quoi manger pendant la nuit, dès que ma migraine viendrait à diminuer. On porte dans ma chambre une volaille, du vin, du fruit! je me fais coiffer pour la nuit, quatre minutes me débarrassent de la femme de chambre; je suis seule enfin. Je pousse mes verrous et vole à l'armoire... Mais quelle est ma douleur! Le chevalier évanoui! d'une pâleur qui pendant un instant me donne l'horreur de le croire sans vie!... Mon coeur se comprime; deux torrents coulent de mes yeux! Je presse ce cher amant contre mon sein; je porte sur son visage le feu du mien et mes larmes... Il revient enfin, reprenant à plusieurs fois une difficile respiration. Ses beaux yeux s'entr'ouvrent faiblement... Il me reconnaît à peine... Où suis-je? dit-il d'une voix mourante... C'est vous, ajouta-t-il avec passion, c'est vous! Il me serre à son tour dans ses bras et me couvre des plus ardents baisers. Nous demeurons un instant confondus dans une extase ravissante, inexprimable. Le chevalier sort enfin de son tombeau: l'air, un léger repos et surtout les témoignages passionnés de mon amour achèvent de le ranimer; de belles roses reparaissent enfin sur son visage à la place des lis mortels que je venais d'y voir avec tant d'effroi.

CHAPITRE XXII

Dont je ne sais comment Je me tirerai.

Prendrai-je ici sur moi de faire à mes lecteurs une friponnerie en faveur de mon amour-propre? Supprimerai-je la description d'une nuit dont Ovide lui-même peindrait difficilement les peines et les plaisirs? Non, je suis trop de bonne foi pour user de cette supercherie triviale. Je ne donnerai point à mon éditeur l'embarras de dire qu'ici se trouve une de ces lacunes auxquelles personne ne croit plus. Je vais conter, bien imparfaitement sans doute, comment fut prise enfin une petite place très mal défendue depuis un an par les seuls contretemps, pendant que le tempérament, gouverneur, était d'intelligence avec l'ennemi.

Quoique le moment auquel je touchais eût été l'objet des plus impatients désirs, je ne sais quelle sombre inquiétude s'empara tout à coup de moi. D'Aiglemont se pressait pour me déshabiller. Comme il était habile! Qu'il m'eut bientôt débarrassée de tout ce qui pouvait le gêner! Quelle grêle de baisers il fit pleuvoir sur tous mes charmes! Cependant j'étais immobile... Je n'éprouvais encore ni peine ni plaisir. Les facultés de mon âme me semblaient suspendues... J'existais dans un moment qui n'était pas encore et que je redoutais malgré moi... Je perdais la jouissance d'une infinité de gradations que mon voluptueux amant savourait avec le dernier transport... Il m'entraîna doucement, je me trouvai sur l'autel où Vénus attendait que je lui fusse immolée. Dieu! où puisait-il les éloges passionnés qu'il prodiguait à la moindre beauté? Je sors enfin de ma fatale apathie. Le chatouillement exquis de tant de baisers réveille mes sens engourdis. Je suis embrasée... Mon âme cherche celle qui s'apprête à s'exhaler en moi. Une tendre fureur... Mais quel obstacle s'élève? Des douleurs aiguës troublent les plus parfaites délices! Les désirs s'irritent... En vain, notre bonheur ne peut s'achever... Un mouvement machinal portant ma main sur l'instrument de mon martyre, je frémis, il me semble que nous avons entrepris une chose impossible... Un sang vermeil coule de ma blessure; semblable à ces infortunés qu'on vient d'estropier dans un combat, j'ai beau supplier mon vainqueur de m'achever... trois fois il veut m'obéir... trois fois je brave le plus affreux tourment... autant de fois il faut renoncer à la consommation du sacrifice.

O le plus tendre des amants! je me souviens de tes larmes. Je les suçais sur tes beaux yeux où la tristesse éclipsait, dans ce moment, le feu du désir qui venait d'y briller; et toi, tu recueillais mon sang, me jurant de conserver à jamais un trophée de ta plus chère victoire! et de quel soulagement, alors inconnu pour moi, voulais-tu me faire part!... Je l'aurais agréé pour toute autre blessure, mais celle-ci... Tu m'appris par la suite à vaincre un léger scrupule, et je découvris une source féconde de voluptés.

Cependant nous étions au désespoir.--C'en est donc fait, te dis-je, cela ne sera donc jamais?--Et je versais des larmes abondantes... Mais les douleurs deviennent moins vives; après quelques moments de repos, je t'invite moi-même à de nouveaux efforts. J'avais éprouvé qu'à tant de souffrances se mêlaient au moins quelques douceurs; leur attrait me prête le plus ferme courage.--Viens cher amant, m'écriai-je, transporté d'une rage voluptueuse. Viens... Encore un essai; fais-moi mourir, s'il le faut, mais soyons unis...--Alors un mouvement concerté, dont l'amour règle la force et la précision, brise les barrières... Tu parais expirer de plaisir, j'expire de douleur.

Eh! des faiseurs d'épithalames, qui n'ont jamais donné les premières leçons du plaisir, chanteront avec enthousiasme les ravissements d'une première jouissance! Une pauvre fille mariée sans amour, impitoyablement labourée par un automate, qui s'est fait un point d'honneur de remplir un cruel devoir, sera persiflée le lendemain par des parents imbéciles! Ah! si tous ces gens savaient ce que l'on souffre... (tant pis du moins pour le couple entre qui les choses se passent autrement) si l'on savait, dis-je... on ne se permettrait pas, assurément, toutes ces mauvaises plaisanteries, tous ces compliments ridicules! Certes, le jour de la mort d'un pucelage, on ne peut encore faire à celle qui l'a perdu que des compliments de condoléance.

CHAPITRE XXIII

Suite du précédent.

Ah! cher bourreau, dis-je au mourant d'Aiglemont, aussitôt que le relâchement des douleurs me permit de parler, c'est donc à faire ce mal affreux que tendaient les voeux d'un amant? Il me ferma la bouche par un baiser de flamme, et se maintenant dans le poste dont la conquête venait de lui coûter des travaux si pénibles, il entreprit de me prouver que dans ma position le plaisir succédait bientôt aux souffrances. Je le crus un instant; mais cette agréable illusion dura peu. Cependant j'aimais trop l'heureux athlète pour le vouloir priver d'une seconde couronne qu'il s'empressait de mériter. J'endurai jusqu'au bout ses cruelles prouesses... La douceur de lui donner du plaisir me dédommageait bien faiblement de n'en point avoir et de beaucoup souffrir. Bientôt des efforts redoublés, des soupirs brûlants, des morsures passionnées, m'annoncèrent que le chevalier touchait derechef au moment du suprême bonheur... Un torrent de feu coula... me consuma... Mais j'entrevis à peine l'éclair du plaisir... Mon supplice finit enfin, avec la vigueur de celui qui venait de l'occasionner. Le pauvre chevalier n'était plus à craindre, il paraissait anéanti; alors, m'entrelaçant avec plus de confiance autour de lui et le pressant contre mon sein, je recueillis avec délices jusqu'au moindre sanglot de sa voluptueuse agonie. Déjà tout ce que j'avais souffert était oublié: je jouissais réellement, sentant que je possédais celui qui m'était si cher, et qu'après avoir payé le bizarre tribut auquel la nature a voulu soumettre notre sexe infortuné, j'allais moissonner à mon aise dans le vaste champ des voluptés... Mes mains parcouraient avec admiration le corps parfait de mou amant, je lui rendais bien sincèrement toute celle qu'il m'avait prodiguée... Il revint bientôt lui-même; un entretien fort tendre remplit encore quelques instants. Le sommeil vint ensuite nous livrer à des songes flatteurs, et Morphée prit plaisir à nous assoupir dans l'heureuse attitude où Vénus nous avait laissés.

Deux fois cette bonne déesse daigna, pendant que je dormais, me rendre les biens qu'elle m'avait refusés pendant la sanglante cérémonie de ma consécration. Le chevalier, dont le repos avait peu duré, s'était occupé de me ménager ces doux instants par de légères titillations propres à m'émouvoir, sans pourtant interrompre mon sommeil. Bientôt, encouragé par le succès de ce galant badinage, il tenta de devenir une troisième fois heureux... Mais à peine essayait-il qu'un soupir de douleur annonça mon réveil; je me dérobai, le grondant et l'accusant de barbarie!... Mais, hélas! j'avais pitié de lui. Je ne pouvais douter de l'excès de ses désirs... Ses soupirs me touchaient... Je sentais avec pitié son coeur palpiter violemment sous une de mes mains, tandis que dans l'autre certaine partie révoltée brûlait et s'agitait.--Chère Félicia, disait-il avec une tristesse intéressante, ne me reproche pas d'être barbare... Tu l'es plus que moi.--Je tachais de l'apaiser par de tendres caresses; ma main, qui d'abord ne pensait qu'à prévenir des entreprises dont je m'effrayais, s'aperçut bientôt qu'elle devenait une espèce de remède... Elle se prêta doucement à certain mouvement qui la remplissait... et fit ainsi de plein gré d'elle-même ce dont on eût été trop délicat pour la prier. Je venais ainsi de faire une nouvelle découverte.--Pardon, mon cher tout, me dit avec une tendre confusion le chevalier plus calme et s'empressant de purifier cette main bienfaisante; pardon, tu viens de me sauver la vie. Je ne pus m'empêcher de rire de l'importance que je voyais attacher à un service qui m'avait si peu coûté. Je m'en prévalus néanmoins pour faire mes conditions, et j'obtins que de toute la nuit il ne serait plus question de rien: nous dormîmes. Quand je m'éveillai, je ne trouvai plus à mes côtés mon cher d'Aiglemont, vers qui mon premier mouvement avait cependant été d'étendre le bras, disposée pour lors à le défier. Quel effet du désir! Quelle inconséquence! J'eus de l'humeur de voir mon espérance trompée et d'être ainsi la dupe de mes conventions, sans lesquelles sans doute le plus caressant des hommes ne m'eût point quittée avant de m'avoir offert quelque nouvelle preuve de sa passion. J'eus recours à mon ancienne ressource; je fatiguai mes désirs et me rendormis.

CHAPITRE XXIV

Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien oublier dans les maisons où ils couchent.

On me laissa reposer jusqu'à l'arrivée d'un maître qui venait à dix heures. Je vis sans inquiétude que pendant mon sommeil on avait mis un peu d'ordre dans mon appartement, enlevé les restes de notre collation et serré les hardes que j'avais laissées éparses sur le parquet. Je pris deux leçons de suite sous les yeux de Sylvina, dont je n'observais pas assez la physionomie pour y découvrir des nuages. Nous dînâmes encore tête à tête, sans qu'elle me laissât rien soupçonner de ce qu'elle me préparait. Mais aussitôt qu'on eut desservi, sa colère éclata. Je lui vis un visage, des regards...--Petite malheureuse, me dit-elle, s'emparant d'un de mes bras et le secouant avec fureur, venez, dites-moi ce que vous avez fait cette nuit.--Un coup de foudre n'aurait pas été plus terrible pour moi. Je pâlis... je faillis à me trouver mal.--«Parlez sans détour: je veux être instruite; avouez sur-le-champ votre équipée, sinon je vais vous envoyer de ce pas dans un lieu où vous aurez tout le temps de pleurer votre détestable libertinage.» Je n'hésitai pas, après cette menace, qui peignit à l'instant à mon imagination des malheurs pires que la mort. J'embrassai les genoux de Sylvina et les baignai de larmes.--Hélas! ma chère tante, dis-je, pénétrée de douleur et pouvant à peine articuler, si vous savez de quelle faute je puis être coupable, épargnez-moi la honte de vous l'avouer.--Ce n'est pas de votre faute qu'il s'agit, effrontée; elle n'est que trop évidente à mes yeux: c'est le nom de votre indigne complice qu'il faut que vous me confessiez sur l'heure. A qui appartient cette montre que j'ai trouvée ce matin accrochée au dossier d'un lit écroulé et tout souillé de votre infamie?... Serait-ce par hasard ce petit gredin de Belval que je soupçonnais dès longtemps, et qui enfin...--M. Belval, ma tante! (Malgré mon humiliation, je dis cela d'un ton piqué, qui voulait presque dire: _M. Belval n'est pas mon fait_...)--Et qui donc? (Elle bouillait d'impatience et de colère et martyrisait mon bras).--Eh bien, ma tante...--Eh bien?--M. le chevalier.--M. d'Aiglemont?--Oui, ma tante.--Les indignes! En même temps, je suis repoussée d'un coup qui me jette presque à bas, la montre est brisée sur le parquet; et Sylvina tombe furieuse dans une chaise longue, où, la tête inclinée et les poings fermés contre les yeux, elle demeure quelques minutes sans proférer une parole...

J'étais debout dans un coin, consternée, les yeux noyés de larmes, à qui je n'osais donner l'issue; j'attendais en tremblant ce qui pouvait m'arriver quand ma tante sortirait de ses sombres réflexions. La porte s'ouvrit, on annonça M. le chevalier d'Aiglemont. Il suivait de si près qu'à peine son nom prononcé je le vis près de nous. S'il eût fait attention à mes regards, il y eût lu sans peine que sa présence et surtout certain air de parfait contentement n'étaient point à propos dans un instant aussi critique; mais il ne s'occupait que de l'étrange distraction de ma tante qui, sans bouger de son siège et n'ayant qu'à peine tourné la tête avec une mine foudroyante, avait repris sa première attitude. A la fin, pénétré d'étonnement, il jeta les yeux sur moi; d'un mouvement de tête, je conduisis les siens sur les débris de la montre: il fut au fait.--Qu'attendez-vous, monsieur, dit alors Sylvina, se tournant brusquement vers lui, qu'attendez-vous pour vous retirer d'un lieu où tout ce que vous voyez doit vous apprendre que vous êtes de trop? Venez-vous insulter à ma confiance abusée? Vous réjouir du spectacle de mon chagrin? Voyez la prudente compagne de vos plaisirs! Ne vous a-t-elle pas de grandes obligations? Ne l'avez-vous pas rendue fort heureuse?--D'Aiglemont était trop homme du monde pour répondre à cette sortie par rien de malhonnête; il se connaissait, d'ailleurs, deux torts également difficiles à réparer: l'un d'avoir trahi nos amours par son étourderie, l'autre, plus grand encore, d'avoir irrité peut-être pour jamais une femme dont il sentait bien que le ressentiment ne portait pas en entier sur ce qui m'était relatif. Il la laissa donc s'exhaler en reproches et joua tout au mieux l'humilité, le contrit... Cependant je m'aperçus qu'il reprenait par degrés de l'assurance, voyant que, tout en grondant, on le contemplait avec des yeux... qui déjà n'exprimaient plus la colère. Il se surpassait ce jour-là: un habit riche et d'un goût exquis, une coiffure merveilleuse, la parure la plus soignée prêtaient à sa belle figure mille grâces nouvelles... Il saisit habilement un jour favorable, se prosterna devant la terrible Sylvina, s'avoua seul coupable, conta les particularités de l'armoire; mais de manière à persuader que, s'il ne s'y fût pas trouvé enfermé au moment qu'il y songeait le moins, il eût su se procurer pendant notre absence un poste bien plus propice à ses véritables désirs. Il ajouta que, sans le besoin que j'avais eu de quelques hardes de nuit, il aurait péri dans son cachot, s'y étant évanoui; que je lui avais sauvé la vie; qu'égaré par la reconnaissance, il avait mésusé de mon attendrissement pour parvenir à certain but... que j'ignorais absolument, et dont je ne m'étais doutée que lorsqu'il n'était plus temps de me défendre ou d'appeler du secours. Il ne tint ainsi qu'à ma tante de se faire honneur de ce qui m'était arrivé. Cette justification, la rare beauté de l'orateur, le désir de se tromper elle-même désarmaient insensiblement sa colère; elle oubliait de retirer des mains du coupable une des siennes qu'il couvrait de baisers; elle écoutait deux fripons d'yeux, qui lui disaient avec un grand air de vérité: _Pourquoi me voulez-vous tant de mal quand vous êtes la seule cause de ma faute? C'était vous que je méditais de surprendre; et je ne suis déjà que trop malheureux de n'avoir pas réussi._

CHAPITRE XXV

Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit de conciliation.

Pour que ma confusion fût complète, il ne me manquait plus que monseigneur: aussi ne tarda-t-il pas d'arriver. On n'avait point fermé la porte après l'entrée du chevalier; jamais on n'annonçait son oncle, qui, leste, marchant toujours sur la pointe d'un petit pied, on ne peut pas moins bruyant, nous surprit de la sorte et vit, sans y penser malice, monsieur son neveu aux pieds de Sylvina. Avant d'en être vu lui-même, il eut le temps de les considérer et de me faire un petit signe d'intelligence. J'étais si troublée que je n'avais fait, en le voyant paraître, aucun mouvement de civilité. Ce qui fit que les autres ne le surent là que lorsqu'il prit la peine de leur parler.

--A merveille, mon neveu, dit-il sans marquer la moindre humeur, je vous fais mon compliment; madame, vous ferez quelque chose de d'Aiglemont. Le fripon ne s'y prend pas mal, sur mon âme.--Excepté Sa Grandeur qui se donnait carrière, tous les autres étaient médusés. «Mais je n'y comprends rien, ajouta le prélat en prenant un fauteuil, définissez-moi donc ce que veulent dire vos trois visages? Répète-t-on ici quelque tragédie? Là, on pleure! Ici, je vois des nuages! Et monsieur mon neveu... Ma foi, je me donne au diable si je saisis l'esprit de son rôle. Il n'a pas, lui, l'air fort tragique; cependant je vois en somme qu'aucun de vous n'est content!» Sylvina eut bientôt fait d'éclaicir le mystère; elle dit tout. Sa Grandeur semblait ne pas trouver l'histoire fort plaisante. «Oui, mon cher oncle, disait avec hypocrisie son espiègle de neveu, je ne disconviens pas du fait, mais vous la voyez, elle si belle! A ma place, vous en eussiez fait autant.--Assurément.--Comment, monseigneur, se cacher dans une maison honnête?...--J'en conviens, oui, cela est un peu écolier.--Voyez l'ingratitude, mon cher oncle! C'était pour elle, pour elle seule, la cruelle, que j'avais risqué cette démarche.--Ah! madame, voilà un terrible argument contre votre colère.--Eh! fi donc, monsieur le chevalier, quand un galant homme est reçu chez une femme et qu'il a pour elle de certains sentiments, n'y a-t-il pas mille moyens?...--Mille moyens! Mon neveu, vous avez votre grâce... Mais quoi! maintenant la pauvre Félicia va se trouver seule dans l'embarras. Je vois bien, mes enfants, que c'est à moi de vous mettre tous d'accord. Fermons un peu cette porte et faites-moi la grâce de m'écouter. Venez, belle Lucrèce, ajouta-t-il, m'appelant avec bonté et me faisant asseoir sur ses genoux. Il ne faut pas, mes amis, se désespérer de ce qui est arrivé. M. d'Aiglemont est un heureux corsaire, qui, dans le fond de son âme, est enchanté de tout ceci. A bon compte il a volé ce que toutes les jérémiades possibles ne lui feraient pas restituer. A la bonne heure. L'heureux étourneau vous a cueilli, par le quiproquo le plus adroit, une fleur... digne d'être la récompense des soins les plus suivis, des plus tendres assiduités. (Puis il plia tant soit peu ses saintes épaules...) Malgré mon embarras, je ne pus m'empêcher de décocher à Sa Grandeur certaine oeillade qui voulait dire: _«Monseigneur, je ne pensais pas que votre système fût que les premières faveurs doivent être le prix des soins suivis, des longues assiduités...»_ Il continua:

«Pour vous, madame, je vais en deux mots vous mettre à votre aise. Vous êtes belle et vous aimez le plaisir. Vous savez qu'on ne le chasse pas de bon coeur quand il se présente! Vous le savez? Eh bien, la petite est pardonnable. La voilà maintenant initiée; pourquoi ne lui serait-il pas permis d'exister pour elle-même? Avec ses talents et sa charmante figure, elle pourrait se passer de vos secours: n'a-t-elle pas la clef de tous les trésors de l'univers? Ce ne serait pas la punir que de l'éloigner de vous. D'ailleurs, je la prends sous ma protection. Ainsi, croyez-moi, pardonnez-lui, faites-en votre amie; oubliez qu'il y eut ci-devant entre vous d'autres rapports. Vous vous aimez. Vivez et laissez-la vivre. Allons, qu'on s'embrasse... Là... De bon coeur... Encore plus cordialement... A merveille! Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que de s'arracher les yeux, comme on pensait à le faire quand je suis arrivé? Il faut maintenant arranger mon cher neveu. C'est vous qu'il aime, madame: au désespoir de n'avoir pu s'introduire dans votre appartement, il a couché avec la petite. Ce malheur est bien fait pour vous intéresser! Vous devez à d'Aiglemont quelque dédommagement: croyez-moi, laissez-vous attendrir, ayez des bontés pour lui; faudra-t-il vous en prier bien fort?--Ah! mon oncle! Ah! madame, s'écriait le pétulant chevalier, embrassant tour à tour monseigneur et Sylvina.--Un moment, mon neveu, laissez-moi finir... Puisque vous en avez fait avec la petite plus que vous ne vous le proposiez; qu'elle n'était d'accord de rien; qu'après que vous l'avez violée sans nul égard pour sa faiblesse et son ignorance, elle doit vous avoir en horreur, puisque d'ailleurs, il lui faut quelqu'un un peu moins fou que vous pour la gouverner et la protéger contre les retours d'humeur qu'on pourrait lui faire essuyer, trouvez bon, s'il vous plaît, l'un et l'autre, que je la prenne pour moi... Nous allons vivre comme deux couples de tendres tourtereaux. Je ferai de mon mieux pour que tout le monde soit content, et cet arrangement, au surplus, durera... ce qu'il pourra.»

CHAPITRE XXVI

Suite du précédent.--Monseigneur est récompensé.