L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines

Part 4

Chapter 43,761 wordsPublic domain

Où j'avoue des choses dont notre sexe ne convient pas volontiers. Singuliers discours de Sylvino, dont je conseille à bien des femmes de faire leur profit.

Vous me blâmez, lecteurs; je le mérite peut-être: mais qui de vous ne sait pas que le tempérament et la curiosité sont des ennemis bien dangereux pour l'honneur prétendu des femmes! Par eux, la plus sage n'est-elle pas quelquefois égarée et jetée dans les bras de l'homme le moins fait pour plaire?

Combien d'aventures étonnantes dans ce genre que l'on sait! et combien que l'on ignore! Quant à moi, je ne me piquais pas de sagesse. Toute à la nature, et brûlant de connaître à fond ses secrets, je n'aurais pu résister aux entreprises de Sylvino; j'étais, au contraire, fâchée qu'il n'eût rien entrepris; mais on ne règle pas sa destinée: ce n'était pas à lui qu'il était réservé de me défaire de mon onéreuse virginité.

Peu de jours après notre aventure, Sylvino se rendit aux instances d'un seigneur anglais, grand amateur des arts et son intime ami, qui le pressait de commencer avec lui un voyage de deux ou trois ans, par tous les pays de l'Europe où il pouvait y avoir des objets de curiosité pour des artistes.

Sylvina eut l'air d'être fort affligée: son mari la consola de son mieux et la recommanda à ses connaissances. Quant à moi, il me prit un jour en particulier; et voici à peu près le discours qu'il me tint: «Je te quitte, ma chère Félicia, sans craindre que mon absence te devienne préjudiciable. A l'abri de l'indigence, avec une belle figure, de l'esprit et des talents, je te vois déjà dans la carrière du bonheur: c'est à toi de t'y maintenir. Tu seras adorée des hommes. Il y en a beaucoup d'aimables; mais fais ton possible pour n'avoir de la passion pour aucun. Le parfait amour est une chimère. Il n'y a de réel que l'amitié, qui est de tous les temps, et le désir, qui est du moment. L'amour est l'un et l'autre réunis dans un coeur pour le même objet, mais ils ne veulent jamais être liés. Le désir est ordinairement inconstant et s'éteint quand il ne change pas d'objet. Veut-on le retenir, le rallumer, l'amitié ne peut qu'en souffrir. Le désir est comme un fruit qu'il faut cueillir lorsqu'il est à son point de maturité. Une fois tombé de l'arbre, on ne l'y rattache plus. Défends-toi des sentiments violents; ils rendent à coup sûr malheureux. Vis mollement dans un cercle de plaisirs tranquilles, que feront naître un luxe modéré, les arts, et des goûts réciproques que tu auras la liberté de satisfaire. Sylvina, dont par mes soins le caractère extrême est maintenant tourné du côté du plaisir, ne te gênera pas; déjà son égale, tu te verras bientôt au-dessus d'elle, par les avantages de ton printemps, de tes talents, de ton esprit. Conduis-toi bien avec elle: ne perds jamais de vue les grandes obligations que tu lui as, ainsi qu'à moi; mais l'ingratitude est, je crois, un vice étranger à ton coeur, et contre lequel je n'ai rien à te dire. Fais de bons choix, ne t'engage jamais au point d'avoir plus de peines que de plaisirs. Préviens le dégoût; et, puisqu'en galanterie, pour n'être pas malheureuse ou ennuyée, il faut se laisser tromper ou tromper les autres, ménage-toi des illusions flatteuses; n'approfondis jamais rien de propre à te causer des mortifications et sauve adroitement les apparences, aux yeux de ceux dont l'éclat de tes changements pourrait occasionner le malheur. Je te parle comme il serait à souhaiter qu'on parlât de bonne heure à tout ton sexe; bien des femmes seraient faites pour ne pas abuser de ces principes. Les femmes semblent n'être nées que pour aimer et être aimées: cependant jamais on ne leur dit les vérités qui sont du ressort de leur état. On exige d'elles des combats pénibles contre elles-mêmes, une résistance ridicule envers nous: pendant ces délais, les beaux jours s'écoulent, les roses se flétrissent. Ainsi, prudes à l'âge de la galanterie, galantes quand elles n'ont plus de charmes, et consumées de regrets le reste de leur vie, la plupart des femmes n'ont point eu une véritable existence. En un mot, il te faut de l'amour, des plaisirs. Varie-les avec délicatesse; mais que leur illusion ne te fasse pas oublier d'amasser, pendant tes belles années, des ressources pour les années stériles. Souviens-toi de ces conseils; ils sont faciles à suivre, et si tu veux en faire la base de ta conduite, je te prédis que tu seras une des plus heureuses femmes de ton siècle. M'as-tu bien compris?--A merveille, mon cher oncle, dis-je, en lui témoignant par mes caresses combien je goûtais sa morale. Que je suis heureuse, ajoutai-je, de trouver dans vos idées tant d'analogies avec celles qui me sont naturelles... Il m'interrompit pour me dire que, sans la disproportion de nos âges et le préjugé sérieux de ses rapports avec moi, il aurait brigué l'honneur d'être le premier à qui je dusse la _première leçon_ du plaisir de l'amour. «Mais, ajouta-t-il, un pacte entre l'autorité et l'obéissance serait suspect. Même ne partant pas, je me permettrais à peine de profiter de la bonne volonté que tu pourrais faire l'effort d'avoir pour moi. Tu dois à l'amour le premier bouton de ton printemps.» Je faillis répliquer: «Je le dois à l'estime, à la reconnaissance et à vous.» Mais Sylvino ne sortait pas de son rôle sérieux; il m'en imposait... Je ne dis rien.

CHAPITRE XVI

Bel exemple qui n'est pas assez suivi. Croquis d'un prélat à la mode.

Maris ingrats, que vos femmes ont enrichis, et qui ne rougissez pas de leur faire souffrir des privations, qui leur faites trouver l'indigence dans leurs maisons, où vous êtes entrés vous-mêmes indigents, et peu dignes de cesser jamais de l'être, apprenez de l'équitable et délicat Sylvino comment un galant homme se conduit quand il doit tout à sa femme.

Sylvino, sur le point de se séparer de la sienne, non seulement se départit de toute son autorité et la mit à la tête des affaires d'intérêt avec plein pouvoir, mais encore il lui fit présent de mille louis que son compagnon de voyage lui avançait pour le dédommager de son déplacement. Cette libéralité de l'Anglais, ce désintéressement de l'artiste, n'étonneront, sans doute, que le plus petit nombre de mes lecteurs.

Nous nous trouvions dans l'aisance; nos curieux partaient munis des plus grandes ressources; nous étions de la sorte tous à peu près contents quand la séparation se fit.

Le plus grand talent de ma tante était de bien tenir une maison. Cependant, malgré la prudente économie avec laquelle la dépense se faisait dans la nôtre, le ton sur lequel nous débutâmes nous eût bientôt ruinées, si Sylvina ne se fût résignée à faire entrer pour quelque chose l'opulence et la libéralité de certains amants dans la considération des motifs qui déterminaient son choix en leur faveur.

Grâce à la prodigalité d'un gros Américain, qui fit pour elle des folies excessives pendant trois mois, nous étions encore éloignées de déchoir, lorsque notre char rapide accrocha brusquement monseigneur de... qui n'était connu dans son diocèse que de ses fermiers, mais qui l'était à Paris de toutes les jolies femmes et de quelques-unes très particulièrement. Un prélat aimable! Voilà ce qui convient à une mondaine qui veut bien donner dans l'église: et à ce prix, en est-il qui n'y donne pas! Mais des Béatins! il faut sortir d'une province bien barbare pour faire la triste sottise de s'en affubler!

Monseigneur était d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès, vif, aussi pétulant que lorsqu'il était officier, toujours gai, content, agréable et bouillant d'esprit; il paraissait de dix ans plus jeune qu'il n'était. En effet, amateur universel, poésies, lettres, spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes, folies, tout était de son ressort. La réputation de quelques ouvrages de Sylvino nous avait procuré sa connaissance: il acheta ses tableaux; la femme du peintre l'ensorcela; la petite nièce le ravit par les délicieux accents de son gosier, déjà l'un des mieux exercés de la capitale. Bientôt il devint notre inséparable.

Un clou chasse l'autre, dit-on; ainsi monseigneur supplanta l'ami Lambert, qui cependant eut le bon sens de ne point se brouiller. Son règne fini, il sut se mettre honnêtement à sa place. Plus rare, sans négligence, plus réservé, sans froideur, il n'incommodait ni Sylvina, dont le retour était pour le coup sincère, ni monseigneur, dont une conduite moins circonspecte aurait sûrement éveillé la jalousie. D'ailleurs, Lambert, amusant et jamais à charge, partageait une grande partie de nos plaisirs, et qui sait encore s'il ne glanait pas quelquefois après monseigneur.

Celui-ci, après avoir soutenu pendant une saison entière un goût très vif et très dispendieux pour la séduisante Sylvina, eut l'air de sortir tout à coup à mon occasion d'une distraction profonde, et de regretter de n'avoir pas fait plus tôt cette attention au joli rejeton qui croissait à côté de l'arbre dont la culture avait fait jusque-là ses délices.

CHAPITRE XVII

Bonne volonté de Sa Grandeur.--Contre-temps.

«En honneur, petite Félicia, me dit le prélat un jour qu'il me trouva seule, vous n'êtes plus ici à votre place. Maintenant la belle tante vous nuit; mais bientôt, friponne, vous allez lui nuire à votre tour. Il faut que je me mêle un peu de cela, que je vous sépare. Je suis l'homme de confiance: on fera tout ce que je conseillerai en vue du bien. Je veux vous dépayser. Qu'en dites-vous? Je dois bientôt subir un exil de quelques mois dans mon diocèse; la ville, à ce qu'il m'a paru, manque de ressources pour les plaisirs. Mais il y a spectacle, un concert passable: voudriez-vous, pour m'obliger, en être la première chanteuse? On ne vous donnera point des appointements dignes de vos talents et de ce charmant minois, qui vaut à lui seul tous les talents du monde, mais je me charge d'y suppléer et de vous faire trouver, dans cette _Sibérie_, à peu près l'aisance et l'équivalent de vos plaisirs de Paris... Vous souriez? Serait-ce de quelque maligne interprétation de ma bonne volonté? Soupçonneriez-vous quel genre de reconnaissance je désirerais mériter de votre part? Parlez avec assurance, belle Félicia, vous n'êtes plus une enfant... Je ne vois rien qui puisse vous empêcher de bien traiter un ami solide... qui... ne vous prierait de rien que d'agréable... de rien qui durât plus longtemps; que vous ne pourriez vous-même vous en faire un amusement. Je me fais entendre? Un rochet vous en imposerait-il? Vous causerait-il quelque frayeur? On est homme là-dessous... tout de même que sous l'habit le plus galant de vos jolis danseurs de l'Opéra... Si... vous saviez... comment un homme est fait... on pourrait... vous convaincre... qu'il n'y a entre les gens du monde et nous... aucune différence.»

Ce discours, un peu fort pour mon peu d'expérience, me mettait d'autant plus mal à mon aise qu'il était accompagné de gestes vifs et hardis... Je savais confusément qu'il eût été décent d'opposer une belle résistance... Mais je craignais si fort de m'acquitter gauchement d'un rôle qui ne m'était pas naturel, qu'au lieu de m'emparer des mains, d'empêcher certain genou de séparer les miens, je ne faisais que détacher, en folâtrant, de bonnes croquignoles sur les doigts sacrés... Mais qui ne les aurait pas bravées pour arriver aux beautés les plus fraîches et les plus neuves? Mon agresseur entendait le badinage à merveille, et, loin de se fâcher du petit mal que je pouvais lui faire, il continuait avec beaucoup d'enjouement et s'établissait partout où cela pouvait l'amuser. Bientôt il fut si bien maître de ma petite personne que je crus pour le coup devoir le menacer, en riant pourtant, de le dire à ma tante, aussitôt qu'elle rentrerait.--Ah! ah! la tante est admirable, dit-il, en éclatant de rire... puis il prit un baiser très cavalier sur ma bouche entr'ouverte pour rire aussi.

Pourquoi serais-je moins franche en contant que je ne le fus pendant l'événement même? Avouons ingénument que Sa Grandeur me fit éprouver avec la dernière vivacité ce que j'avais dû à Belval en pareille occurrence. Les choses allèrent même cette fois-ci beaucoup plus loin. Comme j'avais un peu perdu connaissance et que, par un heureux instinct, j'avais pris sur le bord de ma bergère la position la plus favorable, monseigneur en profitait: déjà quelque chose de très ferme me causait un certain mal... Mais un bruit soudain qui se fit entendre dans l'antichambre fit lâcher prise à mon vainqueur, il eut à peine le temps de se rajuster...

Ce n'était pas moins que Sylvina elle-même qui rentrait avec du monde et qui, pour peu qu'elle eût voulu prêter aux apparences, se fût très aisément doutée que nous n'étions pas à propos de rien, monseigneur et moi, dans une aussi violente agitation.

CHAPITRE XVIII

Caprices amoureux.

Le prélat, dont le sourcil s'était froncé très fort au bruit des fâcheux, sut se contraindre à merveille quand il les vit paraître... «Eh! par quel hasard, mon cher neveu, vous vois-je ici avec ces dames? dit-il à un charmant cavalier dont étaient accompagnées Sylvina et Mme d'Orville (une nouvelle amie que nous ne voyions pas beaucoup alors). Le jeune homme répondit qu'étant connu particulièrement de la dernière, il avait été assez heureux pour faire connaissance ce jour même avec Sylvina, et qu'à la suite d'une promenade on voulait bien lui donner à souper. Le gentil évêque, par bienséance, pria qu'on lui permît d'être des nôtres, comme s'il n'eût pas été chez lui. Il fut toute la soirée d'un enjouement délicieux et fit les plus plaisants contes, dont Mme d'Orville et Sylvina rirent aux larmes. Quant au jeune homme et à moi nous fûmes sérieux, distraits; nous nous regardions... nous nous cherchions sans savoir que nous dire... A table, placés l'un vis-à-vis de l'autre, nous ne mangeâmes presque pas. Je sentais par-dessous des pieds qui cherchaient à lier conversation avec les miens. Je souriais au visage à qui ces pieds agaçants appartenaient: ce visage me regardait avec une expression passionnée qui me mettait hors de moi... Ah! monseigneur, vous qui, deux heures auparavant, me sembliez le plus beau des mortels, que vous étiez changé depuis que votre adorable neveu m'était apparu!

Qu'on se représente un Adonis de dix-neuf ans, dont les traits étaient parfaits, la physionomie noble, le regard vif et doux, et dont le teint aurait fait honneur à la plus jolie femme. Qu'on imagine un front dessiné par les Grâces et merveilleusement accompagné d'une chevelure unique, du plus beau châtain brun; une taille haute, svelte, pleine de grâces, et que faisait briller un petit uniforme d'officier aux gardes; une jambe! un pied! Mais tout cela ne donne encore qu'une idée imparfaite du rare neveu de monseigneur, de l'incomparable chevalier d'Aiglemont; c'est ainsi qu'il se nommait. Quels yeux! Quelles dents! Quel sourire! Que de charmes dans les moindres mouvements! Enfin, combien de ces beautés, toutes spirituelles, que la plume, le pinceau ne peuvent exprimer!

Ce mortel unique appartenait pour lors à l'heureuse d'Orville, qui, quoique jeune, belle, à la mode, et faite, à tous égards, pour aimer à but, ne laissait pas de faire des folies pour captiver son volage amant. Celui-ci ne daignait demeurer depuis quelques mois sur son compte que parce qu'elle venait de l'acquitter de plus de dix mille écus, et qu'en attendant des secours, que la famille rebutée du dissipateur tardait à lui faire parvenir, elle prévenait jusqu'à ses moindres fantaisies. Cependant elle ne manquait, ni de délicatesse, ni de pénétration, ni de manège. Elle vit d'un coup d'oeil que l'inflammable d'Aiglemont brûlait déjà pour mes jeunes appas, qu'il me plaisait et que Sylvina, qui lui lançait à tous moments des oeillades passionnées, méditait également d'en faire la conquête. Piquée au vif de tout cela, Mme d'Orville prit le parti de se venger sur l'heure, en se rabattant sur monseigneur. Le chevalier ne faisant aucune attention à sa maîtresse, ni Sylvina à monseigneur, d'Orville eut beau jeu pour agacer le prélat. Celui-ci, sur qui la nouveauté avait tout pouvoir, répondit avec le plus vif empressement aux avances qu'on lui faisait et prit feu d'autant plus violemment que, sans se jeter à sa tête, on se conduisait néanmoins de manière à lui faire espérer d'être bientôt heureux.

CHAPITRE XIX

Où l'on voit ce qui n'arriva pas.--Songe.

A combien de grands événements notre situation peu commune aurait-elle pu donner lieu, si nous avions été les uns ou les autres sujets à ces transports au cerveau, qu'heureusement les gens du monde ne connaissent plus! combien de vengeances, de trahisons, de malheurs occasionnés par le choc de tant de passions qui se contrariaient mutuellement! Une femme trahie, justement irritée contre un ingrat, ne pouvait-elle pas l'accabler des plus sanglants reproches; se venger par le fer, le poison, et finir peut-être par se poignarder! Un prélat offensé par une infidèle que ses bontés n'avaient pu fixer, par un neveu téméraire qui lui manquait d'égards, et par une enfant qui, après certaines particularités, était censée lui appartenir, ne pouvait-il pas humilier l'une, faire enfermer l'autre, sous prétexte de son inconduite, et se procurer la dernière par mille moyens, surtout familiers aux gens de son état? Ma tante, indignée de la préférence qu'on me donnait, ne pouvait-elle pas me renvoyer, me réduire au cruel pis-aller de recourir dans mon désastre à monseigneur, qui avait à se plaindre de moi? D'Aiglemont, enfin, me perdant, outré contre son oncle, obsédé par Sylvina, ou coffré, ne se trouvait-il pas dans le cas de commettre les plus indignes extravagances? Heureusement que rien de tout cela n'arriva: monseigneur, avant de se séparer de sa nouvelle conquête, savait à quoi s'en tenir pour le lendemain; Sylvina, à qui le chevalier s'était offert pour je ne sais quelle commission, le pria de vouloir bien s'en souvenir, c'est-à-dire de ne pas négliger l'occasion qu'on lui fournissait de revenir bientôt à la maison. Cette disposition me convenait tout à fait, je ne doutai pas qu'à son retour l'aimable chevalier ne trouvât le moment de m'entretenir ou de me glisser quelque tendre billet. A tout hasard, je me tenais prête à lui donner des facilités et à supprimer autant qu'il dépendrait de moi des formalités ennuyeuses.

Je rêvai, la nuit, que je voyais, dans un beau jardin, une ruche parée de fleurs et autour de laquelle bourdonnait un essaim d'abeilles fort singulières. Elle étaient faites précisément comme un certain objet dont monseigneur pendant sa harangue, avait régalé mes yeux et qu'il avait fait toucher à mes mains, avant de l'employer à quelque chose de plus conséquent... Ces petits animaux dont j'admirais la bizarre structure, devinrent insensiblement de la grosseur du modèle et, se présentant tour à tour à l'étroite entrée de la ruche, firent longtemps d'inutiles efforts pour y pénétrer. Cependant une abeille aux ailes violettes était sur le point de s'insinuer quand une autre, aux ailes bleues et rouge argent, profitant du moment où la première soulevait tant soit peu, s'introduisit par-dessous, culbuta la ruche, puis, y ayant voltigé quelques instants, l'abandonna tout de suite à l'essaim empressé qui s'en empara.

CHAPITRE XX

Où le beau Chevalier se montre à son avantage.

Le charmant d'Aiglemont fut d'une exactitude qui surpassa l'espérance de Sylvina et la mienne. Il parut chez nous le lendemain dès midi. Sylvina était encore au lit: je prenais dans ma chambre une leçon de clavecin.

Déjà savante, je touchai une sonate qui m'était assez familière; mais la présence du chevalier me jeta dans un trouble si grand, je perdis à tel point l'attention que la pièce exigeait, que je m'embrouillai et mis le maître de fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le talent de son écolière, aux yeux d'un homme qui passait pour un excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de violon. «Donnez monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais accompagner et vous aiderez à mademoiselle à se remettre.» A peine il tint le violon que cet instrument, qui criait un peu sous les doigts du maître, rendit des sons délicieux. Soudain ce doux frisson qu'une mélodie pure excite dans les organes sensibles s'empara des miens et me rappela tout entière à la musique. Nous reprîmes la sonate du commencement; jamais je n'avais aussi bien touché: d'Aiglemont accompagnait avec une justesse, une expression si analogue au genre, une imitation si parfaite, qu'il me mettait hors de moi. Si je ne l'avais pas d'avance éperdument aimé, dans ce moment il m'aurait pénétré d'amour. Mon jeu faisait sur lui la même impression: je l'entendais de temps en temps soupirer: le délire de son âme prêtait de nouvelles beautés à son exécution, de nouvelles grâces à sa figure.

Sylvina, avertie de la visite du chevalier, fut bientôt debout et vint nous trouver dans cet aimable désordre qu'inventa la coquetterie pour piquer les désirs. Une partie de ses beaux cheveux blonds, échappée du chignon, flottait sur un cou d'albâtre. Un manteau de lin mal attaché laissait voir les trois quarts d'une gorge qu'à seize ans elle ne pouvait avoir eu plus belle; ses bras blancs et dodus étaient sans gants, une simple jupe, courte et collante, caressait une croupe... des cuisses... de la plus séduisante proportion et laissait briller la jambe la mieux tournée. Il fallait être aussi jolie que je l'étais et avoir un peu d'avance pour pouvoir, dans ce moment, lui disputer l'objet de nos communs désirs. D'Aiglemont lui prodigua des éloges qu'elle méritait. Mais tous les échos de ses compliments étaient pour moi; des yeux, que je n'ai vus qu'à lui, me disaient le plus tendrement du monde: «C'est à vous, adorable Félicia, que tous mes hommages s'adressent; avec votre tante j'exerce mon esprit, mais vous seule avez mon coeur.»

Sa commission était faite: il en rendit compte et l'on ne manqua pas de lui en donner une nouvelle, afin de lui prouver combien on était satisfait de la première. On lui prodigua mille louanges délicates sur son talent pour la musique: le maître assurait que nous avions le bonheur de connaître l'un des plus habiles amateurs du royaume. Il ne nous fallut pas d'autres prétextes pour prier notre nouvel ami de nous donner tous les moments dont il pourrait disposer. Ma tante ne se lassait point de nous entendre; nous, de concerter et de nous donner, dans la parfaite intelligence de notre exécution, une image de celle de nos âmes, qui brûlaient de se confondre bientôt aussi heureusement que nos accords.

D'Aiglemont fut retenu à dîner; il s'était bien aperçu que ma tante n'avait pas moins de goût pour lui que moi-même; c'est pourquoi, soit coquetterie, soit adresse, il affecta pendant tout le repas de lui donner une sorte de préférence. Je n'aurais su comment prendre la chose si, de temps en temps, quelques regards dérobés ne m'avaient assurée que tout ce qu'il disait de flatteur à ma rivale n'avait pour objet que de lui faire prendre le change. D'ailleurs j'avais déjà dans ma poche un certain billet, et la possession de cet écrit important me promettait d'avance tout ce que je désirais y trouver à l'ouverture.

CHAPITRE XXI

Arrangements.--Obstacles.--Alarmes.