L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines

Part 3

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Cependant, depuis qu'au lieu de _porte-soutane_, nous avions sans cesse avec nous l'amusant Lambert, ma tante n'était plus la même. Elle se coiffait, se parait; sa physionomie n'était plus sombre, elle avait recouvré son enjouement. Nous n'entendions plus autant de messes; bientôt nous nous en passâmes tout à fait. Nous recherchâmes les connaissances négligées; il en coûta bien des mensonges. Il fallut supposer des indispositions continuelles: _demandez à ma nièce_; et je protestai avec beaucoup d'effronterie que ma tante avait été très malade. On le croyait ou non. Mais maintenant, on reçoit les justifications, pour peu qu'elles vaillent, avec beaucoup d'indulgence. Il n'est plus d'usage qu'on se brouille avec les gens parce qu'il leur a plu de vivre quelque temps séparés de la société.

Sylvino revint: tout alla le mieux du monde. Lambert fut l'_ami de la maison_. Ma tante n'avait jamais été d'aussi belle humeur ni d'un commerce aussi facile.

Cocuage! bon, mais malheureux Monarque! tes États sont immenses, tes sujets innombrables; tu rends heureux par mille moyens différents tous ceux qui consentent à le devenir par toi; cependant, la plupart sont des ingrats qui te maudissent, au lieu de te bénir! quel aveuglement! Sylvino te rendait plus de justice! Depuis son retour, sa femme se comportait si bien à son égard qu'il ne doutait plus du bonheur d'être enfin au nombre de tes vassaux. Il n'avait garde d'en prendre de l'humeur. Béatin, qui n'oubliait pas ses soufflets, fit bientôt naître une occasion délicate... mais ce fut alors que l'admirable époux signala son esprit... sa générosité... O Sylvino! que vous étiez un galant homme! que vous vous conduisiez bien! Que ne puis-je, en traçant votre éloge, inspirer à tous les cocus présents et à venir le bon sens de vous imiter.

CHAPITRE X

Plus vrai que vraisemblable.

Nous donnions à dîner à deux artistes nouvellement arrivés d'Italie et à l'ami Lambert. On était de la plus grande gaîté. Ma tante et moi, devant qui l'on oubliait un peu de se gêner, riions aux larmes de milles saillies très vives qui échappaient à ces messieurs. Nous fûmes interrompues par l'arrivée d'une lettre qu'apportait un commissionnaire: elle était pour mon oncle.

«Mes amis, dit-il après avoir secoué deux ou trois fois la tête en lisant, c'est une lettre anonyme, et c'est vous qu'elle regarde, madame, voyez.» Son ton n'avait rien d'effrayant; cependant certaine mine, en remettant le papier, était de mauvais augure. Sylvina tremblait d'avance... elle ne put lire jusqu'au bout. Le fatal écrit tomba de ses mains; une pâleur soudaine ternit son visage; elle se trouva mal; on s'empressa de la secourir.--Cela ne sera rien, disait mon oncle, la délaçant et livrant, tout mari qu'il était, deux globes divins aux yeux connaisseurs de ses confrères. L'un donnait un flacon, l'autre frappait dans les mains; Lambert seul, par l'excès de l'intérêt qu'il prenait à cet accident, demeurait inutile, et Sylvino l'en plaisantait avec malignité. Cependant les beaux yeux de Sylvina se rouvrirent. Un baiser et quelques mots fort tendres de la part de son époux achevèrent de la rassurer. On se remit à table. La malade se rétablit en avalant quelques rasades de Champagne; après quoi Sylvino, pour la tranquilliser et mettre ses amis au fait, prit la parole et dit: «Tout ceci, messieurs, doit vous paraître fort extraordinaire; il n'y a, de vous trois, que l'ami Lambert qui puisse se douter à peu près de ce dont il s'agit; voici le fait: ma femme est charmante, vous la voyez; on l'aime, je n'en suis pas étonné, puisque moi, son mari, j'en suis encore amoureux. Il faut que pendant mon absence elle ait mécontenté quelque adorateur; il cherche maintenant à se venger en m'écrivant des choses... assez graves pour mettre martel en tête à certains époux. Mais des gens ainsi susceptibles sont des hétéroclites honnis, et je suis bien éloigné d'avoir leurs petitesses. On me mande donc que certain ami très amoureux a beaucoup fréquenté ma femme; que, pour répondre plus librement à cette passion, elle s'est séparée de toute société, privée de tout plaisir; qu'il n'y a nul doute, en un mot, que le traître (c'est ainsi qu'on le désigne) n'ait poussé les choses au dernier période. On crie au scandale: on me conseille de punir ma femme... on... mais, dites-moi, messieurs, quel cas pensez-vous que je doive faire de ces avis importants?...»--Je pense, dit l'un des étrangers, que madame est incapable d'avoir donné matière à d'indignes soupçons...--Cela est honnête, interrompit Sylvino.--Et vous? en s'adressant au second.--Je pense de même que monsieur.--Et l'ami Lambert?--Tiens, mon cher Sylvino, je t'entends à merveille: mais veux-tu que je te parle avec ma franchise ordinaire? C'est moi, sans doute, que regarde l'accusation de ton impertinent anonyme? Je ne disconviens pas d'avoir beaucoup vu ta femme pendant que tu étais là-bas; mais c'était d'abord par ton ordre. Or penses-tu que j'eusse voulu la suborner?--Il ne s'agit pas de cela, mon ami. Chacun dans ce monde se conduit comme il peut; tu auras fait ce qu'il t'aura plu: ma femme de même, c'est de quoi je me soucie peu et ne m'en informe point. Achève ce que tu voulais nous dire. Achève.--Eh bien, je veux dire, mon cher, que si, succombant au danger de voir tous les jours une femme charmante, j'avais pu servir au fond du coeur quelque chose de plus que ce qu'un mari peut approuver, du moins, étant ton ami au point où je le suis, j'aurais eu l'attention de ne te donner aucun sujet de plainte. Celui qui t'écrit exagère; ses soupçons n'ont pour fondement que sa basse jalousie: ta femme t'aime de tout son coeur; je te suis entièrement attaché, et si je puis te conseiller dans une affaire qu'on veut me rendre personnelle, je serais d'avis que ta vengeance tombe uniquement sur celui qui a pu te manquer en te parlant de déshonneur; qui a pu méditer le projet exécrable de troubler un ménage heureux et de brouiller de parfaits amis.--Touche là, mon cher Lambert, tu viens de parler comme un sage, et tu m'as deviné. Ah! si nous avons jamais le bonheur de de vous happer, _Monsieur le scandalisé_, nous vous apprendrons à ne pas espérer qu'un honnête homme prenne des partis violents d'après une délation anonyme. Mais ma femme va, sans doute, nous faire connaître l'imposteur.--Son écriture le trahit, dit Sylvina. Il ne se doutait pas, certainement, que je dusse voir cette lettre.--Dis-nous donc sans hésiter qui il est? où le trouver? Il faut qu'il soit châtié, que tu sois vengée! Tu connais heureusement l'écriture?--J'avoue que j'avais eu l'imprudence de recevoir quelques lettres de ce maudit homme, bien peu fait pourtant pour en écrire de l'espèce de celles qu'il m'adressait, et...--Un homme bien peu fait, interrompit Lambert. J'y suis peut-être! Ne serait-ce pas pas par hasard le vénérable docteur Béatin?--Lui-même.--M. Béatin, ton directeur? s'écrièrent tour à tour Lambert et Sylvino. Ah! parbleu! vous me le paierez, disait celui-ci. Il a déjà tant soit peu l'honneur de me connaître, disait l'autre. Puis il raconta comment il avait surpris un jour le drôle _usant de violence_, et comment, à la prière de Sylvina, il l'avait mis à la porte avec deux soufflets. (C'était ainsi qu'il convenait d'exposer le fait.) Le mari loua fort cette conduite: vous verrez, dit-il, que c'est pour se venger de cette disgrâce que le cagot essaie aujourd'hui de vous calomnier!--C'est cela, mon cher.--Ah! le coquin! le malheureux!--Voilà bien les prêtres! Chacun disait son mot. Ensuite il fut décidé d'une voix unanime que le scélérat devait être puni de sa double trahison, sévèrement et sans délai.

CHAPITRE XI

Conjuration.

Il me vient une bonne idée, dit Sylvino. Je tiens le Béatin, sur ma parole; écoutez, mes amis. Si ma femme lui écrivait que je suis furieux, que je viens de la traiter en époux sûr de son déshonneur; qu'elle ne peut soupçonner de l'avoir compromise ce brutal de Lambert, _ce garnement_ sans respect pour les ministres de la sainte religion; que quoique lui, directeur, se soit montré par trop fragile; qu'il soit la cause directe de tout ce qui vient de se passer et qu'à cet égard elle ait lieu de lui vouloir du mal, elle ne l'a cependant point oublié; qu'elle ne peut plus vivre sans le voir, qu'elle craint de nouveaux tours de la part du donneur de soufflets; que dans l'embarras extrême où elle se trouve, elle n'a que le prudent et consolant Béatin pour ressource; qu'elle le prie donc de se trouver... quelque part, bien secrètement, pour conférer ensemble et déterminer le parti qu'il convient de prendre dans des conjonctures aussi fâcheuses. Si ma femme, dis-je, écrivait toutes ces choses au docteur, je pense qu'il donnerait, tête baissée, dans le panneau. Il serait enchanté de voir que sa pénitente aurait pris le change, et qu'offrant d'elle-même un rendez-vous, elle ne pourrait s'en tirer sans payer de ses faveurs ces conseils dont elle paraîtrait avoir un besoin si pressant.--L'idée fut généralement applaudie.--Il faut, ma chère, ajouta Sylvino, que tu nous secondes bien dans tout ceci; tu es la plus intéressée à te venger de l'odieux Béatin. Quand nous le tiendrons... nous faisons notre affaire du reste.--Je vous le livre, répondit-elle; périssent à jamais tous ces exécrables cafards; me voilà corrigée pour la vie de leur accorder la moindre confiance. Que j'étais malheureuse! mais c'est bien ma faute. Qu'avais-je besoin, ici, de me donner un tyran qui désapprouve jusqu'aux plus innocents plaisirs! Et quel monstre avais-je précisément choisi!--N'y pense plus, dit en l'embrassant le sensible Sylvino; que ceci te rende plus sage à l'avenir.

Le projet d'écrire à Béatin fut exécuté sur-le-champ. Le ressentiment de Sylvina était fondé: le désir de se venger qui inspire toujours si bien les femmes, lui dicta des expressions si naturelles, si séduisantes, que le plus rusé _porte-calotte_ n'eût pu soupçonner qu'elles cachaient un piège. Béatin se prit comme un sot à celui-ci.

On le priait de se trouver _au pont-tournant_, pour être conduit de là, par ma tante elle-même, à Chaillot, où nous avions une petite maison; il accepta... Sa réponse était si passionnée qu'on le voyait assuré d'avance que Sylvina allait enfin le rendre heureux.

Elle fut exacte et trouva l'heureux Béatin à l'endroit indiqué. Il était en habit de campagne; frais rasé, un peu mieux coiffé que de coutume; car il n'était pas de ces ecclésiastiques élégants qui souvent plus recherchés dans leur ajustement que les gens du monde n'en diffèrent que par des cheveux ronds et une tonsure. Béatin, je l'ai déjà dit, était un _prêtre_: c'est assez le définir.

Bref, le voilà dans un fiacre à côté de ma tante qui feint les plus vifs empressements et conte que, son mari venant de partir pour quelques jours, ils pourront passer jusqu'au lendemain à Chaillot, s'il n'y a rien de mieux à faire. C'est alors que les transports du satyre n'ont plus de bornes. Ses yeux étincellent du feu de la concupiscence; il est au troisième ciel, il jouit déjà de l'avant-goût des plus parfaites béatitudes. Ils arrivent enfin au village. La voiture est renvoyée et le fortuné directeur introduit bien mystérieusement dans notre maison.

Mais comment le pénétrant directeur ignora-t-il cette retraite pendant qu'il était si fort en faveur? Comment! elle était, avant le départ de Sylvino, le théâtre de ses escapades secrètes; et sa femme ne fut mise dans la confidence qu'à l'occasion de la conjuration projetée contre Béatin. Si vous vous étiez douté d'un asile aussi propice, docteur, vous auriez bien sollicité votre pénitente de vous le faire voir, et sans doute vous vous seriez bien trouvé du voyage? Comme tout change! Vous le faites aujourd'hui sous de sinistres auspices. Vous courez à votre châtiment... Mais je ne vous plains pas, vous l'avez bien mérité.

CHAPITRE XII

Suite du précédent.--Disgrâce de Béatin.

Pendant que d'un côté la convoitise et la haine faisaient chacune un calcul, de l'autre, le mépris et la malignité, d'accord, préparaient leurs batteries pour accabler le vieux Béatin. Sylvino, Lambert, les deux étrangers et moi, qui voulus absolument être des leurs, suivîmes de près à Chaillot les acteurs principaux et entrâmes par une porte de derrière. Ils étaient au rez-de-chaussée; nous nous établîmes sans bruit au premier.

Ma tante, sous prétexte de faire partout une visite exacte et de se procurer de quoi faire un léger repas, vint auprès de nous et l'on se concerta. Il fut décidé que Sylvina balotterait Béatin pendant quelque temps, ferait semblant d'écouter ses conseils, feindrait pourtant des scrupules et se montrerait enfin disposée à lui tout accorder. Elle devait surtout l'engager à se coucher sans souper, les provisions que l'on croyait trouver à la maison se trouvant consommées, et la prudence exigeant qu'on ne sortît ni n'envoyât, de peur que la partie ne vînt à être découverte. Tout cela fut exécuté par Sylvina avec beaucoup d'adresse et de perfidie. Le docteur, alors dominé par un seul appétit, consentit d'assez bonne grâce à jeûner. O pouvoir du désir! Triompher de la gourmandise du docteur! Amour! ce n'est pas assurément le plus petit de tes miracles.

Béatin se crut enfin au comble de la félicité quand il reçut la ravissante permission de partager un lit avec Sylvina. Elle se réservait pourtant, par ménagement pour sa pudeur expirante, de ne point avoir de lumière dans l'endroit où se consommerait l'ouvrage de leur bonheur: l'adultère, disait-elle, est plus hardi dans les ténèbres; trop de honte nuirait à ses plaisirs, et surtout il n'est pas hors de propos de se ménager pour une féconde jouissance quelque surcroît de volupté.--L'amoureux Béatin se rendit et, plein de confiance, suivit à tâtons Sylvina dans une chambre haute.

Il est enfin dans ce lit fortuné... Il brûle, il est consumé... Sa pénitente combat encore, elle hésite de venir dans ses bras... Mais quel revers!... Dieu!... Où se cachera le couple Béatin? Cinq personnes paraissent tout à coup! Une lanterne sourde fournit en un moment de la lumière à plusieurs flambeaux! Le curieux Sylvino, le redoutable Lambert font briller leurs épées; la maison retentit de leurs imprécations!

--Je vous y prends donc, infâme adultère, criait le mari! mettant la pointe de son fer près du sein de sa femme.--Venge-toi, criait à son tour l'ami Lambert, je vais en même temps te délivrer du scélérat qui te déshonore et me calomnie. Où est-il? comble de l'horreur! au lit! dans ton propre lit!--Arrête, mon ami, interrompt Sylvino, laissant échapper sa femme qui commençait à perdre le sérieux nécessaire à son rôle; arrête, je ne puis te céder le plaisir de verser le sang du perfide...

Il faudrait avoir été témoin de la scène que j'essaie de décrire pour pouvoir s'en faire une idée à peu près juste. Je manque d'expression pour peindre l'effroi de Béatin et la révolution prodigieuse que souffrirent à la fois son corps et son esprit. Historienne fidèle, je ne puis me dispenser d'avouer, dussé-je causer quelque dégoût, que le malheureux docteur souilla très physiquement la couche de Sylvino. Cependant, on était convenu que les étrangers demanderaient grâce et désarmeraient les amis irrités. Mais ils ouvrirent en même temps un avis fait pour rassurer le coupable sur sa vie; c'était de le mettre hors d'état de jamais faire de cocus. L'un d'eux, soi-disant chirurgien, prétendait pouvoir faire lestement l'opération, et même sur l'heure, ayant, par bonheur, sur lui les instruments nécessaires. A cette condition, Lambert et Sylvino, consentant à ne plus tuer, arrachèrent du lit le sujet plus mort que vif et le portèrent dans une autre pièce, sous prétexte de l'opérer. C'est là qu'il reçut l'outrage le plus pénible, trouvant la perfide Sylvina qui riait aux larmes. Cependant, elle voulut bien intercéder en sa faveur et, à sa prière, à laquelle la mienne se joignit, comme nous en étions d'accord, la peine fut encore commuée: on arrêta que le Béatin serait tenu quitte de tout moyennant une copieuse flagellation: cette sentence était pour le coup en dernier ressort. En conséquence, _le suborneur de pénitentes_, _l'écrivain anonyme_, fut lié par les pieds, les poings et les reins contre une colonne du salon, nu et livrant à notre vengeance une vaste paire de fesses. Nous traitâmes mal cet embonpoint béni. On avait apporté bonne provision de verges; elles furent usées jusqu'au dernier brin sur le râble du pécheur qui, menacé du prétendu chirurgien, subit son exécution sans oser jeter un cri; eh! qui ne se laisserait pas martyriser le reste du corps, pour sauver une partie qui fait plus des trois quarts du bonheur de la vie?

M. le docteur dûment fustigé, tout le monde parut apaisé. Ses vêtements lui furent rendus, sans oublier la chemise très maculée et qu'il fallut rendosser. Puis, on le reconduisit jusqu'à la rue, chacun tenant un flambeau et lui témoignant les plus respectueux égards.

CHAPITRE XIII

Qui annonce quelque chose.

On voit assez que les gens avec qui je vivais n'étaient pas fort sévères à mon égard et que je ne les gênais plus; ils me traitaient déjà comme une personne formée. Je surpassais, en effet, les espérances qu'ils pouvaient avoir conçues en m'adoptant; j'étais à but avec Sylvina, et son mari n'avait point le ton grave d'un oncle ou d'un père, dont il me tenait lieu. J'étais de tous les plaisirs. Je voyais bien des choses; je suppléais au reste, et l'accommodais aux bornes étroites de mon imparfaite théorie. Les amis, et Lambert en chef, ne bougeaient de la maison. Sylvina faisait par-ci par-là des heureux; aussi, était-elle d'une attention envers son mari!... d'une prévenance, d'une aménité pour les maîtresses et les modèles!... On ne peut le répéter assez: _heureux les cocus._

Sylvino, que la fortune de sa femme mettait à même de ne travailler que pour la réputation, faisait peu de tableaux, mais ils étaient tous excellents; son genre était l'histoire, et rarement il peignait le portrait. Bien né d'ailleurs, ayant un esprit fécond et cultivé et beaucoup d'usage du monde, il était non seulement chéri des femmes, mais encore recherché des hommes. Il comptait même au rang de ses amis particuliers plusieurs grands, de ceux qui sont nés pour aimer et être aimés; car tous n'ont pas le malheur d'ignorer l'amitié, de n'inspirer que du respect et de la crainte. Sylvina, quoique un peu bornée et médiocrement instruite, ne laissait pas d'ajouter à l'agrément de la maison. Elle était gaie, toujours égale. Elle avait une de ces physionomies singulières qui plaisent, pour ainsi dire, malgré qu'on en ait, qui importunent, qui allument à tous moments des passions nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance peut avoir éteintes. Son mari lui-même avait quelquefois pour elle des retours étonnants. Alors, elle se réservait entièrement pour lui; c'étaient là des procédés! Mais ses bouffées d'amour s'évanouissaient bien vite, et chacun de son côté se désennuyait de la monotonie de ces retraites conjugales par de piquantes infidélités.

Il n'était guère possible que l'air d'une maison où Vénus était si dévotement adorée ne fût contagieux pour moi. Les amis, les conversations, les événements soupçonnés, entrevus; des tableaux, des esquisses libres, que j'épiais soigneusement, tout aidait à la nature. J'étais déjà savante et résignée à tout ce que mon bon génie pourrait exiger de moi; je n'attendais plus que les heureuses occasions de vivre. C'est le mot. Je commençai à sentir le néant de mon existence. Sylvina, entourée d'amants, arbitre de leur bonheur, choisissait parmi les plus aimables cavaliers de la capitale; et moi, pauvrette, je ne recevais que des hommages, ou trop légers de la part de ceux qui me regardaient encore comme une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en galanterie qui me décochaient par-ci par-là quelque plate déclaration ou quelque épître ampoulée. J'eus de tout temps le bon esprit d'abhorrer les passions langoureuses, leurs productions et leur langage. Je ne cessais de me retracer mon gentil Belval, allant sensément au fait, et commençant par où les autres me semblaient ne devoir finir d'un siècle. Aussi, les fleurettes n'étaient-elles honorées de ma part d'aucune attention. Quant aux écritures, je les recevais par vanité; mais, ou je n'y répondais pas, ou, si je prenais cette peine, c'était pour persifler cruellement les nigauds qui les avaient risquées. Cependant, je ne laissais pas de me dire quelquefois: Que me faut-il donc? Je brûle d'aimer, et je rejette tous les voeux qui me sont offerts! Je ne compte qu'un seul moment de vrai bonheur, celui où l'entreprenant Belval... Cependant, je ne me sens pas amoureuse de ce petit danseur.--Je m'étais fait une douce habitude du plaisir que son heureuse témérité m'avait fait connaître. Mais dans les moments du plaisir le plus vif, l'image de Belval m'était indifférente; je ne m'en représentais aucune qui satisfît le désir indéfini de ma voluptueuse imagination.

CHAPITRE XIV

Événement intéressant.

Pendant une nuit brûlante de la canicule il y eut un orage affreux de tonnerre et de grêle. Je n'avais pu fermer l'oeil; l'excès de la chaleur m'avait fait jeter mes couvertures et quitter ma chemise trempée de sueur. Vers le jour, le temps devint calme; alors je voulus me dédommager de ma mauvaise nuit, et devenue habile dans l'art de me procurer des jouissances, je réitérai plusieurs fois ce délicieux exercice qui charme l'ennui de tant de recluses, qui console tant de veuves, soulage tant de prudes, de laides, etc... Dans un moment où je revenais à peine à moi-même, j'entendis ouvrir doucement ma porte, qui faisait face au pied de mon lit. J'avais pour lors une attitude si singulière que je n'en pouvais changer sans donner matière à quelque soupçon. J'eus donc la présence d'esprit de feindre de dormir et de n'entrouvrir les yeux qu'assez pour voir qui pouvait entrer ainsi chez moi si matin: c'était Sylvino lui-même. Le premier mouvement qu'il fit en me voyant peignit la plus délicieuse surprise. J'étais dans l'état où les trois déesses s'offrirent aux yeux de Pâris, sur le dos, la tête appuyée contre le bras gauche, dont la main renversée couvrait à moitié mon visage; mes jambes, l'une à peu près étendue, l'autre écartée, le genou un peu plié, trahissaient le plus secret de mes charmes; et la main qui venait de le si bien fêter gisait mollement à côté de la cuisse... Après avoir contemplé quelques moments de la porte cette position, qu'un peintre voluptueux devait trouver ravissante, Sylvino vient à mon lit avec beaucoup de précaution et m'oblige pour le coup à fermer tout à fait les yeux, ne voulant pas qu'il pût douter de mon sommeil. Il vient tout près de moi: _Qu'elle est belle!_ dit-il; et en même temps je sentis un baiser sur certain duvet qui commençait à cotonner. Je ne m'attendais pas à cette singulière caresse. Je frissonnai, un mouvement plus prompt que la pensée changea ma posture; Sylvino se trouva forcé de me parler.

--Ma chère Félicia, dit-il avec un peu de confusion, je suis fâché d'avoir troublé ton repos; mais j'étais venu pour savoir comment tu te trouvais après ce terrible orage, et si tu n'en as pas été incommodée. Puis te voyant dans un désordre qui t'exposait à prendre quelque maladie, j'ai cru devoir m'approcher... Il faut te recouvrir.--En effet, il rejetait le drap sur moi et l'arrangeait avec la plus heureuse maladresse; ses mains me parcouraient savamment. Je feignais beaucoup de reconnaissance: son empressement officieux alla jusqu'à me passer lui-même une chemise; complaisance qui lui valut encore quelques jolis larcins, dont je ne lui sus point mauvais gré. Certain feu brillait dans ses yeux... Ah! s'il m'eût aussi bien devinée!... Mais il ne hasarda qu'un baiser, un peu libre à la vérité pour un oncle; je le rendis, je crois, un peu libéralement pour une nièce... Il s'en allait... Il hésita... J'espérais... Il s'en alla tout de bon.

CHAPITRE XV