L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines

Part 24

Chapter 243,787 wordsPublic domain

Pendant que tout se négociait, l'infortuné jeune homme voyait croître de jour en jour un vilain mal qui se déclarait à la fois sous toutes les formes possibles. Les papiers attendus ne furent pas plus tôt arrivés que, craignant les effets d'un nouveau ressentiment de la part de son père, il repartit et vint à Paris: Bicêtre fut son refuge. Il se soumit à la barbare charité qu'on y exerce envers les malheureux que Vénus a trompés; il eut le bonheur de soutenir le traitement et de guérir. Convalescent, il avait fait connaissance avec le Saint-Jean du vieux président, venu dans le même lieu, pour la même cause, dérivant de la même source. Les nouveaux amis, sortis ensemble du cruel purgatoire, s'étaient répandus. Saint-Jean, retourné chez ses maîtres et les ayant quelquefois suivis chez moi, s'était quelquefois faufilé avec mes laquais. Bientôt il fut assez lié pour pouvoir présenter un ami. M. Le Franc, c'était le nom du sien, fut amené et reconnu de Thérèse, qu'il ne retrouva pas sans en ressentir lui-même une joie très vive. Il était resté à ces deux êtres une bonne opinion réciproque, qui faisait que, malgré ce qui s'était passé, ils se voulaient au fond de l'âme une sorte de bien. Le Franc se rappelait que la belle Thérèse avait mis beaucoup d'honnêteté dans ses procédés et que, d'après ce qu'elle lui avait dit, il n'eût tenu qu'à lui d'être moins imprudent. Elle lui avait paru d'ailleurs une excellente jouissance, et en faveur du plaisir incomparable qu'il avait goûté dans les bras de cette lubrique soubrette, il lui pardonnait généreusement de l'avoir si mal accommodé. Thérèse, de son côté, se rappelait certaine vigueur, certaine manière de faire les choses... Les esprits ainsi disposés, la première rencontre décida de leur sympathie: ils devinrent éperdument amoureux l'un de l'autre et s'arrangèrent au mieux. Depuis que je vivais moi-même avec le marquis, Thérèse favorisait très régulièrement M. Le Franc. Un jour leur bon génie leur inspira de prendre de moitié un terne sec d'un louis à la loterie de l'École militaire; le billet réussit et fit leur fortune. Peu de temps après, le couple amoureux s'unit tout de bon par le noeud solide du mariage. Ce fut alors que Le Franc, qui était un assez bon plaisant, nous conta dans le plus grand détail son aventure du bois, dont Thérèse, amie de la vérité, ne contredit pas la moindre circonstance.

CHAPITRE XXII

Entrevue orageuse avec Mme de Kerlandec.

Le lot supposé du marquis ayant amené fort naturellement l'histoire de Thérèse, j'ai parlé de cette fille et me trouve au delà de plusieurs événements sur lesquels il est maintenant nécessaire que je recule. Le lecteur voudra bien se souvenir que j'avais donné rendez-vous à Mme de Kerlandec pour le troisième jour après l'arrivée de milord Sydney. Ce fut le lendemain de son retour que celui-ci m'envoya la balle et les mille louis; le soir du même jour que je fis passer cette somme au marquis, et le lendemain matin, jour du rendez-vous avec Mme de Kerlandec, que le marquis me renvoya la moitié de l'argent. Cependant il s'était passé bien des choses depuis la lettre de Mme de Kerlandec et ma réponse.

Quoiqu'elle m'eût annoncé des dispositions à la conciliation et à l'amitié, nous la vîmes arriver agitée, décelant, par des mouvements d'impatience, un trouble secret, une humeur que nous devions nous attendre à voir bientôt éclater. Nous étions dans le salon de compagnie; milord Sydney, derrière le rideau d'une porte de glaces, était à portée de tout entendre,

--Laissons les compliments, mesdames, dit brusquement la belle Kerlandec, aussitôt que nous l'eûmes saluée, nous avons à parler de choses importantes: les moments sont précieux. (Puis s'adressant à moi):--Puis-je savoir, madame, par quel hasard vous avez connu milord Sydney? depuis quand il vous aime? et quand vous l'avez épousé... Vous rougissez, madame!... Fort bien. Je crois déjà voir clair sur cet article. Elle chercha dans son portefeuille une lettre et lut ce qui suit: «Madame, je me félicite... (je reçus hier cette lettre, mesdames): je me félicite d'avoir été enfin assez heureux pour découvrir ce qu'était devenu Monsieur votre fils, ce cher fils si digne devons et d'un père...» (etc., ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Écoutez maintenant, mesdames): «Il s'échappa du collège pendant que tout y était en désordre: c'était un abominable homme que ce père Principal!... (Passons... Ah! voici enfin.) J'ai su, madame, et je suis en état de prouver que le jeune M. de Kerlandec, manquant de tout et poussé d'ailleurs par un sentiment bien digne de sa belle âme, s'était joint à quelques soldats et se proposait de servir. Ceux-ci commirent quelques excès en route et furent, les uns tués, les autres dispersés. L'affaire s'était engagée à propos de quelques femmes de mauvaise vie: un galant homme qui voyageait délivra ces aventurières. Mais Monsieur votre fils leur ayant plu, elles l'enlevèrent et l'emmenèrent à Paris. Il a vécu quelque temps chez elles, où probablement il était gardé à vue: peu après, ce beau jeune homme a disparu. Ce qu'on peut supposer de plus modéré, c'est que ces malheureuses l'auront fait partir pour quelqu'une de nos colonies...»

Je me levai furieuse.--Quel insolent a pu vous écrire cette lettre, madame? et vous-même, quelle audace peut vous porter à nous faire la lecture d'un écrit où vous ne doutez pas qu'on ait voulu nous désigner?--Mme de Kerlandec. un peu déconcertée: Parlons tranquillement, s'il se peut, madame.--Non, madame, tout le monde n'a pas ce sang-froid avec lequel vous prenez à tâche de nous outrager; apprenez, madame...--Entendons-nous, madame; est-ce à vous que l'aventure avec ces soldats est arrivée? est-ce à vous que mon fils...--Oui, madame, M. Monrose, votre fils, comme on n'en peut plus douter, c'est nous qui l'avons emmené à Paris. Il venait de se prêter à nous rendre service d'une manière qui lui faisait tout l'honneur possible; il était avec des scélérats; nous l'arrachâmes à cette détestable compagnie, il nous suivit de son plein gré...--Et qu'est devenu ce cher fils?...--Il est heureux, madame, il est protégé de milord Sydney.--Juste Ciel! mon fils au pouvoir du meurtrier de son père!--Elle s'évanouit.

--Quel coup mortel pour un coeur tel que le mien, dit milord Sydney sortant du cabinet et joignant ses secours à ceux que nous prodiguions à la méfiante veuve. Elle ouvrit enfin les yeux; mais apercevant milord, elle fit un cri perçant, et voulut s'échapper.--Cessez, cruelle Zéila, dit-il, la retenant et lui parlant avec une bonté qui faisait briller dans ce moment la tendresse et la générosité de son coeur, cessez de m'insulter, en détournant vos regards. Je ne fus jamais un homme vil; je suis incapable...--Mon fils! Où est mon cher fils?--Zéila, votre fils est en sûreté. Accourant à Paris avec un empressement dont vous étiez l'objet, j'ai laissé ce cher Monrose en Angleterre; mais vous le reverrez incessamment et vous apprendrez de lui-même qu'il se trouvait heureux de vivre avec moi.--Milord... je dois vous croire.--Vous m'insulteriez si vous aviez des doutes.--Mais où suis-je? je ne vois donc autour de moi que des personnes à qui j'ai donné des sujets de plainte... Mesdames!...

--L'exécrable homme! m'écriai-je tout à coup, lisant involontairement le nom de Béatin au bas de la lettre dont Mme de Kerlandec venait de nous faire part, et que je ramassais pour la lui rendre.--Qu'est-ce donc? dit Sylvina troublée. Quel étonnement!...--L'infâme Béatin, ajoutai-je...

Mme de Kerlandec se hâta de mettre le papier en morceaux; mais il n'était plus temps.--Apprenez, dis-je à mon tour à Mme de Kerlandec, apprenez, madame, que le monstre qui vous écrit...--Celui qui m'écrit, madame, est un honnête ecclésiastique qui fut régent de mon fils dans le collège...--Sylvina et milord Sydney, joignant leurs exclamations aux miennes, interrompirent Mme de Kerlandec.--Zéila, lui dit milord, ce scélérat vous abusait et c'est bien injustement que vous venez d'accuser ces dames. Votre fils leur a les plus grandes obligations. Ce régent, digne du dernier supplice, fut seul la cause de la fuite de Monrose, par ses duretés, par son abominable passion, par l'éclat de son infâme jalousie.--Ah! milord, ah! mesdames, dit-elle éplorée et nous tendant les bras.

Elle nous pénétrait d'attendrissement. Les alarmes d'une mère déclamante excusaient l'outrage sanglant qu'elle venait de nous faire essuyer. Nous le pardonnions à son égarement.

CHAPITRE XXIII

Conversation intéressante.

Bientôt les esprits furent plus calmes. Zéila, retrouvant son fils et son amant, renaissait. On voyait reparaître sur son adorable physionomie la douceur qui en était le caractère très naturel. Le ton civil de milord, l'amitié, la considération qu'il nous témoignait l'assuraient assez que nous n'étions pas de viles créatures. Autant elle avait pris à tâche de nous humilier, autant elle s'appliquait à nous flatter, à se concilier notre attention.

On prit du thé: milord Sydney conservait cette habitude. Mme de Kerlandec restait avec nous. Milord avait mille éclaircissements à lui demander, mille questions à à lui faire; il répétait souvent à Zéila qu'elle pouvait s'expliquer librement devant nous, qu'il nous accordait toute sa confiance et que nous étions incapables d'abuser des secrets que leur entretien pourrait nous découvrir. Cependant, les femmes étant naturellement dissimulées et Mme de Kerlandec devant peut-être à ses malheurs d'être plus défiante qu'une autre, elle s'expliquait avec contrainte. Sydney venait difficilement à bout de lui arracher ce qu'il désirait savoir; il s'agissait principalement des détails relatifs au temps qui s'était écoulé entre le combat avec Robert à Paris et l'affaire de Bordeaux, où M. de Kerlandec avait trouvé la mort; Zéila ne paraissait pas conserver de cet époux un souvenir bien cher. Il avait été plus amoureux qu'aimable, il n'eût pas été regretté s'il eût péri sous des coups portés par une autre main. L'obstacle que sir Sydney avait apporté lui-même à une réunion autrefois si désirée paraissait insurmontable selon les préjugés reçus. Ce point délicat fut agité.--Ma chère Zéila, disait milord, je prends à témoin ces dames de la constance du voeu que j'avais fait de vous aimer toujours et de me conserver pour vous; mais je me crus, je l'avoue, effacé de votre souvenir. Je préférais de craindre ce malheur à craindre que vous n'existiez plus. Votre silence...--Sydney! pouvais-je imaginer moi-même qu'après votre combat avec ce forcené de Robert, que vous deviez soupçonner de n'avoir pas osé vous disputer ma conquête, sans avoir quelques droits...--Non, Zéila, je ne vous soupçonnais point. Je n'accusais de ce malheur que mon étoile funeste, je vous respectai.--Mon père me confina dans le fond de la basse Bretagne. Vous savez en quel état j'étais alors: nos malheurs furent fatals à l'enfant que je portais. Il était sans vie quand je le mis au monde. Mon beau-père m'ayant ensuite gardée à vue jusqu'à sa mort, comment aurais-je pu vous donner de mes nouvelles, quand même bravant les préjugés les plus forts...--Eh! cruelle, lorsque vous épousâtes ce tigre, qui s'était fait à vos yeux un jouet de ma vie, songeâtes-vous à les respecter ces préjugés fanatiques?...--J'en rougis, Sydney... Mais... Vous avez été cruellement vengé.--Ah! si du moins le sort eût laissé vivre le fruit infortuné de nos premières amours? Ce lien puissant et antérieur à de vains obstacles... Que vois-je, Zéila? vos yeux se mouillent... votre embarras... Ciel! quel nouvel aveu va me déchirer le coeur ou me transporter de joie? Zéila, quelque chose d'intéressant vous presse!... n'hésitez plus.--Sydney!--Ma chère Zéila!--Je vous trompai dans ce temps, quand je vous assurai que notre fille ne vivait plus.--Dieu! quelle heureuse espérance! elle vit! en quel lieu?--Modérez une joie que le même instant va détruire. J'avais allaité pendant la traversée ma fille, heureusement douée d'une constitution robuste; mais M. de Kerlandec, toujours cruel, m'en priva dès que nous fûmes débarqués, et bientôt après il essaya de me persuader que la petite était morte à la campagne, chez d'honnêtes laboureurs qui s'en étaient chargés. Cependant le refus de me nommer ces villageois et le lieu qu'ils habitaient me fit douter que le rapport de mon mari fût véritable. Je m'informai soigneusement auprès des domestiques et les gagnai par des présents. Un seul avait connaissance du sort de ma fille; il voulut bien m'en éclaircir, à condition que je me contenterais de ce qu'il croirait pouvoir me confier et que je n'exigerais rien de plus. Je promis, je jurai. Il m'apprit que cette chère enfant avait été transférée, par lui-même, dans un hôpital d'orphelins sans aveu, mais il me fut impossible de lui faire nommer l'endroit. Cependant il me tranquillisa beaucoup en m'assurant que, soit qu'il continuât de servir chez moi, soit qu'il changeât de condition, il aurait soin de me donner, au moins une fois l'année, des nouvelles de ma fille, qu'il ne perdrait point de vue. En effet, aussi exact à sa parole envers moi qu'envers M. de Kerlandec, qui lui avait fait jurer un secret inviolable sur le séjour qu'habitait mon enfant, il m'en donna des nouvelles pendant douze années consécutives. Depuis ce temps, je n'ai plus su ce qu'était devenu mon homme. Cependant, milord, quand je vous retrouvai, je pouvais encore supposer que notre fille existait; mais épouse de M. de Kerlandec encore vivant...

CHAPITRE XXIV

L'un des plus intéressants de l'ouvrage.

Ce récit ballottait continuellement Sydney entre l'espérance et la crainte: nous écoutions avec le plus vif intérêt. «Enfin, ajouta Mme de Kerlandec, quelque temps après la mort dé mon mari, j'eus le bonheur de trouver dans ses papiers la note du lieu qui avait recelé si longtemps l'objet de ma tendresse et de mon inquiétude. C'était à P...»

Elle nommait l'endroit où j'avais été nourrie: je tressaillis. Sylvina fit de même un mouvement de surprise; mais les autres n'y firent pas attention.--Je partis sur-le-champ, continua Mme de Kerlandec; mais, admirez mon malheur, il y avait quatre ans que ma fille n'habitait plus ce séjour. C'était depuis ce temps que mon ancien serviteur ne m'écrivait plus. Je découvris avec chagrin qu'il n'avait jamais rien remis de ce que je lui faisais passer pour le soulagement de mon infortunée. La conduite de ce confident était un mélange singulier de bassesse et d'honnêteté. Je fus au désespoir. On me conta que l'enfant que je réclamais s'étant montrée difficile à élever, on l'avait cédée à d'honnêtes gens qui l'avaient demandée pour en prendre soin.

Mon coeur se gonflait. Sylvina brûlait de parler. Ses gestes, le jeu de sa physionomie annonçaient qu'elle avait quelque chose d'intéressant à mettre au jour... ma propre émotion... Sydney en fut frappé.--Ah! madame, vous la voyez, c'est Félicia, dit Sylvina au comble de la joie. Ce fut moi qui, venant réclamer dans le même hôpital un enfant que je ne trouvai plus... Ce fut moi, qui vis celle-ci, qui désirai de l'avoir auprès de moi... Mon mari, ne voulant pas être exposé par la suite à des recherches, donna le faux nom de Neuville...--Neuville, le voilà précisément ce nom que je détestais, comme celui du ravisseur de ce que j'avais de plus précieux... Ah! ma fille! Sydney! quelle félicité!

Un mouvement plus prompt que l'éclair m'avait jetée dans les bras de ma charmante mère: elle ne pouvait se rassasier de me baiser, et de m'arroser de ses larmes. Milord, les coudes appuyés sur la table, eut quelques instants le visage couvert de ses mains, puis, sortant tout à coup de sa profonde méditation, il me prodigua les plus tendres caresses. Je ne sortis de ses bras que pour voler dans ceux de Sylvina, la cause première de mon bonheur. Mes chers parents ne lui témoignaient pas moins de reconnaissance que moi-même; ils la nommaient leur bienfaitrice, l'artisane de leur félicité.

Tous nos coeurs nageaient dans les délices de la joie et de l'amour. Toute la sensibilité de ma tendre mère ne suffisait pas au bonheur de retrouver à la fois son amant et ses deux enfants. Elle oubliait que j'avais excité sa jalousie; que j'avais eu avec milord Sydney des rapports trop intimes. Cette corde délicate ne fut point touchée, elle ne l'a jamais été depuis. Elle donnait mille baisers au portrait de Monrose, pendant que Sydney, qui allait faire partir sur l'heure son valet de chambre, écrivait à son jeune ami de venir en diligence embrasser sa mère et sa soeur.

Surtout on avait eu la prudence de ne pas faire mention du comte. Ma mère se doutait bien qu'il était cet étranger qui demeurait avec nous. Elle devait être impatiente de savoir par quel hasard étonnant tous les êtres qui l'intéressaient pouvaient se trouver ainsi réunis. Cependant ces éclaircissements furent différés. Ma mère, en nous quittant, nous fit promettre de venir tous la voir le lendemain matin, pour passer ensemble le jour entier. Mon père la reconduisit.

Demeurée seule avec Sylvina, nous raisonnâmes à perte de vue sur la bizarrerie de mes aventures.--Milord Sydney, ton père!... Monrose ton frère!... disait-elle, mais je n'en reviens pas! (Elle soupirait.) Il y a dans tout ceci bien du bonheur et du malheur mêlés.--Félicia! tu te repentiras de n'avoir point de religion, de ne croire rien. Tu as commis de grandes fautes, heureusement que tu es jeune et tu as le loisir de les réparer... Crois-moi; voici des événements qui font voir la main de la Providence étendue sur toi. Maintenant elle te comble de faveurs; crains que bientôt elle ne te frappe....

Je bâillais; l'heure de mon cher marquis approchait; je mis fin à l'ennuyeux sermon et me retirant dans ma chambre j'y fis une méditation délicieuse, en attendant qu'un amant adoré vînt couronner, par ses charmants transports, le plus beau jour de ma vie.

CHAPITRE XXV

Indéfinissable.

Je jouissais d'avance de la délicieuse surprise que j'allais causer au marquis en lui annonçant ce qui m'était arrivé d'heureux. Il parut enfin; mille baisers passionnés furent le prélude des confidences intéressantes que j'avais à lui faire. La joie dont elles le transportaient ne se décrit point. Je ne risquais rien d'avancer que bientôt, sans doute, milord Sydney légitimerait ma naissance, en épousant sa chère Zéila... Quoi! le meurtrier de son mari! s'écrieront ici nos sentimenteurs modernes!... Mais non, ils n'auront pas lu cet ouvrage, fait pour les effrayer dès son début. De bons humains, beaucoup moins délicats, mais plus indulgents, qui auront supporté jusqu'ici la lecture de ces folies, ne seront point révoltés de ce mariage. Zéila, je l'avoue, avait manqué pour la première fois de délicatesse, et peut-être d'honnêteté, en épousant celui qui, sous ses yeux, avait noyé son amant; mais je crois en avoir dit ailleurs assez pour la justifier, du moins autant que peut être justifié le coeur d'une esclave, telle qu'elle était quand elle connut Sydney pour la première fois, ayant perdu cet amant, qu'elle regardait plutôt comme un maître qui l'avait achetée pour ses plaisirs. Elle s'était vue forcée de choisir entre deux extrêmes, M. de Kerlandec ou la misère et la mort. Depuis ce temps, l'éducation, l'expérience, l'usage du monde avaient mis ses sentiments et ses principes à l'unisson de nos moeurs; mais retrouvant un bien qu'on lui avait inhumainement ravi, n'ayant jamais été attachée à son époux qui l'avait voulu priver de son enfant chéri, devait-elle à la mémoire de cet homme dur, on peut dire de cet ennemi, de ne devenir jamais heureuse, quand l'occasion s'offrait de réparer toutes ses pertes, de guérir toutes les plaies de son coeur? Il est des cas particuliers qui font naître des exceptions aux lois générales, aux principes établis. Telle était la position réciproque de Zéila et de milord Sydney. Telle était (j'en dis un mot ici pour n'en plus parler), telle était la position de Sydney à mon égard. Qui pourra me prouver que nos liaisons, effets naturels des circonstances, de la sympathie, du tempérament, fussent des crimes atroces, en accordant même que les êtres formés d'un même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux noeuds qui me liaient à mon père, à mon frère? Mais laissons cette thèse délicate; je ne prétends pas prouver que tout était bien; tout était du moins réparable. Il était donc inutile de se désoler, de se juger avec rigueur, de se rendre malheureuse à jamais. Quel bien en eût-il résulté?

Le marquis pensait tout à fait de même que moi sur cet article. Il se trouvait enfin à même de me parler sans contrainte au sujet de milord Sydney.--Ma chère Félicia, me dit-il, je t'avoue que le retour de milord m'assassinait. Je ne doutais plus de vos liaisons; je ne supportais plus l'alternative de te perdre ou de te partager. Cet homme, seulement trop âgé pour toi, puisqu'il est en effet ton père, est d'ailleurs très aimable, je le sais... Pouvais-je manquer de m'en informer?--N'y pensons plus, mon cher.--Tu l'as aimé?--Je ne m'en défends pas. Peut-être la force du sang prépara-t-elle un penchant que le tempérament détermina.--Et ton frère! ce beau Monrose?--Marquis, vous m'étonnez! Qui peut vous en avoir tant appris?--Toi-même; dans les premiers temps de notre connaissance, un jour que tu m'avais permis d'écrire un billet à côté de toi, ne baisais-tu pas tendrement le portrait de ton frère et ne disais-tu pas: «Bel amour, petit fripon!» Dieu sait combien d'infidélités tu me fais maintenant avec ces beautés d'Angleterre! Sois sage. Si tu ne devais pas l'être là-bas plus qu'ici, ce n'aurait pas été la peine de se priver de toi.--Nigaud! je disais cela pour m'assurer, pour vous donner un peu de jalousie. Cela voulait dire: «Marquis de glace, aimez donc un peu. Je ne suis pas d'une rigueur à désespérer les gens.»--Ah, friponne! je ne prends pas le change, je sais...--Allons, monsieur, soyez sage vous-même, interrompis-je, sentant qu'il ne l'était guère. Non, je ne le veux pas... je vous boude... vous deviez du moins faire semblant d'ignorer...

Mais ma feinte bouderie ne lui en imposait point; il me serrait dans ses bras... Déjà les miens le pressaient avec transport... le même désir... il me faisait respirer son âme... je lui rendais la mienne. Nous n'étions plus... Nous ressuscitâmes un moment... pour mourir de nouveau... Dieux!... quelle nuit!... quel homme!... quel amour!...

CHAPITRE XXVI

Comment se passa la seconde entrevue avec ma mère et comment le docteur Béatin se trouva dans un étrange embarras.

Quoique les tendres ardeurs du marquis ne m'eussent laissé que quelques heures de sommeil, je m'éveillai plus tôt qu'à l'ordinaire et me levai tout de suite. Impatiente de revoir mon aimable mère, je fis à la hâte une toilette du matin et partis sans Sylvina, pour qui dormir était devenu l'un des plus grands plaisirs de la vie. Il n'était pas encore jour chez Zéila, mais le suisse avait des ordres, je fus reçue. Qu'elle était belle dans son lit! quel incarnat! Qu'une de nos femmes à rouge, à blanc, à pommades, eût paru hideuse à côté de Zéila! A mon âge, je lui disputais à peine le prix de la fraîcheur! Quelles grâces donnait à son sourire la satisfaction dont on voyait qu'elle jouissait intérieurement! Je prévenais son envie. Elle avait oublié, la veille, de me demander un moment d'entretien particulier; elle était sur le point de m'envoyer chercher.