L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines
Part 23
«Milady, la plus malheureuse des femmes, saisit, il y a quelque temps, un léger prétexte pour aller vous voir et ne vous rencontra point. Aujourd'hui, je vais au fait et vous fais part des motifs qui me faisaient désirer d'avoir l'honneur de vous entretenir. J'avais pris à mon service le nommé Dupuis, qui quittait le vôtre et qui vient d'y rentrer; ce garçon est fort au fait de tout ce qui regarde vous, milady, milord Sydney (avec qui mon étrange destinée me fit autrefois d'intimes liaisons), et enfin un certain Robert, à qui je suis aussi dans le cas de prendre beaucoup d'intérêt. Dupuis m'a fait entrevoir bien des choses; mais c'est de vous seule, milady, que je veux apprendre la vérité de plusieurs faits dont vous êtes immanquablement instruite. Je me flatte donc que vous ne me refuserez pas une heure d'entretien. Si, par hasard vous savez que j'ai connu milord Sydney, et sur quel pied, que cela ne soit point un obstacle à notre entrevue. Je ne suis plus faite pour avoir des prétentions, dès que vous avez des droits sacrés... Mais... non, je ne puis, dans ce moment, vous en dire davantage. Voyons-nous, milady, et si, comme je n'en doute pas, vous mettez autant de bonne foi que moi dans la conférence que nous aurons ensemble, nous ne nous quitterons pas sans être contentes l'une de l'autre. Comme je ne crains pas d'avoir des témoins quand nous nous entretiendrons, vous pourrez admettre en tiers la dame qui m'a reçue chez vous. J'attends votre réponse avec impatience, me préparant d'avance à vous apporter un esprit d'accommodement, et d'après le bien infini qu'on m'a dit de vous, milady, des dispositions sincères à beaucoup d'estime et d'attachement. Je suis, etc.
«Zéila de Kerlandec.»
CHAPITRE XVII
Où l'on verra des gens bien embarrassés.
Je cherchais ce qu'il y avait à répondre, quand le valet de chambre de milord Sydney parut et m'annonça que son maître, arrivé depuis un moment, se proposait de se rendre chez moi le soir; mais j'avais besoin de le voir plus tôt; je lui écrivis donc par son émissaire de venir sur l'heure, ayant à lui communiquer des choses de la dernière importance.
Puis, répondant à Mme de Kerlandec en deux mots, qui ne signifiaient rien, je fixais au surlendemain le rendez-vous qu'elle me demandait.
Cependant, je me trouvais dans un étrange embarras. La peine que me faisait éprouver le retour subit de milord m'apprenait trop combien le marquis m'était cher... Comment allais-je me comporter?... que dire?... Quel arrangement prendre, dont l'un et l'autre de mes amants fût satisfait? J'estimais milord Sydney, je lui devais beaucoup; mais j'aimais le marquis de toute mon âme et je ne me sentais pas capable de le sacrifier... Je n'eus pas besoin de réfléchir longtemps pour me décider, je fus prête à rendre la terre, les bijoux, les équipages, plutôt que de renoncer à ma nouvelle conquête... Cependant, la dernière lettre de milord me rassurait un peu: retrouvant son ancienne maîtresse, il allait, sans doute, me laisser libre... Mais, alors, que devenait le pauvre comte? me rendais-je contraire aux intérêts de son amour? Allais-je souhaiter que Mme de Kerlandec ne lui appartînt jamais?... Il m'intéressait; il méritait d'être heureux, d'être dédommagé de tout ce qu'il avait souffert pour cette beauté constamment fatale à ceux qui l'avaient aimée...
Le marquis avait eu la délicatesse de ne me jamais faire de questions au sujet de l'aisance dont je jouissais. Son silence à cet égard prouvait qu'il me supposait une fortune indépendante, et qu'il ignorait que quelqu'un fît les frais de mon excessive dépense. Il n'était pas riche lui-même à proportion de sa naissance et de son état de guidon d'un corps de la maison du roi. Comment le mettre au fait de ma position et dans quelle circonstance, lorsqu'il s'agissait de lui dire: «Marquis, ta maîtresse ne peut plus disposer d'elle même: elle appartient à quelqu'un qui, dans ce moment, vient te l'enlever, ou bien je perds tout ce bien-être dont tu me voyais jouir, si je te demeure attachée; mais je n'hésite pas: tout à l'amour, je donne la préférence à ses faveurs sur celle de la fortune.» J'étais sûre que de ces deux partis, l'un ou l'autre affligerait également mon cher marquis, sensible, généreux: s'il eût possédé tous les biens dont la noblesse de sa façon de penser le rendait digne, il eût mis son bonheur à faire pour moi les plus grands sacrifices; mais je le savais dans l'impossibilité de me rien offrir...
Il vint justement interrompre mes cruelles réflexions. A son aspect, je ne pus retenir mes larmes.--Qu'est-ce donc, adorable Félicia? dit-il, avec un transport mêlé d'amour et de crainte, vous pleurez! quel malheur imprévu?...--Le plus grand des malheurs, mon cher marquis, êtes-vous prêt à le partager?--Vous me glacez d'effroi! Nous allons être séparés...
A ces mots accablants, il tomba dans un fauteuil, presque sans connaissance. Le comte, qui le savait auprès de moi, accourut avec son empressement ordinaire; il fut étonné de l'état violent où nous nous trouvions: son amitié fut vivement alarmée... Cependant, d'un regard expressif, j'appris au marquis que je souhaitais qu'il gardât le silence; et prenant la parole, je dis au comte que je m'affligais avec son ami d'une nouvelle fâcheuse qu'il venait de recevoir. Cette confidence équivoque fit diversion aux soupçons que le comte aurait pu former. Il plaignit le marquis et demanda d'être instruit plus en détail; mais ce sujet fut encore éloigné par l'apparition de Sylvina, qui, informée de l'arrivée de milord, venait faire éclater dans mon appartement une indiscrète joie. Le comte frémit. Le marquis, me fixant avec des yeux pénétrants, me fit rougir. Il apprenait enfin que ce malheur, auquel je venais de le préparer, était le retour de Sydney... Nous nous taisions: le marquis s'accusant de la gêne où il nous voyait tous, sortit. Je n'osai lui faire des signes d'intelligence, de peur de trahir nos secrets; mais j'étais sûre qu'il reviendrait à l'heure ordinaire: jamais le besoin de le revoir ne s'était fait sentir aussi vivement.
CHAPITRE XVIII
Comment j'appris au comte ce que nous étions convenus de lui cacher encore.--Ce qui nous arriva.--Ma première entrevue avec milord Sydney.
--Enfin donc, me dit le comte, lorsque nous ne fûmes plus que nous trois, enfin je touche au moment fatal qui va décider de ma vie ou de ma mort! Il est de retour, ce funeste étranger, cet éternel obstacle à mon bonheur! Je ne puis me dissimuler l'amour que Mme de Kerlandec a pour lui, et si vous-même, belle Félicia, vous, que milord Sydney devrait préférer à tout ce qui existe, si vous n'usez de tout ce pouvoir de vos charmes et de votre esprit pour le détourner de renouveler ses liaisons avec Mme de Kerlandec, je suis sûr que le seul bonheur, dont l'espérance me donnait le courage de vivre, va m'échapper une dernière fois...
Les pleurs dont cette plainte pathétique était accompagnée firent couler abondamment les nôtres.--Cher comte, lui dis-je à mon tour, avec tout l'intérêt d'un coeur qui lui était tendrement attaché, le bonheur chimérique de posséder Mme de Kerlandec ne doit pas être dans ce moment le principal objet de vos désirs: fermez votre âme aux chagrins, à la jalousie. C'est par une faveur bien préférable à la conquête d'une femme insensible que le sort veut aujourd'hui réparer toutes ses injustices à votre égard. (Il m'écoutait avec une attention avide.)--Quoi donc? quel bonheur, dites-vous? Madame! ne différez plus... Mais, de quelle espérance peut-on me flatter?... Que peut-il désormais m'arriver d'heureux à moi? Non, chère Félicia, je ne prends point le change; je ne puis être heureux que par...--Vous le serez, mon cher comte, par l'événement le plus avantageux pour vous, et s'il fallait choisir entre la main de l'insensible Kerlandec ou le bonheur inestimable que je puis vous prédire...--Achevez, mon impatience est au comble... hâtez-vous d'annoncer ce bonheur à celui qui n'a peut-être plus que quelques jours à vivre...--Vous vivrez. Votre digne père...--Mon père?--Cet homme, aussi vertueux que malheureux, est justifié par l'aveu même de ceux qui l'avaient calomnié. Vous aurez la satisfaction de voir rendre à sa mémoire toute la justice qui lui est due, de jouir vous-même de votre état et de reprendre votre rang dans la société...
Ce que nous avions craint ne manqua point d'arriver. La révolution que cette ouverture fit éprouver au comte le priva subitement de l'usage de ses sens; toute la maison était occupée à le secourir. Je le fis transporter à son appartement. Cependant je ne croyais pas avoir à me reprocher ma précipitation; il était impossible qu'il ne vît milord Sydney, ou, du moins, qu'il ne le sût chez moi dans quelques moments. J'avais lieu de craindre les excès auxquels le comte était sujet à se laisser porter par ses passions; il pouvait se détruire; il pouvait attaquer milord Sydney, nous donner un spectacle tragique, attirer sur nous les plus grands malheurs. J'avais donc cru devoir verser en son âme une source d'espérances et de consolation. Son trouble était l'ouvrage du premier moment. Celui qui devait lui succéder allait être heureux. Je détournais son imagination, ses idées, des objets funestes qui commençaient à l'assaillir; je prévenais les dangereux effets de la jalousie; je ne fus même point désapprouvée de Sylvina. L'homme de confiance du comte accourut et lui fit une légère saignée qui fut bientôt suivie d'un sommeil assez calme.
Milord Sydney parut enfin; il me serra dans ses bras avec les expressions de la plus vive tendresse; mais j'y répondis d'autant plus froidement que je craignais d'avoir ensuite à rougir de ma perfidie si je faisais des efforts pour rendre mes caresses plus empressées. En un mot, je ne reçus pas milord Sydney même aussi bien que l'aurait permis, sans mes réflexions, le sincère attachement que j'avais pour lui.
Cependant il n'avait pas été maître de dissimuler la surprise que lui causait le prodigieux changement du visage de Sylvina; le mouvement qu'il fit quand notre amie s'approcha pour l'embrasser n'échappa point à celle-ci:--Avouez, milord, dit-elle, en faisant des efforts pour paraître sereine et même assez gaie, avouez qu'ailleurs que chez moi vous ne m'auriez point reconnue?--Puis cette naïveté qui se concilie si singulièrement chez les femmes avec leur dissimulation naturelle lui fit ajouter:--Que cette petite folle est heureuse d'avoir payé dès son enfance, et à si bon marché, le tribut fatal qui m'a tout enlevé!
Je fus un peu piquée de ce mouvement jaloux, qui me prouvait que, malgré l'amitié la plus sincère, une femme enlaidie ne pardonne point à celle qui conserve de la beauté.
CHAPITRE XIX
Court, mais intéressant.
Milord Sydney nous donna la soirée: le ton amical qu'il eut avec moi m'eut bientôt rassurée: je me remis à mon aise par degrés. Nous parlâmes librement de toutes nos affaires et même de la dernière lettre qu'il m'avait écrite.--Je vous connais assez, me dit-il, pour ne pas craindre que ma franchise vous ait déplu. Je pense aussi, ma chère Félicia, que vous m'estimez trop pour imaginer que, retrouvant Zéila, je cesse de vous être attaché. J'ai beau l'aimer, j'éviterais de la revoir si le bonheur de vivre avec elle était attaché au chagrin de n'être plus votre ami. Je me charge du soin de votre fortune. La mienne me met à même de soutenir dans tous les temps votre maison sur le plus excellent ton, et...--Milord, interrompis-je, si vous voulez tout de bon que nous demeurions amis, je vous prie de ne jamais toucher cette dernière corde. Il est inutile que je conserve un aussi grand train, cela n'aboutirait qu'à me faire participer au mépris dont le public accable les femmes qui doivent leur opulence au produit de leurs faveurs. J'ai pu céder par une imprudente vanité de jeune fille au désir de briller quelques moments; mais cet éclat, ce faste, n'est point essentiel à mon bonheur. Une vie paisible, une société choisie, de l'aisance sans luxe, des plaisirs sans fracas: voilà tout ce qu'il me faut. Le lieu charmant dont vous m'avez fait accepter la jouissance sera ma demeure. La vente d'un riche superflu me fera un fonds dont le revenu sera plus que suffisant pour me faire passer agréablement le reste de mes jours...--D'ailleurs, milord, interrompit Sylvina, dont il semblait que ma modestie soulageât les regrets jaloux, Félicia doit s'attendre à jouir un jour de ce qui m'appartient: elle sera fort à son aise alors...
En un mot, il fut très sérieusement question d'intérêt. Mais milord ne voulut point entendre parler de réforme; et brisant sur un sujet qu'il se proposait de traiter dans un autre moment, il fit tourner la conversation sur le chapitre de son malheureux rival. Quand nous l'eûmes instruit de tout ce qui intéressait le comte, il opina que cette infortune ne pouvait être un obstacle au dessein qu'il avait lui-même d'épouser la veuve de Kerlandec; il avait eu d'elle deux enfants, dont il ignorait à la vérité le destin; il était aimé. Lord, opulent et de belle figure, il jouissait d'une parfaite santé. Il s'agissait d'entendre le surlendemain ce que dirait Mme de Kerlandec.
A minuit, milord se retira, me laissant aussi tranquille que j'avais été agitée au commencement de sa visite. Mon coeur était soulagé de tout ce qui le bouleversait depuis quelque temps. J'attendais impatiemment le marquis; je brûlais de lui apprendre que l'obstacle qui semblait vouloir s'opposer à notre bonheur n'avait été qu'un faible brouillard, après lequel je revoyais enfin la lumière la plus pure: je ne fus pas longtemps seule dans mon appartement. J'avais à peine commencé ma toilette de nuit que le plus tendre des amants y parut, mais avec des yeux éteints, défait comme s'il eût relevé d'une longue maladie. Thérèse ne fut pas moins frappée que moi de la pâleur du marquis. Cette nouvelle preuve de son amour mit le comble à la satisfaction du mien. Mais si j'avais poussé son chagrin à l'excès, que je sus bien réparer ma faute! Par quelles caresses, par quels transports ne lui fis-je pas oublier les heures malheureuses qui venaient de s'écouler! Il semblait renaître, en écoutant ce que je disais de propre à le rassurer et que j'accompagnais des caresses les plus passionnées. Nous demeurâmes plus d'un quart d'heure étroitement embrassés, répandant en silence de délicieuses larmes. Thérèse sanglotait aussi dans un coin par imitation. Ces doux moments furent bientôt couronnés par des plaisirs encore plus ravissants. Cette nuit fut sans contredit l'une des plus heureuses de ma vie.
CHAPITRE XX
Argent qui circule.--Thérèse fait fortune. Par quel enchaînement d'aventures.
Je fus étonnée le lendemain de trouver sur ma toilette un sac de mille louis. Thérèse souriait; elle ne put me taire, quoiqu'on le lui eût fait promettre, que cette somme avait été rapportée avec une balle de colifichets charmants, dans lesquels était égarée une boîte d'or du dernier goût, décorée du portrait de milord Sydney, où la ressemblance était saisie de la manière la plus frappante. Il était cependant ordonné à la confidente indiscrète de ne m'avouer que la balle, et de cacher l'argent quelque part, où j'eusse pu le trouver sous ma main, en cherchant autre chose. Mais elle crut augmenter ma satisfaction. Je rougis, au contraire, de penser que pendant que milord me faisait des dons aussi magnifiques, je me rendais coupable envers lui de l'infidélité la plus réfléchie. Je fus au moment de lui renvoyer la somme et de commettre l'insigne faute de lui avouer mon nouveau choix. J'eus cependant le bon sens de ne point céder à cette tentation bizarre, et je fis bien. Il m'en prit une autre qui ne tendait pas à d'aussi dangereuses conséquences et à laquelle je ne résistai point. Ce fut de faire passer les mille louis au marquis avec plus de mystère, je le savais à l'étroit. Ses gens avaient eu l'indiscrétion de dire aux miens que leur maître devait et négligeait depuis quelque temps la plupart des maisons qu'il fréquentait précédemment, faute de pouvoir continuer d'y jouer: il perdait toujours. Ce fut le prétexte que je saisis, et, contrefaisant avec art mon écriture, qui lui était connue, je lui mandai qu'une personne qui regrettait de le voir devenir plus rare dans leur société supposait que c'était la constance de son malheur au jeu qui l'éloignait ainsi, qu'en conséquence, on le priait de reparaître et de se servir de la somme jointe à la lettre comme d'une ressource dont on partagerait par la suite le bon ou le mauvais succès, se réservant de se faire connaître avec le temps. On exigeait pour le moment que le marquis ne fît aucune démarche pour découvrir qui pouvait lui rendre ce léger service, qu'on lui permettait seulement d'attribuer au plus vif et au plus solide attachement.
Le lendemain, cet amant délicat, usant d'un stratagème imité du mien, et auquel le tirage d'une loterie donnait lieu, le marquis, dis-je, m'écrivit le lendemain qu'ayant pris quelques billets avec intention que nous fussions de moitié, il avait eu le bonheur de gagner le gros lot de mille louis et qu'en conséquence il me priait d'agréer les cinq cents qui m'appartenaient. Cette tournure ingénieuse me mit d'autant plus dans l'impossibilité de refuser qu'il avait pris toutes les mesures nécessaires pour soutenir, avec une parfaite vraisemblance, son mensonge galant.
Cependant, si le gros lot du marquis n'était qu'une honnête imposture, il n'en fut pas de même quelques jours après d'un gros lot gagné par Mme Thérèse... Je ne parle pas de quelque lot perfide, tel que celui dont elle avait fait part au sieur de la Caffardière; je veux dire qu'elle gagna très sérieusement un terne à la loterie de l'École militaire. Voici comment:
O fortune! comme tout est pêle-mêle dans cette urne immense où tu puises au hasard! Comment un grand malheur est souvent la cause d'un bonheur plus grand encore!... Comment... Mais y pensé-je? à quoi bon ces déclamations? laissons la fortune et ses caprices, et revenons à Thérèse.
On se souvient sans doute que lorsque nous fûmes attaquées en partant de chez monseigneur, par des bandits, dont les uns cherchaient à détrousser, les autres à trousser seulement, l'un de ceux-ci poursuivit Thérèse, que sa frayeur chassait devers un taillis. J'ai dit qu'au premier coup d'oeil, l'air lascif de Thérèse avait frappé singulièrement tous ces messieurs. Le plus épris fut apparemment le plus prompt à la lancer: il l'atteignit; on les oublia quand on les eut perdus de vue.
Thérèse, dans un danger pressant, se mit aux genoux du soldat et lui demanda la vie.--La vie? rien de plus juste, répondit celui-ci, mais à votre tour, poulette, vous ne me refuserez pas une grâce qui n'est pas, à beaucoup près, d'une aussi grande importance.--Puis aussitôt les mains vont, les tétons sont brusqués; d'autres charmes...--Surtout, ne criez pas, princesse, ajouta-t-il, ou sinon...--Pour Dieu, monsieur... vous avez l'air d'un galant homme...--Oui, très galant, mais dépêchons-nous...--Quoi! vous aurez le courage!...--Ah! pardieu, vous en voyez la preuve; cela n'a pas peur.--Fi! cachez... finissez... Qu'allez-vous faire?... (Les jupes gênaient; il coupait les ceintures.)--Là, cela ira mieux maintenant.--Grand Dieu! tuez-moi plutôt... Ah! ah! vous me blessez... malheureux... arrêtez... ah!... vous vous perdez... cessez... vous ne savez pas...--Ma foi, vogue la galère.--Monsieur!... mon ami... ah!... j'en suis... j'en suis au désespoir... mais... quel entêtement!... Eh bien... retirez-vous donc... malheureux; ô...ô...ôtez...--Un moment...--Je me meurs.
Ne croyez pas, lecteur, que, semblable à ces écrivains babillards, qui vous racontent avec les circonstances les plus minutieuses des faits arrivés il y a mille ans, j'aie pris dans mon imagination les détails de la scène dont je viens de vous faire part. Un moment, s'il vous plaît, vous saurez comment j'ai pu être instruite de ces particularités, si bien faites pour se graver dans ma mémoire. En attendant, reprenons le fil de notre aventure.
CHAPITRE XXI
Suite et conclusion des grands événements arrivés à Thérèse.
Thérèse violée, abandonnée de ses esprits, ou ne croyant pas nécessaire de rien disputer au vainqueur, gisait palpitante de frayeur et de plaisir. La facilité d'une seconde jouissance mit l'effronté militaire en humeur de lui faire une seconde insulte; mais ce fut alors qu'elle poussa le ressentiment au point que non seulement elle n'avertit plus le drôle, comme elle avait eu la bonté de le faire la première fois, mais qu'au contraire, elle se prêta de tout son coeur à l'empoisonner et se donna toute l'action qui pouvait contribuer à bien inoculer au débauché le venin dangereux qu'il osait braver. «Tiens, scélérat, disait-elle en le mordant avec fureur, tu t'en souviendras longtemps, je te jure... va... bon courage... tiens, tu l'as voulu... Eh bien!... tiens... tiens, si tu ne l'as pas...»
Le bruit effrayant de la décharge que firent les gens de Sydney frappa dans ce beau moment les organes distraits du couple heureux. Leur second impromptu d'amour venait de se consommer. Le soldat se débattait pour s'échapper des bras de son empoisonneuse, qui, moitié frayeur, moitié tempérament, le pressait fortement contre son sein. Cependant les coups de pistolet et les cris des blessés signifiaient que nous avions reçu du secours, et que l'affaire était des plus sérieuses; le soldat de Thérèse, saisi subitement de cette pusillanimité à laquelle on est assez ordinairement sujet après un combat amoureux, s'enfuit à travers le bois, au lieu de rejoindre ses camarades. Dès lors son parti fut pris. Il n'alla plus au régiment, et prenant une route détournée, il courut se cacher chez des parents qu'il avait dans un village éloigné d'une demi-journée du lieu de la catastrophe.
Les bonnes gens, à qui le jeune homme confia qu'il se trouvait malheureusement compromis dans une affaire où il y avait eu du monde de tué (il s'en doutait; d'ailleurs, peu de jours après, le bruit de cette bagarre devint public), notre soldat, dis-je, ayant intéressé ses parents, obtint qu'ils sollicitassent en sa faveur auprès de son père. Celui-ci était un homme ferme, qui n'avait pas pris en bonne part que le polisson eût mis la main sur une somme et se fût fait soldat après l'avoir dissipée; c'était bien pis lorsqu'il se trouvait englobé dans une affaire criminelle. Cependant ce bourgeois, qui était un fermier assez protégé, sacrifia de l'argent, accommoda les affaires de son fils, et obtint son congé.