L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines

Part 22

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Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l'honneur d'être mis plus bizarrement: ayant perdu presque tous ses cheveux, et pour cause, il était coiffé d'une fausse grecque, huppée, placée de travers, et de deux boucles empâtées, dont la pommade fondait au soleil; une petite bourse, dont le sac vide badinait à deux doigts d'une nuque allongée, tenait diagonalement à quelques cheveux qui meublaient encore le derrière de la tête. L'habit était de camelot bleu de ciel, enrichi d'un large galon d'argent, mal festonné; la veste d'un très beau bazin un peu sale, ornée d'une longue frange à graine d'épinards, battait sur les genoux; la culotte de velours noir et des bas de soie couleur de chair; les souliers plats, décorés d'une antique boucle d'argent, dont l'éclat éblouissait tous les yeux; le petit chapeau sous le bras portait un plumet crasseux. Quant à l'épée, elle réparait par son excessive longueur l'extrême petitesse de celle du beau-père. En un mot, ces messieurs étaient à montrer pour de l'argent. Je ne pus prendre sur moi d'avancer jusqu'à eux, mais rencontrant heureusement une personne de ma connaissance que j'abordai, je leur détachai le comte: celui-ci voulut bien se charger d'amener mes hétéroclites hors du jardin. Ils avaient eu l'imbécillité de renvoyer leur voiture, comptant sur la mienne. J'eus donc la honte de les y recevoir, à la vue de nombre d'honnêtes gens, qui se moquaient de ces ridicules figures. Le gauche Caffardière cassa la glace de devant, en se plaçant, son énorme épée n'ayant pas trouvé en dedans l'espace qui lui était nécessaire. J'étais furieuse; le président gronda fort et longtemps et ne m'ennuya pas moins que l'autre sot. Enfin, nous arrivâmes.

Sylvina reçut amicalement nos étrangers. Voici ce qui avait été l'objet de leur voyage: on se souvient que la vindicative Thérèse avait fait un don fatal au seigneur Caffardot. Il s'était mis en conséquence entre les mains du plus habile chirurgien du lieu, personnage fameux à plus de trois lieues à la ronde et qui avait fait en tout genre _des cures incurables_; aussi le mal de la Caffardière avait-il été promptement guéri. Mais peu de temps après le mariage, il s'était déclaré de nouveau, beaucoup plus violemment qu'avant les remèdes. La Caffardière l'avait communiqué à la tendre Éléonore; celle-ci à Saint-Jean, Saint-Jean à Mme la présidente, et Mme la présidente (voyez la noirceur) au pauvre président qui, depuis longtemps, ne vivait plus avec elle, mais qu'elle avait cru devoir reprendre à l'occasion de son indisposition dont elle se trouvait affligée. Le bonhomme avait toujours par-ci par-là quelques petites amourettes suspectes; il s'agissait de lui persuader qu'on tenait de lui ce qu'au contraire on lui donnait. En un mot, toute la maison se trouvait infectée; on s'était rendu à Paris pour se faire guérir. Les maîtres avaient sué à grands frais dans un hôtel garni; le pauvre Saint-Jean, abandonné dans la détresse, n'avait eu que Bicêtre pour asile. Le président et la Caffardière étaient, comme l'on voit, hors d'affaire. Le premier en était quitte pour le reste de ses dents et de ses facultés viriles; l'autre n'avait plus de cheveux ni gras de jambe, mais cela pouvait revenir. Quant aux dames, elles ne jouissaient pas encore d'une bien bonne santé. Le mal faisait surtout de grands ravages chez Mme la présidente, comme on voit le feu prendre avec fureur dans une vieille cheminée où la suie s'est amassée pendant un demi-siècle. Il fut parlé de tous ces accidents sous les noms décents de goutte et de rhumatisme, mais nous étions bien au fait, nous ne prîmes pas le change. Nous fûmes enchantées de ce que la situation fâcheuse de ces dames nous préservait du malheur de les recevoir souvent: nous n'avions garde de le prévenir.

Lambert et sa petite femme, toujours amoureux, vivaient parfaitement ensemble et s'amusaient à faire des enfants. Mais, à cet égard, on ne nous apprenait rien de nouveau. Nous recevions, de temps en temps, des nouvelles de ces époux que nous chérissions et qui nous étaient sincèrement attachés.

CHAPITRE XIII

Qui n'est pas le moins intéressant du livre.

Le comte était désespéré de ce que nous ne nous étions pas trouvés à la maison lorsque Mme de Kerlandec y avait paru; il lui tardait de savoir ce que cette dame pouvait penser de lui et ce qu'elle éprouverait en retrouvant un homme d'autant plus fait pour intéresser à la fin qu'elle était cause de tous ses malheurs et qu'elle avait envers lui de grandes injustices à réparer. Cependant, il ne savait comment s'y prendre pour se découvrir. Nous n'osions nous mêler de son affaire, à cause de milord Sydney, qui nous intéressait encore beaucoup plus, et qui pouvait avoir des projets auxquels il était à craindre que nos démarches en faveur du comte ne nuisissent. Avant donc de prendre un parti, avant même de consulter milord Sydney, nous lui mandâmes que nous avions vu Mme de Kerlandec; que celle-ci, croyant sur un faux rapport, lui, Sydney marié, avait paru mortellement affligée. Nous parlions aussi du comte, nous demandions quelle conduite il était à propos de tenir avec cet homme passionné. Milord Sydney répondit qu'il se disposait à nous rejoindre sous peu; il ajoutait: J'ai peine à vous définir, belle Félicia, ce qui se passe maintenant dans mon coeur. Je vous aime; mais si vous saviez de quelle force les liens qui m'attachent depuis si longtemps à la belle Zéila... je ne vous l'ai point caché; faite pour être adorée par vous-même, vous ne m'aviez peut-être charmé que par une ressemblance étonnante avec une femme que je ne cessais de regretter. Je croyais avoir à me plaindre d'elle; je n'avais qu'à me louer de vous; je m'étais donc persuadé qu'attaché désormais exclusivement à vous, je pourrais revoir Zéila sans amour et lui connaître sans jalousie de nouveaux engagements; mais je crois sentir maintenant que je m'abusais: heureusement votre propre système vient à mon aide. Vous m'avez appris à penser que le coeur ne doit pas se piquer d'une constance forcée et l'objet auquel on avait accordé beaucoup d'amour n'était point offensé quand on ne lui offrait plus qu'une tendre et solide amitié. La mienne pour vous, belle Félicia, ne finira qu'avec ma vie.

Le reste de sa lettre, qui était très longue, contenait l'histoire de ses amours avec Mme de Kerlandec. Elle se nommait Zéila, lorsqu'il en devint amoureux en Géorgie, où elle était née. Il l'amenait en Europe, sur une frégate anglaise, dont il était, à l'âge de vingt-quatre ans, déjà commandant, étant neveu d'un amiral et servant depuis l'enfance dans la marine. Nous étions alors en guerre avec l'Angleterre, La frégate de Sydney se trouvant attaquée par un vaisseau français que commandait M. de Kerlandec, il y eut un combat opiniâtre et longtemps douteux. Zéila, presque au terme d'une première grossesse, et que l'horreur de mourir oubliée dans un endroit où Sydney voulait qu'elle se retirât, empêcha de quitter le pont, y accoucha parmi les morts et les mourants. Car déjà le commandant français, en faveur de qui la victoire se décidait, s'était élancé sur le bâtiment anglais, avec les plus déterminés de ses gens. Quoique ternie par l'effroi, le sens et les douleurs, la rare beauté de Zéila ne laissa pas de frapper le dur Kerlandec et de porter à son coeur une atteinte profonde. Il ordonna qu'on transportât cette belle femme sur son bord; mais Sydney, furieux, s'opposant à cette capture, fit face avec une nouvelle rage et donna le temps aux siens de descendre Zéila de la frégate, qui commençait à s'embraser, dans une chaloupe qui devenait la dernière ressource des vaincus. Cependant le cruel Kerlandec, de retour à son bord, vit d'un oeil tranquille la frégate s'engloutir, et avec elle le malheureux Sydney, qui n'avait pas voulu l'abandonner; au même instant, une vague culbuta la chaloupe; mais on eut la bonté de retirer de la mer Zéila, qu'un brave matelot, qui avait veillé jusqu'au dernier moment à sa conservation, avait eu soin d'envelopper avec son enfant dans des couvertures; on laissa périr sans secours tout le reste de l'équipage.

Après cette funeste victoire, M. de Kerlandec continua à faire voile. Cependant Sydney, jouet des flots, s'accrocha à quelques débris de la frégate; il est rencontré le lendemain par un bâtiment hollandais, qui le sauve, comme par un miracle... Il ne croit pas que sa chère Zéila puisse avoir évité la mort. Il retourne en Angleterre et y languit longtemps. Quant à Zéila, moins amoureuse de Sydney que Sydney ne l'était d'elle, et ne pouvant douter de la mort de ce malheureux amant, se trouvant d'ailleurs au pouvoir d'un vainqueur passionnément épris de sa belle figure et aussi tendre pour elle qu'il s'était montré cruel envers ses ennemis; Zéila, d'un côté, sans appui, sans ressources pour elle-même et pour son enfant; de l'autre, séduite par les appâts d'une fortune et d'un rang honorable qui lui sont offerts; Zéila, dis-je, cédant à tant de considérations, épouse en arrivant en France l'amoureux Kerlandec.

On sait comment ensuite Sydney la retrouva, comment il s'en fit aimer de nouveau, et comment, prenant enfin sa revanche à Bordeaux, il punit Kerlandec de son inhumanité.

CHAPITRE XIV

Heureux changement dans les affaires du comte et dans les miennes.

Le cavalier dont mon aventure nocturne avec Belval m'avait procuré la connaissance, l'insensible marquis enfin de retour à Paris, vint aussitôt nous voir. Il s'était formé des liaisons assez étroites entre le malheureux comte et lui: leurs familles étaient de la même province. Le marquis devant y faire un voyage avait promis à son ami de lui rendre là-bas tous les services qui dépendraient de lui. Le comte désirait de savoir ce qu'étaient devenus des parents éloignés qu'il espérait d'intéresser encore en sa faveur; ce que ses parents pensaient de son père, s'ils soupçonnaient celui-ci d'avoir, en effet, commis le lâche assassinat dont on l'avait accusé. Le marquis n'ayant rien épargné pour bien remplir la commission dont il s'était chargé, rapportait les nouvelles les plus satisfaisantes. Le nègre scélérat qui avait causé le déshonneur et la mort de ses maîtres étant lui-même à son dernier moment avait fait appeler ces parents en question et il leur avait déclaré ses crimes. Cependant, ces gentilshommes, pauvres et sans ambition, vivant obscurément à la campagne, s'étaient contentés de faire recevoir par deux notaires les aveux du malheureux nègre et n'avaient pas jugé à propos de les rendre publics ni d'entreprendre à leurs frais de faire réhabiliter la mémoire de leur parent. Ils ignoraient surtout que son fils existât encore; mais l'apprenant, leur honneur et leur attachement se réveillèrent; ils promirent de sacrifier tout ce qu'ils pouvaient posséder au devoir d'aider l'infortuné rejeton à justifier son digne père.

La faiblesse du comte ne permettait pas que son ami lui annonçât sans précautions d'aussi importantes nouvelles. Nous tînmes donc conseil et fûmes d'avis qu'il était d'autant plus nécessaire de ne les lui apprendre que par degrés, que l'excès de sa passion pour Mme de Kerlandec pourrait augmenter au point de lui devenir funeste dès qu'il se connaîtrait des titres suffisants pour prétendre à l'épouser.

Cependant, si le marquis avait fait à merveille les affaires du comte, il avait en revanche tout à fait gâté les siennes. Sa dame de province n'aimait apparemment pas les inter-règnes; elle avait pris, en attendant qu'il revînt, un représentant, ne laissant pas de soutenir dans ses lettres au marquis le rôle de l'amante la plus fidèle et d'entretenir de la sorte l'amour dont il brûlait de la meilleure foi du monde. Il espérait de la surprendre agréablement en arrivant, sans l'avoir prévenue. Un ami, seul confident de son retour, vint au-devant de lui et voulut le préparer à la disgrâce que la découverte d'un rival heureux allait lui faire essuyer. L'amoureux marquis se refusa d'abord de croire; mais on lui fit voir, et il fut enfin convaincu. Le nouvel amant passait en effet toutes les nuits avec la plus perfide des coquettes. Le marquis, outré, fit un éclat, blessa son rival et fit que le mari déshonoré relégua sa femme au couvent. Ces expéditions faites et ses affaires terminées, il revenait à Paris, tâchant d'effacer de son coeur jusqu'à la moindre trace de son malheureux amour.

Qu'il arrivait à propos! je perdais aussi milord Sydney (autant valait du moins); j'avais grand besoin de consolations. Le marquis me parut mille fois plus aimable, étant devenu plus facile à captiver et surtout m'ayant prouvé, à l'occasion du pauvre comte, qu'il avait l'âme belle et le coeur bienfaisant. D'ailleurs son nouvel état de liberté ajoutait beaucoup à ses grâces naturelles. Un homme fort amoureux est ordinairement tout entier à l'objet qu'il aime. Le peu d'intérêt qu'il prend au reste de la société fait qu'il ne se donne point de peine de chercher à lui plaire; isolé, concentré dans son amour, il ne songe pas à tirer parti de ce qu'il peut valoir. Le marquis ressemblait beaucoup à ce portrait quand nous avions fait connaissance, mais il n'était plus le même. Je m'abandonnais entièrement au plaisir de l'aimer. Je vis avec joie qu'il n'était plus retenu de m'offrir son hommage que par la crainte de m'avoir déplu précédemment, quand ayant fait très ouvertement ce qu'il fallait pour lui prouver que je lui voulais du bien, il avait négligé à répondre; il craignait, je l'ai su depuis, que, me prévalant de ce qu'il n'avait plus de maîtresse, je ne voulusse le désespérer à mon tour, en lui tenant rigueur, vengeance ordinaire des femmes dont l'amour-propre serait offensé. Mais que j'étais éloignée de ce dessein! Devinant les soupçons du marquis, je le traitais mieux que jamais, et j'eus enfin la satisfaction de recevoir de sa bouche des aveux d'autant plus passionnés qu'il avait résisté plus longtemps au besoin de leur donner l'essor.

CHAPITRE XV

Fin de mes peines.--Comment j'en suis enfin dédommagée.

Mon nouvel amant ne ressemblait que par les beaux côtés à ceux qui m'avaient fait leur cour jusqu'alors: aussi bien de taille et de figure que d'Aiglemont; aussi caressant que Monrose, il n'était ni aussi léger que l'oncle et le neveu, ni aussi grave que l'Anglais, ni aussi neuf que mon jeune élève. Le marquis était doux, tendre, sans amour-propre, craignait toujours de déplaire, et ne faisant cependant rien qui ne fût à propos; empressé, capable des plus petits soins, et amusant; il possédait encore mille talents agréables.

Cependant, quelque vif que fût mon goût pour cet homme charmant, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il me témoignait beaucoup plus d'amour qu'il n'était à mon pouvoir de le lui rendre. Il me faisait regretter de n'être pas assez sensible; je remettais en question: «s'il est plus heureux d'aimer légèrement, de changer souvent de goût et de plaisir, ou de n'exister que pour un seul objet, de lui vouer toutes les facultés de son être.» J'avais été partisan du changement, je souhaitais maintenant pouvoir me fixer; mais, réfléchissant sérieusement aux motifs secrets de ce nouveau désir, je reconnaissais avec douleur qu'il n'était lui-même qu'une modification de l'amour de la variété. Je me persuadai donc que, née pour voltiger de caprice en caprice, pour tout effleurer, sans m'attacher à rien, je ferais d'inutiles efforts pour répondre à la passion d'un jeune marquis par une passion aussi forte, aussi exclusive. Je me flattais, au reste, que puisqu'il s'était assez facilement consolé de la perfidie de sa belle provinciale, il pourrait en être de même lorsque je ne serais plus maîtresse de lui demeurer attachée. J'avais fait toutes ces réflexions avant de rendre le marquis heureux, je puis dire avant de le devenir moi-même.

La maladie de Sylvina, en l'enlaidissant, l'avait changée à bien d'autres égards: elle était devenue scrupuleuse; elle ne se souvenait plus de s'être livrée, sans la moindre circonspection, à tous les écarts de son tempérament; elle conservait un reste de pruderie, vestige malheureux de sa sotte dévotion, fruit amer de sa disgrâce présente. En conséquence, je n'étais plus moi-même aussi libre. Sa bégueulerie se serait furieusement effarouchée si je m'étais conduite sous ses yeux, avec le marquis, comme j'avais fait autrefois avec d'Aiglemont et mes autres amants. Mais cette gêne, devenue d'autant plus nécessaire que la présence du comte, qui demeurait avec nous, exigeait des égards; ce mystère, dis-je, ajoutait à nos plaisirs. Le marquis vivait clandestinement avec moi. L'amie Thérèse était seule confidente de nos amours. On voyait chaque fois le marquis faire retraite; mais il rentrait aussitôt par la petite porte du jardin, dont il avait une clef, et je le recevais dans mon lit.

J'aurais trop à dire si j'entreprenais de décrire tous les charmes de nos heureuses nuits. Mon amant, dont aucun excès n'avait affaibli la vigueur, dont aucun dérèglement du coeur n'avait altéré la délicatesse, était l'homme le plus fait pour combler les désirs d'une femme voluptueuse. Toujours propre à donner du plaisir, cet objet était le seul qu'il eût en vue en jouissant. C'était pour me procurer mille morts délicieuses qu'il ménageait avec art ce baume précieux qui donne la vie. Il en était quelquefois avare, jusque dans les moments où, ne supportant plus l'excessive ardeur de mes feux, je le priais de me prodiguer ce qui seul pouvait les éteindre; je ne le trouvais disposé à mettre ainsi le comble à notre félicité que lorsque l'amortissement de mes sens lui annonçait la fin prochaine de mes désirs; alors l'ardeur des siens savait les faire renaître; il me faisait goûter de nouveaux ravissements, dont j'aurais été privée, s'il eût partagé jusque-là tous mes plaisirs.

Que les hommes aussi délicats sont rares! le plus grand nombre, au contraire, nous regardant comme des machines destinées à les amuser un moment, se hâtent de remplir un objet grossier et refroidi; repus nous laissent en proie à des flammes dévorantes; d'autres, se piquant d'une inutile vigueur, tirant vanité de leur force, nous fatiguent, mais ignorent l'art enchanteur de donner du plaisir; souvent aussi, ces sylphes délicats qui savent enflammer, suspendre, par mille charmants préludes, le moment de la jouissance, manquent tout à fait lorsqu'il est temps enfin de réaliser, ou finissent très mal ce qu'ils ont très bien commencé. Ceux enfin qui, semblables à d'Aiglemont, ont à la vérité le solide et l'agréable, mais font un métier d'amuser toutes les femmes; ces hommes _banaux_ ne valent point encore mon aimable marquis, dont l'âme appartenait tout entière à qui possédait la personne. J'avais tout avec lui; j'étais assurée qu'il ne sortait point de mes bras pour voler dans ceux de la première femme qui lui aurait fait quelque agacerie, je n'avais à craindre ni partage, ni indiscrétion. J'étais, en un mot, parfaitement heureuse, et, pour la première fois, sans doute, j'aimais tout de bon.

CHAPITRE XVI

Négociations de Dupuis.--Ce qui en arriva. Lettre de Mme de Kerlandec.

Cependant, l'intrigant Dupuis avait tâché de servir le comte auprès de Mme de Kerlandec. Ce domestique, doué d'un esprit liant, avait réussi sans peine à gagner la confiance de sa maîtresse. Affable, populaire, ainsi que le comte me l'avait dépeinte, elle s'était bientôt accoutumée à causer avec Dupuis, parce qu'il connaissait milord Sydney. Elle lui avait fait part d'une partie des aventures auxquelles cet Anglais avait donné lieu. L'affaire de Bordeaux n'avait pas été oubliée; il avait été nécessairement question de Robert, Dupuis, à qui son rôle était dicté, fit alors semblant de former des conjectures, et, comparant les noms, les époques... les circonstances, se trouve tout à coup--qu'il avait connu ce M. Robert... N'était-ce pas un homme de telle figure, de tel maintien? de tel caractère? il avait fait ceci? il avait été là? C'était un fou passionnément amoureux de certaine belle... et cette belle, c'était donc Madame; dans ce cas, Dupuis ne connaissait autre chose que l'homme en question. Cependant, ce même Robert n'était pas, comme madame le disait, un homme de rien. Il était très bon gentilhomme, titré même: Dupuis en était sûr. Comment donc! ce M. Robert devait être très connu dans Paris, et si madame souhaitait d'en avoir des nouvelles, on se faisait fort de lui en donner sous peu, de positives... En effet, le seigneur avait été accusé de la mort d'un officier de marine, du mari de madame, par conséquent. Mais c'était pure calomnie. M. Robert s'était lavé de cette odieuse accusation; au contraire, il avait failli d'être tué lui-même, se battant en second pour ce même officier, et contre qui? contre le second du milord même Sydney.

Ici, Dupuis avait été interrompu. On lui avait dit que l'affaire de Bordeaux, à propos de laquelle on avait d'abord sévi contre Robert, s'était trouvée tout à coup terminée par l'autorité du ministère. Mme de Kerlandec avait ajouté qu'informée par un avis secret de la cour que Sydney s'avouait lui-même l'auteur de la mort de M. de Kerlandec, elle avait eu ses raisons pour mettre fin aux poursuites. Mais la vérité de tous ces faits était encore pour elle une énigme fort difficile à résoudre. Cependant, si c'était en effet de la main de Sydney que Kerlandec eût péri, elle paraissait regarder cette mort «comme un châtiment mérité», et les accusations contre Robert, «comme des injustices qui méritaient la réparation la plus authentique et les plus forts dédommagements». C'était à ce point que Dupuis voulait amener sa maîtresse.--Madame, dit-il, je ne vois qu'un moyen de dédommager un homme tel que M. Robert, s'il aimait encore madame, après qu'elle aurait attiré sur lui les plus grands malheurs.--Et ce moyen, Dupuis, serait...?--Ce serait, madame, d'épouser ce gentilhomme; il est fait, soyez-en sûre, pour prétendre à cet honneur, d'autant plus que milord Sydney...--Que milord Sydney est un ingrat, qui s'est marié pour achever de me faire tout le mal qui dépendait de lui...

Dupuis s'était troublé; il avait manqué d'effronterie pour soutenir avec assez de vraisemblance un mensonge dont les suites pouvaient devenir de conséquence pour lui. Mme de Kerlandec commença dès lors à se méfier de ce confident; puis, ayant fait en secret des recherches exactes, elle découvrit bientôt que je n'étais que la maîtresse de milord Sydney; que Dupuis avait chez moi de fréquentes habitudes, et que j'avais dans ma maison certain étranger qui, sur le portrait qu'on lui en faisait, pouvait bien être ce Robert lui-même... Elle se souvint d'avoir vu au Luxembourg un homme qui lui ressemblait beaucoup, et qui, en effet, avait paru la remarquer; et se rappelant encore certain laquais qui l'avait suivie avec affectation jusqu'à son carrosse, il lui sembla que la livrée de ce curieux était la mienne. Ces soupçons devinrent des certitudes, lorsque, ayant congédié Dupuis, qu'elle faisait épier soigneusement, elle s'assura qu'il était rentré à mon service. Dès lors, son inquiétude et sa curiosité crûrent à l'excès, et, brûlant enfin d'être éclaircie, elle m'écrivit la lettre suivante, à l'adresse de milady Sydney, sous enveloppe à Mme Sylvina: