L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines
Part 21
Bientôt ma curiosité devint excessive. Le feu de mon aimable conducteur animait ses discours, se communiquait à mes sens et faisait des progrès d'autant plus rapides que personne ne m'ayant encore paru digne de remplacer le beau d'Aiglemont qui me négligeait depuis quelque temps, j'étais alors, sans y penser, de la plus grande sagesse. J'éprouvais donc une charmante tentation, je prêtais mille qualités au nouvel objet de mon caprice, je n'étais plus maîtresse de mon imagination. L'impression devenait de plus en plus profonde et j'avais du dépit de sentir que ma physionomie, trop ponctuelle à exprimer les moindres mouvements de mon âme, devait me trahir aux yeux de mon pressant agresseur, tandis que le masque le mettait à l'abri de rien perdre de ses avantages. La foule nous gênait également, nous en sortîmes, et placés à l'écart, notre entretien devint encore plus intéressant. Je ne voyais pas le visage de mon causeur. Il refusait opiniâtrement de se démasquer, s'excusant sur une laideur qu'il disait capable de m'effrayer, mais tirait avantage d'une jambe bien tournée et d'assez belles mains, dont une était ornée d'un gros brillant.
Je n'y tenais plus: le feu de mon visage, quelques monosyllabes... cet air distrait, que caractérise si bien la violence des désirs, annonçaient à mon cher masque combien il avait su me plaire et qu'il pouvait devenir encore plus heureux. Il n'hésita pas à m'en proposer les moyens.--Que risqué-je à l'abri de ce masque? dit-il, en se rendant aussi familier que le lieu pouvait le permettre. Que risqué-je? si vous me refusez, je suis honteux, et vous ignorerez à qui vous avez fait un affront... que l'excès de la passion me rendrait mille fois plus sensible; mais si je suis assez fortuné... Ah! belle Félicia!... quittons cette salle!... Osez.--Comment, vous n'y pensez pas! avec qui?... Cruel! vous exigez de moi cet excès de complaisance et vous me refusez... Je ne puis... Où voulez-vous donc?... Non, je demeure... Vous m'entraînez!... Voilà le comble de l'extravagance.--Nous sortions.
Il me dit bien bas, en descendant, qu'au lieu de nous servir de mon carrosse ou du sien, je ferais bien de m'esquiver furtivement dans une brouette, qui me conduirait jusqu'à la première place de voitures, et que de là nous nous rendrions chez lui. Il fallait que j'eusse perdu la tête: je consentis à tout, ou plutôt je n'eus pas la présence d'esprit de m'opposer à rien.
CHAPITRE VIII
Aventures nocturnes.
Nous eûmes bien de la peine à trouver une voiture. Celle qui nous échut était peut-être la plus désagréable de toutes celles de cette espèce; le cocher était ivre, les chevaux se soutenaient à peine. Nous montâmes cependant, je fus fort étonnée d'entendre ordonner qu'on nous conduisît au Marais. Alors je commençai à me repentir de mon étourderie. Le Marais m'éloignait trop du bal pour que Sylvina et milord Kinston ne s'aperçussent de pas mon évasion. J'aurais dû revenir, mais j'étais apparemment ensorcelée. Cependant les jurements et le fouet du cocher avaient enfin décidé les chevaux: nous changions de place. Mon ravisseur, à mes genoux, et redoublant ses serments, s'était enfin démasqué. Mais les planches, qui tenaient lieu de glace à notre sale équipage, étaient haussées, et la crainte de prendre du froid l'emportait sur le désir de voir les traits de mon nouvel amant à la faveur de la lumière des rues. D'ailleurs, je n'étais plus à moi-même. Je laissais dérober mille baisers sur ma bouche: mon sein, des charmes encore plus secrets étaient la proie du téméraire. La part que je prenais à ses transports, mes répliques involontaires à ses caresses passionnées... le dispensaient de toute retenue. J'allais moi-même au-devant de ma défaite... Il profita du désir de l'illusion et du tempérament... nous fûmes heureux.
Le moment de la première jouissance ne fut qu'un éclair. Une seconde, à laquelle nous concourûmes avec une égale vivacité, nous procura de nouveaux plaisirs, moins rapides et mieux savourés.
Cependant, grâce à la faiblesse des chevaux et au verglas, nous étions encore loin d'arriver; notre phaéton se battait les flancs pour se réchauffer, maudissait en termes énergiques l'heure indue, le mauvais temps et l'amour; car il paraissait fort au fait de ce qui venait de se passer. Nous avions sans doute négligé, dans notre ivresse, de nous contraindre, et nos exclamations, nos sanglots, avaient affiché nos ébats. Ce grossier personnage se permettant, dans sa mauvaise humeur, des expressions un peu cavalières, mon séducteur s'en offense, fait jour par devant et menace l'impertiment cocher d'une correction. Celui-ci réplique insolemment, l'autre se précipite hors de la voiture et cingle le dos du maraud d'une douzaine de coups de plat d'épée. Je reconnus alors l'heureux mortel avec qui je venais de m'oublier, pour Belval, ce même Belval dont on se souvient que j'ai parlé, ce petit maître de danse qui...
Quelle méprise! J'avais compté sur une conquête moins vulgaire. Cependant Belval, dont l'épée vient de se casser, reçoit force coups de fouet. J'ai le courage de m'élancer hors du carrosse et de l'arracher à la fureur de son adversaire, qui abuse cruellement de son avantage. Déjà quelques jeunes gens du quartier ont ouvert leur fenêtre. Une escouade du guet s'avance et n'est plus qu'à six pas. Une porte s'ouvre par bonheur. Je me jette dans la maison: on referme aussitôt. Je devais ce secours aussi salutaire qu'imprévu à un jeune homme de bonne mine, que le bruit de la querelle faisait accourir presque nu, avec de la lumière et son épée. Il me prie de la meilleure grâce du monde, de monter chez lui, en attendant que la scène de la rue fût finie, et m'assure que je ne serais point compromise, et qu'il se fait fort de me mettre à l'abri de tout dans l'asile qu'il a le bonheur de m'offrir. En effet, les alguazils, après s'être emparés de Belval et du cocher, frappèrent violemment à la porte; mais mon libérateur leur parle fort civilement du balcon, prend sur lui de dire qu'il me connaissait pour une dame très honnête, qui ne doit pas souffrir des démêlés d'un jeune homme emporté et d'un cocher ivre. Au surplus, il se nomme et permet qu'on vienne chez lui le lendemain s'informer de ce qui pourrait me concerner. La garde se retire, conduisant les délinquants chez un commissaire. Je demeure tête à tête avec mon généreux marquis: mon hôte s'étant donné ce titre en se nommant.
CHAPITRE IX
Comment tout allait mal cette nuit-là.
--Pourrais-je, belle dame, me dit-il, après qu'un peu de repos et quelques rafraîchissements eurent calmé mes esprits, pourrais-je, sans indiscrétion, vous demander par quelle aventure vous vous trouvez si tard et avec cette parure à la merci d'un cocher de place et d'un polisson. Permettez-moi la liberté de qualifier ainsi l'étourdi qui vous accompagnait.
Cette question me causa beaucoup d'embarras et de confusion.--Vous ne me paraissez pas faite, ajouta-t-il, pour courir la nuit dans un fiacre. Ce riche habillement, ces diamants, tant de charmes et de grâces, tout annonce que vous vous trouvez dans quelque situation extraordinaire. Vous avez sans doute quelque part une voiture, des gens. Ordonnez: mon laquais va courir et...--Non, Monsieur, ma voiture et mes gens sont à la porte du bal de l'Opéra, où j'étais moi-même, et où j'ai laissé ma compagnie. Tout ceci est la suite d'une intrigue de masque. Je n'ai pas dans ce moment l'esprit assez tranquille pour vous faire des détails, qui d'ailleurs seraient peu intéressants pour vous; mais je vous prie, en attendant, de ne pas porter trop loin vos soupçons sur mon compte et...--Moi des soupçons. Madame! Vous méprendriez-vous vous-même, et vous paraîtrai-je assez incivil?
Il parlait avec distraction, les yeux fixés sur une de mes oreilles; j'y portai ma main: la girandole manquait. Nouveau malheur! Nous descendîmes promptement, et à l'aide d'une torche que le marquis fit allumer nous retrouvâmes dans la boue ma girandole, mais brisée: une roue avait passé dessus. J'étais désespérée de tant de disgrâces. Il ne fallait rien moins que les attentions de notre hôte pour faire diversion à mon dépit, à ma colère. Être la dupe de ce petit gredin de Belval! avoir été sur le point de tomber entre les mains du guet, de paraître chez un commissaire! perdre un bijou de prix, et tout cela pour m'être servie d'un maudit fiacre par le conseil d'un sot, qui ne voulait pas me laisser soupçonner qu'il fût venu au bal à pied.
Cependant je me contraignais à cause de mon aimable marquis.--Belle dame, me dit-il, je n'ai pas un carrosse à vous offrir, mais on prépare mon cabriolet, et vous me permettez de vous reconduire? J'acceptai; cependant j'étais un peu surprise de me voir traitée avec tant de respect et de désintéressement par un homme très jeune, qui devait être sensible et qui paraissait se connaître en beauté.--Quelle différence, disais-je en moi-même, du marquis à ce petit faquin de Belval! Celui-ci, prétendant audacieusement à mes faveurs sans aucun titre pour les mériter, a brusqué l'événement! il m'a eu presque malgré moi: du moins il ne m'a pas laissé le temps de réfléchir; et ce pauvre marquis n'ose rien demander! il ne témoigne pas même le plus léger désir, quand tout est fait pour l'enhardir, quand il pourrait impunément faire semblant de me prendre pour une de ces femmes à qui il sied mal de montrer de la rigueur, quand je suis, en un mot, en son pouvoir!... Mais c'était précisément ce qui me mettait en sûreté... En sûreté! je dis mal; j'avoue, de bonne foi, que j'étais fâchée d'y être. Félicia, qui venait de favoriser deux fois un jeune polisson (le marquis l'avait bien dit), Félicia, souillée par un petit coureur de cachet, était trop humiliée dans ce moment pour qu'elle eût osé jouer la dignité vis-à-vis d'un homme galant et beau qui venait de lui rendre un grand service.
Cependant rien ne me fut proposé. Le cabriolet fut prêt, nous y montâmes. Le marquis me fit voler au bal; il allait finir. Nous ne trouvâmes plus que milord Kinston. Sylvina et le comte s'étaient fait ramener de bonne heure. Nous nous retirâmes à notre tour. J'indiquai ma demeure au marquis, le priant de venir me voir le même jour; je désirais bien vivement que son exactitude m'assurât qu'il faisait cas de ma connaissance et qu'il désirait la cultiver.
CHAPITRE X
De pis en pis.
Remise entre les mains de milord Kinston, je n'étais pas encore à la fin de mes déplaisirs. Il n'avait été qu'un quart d'heure avec la femme dont j'ai fait mention, puis, m'ayant cherchée, et ne me retrouvant ni dans la salle ni auprès de Sylvina, il avait fait part à celle-ci de ses inquiétudes. Un masque, mauvais plaisant, qui, sans doute, connaissait Belval et qui nous avait vus partir, s'était fait un plaisir malin de leur raconter mon escapade, égayant son récit de quelques épigrammes. Milord Kinston, qui n'entendait point raillerie, avait menacé le masque indiscret: celui-ci s'était fâché. Tout cela avait donné lieu à une espèce de scène dont milord conservait encore un reste d'humeur. Il me gronda sérieusement en me ramenant et me parla même d'écrire à milord Sydney. Je fus d'abord un peu déconcertée; mais, retrouvant bientôt ma fierté naturelle, j'eus le courage de hausser le ton; cela me réussit, et milord crut devoir mettre fin à sa mercuriale. La même fermeté me tira d'affaire avec Sylvina, contre qui j'avais d'ailleurs de puissants motifs de récrimination. Je n'eus donc plus de reproches à essuyer que de moi-même; mais ils n'étaient pas les moins cruels; et quoique je fusse accablée de lassitude, je ne pus fermer l'oeil.
A midi je sonnai. L'on me remit deux billets, l'un de l'officieux marquis; l'autre de ce petit fat de Belval... Le premier me mandait d'un style froid, qui me déplut excessivement, que des affaires indispensables le priveraient du plaisir de me voir pendant le cours de la journée, comme il me l'avait promis; il ne disait pas quand il viendrait s'acquitter de sa parole; j'en eus un dépit qui m'indisposa davantage contre le téméraire danseur. Je faillis faire jeter au feu son billet; cependant je fus curieuse d'en savoir le contenu... Dieu! quel nouveau sujet de douleur! «Je suis au désespoir, belle Félicia, m'écrivait l'insolent, je suis un monstre, abhorrez-moi, je le mérite... mais vous étiez si belle!... et j'étais si amoureux!... songez à votre santé... Je vous venge en m'imposant un exil involontaire: je quitte Paris, résolu de mourir loin de vous, de mes maux invétérés et de mes remords non moins funestes.»
Ma rage ne peut se décrire. J'effrayai tout le monde de mes transports et de mes imprécations. Cependant, après le premier essai de mes fureurs, je pris un parti sage, et mettant la seule Thérèse dans ma confidence, je la chargeai de m'amener un docteur dont j'avais ouï vanter les talents et qui m'agréait d'autant plus qu'humain et tout à son art, il dédaignait d'en imposer par ce verbiage effronté, par ce luxe ridicule à l'abri desquels nos charlatans à la mode signalent impunément leur ignorance et leur cruauté.
L'Esculape accourut. Très humblement je le mis au fait. Il ne chercha point à me flatter; mais il m'ordonna des remèdes, un régime, insistant surtout sur la nécessité d'être sage. Ce fut bien à regret que je le promis. Dans la première fureur de mon goût pour le marquis, j'avais peine à satisfaire de chères espérances. Ce temps que j'allais perdre me semblait une éternité...
Cependant l'honnête docteur ne tarda pas à me rassurer: il avait su prévenir les accidents, je n'avais plus rien à craindre. Le marquis venait de temps en temps chez moi; mais dès les premiers jours il m'avait désolée en m'apprenant que, retenu à Paris par des affaires importantes, il brûlait de retourner en province, auprès d'une dame dont il était passionnément amoureux et qui lui accordait du retour. Il n'avait donc pour moi qu'une amitié tendre, fondée surtout sur ce besoin si pressant chez les personnes préoccupées de parler de ce qui les intéresse. Je croyais avoir du plaisir à entendre mon ami m'entretenir de ses amours; cependant, j'éprouvais une secrète jalousie, et je me remettais, au moment où je serais sûre de ma santé, à mettre la fidélité du marquis à de fortes épreuves. En un mot, j'avais juré qu'il me délivrerait de mon importun caprice. Je touchais à ce but heureux, quand nous apprîmes la mort de Sylvino. Presque aussitôt le marquis fit une absence, qui ajouta beaucoup à mes chagrins; ensuite les maladies, les extravagances, les malheurs de Sylvina, tout cela me fit passer des jours bien maussades. La pauvre Thérèse, qui m'aimait tendrement, était, pendant ce temps d'infortune, mon unique consolation. J'avais pris surtout les hommes en horreur. Je faisais coucher Thérèse avec moi. Sensible et folle de plaisir, elle avait la sottise de m'aimer comme un amant, et moi celle de le souffrir, et, permettant un libre essor aux feux libertins de cette soubrette passionnée, je trouvais un soulagement bizarre, dont mes sens, moins refroidis que mon âme, me faisaient éprouver le besoin. La nature ne renonce jamais à ses droits.
O vérité! quels pénibles sacrifices tu viens d'arracher à mon amour-propre!
CHAPITRE XI
Événements intéressants.
La saison était belle: le comte se faisait quelquefois porter au Luxembourg, dont notre hôtel était voisin. Il en revint un jour, fort agité, et même avec de la fièvre.--Je suis perdu, me dit-il, je viens de revoir Mme de Kerlandec. C'est elle, je n'en puis douter; je l'ai reconnue, et je me suis fort trompé si elle ne m'a pas aussi reconnu. J'ai fait remarquer à Dupuis cette beauté dangereuse; il a ordre de ne point la perdre de vue et de s'informer avec soin de sa demeure actuelle.
Je ne savais si je devais féliciter le comte ou le plaindre. Sa passion se rallumait; mais elle ne pouvait devenir heureuse, puisqu'en supposant que Mme de Kerlandec pût enfin consentir à épouser cet infortuné, il perdrait néanmoins tout le fruit de ce bonheur; ses infirmités, sa faiblesse, lui interdisant, sous peine de mourir, les doux plaisirs du mariage.
Cependant Dupuis revint fort instruit. Mme de Kerlandec habitait toujours le même hôtel et se fixait à Paris; elle était de retour depuis peu d'un voyage, qui avait eu pour objet de retrouver plusieurs personnes auxquelles elle prenait le plus vif intérêt, mais dont elle n'avait rapporté aucunes nouvelles.
L'émissaire avait tiré fort adroitement tous ces détails du suisse, vieux babillard, toujours prêt à mettre le premier venu au fait de ce qu'il pouvait savoir des affaires de ses maîtres.
Dupuis fut fort applaudi du succès de son premier message et n'eut dès lors plus rien à faire qu'à servir l'insatiable curiosité du comte. Dupuis, afin d'être à même de mieux remplir son emploi, me demanda la permission d'entrer pour quelque temps au service de Mme de Kerlandec, fit débaucher un de ses domestiques, et risqua de se faire proposer par le suisse, dont il s'était concilié la faveur en payant plusieurs fois bouteille. Tout cela lui réussit. Dupuis se disait sortant de chez milady Sydney, chez qui l'on pourrait s'informer de ses moeurs et de sa capacité.
Milady Sydney! Ce nom piqua la curiosité de Mme de Kerlandec, elle voulut entretenir Dupuis. Il connaissait assez milord Sydney, pour pouvoir le dépeindre à ne pas s'y méprendre. Il savait tout l'intérêt que ce seigneur prenait à moi, mais il savait en même temps que je n'étais point sa femme. Cependant il s'était flatté que, dans cette occasion importante, je ne le démentirais pas. Je l'avais en effet promis. Nous ne prévoyions, ni l'un ni l'autre, les grandes conséquences que devait bientôt avoir ce mensonge léger.
Dupuis répondit en homme d'esprit à mille questions que lui fit la belle veuve, mais il la mit au désespoir en lui faisant un roman fort vraisemblable, dont il n'y avait cependant de vrai que mon portrait et le tendre attachement de milord Sydney.--C'est assez, mon ami, dit-elle, outrée d'apprendre que Sydney n'était plus libre; c'en est assez, j'écrirai un mot à milady Sydney, et pour peu qu'elle me rende bon compte de vous... ou plutôt dites à mon cocher de se tenir prêt et vous me ferez conduire sur l'heure chez milady.
C'était le matin. Je ne pouvais m'attendre à semblable visite. J'étais sortie avec le comte pour des emplettes. Sylvina reçut Mme de Kerlandec. Dupuis n'était qu'un prétexte. La belle veuve brûlait de s'assurer par elle-même si mes charmes étaient aussi dangereux que Dupuis les lui avait dépeints. Elle ne put cacher le déplaisir qu'elle avait de ne point me rencontrer. L'entretien languissait; elle avait les yeux fixés, avec un intérêt frappant, sur deux portraits, dont l'un était le mien, peint avec la dernière vérité par Sylvino, peu de temps avant son départ, et l'autre celui de Monrose, aussi de la main d'un habile homme et qui servait de pendant au mien. Sylvina crut obliger Mme de Kerlandec, en lui apprenant que cette jeune personne, dont les traits paraissaient l'intéresser, était milady Sydney elle-même, et l'autre image celle d'un parent pour qui milord Sydney avait beaucoup d'attachement. Les yeux de la belle veuve retenaient, depuis quelques moments, un torrent de larmes, qui prit enfin son cours. Elle demanda pardon et voulut se retirer. Mais Sylvina s'efforça de la retenir jusqu'à ce qu'elle se fût un peu remise.--Vous voyez, madame, lui dit la belle Géorgienne, vous voyez une femme que le malheur poursuit partout. Je ne puis faire un pas sans que les choses les plus indifférentes portent à mon coeur des atteintes mortelles. Puis tirant une boîte de sa poche, elle ajouta: Voyez, Madame, si le portrait de ce jeune homme, dont j'admirais la beauté, ne ressemble pas régulièrement à cette miniature.--(Sylvina fut forcée d'en convenir). Eh bien, madame, continua la veuve éplorée, ce cavalier fut mon époux. Il n'est plus; j'ai mille raisons de ne me consoler jamais de sa mort...
Cependant Sylvina la consolait et voulait la retenir jusqu'à mon retour. Mais mon portrait ne lui en ayant que trop appris, elle résista et se retira suivie de Dupuis, admis à son service.
CHAPITRE XII
Comment on se retrouve au moment qu'on y pense le moins.
C'était la matinée des aventures. S'il était arrivé à Sylvina celle de la visite de Mme de Kerlandec, j'avais eu à mon tour celle de rencontrer... qui? le vieux président et son grand imbécile de gendre, M. de la Caffardière. La remise qui voiturait ces illustres provinciaux allait s'arrêter précisément devant ma porte comme je sortais. Mon cocher rendait la main, mes chevaux s'élançaient avec feu; les haridelles de l'autre voiture, manquant de bouche et ne pouvant être reculées assez tôt, la flèche de mon carrosse les prit en flanc, toutes deux furent abattues du coup. Heureusement mes chevaux ne se blessèrent point; cela n'empêcha pas que mon cocher ne fît grand bruit, et si, mettant les uns et les autres la tête aux portières, nous n'avions pas fait des exclamations de reconnaissance, le conducteur de ces messieurs aurait, sans doute, essuyé quelques bons coups de fouet.
Je ne voulais point de mal au ridicule président. Il m'avait à la vérité beaucoup ennuyée; mais je rendais justice à sa bonhomie et je me souvenais qu'il m'avait témoigné de l'attachement. Je lui souris donc et lui demandai, pendant qu'on mettait sur pied ses rosses, par quel hasard il se trouvait à Paris et si près de chez moi;--Nous venions, ma belle dame, dit-il, en grimaçant galamment, nous venions, la Caffardière et moi, vous présenter nos respectueux hommages, et vous donner des nouvelles de vos amis: nous avons une infinité de choses à vous dire; mais vous sortez et à moins que Mme Sylvina ne veuille bien nous recevoir.--Président (interrompis-je), il n'est pas encore jour pour Sylvina; quant à moi, je vous avoue sans façon que je sors pour des affaires qui ne peuvent se remettre; mais, messieurs, si vous n'avez rien de mieux à faire, trouvez-vous à deux heures au Palais-Royal, je vous y joindrai et nous dînerons ensemble; Sylvina sera, sans doute, aussi enchantée que moi de vous revoir. Ils acceptèrent. Je partis. Exacte au rendez-vous, je trouvai mes originaux dans la grande allée. Ils m'attendaient assis et entourés d'une jeunesse désoeuvrée, qui se divertissait de la manière remarquable dont ils étaient accoutrés. Le beau-père avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap pourpre à paniers, orné d'une multitude de boutons et de boutonnières de clinquant d'argent; cette parure devait avoir été dans son temps du plus grand effet; la veste était d'une riche étoffe, or et argent, dont le fond crasseux et les bouquets débrochés trahissaient le grand âge; la culotte, pareille à l'habit, était un peu plus neuve; des bas roulés, de vastes souliers, la perruque à la brigadière, le grand chapeau brodé d'argent, sous le bras; l'épée imperceptible et la longue canne à bec de corbin complétaient le costume du bon président.