L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines
Part 20
Mais je ne veux pas anticiper. Qu'on sache seulement que milord Sydney ne devait pas faire horreur à Mme de Kerlandec. Il était fort excusable, c'est ce que je ferai voir en temps et lieu. Cependant il n'aimait plus Zéila, ou plutôt il croyait ne plus l'aimer, et c'était moi, disait-il, qui l'avais guéri de cette passion. Au surplus, il me priait de ne rien épargner pour découvrir, par moi-même et avec l'aide du comte, ce qu'était devenue cette Indienne, née pour avoir et pour occasionner de si singulières aventures. Mais il me semblait cruel d'employer le pauvre Robert à des recherches qui n'auraient pas manqué de rouvrir les plaies de son coeur. Je promis donc à Sydney seulement de lui faire part des découvertes que je devrais au hasard et aux démarches involontaires de notre infortuné.
Celui-ci se soutenait, sans cependant guérir. D'Aiglemont me tenait compagnie et faisait les frais de mes plaisirs. Monseigneur continuait ses assiduités auprès de Sylvina. On venait nous voir: nous retenions les amis, nous nous débarrassions poliment des importuns. La mauvaise saison approchait. Nous retournâmes à Paris et emmenâmes le pauvre comte, à qui nous fîmes promettre de ne nous quitter que lorsqu'il n'aurait plus rien à craindre des suites de ses blessures ni du mauvais état de ses affaires. Il fut facile à milord Sydney, qui était très ami du ministre de sa nation, de terminer l'affaire de Bordeaux à l'avantage du comte injustement accusé. Quant aux injustices commises envers le père de celui-ci, milord et monseigneur promettaient de faire tout ce qui dépendrait d'eux pour qu'elles fussent un jour réparées; mais il s'y trouvait alors de grandes difficultés. Cependant l'espérance donnait un peu de courage au convalescent; si sa santé ne devenait pas meilleure, du moins elle n'empirait pas, c'était le point essentiel; car il ne paraissait pas qu'il lui fût désormais possible de se rétablir.
CHAPITRE III
Qui traite de choses moins tristes.
Nous eûmes la visite de milord Kinston le lendemain de notre arrivée. La belle Soligny venait de le quitter pour suivre, au fond de la Gascogne, un militaire haut de six pieds, à qui elle sacrifiait Paris, l'Opéra, un grand bien-être dont milord la faisait jouir, enfin ses diamants, ses effets, dont cet escogriffe avait dirigé la vente, ne lui laissant que ce qu'il lui fallait pour soutenir dignement, au pied des Pyrénées, le titre de marquise qu'elle avait pris à la barrière.
Milord n'avait pas des besoins bien importants, mais il lui fallait une femme, c'était son habitude. Il périssait d'ennui s'il n'avait pas quelqu'un qui l'amusât et l'aidât à manger ses immenses revenus. Soligny valait un trésor pour cet Anglais blasé, et la perte qu'il faisait était difficile à réparer; je crus cependant lire sur la physionomie de Sylvina qu'elle calculait avec elle-même à quel point il lui serait possible de dédommager milord. Il cherchait de son côté à trouver dans mes yeux quelques dispositions... Mais je dus lui faire sentir que je n'étais pas son fait; d'ailleurs honnête et intime ami de milord Sydney, dont il n'ignorait ni les sentiments ni les bienfaits, il glissa sur un moment de tentation et s'attacha plus sérieusement à faire naître chez Sylvina quelque envie de se charger de lui.--Je suis las des folles, disait-il, elles ne me conviennent plus. Je voudrais une femme qui ne fût ni trop, ni trop peu connue: l'âge n'y ferait rien. Je ne fais pas toujours l'amour. J'aime la table; il est ennuyeux d'y être longtemps vis-à-vis d'une femme qui n'est bien qu'au lit. Je veux qu'on pense, qu'on parle; nos morveuses ont rarement des idées et de la conversation. Je ne trouverais pas mauvais qu'on eût des amants, pourvu qu'ils fussent aimables et bons à voir; on sait bien qu'une femme qui aime le plaisir n'en aurait pas assez avec un homme tel que moi; je trouverais donc tout très bon, pourvu que je ne visse rien; je ne serais pas jaloux, mais je voudrais être ménagé. En un mot, je pense sur l'infidélité comme on pensait sur le vol à Lacédémone. Au surplus, j'aime à répandre l'or; je mépriserais une maîtresse dont le génie étroit n'imaginerait pas mille moyens d'en dépenser; je...--Mais, milord, vous dites là, sans vous en apercevoir, que vous êtes le plus aimable des hommes, et cela n'est pas modeste.--Ah! parbleu, belle dame, répliqua le gros Kinston souriant et peint du vermillon du désir, il ne tiendra qu'à vous de me mettre à l'épreuve. Pour vous, surtout, il n'y a rien à rabattre de ce que je viens d'avancer... mais à propos, en supposant que cela pût s'arranger, que dirait certain prélat?--Oh! rien du tout. Je vous l'assure. Je viens de le tenir un peu longtemps en esclavage, il n'y demeurait que par bon procédé. Et sur la fin je ne pouvais me dissimuler son ennui...--_Brava, cara_: rendez-moi ce galant homme à la société et souffrez que je le remplace. Cela vaudra d'autant mieux que l'ami Sydney a d'excellentes intentions pour la belle nièce. Nous ferons maison anglaise: ce sera la meilleure affaire de ce genre que j'aurai conclue de ma vie.--Sylvina ne disait ni oui, ni non, mais il était visible qu'elle pensait oui. Je vis l'instant où le gros milord, qui la devinait aussi bien que moi, allait bondir de joie; heureusement il n'en fit que la démonstration: il prit pour arrhes quelques baisers, puis gaillard, épanoui, sémillant, il nous quitta, presque avec la légèreté d'un Français petit maître, en assurant que nous ne tarderions pas à le revoir.
--Mais je suis folle, me dit Sylvina quand il fut sorti.--Pas tant, pas tant.--Comment, je vais m'affubler de ce gros amant...--Quoi! déjà vous vous repentez! Cependant vous connaissez milord Kinston, il ne vous vendait pas chat en poche, et d'ailleurs il ne disait tout à l'heure que des choses vagues.--D'accord, mais il est bien gros.--L'objection était plaisante, et j'en ris de bon coeur.
Cependant ils s'arrangèrent d'autant plus facilement que, le même jour, monseigneur écrivit de Versailles qu'après avoir fait encore quelque temps sa cour, il irait en province avec son neveu, dont le frère touchait à ses derniers moments; on n'attendait que la mort de celui-ci pour marier le chevalier. Son oncle avait en vue une riche héritière. Il allait lui ménager cet établissement. La retraite de monseigneur mit en pied le gros Kinston.
C'est ainsi que le destin manifeste ses volontés. Veut-il qu'un événement arrive? Il en fait naître d'autres afin de déterminer le choix des aveugles humains, qui, sans cela, pourraient bien ne pas entrer dans ses vues. C'est une belle chose que la prédestination.
CHAPITRE IV
Suite du précédent.
Milord Kinston vint sur le soir, la tête pleine de mille beaux projets, dont la moitié me concernait, étant sûr, disait-il, de n'être point désapprouvé de milord Sydney. D'abord il était d'avis que nous quittassions notre logement, trop étroit et que nous prissions un hôtel entier. Il en avait déjà un en vue. Puis nos meubles ne convenaient plus, il fallait les renouveler. Nous avions emmené de ma terre six chevaux anglais parfaitement appareillés, mais notre voiture de ville était trop simple et déjà un peu ancienne: milord voulait que nous eussions chacune la nôtre et qu'elles fussent du dernier goût. Il savait où les prendre dès le lendemain. Quant aux diamants, Sylvina en avait peu, et moi presque point. Kinston, soi-disant grand connaisseur, priait qu'on lui laissât le soin de faire cette emplette. En un mot, tout ce que les fées peuvent opérer par leur baguette enchanteresse, milord en venait à bout avec son argent. Je voyais tout le plaisir que ces charmants projets causaient à Sylvina. Je les trouvais moi-même fort de mon goût. Peut-on être femme et ne pas aimer la magnificence?
Bientôt nous jouîmes de tout ce que milord Kinston nous avait annoncé. Nous laissâmes au comte, toujours infirme, notre logement avec nos meubles, et fûmes prendre possession de notre nouvel hôtel. Loin que rien y manquât, nous fûmes au contraire un peu honteuses de la prodigalité de milord. Chaque jour nous voyions arriver de sa part de nouveaux dons, de nouvelles superfluités. A peine nous laissait-il le plaisir de les désirer. Aidé dans l'exécution de ses idées de faste par Mme Dorville, qui se mêlait des emplettes autant par curiosité de femme que par attachement pour nous, il achetait toujours parfaitement bien. J'épargne au lecteur des descriptions fatigantes. Qu'il imagine tout d'un coup le plus grand train, la meilleure table, le _nec plus ultra_ de l'aisance et de l'élégance, il aura une idée de notre situation. Tout cela avait surtout un grand air de décence, parce que nous n'avions jamais été sur le ton de femmes du monde; que Sylvina était connue précédemment pour avoir de la fortune, et que nous affections d'ailleurs, dans la manière d'être mises et de paraître en public, une honnêteté qui nous séparait absolument de la classe des femmes entretenues.
Milord Kinston, au goût près de quelques grossiers plaisirs, était un homme admirable. Il avait peu d'esprit, mais un sens solide, de la dignité, et surtout un usage consommé du monde. En un mot, dire que milord Sydney, infiniment supérieur à tous égards, le trouvait digne d'être son ami, c'est faire assez son éloge. Sylvina s'apprivoisait à merveille avec lui, et c'était si naturellement qu'elle le traitait on ne peut mieux que j'étais tentée de croire que, malgré son lard, il était parvenu à se faire adorer tout de bon. Voilà ce que l'on gagne avec des femmes accoutumées à la pluralité; si elles partagent leurs inclinations et leurs faveurs, du moins est-on sûr d'être récompensé de ce qu'on fait pour elles, et qu'elles n'ont pas l'ingratitude de ces fausses délicates qui, ne dédaignant pas de ruiner l'amant utile, le mortifient sans cesse pour ajouter au triomphe de l'amant agréable. Sylvina, toujours la même, toujours coquette, et disposée à se livrer au moindre caprice, trompant à tout moment son lourd Crésus, qui lui-même faisait naître les occasions, par la manie qu'il avait de vouloir que nous vécussions dans des distractions perpétuelles, Sylvina, dis-je, savait rendre son Kinston parfaitement heureux. On trouverait encore des Sylvina, mais les Kinston sont d'une rareté dont gémit, avec raison, la nombreuse armée des prêtresses de Vénus.
CHAPITRE V
Malheur imprévu.
Jouets du destin, nous ne nous croyons pas plus tôt heureux qu'il se plaît à troubler notre félicité.
Nous jouissions paisiblement de l'état le plus agréable, quand tout à coup nos coeurs reçurent une blessure cruelle, qui nous fit perdre à tous le fruit des bontés de nos généreux Anglais.
Kinston, qui ne manquait jamais de nous amener ses connaissances, nous parlait depuis quelque temps d'un de ses amis, homme d'un rare mérite, grand amateur des arts, grand voyageur, grand observateur, qui serait bientôt de retour à Paris et que nous trouverions au-dessus de tous les cavaliers qu'il nous avait fait connaître jusqu'alors. Nous attendions assez tranquillement cet homme si vanté.
Cependant un après-midi, comme nous sortions de table, on annonça les lords Kinston et Bentley.--Bentley? milord Bentley? répétons-nous toutes deux en môme temps. Ces messieurs paraissent. Milord Bentley était ce seigneur anglais dont il est parlé dans la première partie de ces mémoires, et qui avait emmené Sylvino en Italie. A l'aspect de Bentley, nous sommes frappées comme d'un coup de foudre. Il recule, non moins surpris, en nous reconnaissant; puis il détourne la vue, et se penchant sur l'épaule de son ami, nous lui voyons répandre un torrent de larmes.
«Ah! milord, s'écrie aussitôt Sylvina, prévoyant comme moi que les larmes du sensible Anglais annonçaient quelque chose de funeste, milord, qu'avez-vous fait de mon cher Sylvino? Grands dieux! l'aurais-je perdu?... Vous vous taisez!... Sylvino, mon cher époux, tu n'es donc plus?»
Des sanglots douloureux suffoquaient milord Bentley. Il s'assit loin de nous, Sylvina s'évanouit dans mes bras. Le gros Kinston se trouvait dans un fâcheux embarras. Mais c'était uniquement sa faute; à la vérité, Sylvina s'était fait passer pour veuve. Il ignorait qu'elle ne le fût pas: cependant, s'il n'eût pas fait, très inutilement, un mystère de nos noms à milord Bentley, et à nous de celui de son ami, il aurait prévenu le coup dont nous étions tous assommés; j'eus à peine assez de force et de présence d'esprit pour le mettre au fait.
Sylvina, quoique légère et livrée absolument à ses plaisirs, avait néanmoins un grands fonds de tendresse pour son mari. Il avait négligé depuis longtemps de se rappeler à notre souvenir, et j'avoue, de bonne foi que nous songions rarement à lui; mais nous lui avions de si grandes obligations, il avait été si bon ami, si bon mari, que sa perte était pour nous le plus grand des malheurs.
Le pauvre homme avait fini misérablement. Voici ce que milord Bentley nous raconta: Sylvino, peu de temps avant de revenir de son premier voyage, avait allumé la plus violente passion dans le coeur d'une jeune Romaine de haute naissance et d'une grande beauté. Ravi de son bonheur, mais peu amoureux lui-même, il avait mis fin à sa brillante aventure; cependant, colorant bientôt son indifférence de prétextes spécieux et ayant effrayé son amante des dangers d'un amour si mal assorti, il s'était éloigné et n'avait entretenu depuis, avec cette belle, aucune correspondance. De retour à Rome, il fut curieux de savoir ce qu'elle était devenue: il apprit que toujours fameuse par ses attraits, elle avait épousé l'un des plus grands seigneurs de l'Italie. L'amour-propre de Sylvino réveilla ses désirs. Il rechercha la dame, et fut assez heureux pour recouvrer son ancienne faveur. Mais bientôt épris d'une cantatrice, ses feux excités se ralentirent, il ne fut plus maître de sa nouvelle passion. Il manqua de soins ou de fourberie auprès de la dame en question; son infidélité fut soupçonnée. En pareil cas les Italiennes n'épargnent rien pour s'éclaircir et se venger. La cantatrice aimait Sylvino. Souvent il passait la nuit chez elle. Un matin, comme il en sortait, il fut assassiné.
Ainsi périt l'aimable Sylvino, tour à tour heureux et malheureux par l'amour. Croyez-moi, galants Français, si vous avez assez de mérite pour tourner des têtes femelles, demeurez dans votre heureux pays, où les amours les plus sérieuses ont rarement des dénoûments tragiques. Surtout n'allez pas exercer vos talents au delà des Alpes. Que l'aventure du pauvre Sylvino et tant d'autres dans le même genre vous rendent prudents. Là-bas, l'infidélité peut coûter la vie; ici, elle est la source de mille plaisirs. A cet égard nous pouvons nous regarder comme les vrais sages de l'univers.
CHAPITRE VI
Fin du règne de Sylvina. Le plus beau moment du mien.
Je n'aime point à manier les crayons noirs; cependant je ne puis omettre de rendre compte des tristes effets que produisit brusquement la mort de Sylvino. Sa veuve tomba dangereusement malade et fut à la mort. La fièvre et les saignées l'ayant bientôt épuisée et changée, elle se laissa dominer par une sombre mélancolie, dont rien ne put la distraire, et qui ressuscita ses anciens préjugés. Au bout de quelque temps, Kinston, rebuté, fut porter ailleurs son hommage et ses trésors. Il ne nous vit plus que sur le pied d'ancien ami. La nouvelle Artémise reprit enfin un peu de force et de beauté. Mais alors elle voulut absolument se séparer de moi, et se jetant dans la Réforme avec le même enthousiasme qui l'avait fait donner précédemment dans ces excès opposés, elle se prépara de nouveaux malheurs. Pensionnaire dans un couvent, ensevelie sous des vêtements sérieux et difformes, et devenue l'un des membres les plus zélés d'une confrérie de femelles vouées au service des malades, Sylvina gagna bientôt une petite vérole confluente, qui mit de nouveaux ses jours en danger, faillit de la priver d'un de ses beaux yeux et laissa enfin pour la vie sur son visage des vestiges profonds de sa malignité.
Depuis qu'il avait plu à ma malheureuse amie de se séparer de moi, nous nous étions très peu vues, et lasses enfin toutes deux, moi de la persécution qu'elle me faisait essuyer pour m'engager à renoncer au monde, elle du peu de fruit de ses prédications, nous étions à peu près brouillées quand elle tomba malade de la petite vérole. Mais l'état fâcheux où j'appris qu'elle se trouvait lui rendit sur-le-champ toute mon amitié. Je volai vers elle et contribuai sans doute beaucoup à lui sauver la vie. Je remarquais avec indignation que les sottes gens dont elle était entourée regardaient sa situation douloureuse comme un effet de la colère du Ciel, ne la plaignaient point et la servaient très mal: tandis que je maudissais une maladie cruelle, dont je prévoyais les suites, j'étais furieuse d'entendre parler sans cesse autour de nous des effets heureux qui devaient en résulter, tant pour cette vie que pour l'autre. Que j'existais désagréablement alors! Ne quittant la pauvre Sylvina qu'à l'heure où je ne pouvais plus demeurer auprès d'elle, y revenant dès le matin, je passais tristement mes jours dans une cellule empoisonnée vis-à-vis des médecins ignorants et pédants, des prêtres hypocrites et impérieux, des tourières acariâtres et imbéciles. Et toute cette canaille semblait me dédaigner, quoique j'eusse l'attention de ne point l'effaroucher par un extérieur mondain, que j'eusse la complaisance de ne me servir que d'un carrosse de louage, afin de ne scandaliser personne par le luxe de ma voiture et de ma livrée; qu'enfin je fusse toujours en grand négligé, sans diamants et sans rouge!
C'est ainsi que la clique bassement orgueilleuse des _antimondains_ se venge, quand elle peut, de ses antagonistes. Quiconque n'a pas le don de plaire ou manque d'agréments, de talents, de fortune ou sort mal formé des mains de ses instituteurs, et veut cependant être compté pour quelque chose; un tel être, dis-je, se voit forcé de s'enrôler sous les drapeaux _de la réforme_: ces _mécontents_, colorant leur mauvaise humeur et leur méchanceté du prétexte spécieux des intérêts de la religion, livrent une guerre perpétuelle aux _heureux du siècle_. S'il arrive, par malheur, que quelqu'un de l'un ou de l'autre parti se trouve jeté parmi ses ennemis, il est vraiment à plaindre. Béatin en avait fait l'épreuve, comme on sait. Je donnais presque la revanche à son parti. Si l'on n'osait pas m'insulter ouvertement, du moins on en marquait l'intention avec si peu de ménagement, qu'il n'eût souvent tenu qu'à moi d'engager des querelles sérieuses. Mais je m'armai de patience et de mépris; j'usurpais malgré la malice de mes agresseurs, toute l'autorité dont j'avais besoin pour être utile à mon amie. Elle ne fut pas plus tôt hors d'affaire que, reconnaissant toute l'étendue de sa sottise et tout le prix de mon attachement, elle revint à moi et me pria d'oublier toutes ses injustices. Elles étaient pardonnées d'avance, je la rappelai par degrés à la raison, en lui faisant des remontrances dont la modération la faisait rougir de la dure importunité qu'elle avait mise dans les siennes. Elle se repentit, se proposa d'abjurer de nouveau la fatale dévotion; mais il était arrivé un malheur que je la flattais en vain de voir un jour réparé. Elle était défigurée. Cependant je la tirai de son maudit couvent. On lui rendit à cette occasion tout ce qu'elle m'avait prêté. Dix fois elle fut sur le point de se replonger dans le précipice, mais le naturel et mes instances prévalurent. Je la ramenai chez moi. Nous vécûmes mieux que jamais ensemble. Sa santé se rétablit. Ses idées noires s'évanouirent peu à peu. Je plaçai près d'elle le malheureux comte, toujours mourant, toujours mélancolique, mais assez aimable. Il ne la quittait pas. Quant à moi, je recommençai de _vivre_ comme de coutume. Milord Sydney continuait de m'aimer, de m'écrire et d'entretenir ma maison sur le plus grand ton. Je voyais quelquefois les lords Kinston et Bentley. J'étais de tous les plaisirs. En un mot, j'avais atteint le plus haut degré de bonheur et de célébrité auquel une femme de mon état puisse prétendre. Ces deux avantages sont rarement séparés. Le bonheur, l'opulence seule assure aux femmes une grande réputation. Combien n'en voit-on pas demeurer dans l'oubli, parce qu'elles n'ont que des talents et des charmes?
CHAPITRE VII
Oh je recule un peu sur mes pas.
J'avais envie de dérober à mes lecteurs la connaissance d'une aventure qui m'humilia beaucoup dans le temps. C'était pour cela que j'avais tâché de détourner leur attention en les occupant de la pauvre Sylvina; et parvenue enfin à l'époque des malheurs de celle-ci, je me trouvais au delà des événements dont je me proposais de ne point rendre compte; mais j'ai trop de bonne foi pour persister plus longtemps dans le dessein de faire cette petite tromperie, et je préviens les questions embarrassantes qu'on pourrait me faire au sujet d'un vide dont on s'apercevrait aisément.
J'ai dit que milord Kinston, pendant son règne, exigeait que nous fissions de nos moments une chaîne continuelle de plaisirs. Notre inclination nous portant à ne point le désobliger à cet égard, nous ne manquâmes pas de paraître avec le plus grand éclat, pendant le carnaval, aux bals publics et particuliers.
J'étais, une nuit, à celui de l'Opéra, habillée en sultane, magnifiquement vêtue et couverte de diamants. J'avais ôté mon masque et je donnais le bras à milord Kinston. Pendant que nous nous promenions, Sylvina tenait compagnie dans une loge au pauvre comte qui avait bien voulu nous sacrifier cette nuit, quoique _veiller_ fût une des choses que le médecin lui avait le plus sévèrement défendues. Les masques, attroupés autour de moi, me disaient les choses les plus galantes, les plus flatteuses pour l'amour-propre; je les savourais avec délices, mais je ne voulais pas paraître y prendre part, lors même que l'on piquait ma curiosité par des propos qui prouvaient que l'on était de ma connaissance.
Cependant, certain domino noir parvint, à force de me suivre, de m'agacer, de me citer des particularités qui remontaient un peu loin, ce masque, dis-je, réussit enfin à m'intriguer. Il parlait avec agrément: il montrait, outre de l'esprit et de l'usage du monde, des sentiments pour moi qui tenaient beaucoup de la passion. Il témoignait de grands regrets: «il avait eu des espérances, il n'en avait plus; il me voyait souvent, je ne le voyais jamais; il pensait à moi jour et nuit, et peut-être y avait-il un siècle que je ne m'étais occupée de lui.» J'écoutais, je cherchais à deviner qui pouvait être ce cavalier si bien au fait d'une infinité de choses qui me concernaient. Milord Kinston s'amusait beaucoup de notre conversation. Tiraillé par plusieurs de ces femmes, qui ont toujours quelque chose à dire aux Anglais opulents, il en avait congédié brusquement une demi-douzaine pour n'être point distrait d'entendre les folies de mon domino noir. Cependant à son tour intrigué par une femme d'une taille distinguée, qui s'obstinait à l'agacer, milord demanda la permission de la suivre un moment, et me laissa sous la garde du masque amoureux qui fit éclater sa joie dans les transports les plus passionnés.