L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines

Part 2

Chapter 23,771 wordsPublic domain

Trop modeste pour dire de moi-même un bien infini, je laisse parler à ma place ceux qui me connaissent, qui m'adorent et ne cessent de me louer. Tous s'accordent à me juger la plus belle et la plus jolie femme de mon siècle. Cependant il peut y avoir de la prévention de leur part; je consens d'égaler, mais je ne veux surpasser personne. Au reste, il est prouvé que des traits aussi réguliers que les miens et aussi gracieux en même temps, sont la chose du monde la plus rare; que j'ai seule la taille svelte d'une belle Anglaise, toutes les grâces d'une jolie Française, le maintien noble d'une princesse espagnole et les allures agaçantes d'une beauté de Florence ou de Naples. On sait que mes yeux grands et noirs ont un charme puissant qui enivre d'amour les hommes les plus froids et captive les plus volages. On connaît mes cheveux, uniques pour la longueur, la couleur et la quantité; mon teint, ma fraîcheur ne se décrivent pas. On admire mes dents, qui sont du plus bel émail, merveilleusement rangées; mais on redoute leurs morsures incurables. Les connaisseurs les plus difficiles prétendent que c'est tout au plus si la robuste Jeanne, de belliqueuse et chaste mémoire, avait la gorge aussi ferme que moi, et si la tendre Sorel l'avait aussi blanche; tout le reste à proportion tout au moins. Cependant je ne pense pas à m'enorgueillir de ces rares avantages, simples effets d'un hasard heureux. Je serai peut-être fondée à tirer plus de vanité de beaucoup d'autres perfections que je ne dois qu'à moi-même. Par exemple, je peins très bien, je joue de plusieurs instruments, je chante à ravir, je danse comme une grâce, je monte à cheval à étonner et je manque rarement une perdrix au vol. Mais est-ce encore à ces talents que je dois mon bonheur?... Il en est un dans lequel la nature perfectionnée par l'art... Chut! j'allais presque dire une sottise.

CHAPITRE III

Préliminaires indispensables.

Vénus naquit de l'écume des flots: moi, qui ressemble beaucoup à cette déesse par les charmes et les inclinations, je suis aussi née en plein océan, mais mes premiers instants ne furent point un triomphe. Ma mère accoucha de moi sur un monceau de morts et de mourants, parmi les horreurs d'un combat naval. Nous devînmes la proie d'un vainqueur qui, dès que nous eûmes pris terre en France, m'arracha du sein maternel, pour me livrer à l'infortune dans l'une de ces maisons cruellement charitables où l'on reçoit les fruits anonymes de l'amour. Il importe peu de savoir le nom du lieu qui vit élever mon enfance; je fais même grâce de douze années pires que le néant, pendant lesquelles je reçus une éducation superstitieuse, qui par bonheur n'altéra point le bon sens dont la nature m'avait fait don. Ennui perpétuel, dépendance humiliante, travail grossier, auquel ma délicatesse ne s'accoutumait point; telles étaient alors mes disgrâces. Cependant j'embellissais à vue d'oeil, en dépit d'un séjour malsain et d'une très mauvaise nourriture.

Quoique naturellement inaccessible à la mélancolie, je commençais néanmoins à trouver cette existence insupportable, lorsque l'événement le plus heureux me procura tout à coup la liberté. Voici comment:

Un jeune homme aimable, issu d'honnêtes bourgeois et éperdument amoureux de la fille d'un nouvel ennobli, s'était fait aimer d'elle avec la même passion; il en résultait un enfant. Ce moyen, auquel les amants ont assez souvent recours, quand ils craignent des obstacles de la part des familles, réussit mal à ceux-ci. Ils avaient affaire à des gens bizarres, hautains, dévots, qui ne convinrent point ensemble de la nécessité de les marier. On mit la fille au couvent; le galant, au désespoir, s'enfuit, erra, se fixa enfin à Rome, où, cultivant avec succès d'heureuses dispositions, il devint en peu de temps un habile peintre. On lui avait mandé que son amie était morte en couches. En effet, elle en avait eu de très dangereuses, et les parents avaient exprès répandu le bruit de sa mort; mais elle s'était tirée d'affaire, conservant, pour toutes suites, la commode imperfection de ne pouvoir plus donner la vie.

Cependant les père et mère de la demoiselle moururent, et bientôt un grand benêt de fils, seul soutien de leur nouvelle noblesse, eut la complaisance de les suivre au monument. La recluse, qui s'était courageusement défendue d'entrer en religion, devint héritière universelle et reparut dans le monde. Le sort était las de la persécuter: il lui rendit presque en même temps son amant, qu'elle croyait perdu pour elle à jamais, ou peut-être mort. Ils se revirent avec transport et s'épousèrent. Il ne manquait plus à leur bonheur que de retrouver le tendre fruit de leur amour. Il avait été conduit dès sa naissance au même hôpital que moi; mais quand ils vinrent l'y réclamer, il ne vivait plus. Ils me virent par hasard, ma beauté les intéressa. Je leur fis pitié; ils me demandèrent pour leur tenir lieu de cet enfant, dont la stérilité assurée de la mère rendait la perte irréparable. Je ne tenais à rien, on me relâcha volontiers; je suivis les nouveaux époux, qui s'attachèrent sincèrement à moi et me devinrent aussi chers que si je leur eusse dû la vie.

CHAPITRE IV

Émigration.

Un artiste dont les talents peuvent supporter le grand jour est déplacé dans une petite ville de province. Un peintre y est l'inférieur non seulement de M. le juge, de M. l'écuyer qui vient y passer ses hivers, mais aussi du petit bourgeois qui vit de son petit revenu, de l'avocat, du notaire, du contrôleur des actes, et même du procureur. Il est rangé, en un mot, à côté du barbouilleur qui met en couleur les portes et les volets des édifices que le maître maçon du lieu fait élever sans goût et à grands frais.

Sylvino (c'est le nom que mon oncle adoptif avait pris en Italie et qu'il eut la singularité de ne point quitter, quoiqu'il fût devenu, par son mariage, seigneur d'une fort belle terre: je dis _mon oncle_, parce qu'étant déjà grande pour mon âge et Sylvino n'ayant que trente ans, sa femme vingt-quatre, ils trouvèrent que je les vieillissais moins nièce que fille), Sylvino, dis-je, proposa bientôt à sa moitié d'aller fixer leur résidence à Paris. Elle y consentit d'autant plus volontiers que, quoiqu'elle mît beaucoup du sien dans les sociétés, elle ne laissait pas d'essuyer de temps en temps des mortifications auxquelles elle était fort sensible. Par exemple, on se dispensait quelquefois de lui rendre ses visites; quand elle paraissait quelque part, on affectait d'éloigner les demoiselles; allait-on la voir, on n'en amenait jamais. Quelquefois on se laissait apercevoir à dessein, après avoir fait dire qu'on n'était pas au logis. Et tout cela à cause de ce maudit enfant fait avant le mariage; car, dans les petites villes de province, l'honneur est extrêmement délicat: il l'est aux dépens des connaissances, des grâces, des talents, du goût et de la politesse, qui n'y sont pas, à beaucoup près, aussi perfectionnés.

On fut prompt à tout disposer pour notre déplacement. Sylvino, quoique peu versé dans les affaires, ne laissa pas de donner aux siennes une forme passable. Nous partîmes, regrettant aussi peu nos sots concitoyens que nous pouvions nous-mêmes en être regrettés.

CHAPITRE V

Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu'il pourra ennuyer.

Presque toujours, un étranger qui vient de loin, tout seul, pour voir Paris et s'en faire une juste idée en quelques mois de temps, soutient, lorsqu'il s'en retourne, que cette capitale est un séjour fort ennuyeux. Je ne persuaderais pas aux gens de cette espèce que, dès mon arrivée, tout ce qui s'offrit à ma vue me plut singulièrement, que je m'habituai sans peine au mouvement, au tumulte, que les spectacles me ravirent; que les promenades publiques m'auraient paru des jardins et des palais enchantés si j'avais eu pour lors quelques notions de ces jolies extravagances. Sylvino, plein de lumières et de goût, et qui désirait que sa femme en acquît, nous faisait connaître tout ce qu'il y avait d'intéressant dans tous les genres. Il rendait nos courses aussi instructives qu'amusantes, en nous faisant toujours accompagner de différents artistes, dont il avait connu grand nombre en Italie. Nous en voyions beaucoup: eux et leurs femmes furent, pendant quelque temps, notre unique société. Je dirai, par parenthèse, pour ceux qui peuvent l'ignorer, que les vrais artistes sont, pour la plupart, sociables et bons à voir; qu'ils vivent, par exemple, incomparablement mieux entre eux que MM. les auteurs; qu'au rebours de ceux-ci, les artistes qui ennuient ne le font guère en parlant trop; qu'ils ont tous du génie, et que, passées par cette filière, leurs idées sérieuses sont toutes intéressantes, bouffonnes, pétillantes et marquées au bon coin.

N'ayant adopté dans ma solitude aucuns préjugés nuisibles au goût qui m'était naturel, je me trouvai propre à tout ce qu'on l'on exigea de moi: j'avais dès lors le bon sens de sentir l'utilité d'une bonne éducation. On me donna mes maîtres; je m'appliquai beaucoup à l'étude de l'italien, que Sylvino parlait parfaitement; au dessin, à la danse, au clavecin et surtout au chant, talent pour lequel la nature m'avait favorisée des plus brillantes dispositions. Mes progrès rapides enchantaient mes bienfaiteurs, ils ne cessaient de s'applaudir d'avoir fait un sort à l'aimable _Félicia_ (c'est ainsi qu'il leur avait plu de me nommer; et s'il n'eût tenu qu'à moi, j'aurais conservé toute ma vie un nom dont tout semblait concourir à justifier l'heureuse étymologie).

CHAPITRE VI

Vérité.--Conduite à la mode.--Travers du vieux temps.

Charmant amour! en dépit des romans, tu n'es pas fait pour rendre continuellement heureux par le même objet. Enfant, tu ne peux jamais devenir homme; ton destin est de mourir et de renaître. Depuis une infinité de siècles, l'expérience prouve que tes feux s'éteignent aussi facilement qu'ils s'allument et que si tu étends la durée de ton règne sur certains coeurs, qui paraissent ne point changer, ce n'est qu'à la faveur de l'entêtement, de l'indifférence, souvent de l'ennui, du dégoût qui te succèdent et à qui tu permets d'usurper ton nom.

C'est de quoi la sensible Sylvina ne s'était pas encore doutée, lorsqu'elle avait formé les noeuds du mariage. On ne doit pas s'en étonner. Au couvent on peut croire à l'éternelle durée d'une passion. Là cette chimère vaut encore mieux que rien. Mais, dans le monde, au sein des plaisirs, environnée de distractions, agacée par des hommes aimables, Sylvina ne tarda pas à reconnaître qu'il faut quelquefois des efforts violents pour demeurer fidèle à l'objet qu'on croit adorer. Son mari, plus au fait de l'humaine faiblesse, n'avait garde de se raidir contre son penchant à l'inconstance. Époux de sa bien-aimée, il put l'adorer quelque temps sans partage; mais il lui avait fait précédemment nombre d'infidélités, et le goût de la variété, seulement assoupi dans son coeur, ne tarda pas à s'y réveiller. Des amies charmantes, peu capables de rigueur (à Paris elles ne sont plus de mode), des modèles attrayants, dont la profession de Sylvino comportait qu'il vît et méditât les beautés, alarmèrent bientôt la jalouse tendresse de sa petite femme. Plus d'une fois il vit trop clairement qu'on lui faisait ce que les gens à préjugés ont la sottise de nommer _des affronts_. Il semblait, au peu de soin que Sylvino prenait de cacher ses épisodes, qu'il prît à tâche d'engager son épouse à s'en permettre. Mais il fallut bien du temps à celle-ci pour se résoudre à profiter de cette espèce de conseil; en voici la raison: comme il faut toujours aux âmes sensibles quelque chose qui les occupe, Sylvina, dans son couvent, faute de mieux, était devenue dévote; et, rendue au monde malgré l'inclination la plus décidée pour les plaisirs de toute espèce, elle s'occupait encore plus de son salut; en un mot, elle avait pris un directeur. Ces sortes de gens excellent à s'emparer des jolies femmes qui font la sottise de leur accorder un certain degré de confiance. Celui de Sylvina était consommé dans l'art de tyranniser au nom de Dieu et de confisquer tôt ou tard les pénitentes à son profit. Il éloignait celle-ci de tout objet mondain, afin de l'occuper seul et de profiter du moment heureux où le tempérament devait enfin se révolter et jeter dans les bras d'un corrupteur spirituel celle qui aurait suffisamment détesté tout le reste des hommes. Le drôle voyait bien. Une femme jolie, fraîche, tendre, mécontente d'un mari volage, peu connue, et qui ne faisait point d'enfants; Sylvina, enfin, au point où le sournois se proposait de l'amener, le friand morceau pour un saint homme!

--Prenez bien garde à vous, ma fille, lui répétait-il sans cesse. Le monde est rempli d'écueils; Paris surtout, Paris est la capitale de l'enfer. Une âme pieuse est, à chaque pas, exposée aux embûches du démon. Elles y sont cachées sous mille fleurs. Méfiez-vous de ces amours perfides... Offrez au Tout-Puissant les infidélités de votre coupable époux... Que vous êtes belle! qu'il est impardonnable de ne pas sentir tout ce que vaut le bien dont il est possesseur! Mais a-t-il du moins de la religion?--Non, par malheur, répondit Sylvina, c'est à Rome même que l'aveugle s'est accoutumé à la braver. Il méprise toutes pratiques pieuses, quiconque y est adonné.--L'impie! l'athée! répliquait le cafard, gardez-vous, sous peine de damnation, de vous livrer à ses caresses; imaginez des prétextes pour refuser de communiquer avec ce réprouvé.--Hélas! il est cependant bien dur pour moi... Je l'aime.--Et votre âme, malheureuse!

CHAPITRE VII

Où l'on fait connaissance avec le directeur et un ami de Sylvina

A Paris, une fille de treize à quatorze ans reçoit déjà quelques marques d'attention quand elle est jolie. A cet âge, si j'avais eu la clef des propos flatteurs qu'on commençait à me tenir, j'y aurais aisément reconnu l'hommage du désir. Mais, autant j'avais d'intelligence pour ce qu'il me fallait apprendre, autant j'étais bornée relativement à la galanterie. Me disait-on que l'on m'aimait, je répondais bonnement que _j'aimais aussi_; mais sans me douter des plus intéressantes acceptions d'_aimer_, ce mot si commun! Bref, je ne savais rien, rien du tout; et sans des hasards heureux qui m'éclairèrent tout à coup, j'aurais peut-être croupi longtemps dans ma déplorable ignorance.

Au bout d'un an, Sylvino fut obligé de retourner en province pour quelques affaires d'intérêt. Nous ne fûmes pas plus tôt seules que sa femme se mit à vivre tout à fait différemment de ce qu'elle avait coutume. Plus de spectacles, plus de promenades, plus de parure. Elle arbora les grands bonnets, les fichus épais, les robes sérieuses; elle s'éloigna peu à peu de toutes les sociétés. Nous ne bougeâmes plus des églises: comme je m'y ennuyais! M. Béatin, prêtre-docteur et confesseur de ma tante, vint d'abord de temps en temps à la maison...; puis il vint un peu plus souvent..., puis tous les jours..., puis il obtint qu'on renvoyât tout le monde quand il était là. J'étais aussi de trop; je me retirais dans une pièce voisine. Curieuse un jour de savoir à quoi pouvaient s'occuper, avec tant de mystère, ma tante et le modeste Béatin, je vins heureusement à détourner un petit morceau de fer qui bouchait de mon côté le trou de la serrure, et je fus transportée de voir mes gens aussi distinctement que si j'eusse été dans la même chambre... Mais quelle fut ma surprise! Le vénérable docteur, aux genoux de sa pénitente, avait le teint animé, l'oeil étincelant... en tout, une physionomie absolument différente de celle que je lui avais connue jusqu'alors. Je crus rêver quand je le vis baiser avec passion une main qu'on lui abandonnait à peu près volontiers. Il demandait très instamment... je ne savais pas quoi; mais sa harangue, qui paraissait fort vive, était accompagnée de gestes encore plus pressants; il glissait une main hardie sous le fichu..., l'autre encore plus insolente se fourra brusquement... plus bas.

--Monstre! s'écria tout à coup un homme qui sortit de l'alcôve, furieux et tirant l'épée; c'est pousser trop loin l'infamie et abuser trop indignement de sa crédulité. Tu vas périr, scélérat!

Un éclair de rage partit des yeux du Tartufe, mais il ne laissa pas de se contraindre! la belle pénitente avait déjà perdu l'usage de ses sens. Le terrible trouble-fête était un nommé Lambert, sculpteur, intime de Sylvino, courtisan assidu de ma tante, et l'un de ceux à qui Béatin faisait défendre la porte le plus sévèrement. Lambert, ce jour-là, s'était introduit, je ne sais comment, dans la maison; cependant l'évanouissement de Sylvina sauva le docteur; un homme délicat est plus pressé de secourir sa maîtresse que de tuer un rival. Mais Lambert, en donnant des soins à son amie, ne laissait pas d'enjoindre au traître, en termes fort cavaliers, de se retirer au plus vite. Celui-ci voulait disputer la place: alors deux larges soufflets détachés avec vigueur sur ses joues potelées lui firent sentir la nécessité de ne point opposer ses faibles raisons à qui en avait d'aussi convaincantes.

Pendant qu'il cherchait sa calotte et rattachait son manteau, je le devançai dans l'escalier, pour jouir à mon aise de sa confusion; mais inutilement, le drôle avait déjà repris son masque; il me salua bénignement et avec l'apparence d'autant de sang-froid que s'il ne lui fût rien arrivé.

De retour à mon cher trou, je vis qu'on disputait vivement. Sylvina pleurait, disait des injures; Lambert, à ses pieds, parlait avec émotion et tâchait de fléchir ce ressentiment injuste. L'entretien fut long et finit par un faible raccommodement. Lambert obtint à son tour de baiser une main; après beaucoup de sollicitations, on voulut bien encore lui présenter les deux joues. On était ensemble couci-couci quand on se sépara.

CHAPITRE VIII

Qui tient un peu du précédent, mais qu'on fera bien de lire.

Il faut si peu de chose pour bouleverser une jeune tête que je ne pus fermer l'oeil de toute la nuit. Il me semblait bien que les entreprises du téméraire Béatin devaient aboutir à quelque chose; mais je me tourmentai vainement pour deviner à quoi. J'avais eu beaucoup de plaisir à le voir souffleter; cependant il me fâchait qu'il l'eût été si tôt. La porte allait probablement lui être interdite à son tour; et j'étais désolée de ne pouvoir plus compter sur de nouvelles occasions de le voir aux prises avec ma tante.

Pourtant, à force de donner la torture à mon esprit, j'avisai quelque chose qui me parut un moyen infaillible d'apprendre ce que je brûlais de savoir. Mon maître de danse, un jeune homme bien fait, joli, d'une douceur charmante, et qui me traitait avec un tendre respect, Belval, avait toute ma confiance. Je le crus digne de recevoir mes épanchements et ne doutai pas qu'il ne m'expliquât d'une manière satisfaisante quels pouvaient avoir été les desseins du docteur. Le pis-aller était de rire ensemble des soufflets, et cela valait toujours bien la peine de jaser.

Tout concourut à favoriser mon petit projet de bavardage; Sylvina, témoin ce jour-là de toutes mes leçons, ne le fut précisément point de celle de Belval. Elle avait à écrire, à Béatin peut-être. D'ailleurs Belval, coquet personnage, faisait une espèce de cour, qu'on tolérait, malgré la dévotion; il pouvait en conséquence n'être pas suspect. Quoi qu'il en soit, Sylvina nous laissa seuls.

Aussitôt qu'à travers la serrure je la vis la plume à la main, j'entrai en matière, non sans beaucoup rire d'avance de certaines particularités qui se retraçaient vivement à mon imagination. Cependant Belval, à qui je croyais faire partager ma joie, ne riait point! Je voyais au contraire sa physionomie se rembrunir un peu; cela me fâcha.--Quoi donc, monsieur Belval, lui dis-je, cette aventure ne vous paraît pas tout à fait plaisante?--Je vous demande pardon, mademoiselle... Elle est des plus singulières.--Savez-vous qu'il était à peindre aux genoux de ma tante?--Oh! je le crois: ces animaux-là... sont très gauches... oui! cela devait être fort risible.--Mais vous ne riez cependant pas de bien bon coeur?--C'est que je pensais... continuez... cela devait faire un bel effet.--Rien de plus original.--Il était, dites-vous, à genoux? Comme me voilà?--Précisément.--Mme votre tante assise?--Voilà comme elle était (et je m'assis).--Bon, et vous dites qu'il avait une main... là? sur sa gorge, le fripon.--Oui. Mais monsieur Belval, cette imitation n'est peut-être pas nécessaire.--Bon! vous n'y pensez pas, rien de plus innocent; et l'autre main du docteur... ici?--Ah! Belval, qu'osez-vous?

C'est qu'en effet la main du petit danseur avait, comme un éclair, pris la même route que celle du docteur avec Sylvina. Je ne m'étais pas attendue à cette licence; il parcourait sans obstacle ce dont jamais encore main d'homme n'avait approché... Je me préparais à quereller; mais la bouche de l'adroit libertin mura brusquement la mienne... une langue! un doigt!... L'ivresse d'une sensation inconnue s'empara de tous mes sens... Dieu! quel instant! et de quel autre il allait être suivi, si la sonnette de ma tante!... Belval, à l'instant debout et rajusté, fut obligé de me pousser plusieurs fois pour me rappeler à moi-même. Je commençai un menuet; mais mes jambes tremblaient sous le poids de mon corps abandonné de ses esprits; un rouge foncé colorait mon visage. Sylvina, qui survint aussitôt, n'aida pas à me calmer; la contenance du maître n'était pas non plus fort assurée... Ma tante envoya le lendemain chez lui retirer mes billets et le prier de ne plus venir. Nous avions été soupçonnés; cependant, prudente et n'ayant que des semi-preuves évidentes, ou plus occupée de ses propres affaires que des miennes, Sylvina ne me fit ni reproches ni questions. Elle me donna, quelques jours après, un nouveau maître à danser, mais si laid, si laid, qu'il était pour le coup sans conséquence.

CHAPITRE IX

Peu intéressant, mais qui n'est pas inutile.

Lambert, depuis son expédition, avait ses entrées et Sylvina le voyait tous les jours, mais ce n'était pas, à beaucoup près, avec cette satisfaction que lui causaient les visites du docteur. Cependant ces deux hommes n'étaient pas à comparer. Béatin avait la physionomie d'un prêtre, le maintien, les mouvements embarrassés d'un pédant, vermeil à la vérité, et qui pouvait valoir quelque chose; mais Lambert était vraiment beau: sa taille, sa jambe, ses traits étaient au mieux, il souriait agréablement, ses yeux pétillaient d'une vivacité tendre; en un mot, la femme de Sylvino, l'un des plus beaux cavaliers de Paris, était impardonnable de lui faire infidélité pour un Béatin; mais bien traiter Lambert, c'était toute autre chose. Il devait prétendre à triompher des bégueules les plus austères et les plus froides. Pouvait-il manquer d'intéresser enfin l'inflammable Sylvina?

On ne me renvoyait pas encore pour lui; mais je m'esquivais à dessein. Plusieurs fois ma tante m'avait rappelée; cependant elle se fit à mes absences. Je la voyais s'humaniser par degrés avec Lambert, plus délicat, mais non moins empressé que le directeur. De jour en jour les situations devenaient plus instructives, et j'aurais fait en peu de temps un cours complet sans la fantaisie qu'eut tout à coup Sylvina d'abandonner son théâtre ordinaire pour aller représenter dans un petit cabinet, dont son ami venait de lui faire une espèce de boudoir. Ce déplacement me fit perdre ce qui manquait à mon instruction. J'essayai vainement de voir mes gens dans leur nouveau réduit: j'en fus inconsolable.