L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines
Part 19
«Je n'avais encore rien aimé. Tout ce qu'une imagination ardente peut offrir de romanesque à un coeur neuf m'assaillait à la fois; dans mon transport, je mettais au jour mes idées tout haut, devant mon ami. Il venait de m'échapper que rien ne coûterait, pourvu que je puisse vivre et mourir près de l'adorable Kerlandec.--Que ceux qui la servent sont heureux! dis-je; quelle fortune plus digne d'envie...--Quoi, Robert, interrompit mon ami (Robert était le nom que j'avais pris pendant mes voyages), quoi! tu ne répugnerais pas à porter la livrée de Kerlandec?--Moi, mon cher! ah! plût à Dieu que je pusse me flatter d'un si grand bonheur!...--D'un si grand bonheur que celui de devenir laquais de cette belle dame? Ah! parbleu, si tu es homme à faire cette extravagance, je me fais fort de te placer dans sa maison. Quitte-moi vite cette épée, endosse-moi ton plus mauvais habit et te prépare à me suivre. Je me suis embarqué deux fois avec M. de Kerlandec, il me veut quelque bien; je lui dirai que tu es un de mes parents, que tu te trouves sans ressource, forcé par des raisons d'intérêt à ne pas t'éloigner du pays; je lui demanderai qu'il te reçoive au nombre de ses domestiques, en attendant la fin de tes affaires. En un mot, je me charge de tout. Que risqué-je? Le mari part. J'en fais autant sous peu de jours. C'est à toi de t'arranger comme tu pourras avec la dame et à tirer parti de la différence qu'il y a de M. Robert à un laquais ordinaire.
«Je manquai d'étouffer dans mes bras l'officieux pilote. Il me semblait qu'un dieu venait de parler. Il fut exact. Le hasard nous servit au delà de nos espérances. On avait réformé le même jour un laquais mutin, dont M. de Kerlandec ne prévoyait pas que sa femme pût être bien servie pendant son absence. Je pris sa place. J'avais une physionomie douce, un maintien honnête; M. de Kerlandec lui-même pressa sa femme de m'agréer. Le lendemain, il partit.»
CHAPITRE XXX
Continuation.
«C'était à Paris, chez son beau-père, que Mme de Kerlandec devait attendre le retour éloigné de son époux. Nous partîmes de suite. J'étais un domestique si zélé, si attentif; heureux dans mon état, je le remplissais avec tant d'exactitude, que bientôt ma belle maîtresse me témoigna combien elle était contente de mes services. Elle daignait quelquefois causer avec moi et me faire compliment de ce que je m'énonçais moins mal que le commun des laquais. Je ne bougeais de l'antichambre; on m'y trouvait toujours occcupé à lire ou à cultiver quelques dispositions que j'avais pour le dessin. Est-il rien de plus naturel pour un amant que de s'exercer dans un art qui se lie avec les sentiments de son coeur, qui a pour but de reproduire sous mille formes différentes l'objet dont il est occupé?
«Une année se passa dans le plaisir (faible à la vérité, mais journalier et suffisant à mon espérance), dans le plaisir de voir sans cesse celle que j'aimais, de sentir qu'elle prenait à moi tout l'intérêt auquel mon état pouvait me permettre de prétendre. Je faisais quelquefois des vers passionnés, où je chantais mon adorable maîtresse sous le nom d'Aminte. Quoiqu'elle fût de sept ans plus âgée que moi, qui en avais alors vingt et un, elle méritait mille fois au delà des louanges que je pouvais donner à ses charmes, à sa fraîcheur. Née dans ces lieux fortunés, où la nature est si prodigue de ses dons en faveur de votre sexe, Géorgienne en un mot, Aminte, était un chef-d'oeuvre que notre climat étonné semblait respecter... Aminte (ce nom sera plus doux à votre oreille que celui de Kerlandec), la divine Aminte accueillait mes vers; quelquefois elle avait la complaisance de les montrer, sans nommer l'auteur, et de me transmettre les éloges qu'elle pouvait avoir recueillis dans les cercles.
«Notre maison était le séjour de la paix et de l'innocence: les seuls plaisirs d'Aminte étaient la lecture, les spectacles, la société d'un petit nombre d'amies choisies, et d'amis dont aucun ne semblait prétendre au titre d'amant, moi-même aveugle! moi, dont le coeur était sourdement miné par les feux les plus terribles, je me croyais presque raisonnable. Je supposais Aminte attachée par le devoir à son mari, mais d'ailleurs froide, inaccessible à l'amour. Je bornais donc mes plaisirs à la contempler, à l'admirer, et croyais ne rien désirer au delà. Mais que j'étais éloigné de me connaître!
«Elle se promenait un jour sur les boulevards, et j'étais derrière sa voiture; nous allions, d'autres équipages revenaient; un embarras arrête la marche des deux files... Un cri d'étonnement part d'un carrosse qui faisait face au nôtre, il échappe en même temps à ma maîtresse un cri plus fort, elle s'évanouit. Un homme d'une beauté peu ordinaire se précipite à l'instant. Il est l'auteur du trouble d'Aminte; mais il se contraint et joint ses empressements aux miens, à ceux d'une foule curieuse, dont nous sommes à l'instant entourés. Les yeux d'Aminte se rouvrent un moment: mais se voyant dans les bras de cet homme lui-même, elle s'écrie une seconde fois et veut cacher son visage. Vous savez, Madame, comment à Paris le moindre événement attire sur-le-champ l'attention d'une multitude de désoeuvrés et celle de la police. Déjà nous sommes investis de peuple et d'alguazils. Un bas officier fend la presse, et ridiculement important se met à interroger. L'inconnu, sans daigner lui répondre, lui décoche un regard fier. L'homme bleu, déconcerté, ôte son chapeau et balbultie quelques excuses. Aminte, déclarant qu'elle connaît cet étranger et le priant de la reconduire chez elle, met fin à toutes les questions. La garde fait faire place à notre voiture. Celle de l'inconnu suit à vide: nous quittons les boulevards.
«C'était à mon tour d'être agité. Aminte n'avait pas plus tôt paru si troublée que la fièvre de la jalousie avait bouleversé mon sang. Quel était cet homme? quelles relations si particulières pouvait-il avoir avec ma maîtresse?... Il passa plus d'une heure à la maison.
«Sur le soir je tombai malade. Une fièvre inflammatoire mit bientôt ma vie en danger. Alors le dur beau-père me renvoya de l'hôtel, malgré les efforts que fit ma maîtresse pour obtenir qu'on m'y gardât. J'allais être transféré à l'hôpital si je n'avais pas eu de quoi me procurer un asile plus doux. Mon argent était chez un banquier, j'amassais alors... Je fus longtemps entre la vie et la mort. Cependant la nature prit le dessus, j'eus le malheur de me rétablir.»
Le comte paraissait fatigué de parler. Quoique je prisse à ce qu'il me racontait l'intérêt le plus vif, je le priai néanmoins de remettre la suite au lendemain. Il ne me sortit pas de l'esprit pendant la nuit, et dès qu'il fut jour chez lui, j'y courus: il avait assez bien reposé, et je le trouvai en état de me continuer le récit de ses aventures.
CHAPITRE XXXI
Toujours la même histoire.
«Suis-je assez malheureux, Madame, si ce que je vous ai conté jusqu'ici n'est que fleurs en comparaison de ce que vous allez entendre!... Armez-vous de courage.
«Dès que je fus en état de sortir, je me rendis chez Aminte. Mais j'étais remplacé. J'en demandai les raisons; pendant longtemps on ne voulut m'en donner aucune: à la fin, on me dit que je devais bien savoir pourquoi. J'eus beau prier qu'on me laissât parler à Madame, il n'y eut pas moyen. Je pris enfin la liberté d'écrire. Le beau-père, entre les mains de qui tomba ma lettre, me fit signifier durement par le suisse que si j'osais désormais paraître à la porte de l'hôtel, il me ferait expirer sous le bâton. J'avais trop de fierté pour souffrir patiemment cet outrage, d'autant plus mortifiant que le bilieux portier y mettait du sien par le choix des expressions. Je le régalai lui-même d'une ample volée de coups de canne, accompagnée de quelques apostrophes peu respectueuses pour le maître, à qui j'avais intention qu'on les rapportât. Il m'échappa que j'étais homme à châtier le vieillard hautain, et que s'il savait qui j'étais, il n'oserait pas me faire menacer d'un traitement peu fait pour moi. C'était sans doute commettre une grande imprudence. Je donnais dès lors à penser que j'étais un homme suspect, un aventurier, un imposteur, ou j'avouais un amour qui ne s'était déjà que trop trahi dans les transports de la fièvre; je rendais public qu'Aminte avait eu pendant un an, pour laquais, un amant déguisé. Je faillis d'être arrêté sur l'heure; mais heureusement pour moi, quelques jeunes gens, témoins de ma querelle avec le suisse et satisfaits de la fermeté que j'avais fait paraître embarrassèrent le guet et me firent jour. Je m'esquivai.
«Au bout d'une semaine, pendant laquelle je n'avais osé sortir, je retirai mon argent et partis pour l'Italie, espérant d'amortir ma fatale passion en m'éloignant de son objet. Mais bientôt, consumé d'ennui, je revins à Paris.--Du moins, disais-je, je pourrai l'épier, la voir toutes les fois qu'elle sortira. Je suivrai partout ses pas. J'existerai; loin d'elle, je meurs mille fois par jour.
«Je m'établis dans un galetas, dont la fenêtre donnait d'un peu loin sur le jardin de l'hôtel et sur l'appartement même de Mme de Kerlandec. Là, ignoré de l'univers, je passai les jours entiers à observer, à l'aide d'un télescope, les moindres mouvements de ma trop chère Aminte. Je voyais souvent auprès d'elle le redoutable inconnu, dont la rencontre avait été l'époque de son malheur. La jalousie me dévorait. Cent fois j'avais été sur le point de m'arracher la vie... Mais quelle est la folie d'une passion amoureuse! Plus on est malheureux, plus il semble qu'on prenne à tâche de le devenir. Ce n'était pas assez pour moi d'être à peu près sûr que l'étranger était du dernier bien avec Aminte, je voulus savoir à quel point ce pouvait être, et, ce qu'un scélérat ne hasarde qu'avec la certitude du gain, je l'entrepris sans autre but que celui de mettre le comble à mon désespoir. Je descendis, avec des peines incroyables, de mon réduit sur d'autres maisons, d'où je parvins (non sans avoir risqué vingt fois de me rompre le cou), je parvins, dis-je, aux fenils de l'hôtel, et je m'y tins caché un jour entier. Puis, vers la nuit, m'exposant à de nouveaux périls, je me glissai dans la chambre à coucher et jusque sous le lit de mon idole. Imaginez, Madame, ce que j'éprouvai en entrant comme un voleur dans cet appartement, où autrefois j'allais et venais librement, où j'avais souvent occupé les loisirs de la divine Aminte par quelques lectures amusantes? Maintenant je m'y exposais au déshonneur, à la mort.
«J'étais à peine arrangé sous le lit que Mme de Kerlandec rentra et se fit déshabiller. Puis, ayant renvoyé sa femme de chambre, elle feuilleta des papiers, reçut des lettres et enfin écrivit. Bientôt elle fut interrompue. Un laquais effrayé venait l'avertir que le vieux beau-père avait dans ce moment un violent accès de certaine colique à laquelle il était fort sujet. Elle vole aussitôt chez le vieillard. Je sors de mon embuscade, au hasard d'être surpris, je cours au secrétaire, je trouve une lettre commencée, je m'en saisis. Une boîte est à côté. Dieu! que vois-je? le portrait d'Aminte! quelle fortune! mais c'est un bijou enrichi de diamants; n'importe, je n'ai pas le temps d'en séparer la peinture. Je m'empare du tout. Je fais aussi main basse sur les papiers. Il n'était plus possible de demeurer, j'ouvre une croisée, je me laisse couler dans le jardin. Je franchis un mur et m'échappai par la maison du voisin. Qu'il me tardait d'être chez moi pour y jouir tranquillement du fruit de ma téméraire expédition! Le portrait était d'une ressemblance achevée. C'est celui que je possède encore. Le bracelet de cheveux était dans la boîte. Je me réserve ces effets précieux et les lettres; quant à la boîte et aux diamants, je les fis remettre dès le lendemain avec des mesures si adroites que je n'ai jamais été découvert.
«Cependant que me revint-il de tant de danger et d'inquiétudes? Rien, sinon de nouveaux malheurs; la plupart des lettres étaient anglaises, le peu de françaises qui y étaient mêlées m'apprenaient qu'Aminte et l'inconnu s'adoraient et que leur connaissance était antérieure au mariage de M. de Kerlandec. La lettre qu'Aminte avait commencée exprimait la plus forte passion; les derniers mots étaient:--Et demain l'original veut te prouver encore mieux...--Je fus transporté de rage...»
J'interrompis le comte pour lui demander si parmi ces lettres, il y en avait de signées, et s'il se souvenait du cachet. Il répondit que la plupart étaient signées d'une S, que le cachet était un chiffre S Z et que son rival donnait partout à Mme de Kerlandec le nom de Zéila.
CHAPITRE XXXII
Conclusion de l'histoire du malheureux comte.
«Je tombai, continua-t-il, dans une si profonde mélancolie qu'au bout de deux mois je ressemblais tout à fait à une momie. Je voyais la mort arriver à grands pas, et j'en étais charmé. Mais je ne supportais pas le tourment de penser que je laisserais après moi mon rival, possédant paisiblement l'objet de mon funeste amour.--Mais quoi! pensai-je tout à coup. Pourquoi ne troublai-je pas ses plaisirs! Pourquoi faudra-t-il que quelqu'un aime la belle Kerlandec et soit heureux, tandis que la même passion causera mon supplice! Oui, trop fortuné rival, tu sentiras à ton tour le poids du malheur, tu périras sous mes coups, si tu es aussi heureux à te battre qu'à faire l'amour, si tu me fais mourir une dernière fois, du moins le soin de ta liberté te forcera de fuir et tu ne verras plus ton amante... Oui, ce parti est mon unique ressource. Je suis étonné de n'y avoir pas pensé plus tôt.
«En conséquence, le même soir je me mets en embuscade, j'attends mon homme jusqu'à deux heures, il quitte sa voiture à vingt pas et s'avance, je vais au-devant de lui.--Vous ne passerez pas cette nuit avec Mme de Kerlandec, lui dis-je en mettant l'épée à la main.--Il saute en arrière, se défend, me perce de part en part et s'évade.
«Je fus ramassé sur-le-champ par quelqu'un qui sortit de l'hôtel de Kerlandec et qui peut-être attendait le moment d'introduire mon heureux ennemi. Je fus vu du beau-père, d'Aminte elle-même, le désordre, le désespoir se répandirent dans cette maison. Cependant le vieux Kerlandec, malgré sa fureur, se conduisit assez bien.--J'en vois assez, me dit-il, pour comprendre que ma belle-fille me déshonorait; les yeux d'un rival sont plus clairvoyants que ceux d'un père. Mais, si vous avez de l'honneur, aidez-nous à cacher notre honte; gardez le secret et comptez sur moi, malgré mes mécontentements; rétablissez-vous et ne craignez pas que jamais je me venge... Vous n'étiez qu'un extravagant, un autre était plus coupable...
«J'indiquai ma demeure; on m'y transporta. Cependant je m'applaudissais secrètement de mon combat: je me consolais de ma blessure, en pensant que du moins j'avais rompu la fatale intrigue. On me faisait espérer une prompte guérison, je reprenais goût à la vie. En effet, je me tirais d'affaire en assez peu de temps.
«Dès que je fus rétabli, je me remis à m'informer de Mme de Kerlandec; mais j'appris que le lendemain de mon aventure, son beau-père l'avait emmenée dans ses terres au fond de la basse Bretagne. J'y courus. Le vieillard, qui le sut aussitôt, craignant de ne pouvoir se défaire assez promptement de moi par la voie du ministère, préféra de me tromper, en me faisant prévenir adroitement que sa belle-fille était allée rejoindre son mari; celui-ci était pour lors à Saint-Domingue. Je m'embarquai sur le premier bâtiment qui fut prêt pour cette île. J'y trouvai M. de Kerlandec, mais seul et sur le point de retourner en Europe. J'épiai son départ, et m'arrangeai pour repasser à bord du vaisseau qu'il montait, il ne m'avait vu qu'un moment; j'étais fort changé, il ne me reconnut point. Pendant la traversée, je trouvai le moyen de former quelque liaison avec lui et de le faire souvent parler de sa femme. Il l'aimait à la folie; mais il ne paraissait pas aussi persuadé qu'elle eût pour lui les mêmes sentiments: et, sans s'ouvrir absolument à moi, il laissait souvent échapper qu'il n'était pas heureux. Je me gardai bien de compromettre dans son esprit celle qui m'était si chère.
«Nous arrivâmes enfin à Bordeaux. Le lendemain du débarquement, comme nous allions visiter ensemble quelques endroits curieux, nous fûmes accostés, dans une rue détournée et peu passagère, par deux hommes, dont l'un, que je reconnus aussitôt, était mon heureux rival. Ce fut lui qui porta la parole; furieux et tirant en même temps l'épée:--M. de Kerlandec, dit-il, se remet sans doute où et comment nous nous sommes vus il y a seize ans?--Kerlandec pâlit, son adversaire le chargea, le combat fut terrible. Il fallut de même me défendre contre le compagnon de mon rival; notre parti fut malheureux. M. de Kerlandec fut tué. Je reçus une blessure profonde, les vainqueurs eurent le bonheur de s'esquiver sans être vus.
«Cependant quelqu'un survint; la justice se mêla de cette affaire. Je ne songeai point à prendre un autre nom que celui de Robert, que j'avais coutume de porter. Je fus soigné et détenu. On fit part de la procédure à Mme de Kerlandec, qui, sortie après la mort de son beau-père d'un couvent où celui-ci l'avait renfermée, était retournée chez elle à Paris. Son étonnement fut extrême d'apprendre que je m'étais trouvé avec son époux à Bordeaux, et qu'on m'avait relevé blessé en même temps que lui mort. Elle manda que ce Robert lui était suspect et que, si j'étais le même qu'une ridicule passion avait déjà rendu coupable de plusieurs actions violentes, je pourrais bien avoir suscité la fatale aventure à son mari, ou m'être battu moi-même contre lui. J'eus beau faire serment de la vérité, désigner le meurtrier de M. de Kerlandec, on procéda contre moi. Cependant je guéris, et l'on me transféra enfin à Paris pour y être confronté. J'eus horreur de paraître en criminel devant une femme à qui, moins malheureux, je n'aurais pas fait déshonneur comme époux. Pendant la route, je séduisis mes conducteurs et m'échappai.
«Depuis ce temps, errant, dévoré de chagrins et d'inquiétudes, j'ai parcouru toute la France; j'allai enfin à Paris, voulant y mourir après avoir vu une dernière fois Mme de Kerlandec. Mais, le jour même de mon dernier acte de désespoir, je la rencontrai sur la grande route. Elle s'était arrêtée dans une auberge. Je reconnus devant la porte ses armes sur le panneau de la voiture. J'entrai sans me faire voir. Je la vis à mon aise, un peu défaite, mais toujours la plus belle femme de l'univers. Je ne sais où elle allait, je ne m'en suis pas même informé. Mon dernier désir satisfait, je voulais mourir.
«Le reste vous est connu, madame, vous rendez encore une fois à la vie un homme que le sort semble ne conserver que pour avoir le plaisir de le persécuter. Si vous aviez su tout ce que je viens de vous révéler, auriez-vous eu la cruelle bonté de faire prendre soin d'un reste de funestes jours?»
_Fin de la troisième partie._
QUATRIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Qu'on peut aussi bien ne pas lire que j'aurais pu ne pas l'écrire.
Le chevalier d'Aiglemont (qui depuis a changé de titre et qui, comme on sait, était ce rigide censeur dont il est fait mention au commencement des deux premières parties de cet ouvrage), d'Aiglemont se remit à me chicaner quand il eut vu la troisième.--Madame, me dit-il, je n'avais pas voulu critiquer votre seconde partie, parce qu'il y aurait eu de l'humeur de ma part: vous m'y faites jouer un trop beau rôle...--Et vous n'êtes pas aussi content, mon cher, de celui que vous jouez dans la première? (Il sourit.)--Je ne dis pas cela, mais enfin... il est beaucoup plus question de moi dans la seconde partie, elle méritait donc mon indulgence, mais cette troisième! Convenez qu'elle est de ma compétence et que je puis la censurer sans ingratitude?--A la bonne heure, monsieur, qu'y condamnez-vous donc? Voyons?--Bien des choses.--Encore?--Vos descriptions, qu'on n'entendra point à moins d'être un peu mécanicien.--Eh bien, on s'imaginera lire un conte de fées.--Cela est sans réplique.--Passez donc à vos autres observations et faites vite; un auteur supporte impatiemment d'être tenu sur la sellette.--Oui? Eh bien donc: votre comte, toujours fou, toujours malheureux, je vous dirai franchement que je le trouve fort maussade et que, lorsqu'au bout du conte, on verra ce que vous en faites, il sera encore plus déplaisant.--Fort bien. Vous voudriez que, pour donner un air de roman à des mémoires, jusqu'ici très véritables, je supprimasse ou mutilasse des détails essentiels?--Vous feriez bien, surtout s'ils doivent paraître à tout le monde aussi...--Aussi ennuyeux qu'à vous? Ne vous gênez pas, marquis.--Ennuyeux, non, mais c'est que ce comte...--Taisez-vous, d'Aiglemont, il y a plus de partialité que vous ne pensez dans votre jugement... Vous n'aimâtes jamais la personne du comte, vous n'accordez pas plus de faveur à son histoire. Cependant je fais beaucoup de fond sur le pouvoir de la vérité. J'ai dit, très sèchement peut-être, tout ce qui concernait ce fou malheureux; je sais très bien que son ton mélancolique doit nuire au peu d'agrément que des folies d'un autre genre pouvaient avoir répandu sur le reste de l'ouvrage, mais, si beaucoup de lecteurs se trouvent refroidis après m'avoir suivie au chevet du comte, du moins ceux dont l'âme n'est pas blessée ne continueront leur attention; je ne désespère pas même d'en ramener encore quelques autres s'ils ont la patience de lire ce qui suit. Ils me pardonneront l'aridité d'une demi-douzaine de chapitres en faveur de la nécessité absolue... Car vous savez...--Oui, je sais que vous ne pouviez vous dispenser de parler de ce mélancolique personnage; que sans lui vous étiez, ainsi que vos parents et amis, condamnés à ignorer toute votre vie les choses qu'il vous importait le plus de savoir.--Eh bien donc?--Eh bien, je ne refuse pas de convenir que vos journaux pourront être fort intéressants, pour vous et vos connaissances... Mais pour le public?... c'est une autre affaire, et je n'en conviendrai que si, quelque jour, vous vous trouvez dans le cas de faire une seconde édition.
Il eut beau dire, je continuai de griffonner, rassurée par le sort d'une multitude d'écrits plus tristes, plus secs, aussi inutiles que le mien et qui, faute d'être aussi vrais, ne sont pas, à beaucoup près, aussi vraisemblables.
CHAPITRE II
Qui serait plus ennuyeux s'il était plus long.
Je me hâtai de faire part à milord Sydney des aventures du comte, qu'il avait tant d'impatience de savoir. J'avais prévu sa réponse, il était en effet ce rival heureux si constamment fatal à notre étranger. Il croyait l'avoir tué à Paris et, comme leur combat s'était passé de nuit, il ne l'avait point reconnu à Bordeaux; il était charmé que le comte vécût encore: quant à M. de Kerlandec, il ne se faisait aucun reproche de lui avoir ôté la vie. Cet homme féroce l'avait bien mérité. Sydney me promettait de m'apprendre bientôt comment.--Mais, ajoutait-il, quelle est ma bizarrerie, chère Félicia! définissez-la-moi, si vous le pouvez. Concevrez-vous qu'ayant conservé si longtemps pour Zéila une passion, aussi vive dans un autre genre que celle du comte lui-même, je puisse me trouver aujourd'hui presque indifférent pour cette femme? J'entrevois cependant qu'il ne serait pas impossible de la retrouver. J'ai eu d'elle deux enfants, l'un avant que le cruel Kerlandec me l'eût ravie; elle était grosse du second quand ce forcené de Robert me chercha querelle. Quelques mois plus tôt, je me serais cru bien heureux de la savoir libre!... Après avoir témoigné tant d'amour pour moi et tant de haine pour son mari, refuserait-elle de me pardonner d'avoir tué Kerlandec en brave, quand moi-même j'avais pardonné la faiblesse qu'elle avait eue d'épouser celui... qui...