L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines

Part 18

Chapter 183,715 wordsPublic domain

«Vous savez, ma chère Félicia, comment en dernier lieu j'ai eu le courage d'aller passer quelque temps chez moi, pour complaire à mon oncle. L'honnête ville qui m'a donné le jour a pour habitants des gens à peu près de la force de ceux que nous avons vus là-bas. Mêmes préjugés, mêmes ridicules; les hommes aussi sots, les femmes aussi faciles, malgré l'étalage pompeux des plus grands sentiments.

«J'étais reçu dans toutes les maisons, et tout ce qu'il pouvait y avoir de passable était à peu près à mes ordres, mais je ne voyais rien qui pût m'amuser à certain point. Je répugnais d'avoir à partager avec des maris maussades, à corrompre d'imbéciles Argus, à me contraindre avec des mères et des tantes ridicules; en un mot, je ne visais à rien, sinon à la femme d'un quidam revêtu depuis peu d'un emploi lucratif, mais qui, malgré ses avances, avait toutes les peines du monde à se faufiler avec la soi-disant bonne compagnie: la dame était très jolie, fraîche, parfaitement bien faite. Elle avait entrevu Paris, son hibou de mari lui devait son état, elle affectait les manières aisées, se parait, visait à l'élégance, femme d'assez d'esprit d'ailleurs, mais ayant le travers d'une grande intrigue avec certain officier, un de ces hommes qui ont puisé leur perfection dans les romans, pour qui le bonheur suprême est d'être montrés au doigt, comme le héros de grandes aventures amoureuses, d'être canonisés par d'antiques femmes à passions, et révérés des apprentis Céladons, un personnage, en un mot, parfaitement ridicule à cet égard, et d'autant mieux dans son jour que, de son côté, l'époux avait la manie de jouer le philosophe, de chérir le rare Sigisbé, de n'agir que par ses conseils. Souffler à ces deux messieurs une femme si préoccupée était un bon tour à leur jouer pour que je négligeasse de faire naître les moyens. Je répugnais cependant beaucoup à me mettre aux petits soins auprès de ces bourgeois; je m'épouvantais des obstacles qu'allait rencontrer ma fantaisie; mais voici comment le hasard me servit.»

CHAPITRE XXVI

Suite du précédent.

«Un de mes amis pressentit la dame sur le désir que j'avais de lui faire ma cour. La permission de me présenter fut accordée et le jour pris: c'était celui de certaine assemblée; nous devions nous rendre une heure avant celle de la coterie, avec qui je me proposais bien de ne pas me rencontrer. Cependant ce grand jour arrivé, quelque affaire imprévue retient mon introducteur, il me fait savoir qu'il ne pourra pas m'accompagner; mais il me conseille d'aller seul. La dame était prévenue et peu faite d'ailleurs pour qu'un homme comme moi se piquât avec elle d'une bien rigoureuse étiquette. Je pars donc. Il était déjà plus que sombre, je trouve à la porte un valet endimanché, qui me dit que madame est visible; l'escalier est faiblement éclairé: dans les deux premières pièces, point de lumière et personne; mais tout est ouvert; je vois plus loin une femme; elle m'entend, elle vient au-devant de moi, tenant un flambeau. C'est la maîtresse de la maison, elle-même, se plaignant un peu bourgeoisement de la négligence et de la désertion de ses gens, ciel! c'est vous, monsieur le chevalier! que je suis honteuse!...--le pied lui manque en même temps sur le parquet trop soigneusement frotté, elle tombe à la renverse, la bougie s'éteint. Je me précipite, mais quel singulier hasard! tandis que de la meilleure foi du monde je veux m'empresser à secourir la dame, ma main rencontre une gorge d'une fermeté... ma charité s'oublie. On veut se relever, j'embrasse, on retombe: les ténèbres me rendent entreprenant: la bizarrerie des attitudes me favorise. Je gagne du terrain: une cuisse de satin, potelée, dure, conduit ma main sur le plus délicieux bijou... je l'agace... on crie tout bas:--Ah! monsieur!... quelle horreur!... si mes gens... mon mari... si quelqu'un...--Je sentais déjà la nécessité d'abréger. Cependant, trahie par la nature, déjà la belle donnait des preuves non équivoques de l'impression que je faisais sur ses sens; je pousse la témérité jusqu'au bout, malgré l'incongruité du lieu; on résiste à peine; je donne l'assaut, je suis vainqueur... Mais quelle surprise! que ne peuvent pas le tempérament et l'occasion? on me rend mes baisers; on me presse avec fureur! on seconde mes efforts! j'ai déjà toute ma raison! on n'a pas encore recouvré la sienne, c'est moi qui seul commence à craindre que nous ne soyons surpris... Mais bientôt on me repousse violemment, on se dérobe, le flambeau se retrouve, on fuit en marmottant quelques exclamations de honte et de repentir. Je n'y conçois plus rien. Cependant je ne perds pas la tête; je descends, et retrouvant à son poste le soi-disant portier, je me plains de n'avoir trouvé dans les appartements ni lumière, ni domestique pour annoncer. A force d'appeler, de crier, il fait paraître un lourdaud, dont le visage est enfariné et qui se tord les bras pour endosser à la hâte une casaque trop étroite. Celui-ci me précède une chandelle à la main. Pour lors, la dame, tant soit peu remise et ayant enfin chez elle deux bougies, me reçoit l'oeil humide, le visage encore animé d'un incarnat expressif. Le laquais, grondé et menacé d'être mis à la porte, va tristement éclairer les pièces dont l'obscurité venait de m'être si favorable.

«Éclaircissements, reproches, sanglots, lamentations outrées de la part de la dame; de la mienne, humble repentir, serments passionnés. Nous nous arrangeons pour le secret. On exige pour condition du raccommodement que tout ceci, regardé comme non avenu, n'aura aucunes suites, et cela vu le tendre amour que l'on convient d'avoir pour le méritant Sigisbé...--Non madame, s'écrie celui-ci, sortant d'un cabinet de toilette où il s'était caché par jalousie, effrayé de ma réputation, et voulant savoir comment se passerait cette première entrevue avec sa maîtresse. Il n'avait rien pu voir, la pièce où nous causions alors séparant du cabinet celle où notre passade s'était faite.--Non, dit-il, ne vous privez point du plaisir de conserver monsieur, je n'y ferai point un obstacle... Perfide! monstre d'inconstance et de libertinage!...--Monsieur! monsieur, interrompis-je, piqué de la liberté qu'on prenait de s'emporter en ma présence, songez à ce que vous devez à madame et à moi, que ces vociférations offensent...--Quoi, monsieur? pensez-vous...--Vous imposer silence, monsieur.--A moi, monsieur!...

«Cependant, confuse de son aventure, assommée de l'apparition subite du Sigisbé, et s'effrayant de notre querelle, la dame se trouva mal. Le soin de la secourir suspendit nos propos. Je tirai la sonnette, et, avant d'être vu des gens, je me retirai. Je ne sais comment le rival outragé fit pour s'échapper à son tour; mais il me joignit presque aussitôt. Nous nous battîmes, lui furieux, moi remplissant de sang-froid le devoir d'un homme de coeur. Je le ménageais; il brisa son épée contre la garde de la mienne, qui le blessa légèrement au bras. Je le reconduisis chez lui. Nous nous réconciliâmes. Il ne manquait à ce brave garçon que d'être un peu plus homme du monde et de ne pas aimer à filer si ridiculement le parfait amour. Ce qu'il y avait, selon lui, de fort malheureux dans son aventure, c'est qu'il devait partir incessamment, son congé touchant à sa fin. Il eût bien désiré d'emporter dans son coeur la pensée de son amante aussi pure et le souvenir de son demi-bonheur sans mélange de regrets; mais je vins à peu près à bout de lui prouver que loin de s'affliger d'une bagatelle, il devait, au contraire, s'estimer trop heureux, puisque désormais il allait savoir à quoi s'en tenir sur le compte des femmes, et que, se trouvant relevé de ses serments, il ne tiendrait qu'à lui de se mettre avec une nouvelle maîtresse sur un meilleur pied. On remarquera qu'il n'avait pas eu la dame qui le contenait, par des menaces effrayantes, de se donner la mort, s'il exigeait absolument qu'elle déshonorât son aimable époux. Le trop crédule amant n'avait pas osé devenir heureux à pareil prix, sottise de part et d'autre; voilà à quoi aboutissent toutes ces belles chimères. Une femme a du tempérament; elle le nie à son amant, à elle-même. Cependant elle se permet d'aimer; mais elle sépare l'âme des sens et faisant tout pour l'une, rien pour les autres, ceux-ci se révoltent à la première occasion. Un écumeur survient, qui moissonne dans le champ que le cultivateur timide a pris tant de peine à mettre en valeur.»

--«Diabolique chevalier, lui dis-je, tout cela vous sera rendu si jamais vous vous mariez--Si jamais? Ce sera bientôt, je vous jure. J'y suis condamné par l'invalidité d'un benêt d'aîné qui, végétant dans les drogues et tout à l'étude des anciens, me laissera probablement bientôt l'espérance d'un bel héritage. Mais je compte bien que ma femme ne sera pas une bégueule. Je veux qu'elle soit heureuse et libre; qu'elle soit l'amie de mes amis, comme je le serai des siens: et pourvu que personne ne s'érige en maître chez moi, où je voudrai qu'elle seule et moi commandions, pourvu qu'elle ne m'associe, ni de ces brigands connus sous le nom de joueurs, ni des ecclésiastiques sournois, ni des pédants affamés, tout ce qu'elle fera sera bien fait, et je ne refuserai à ses plaisirs ni complaisance ni argent.»

Le chevalier était-il un mauvais sujet? Ceux qui pensent autrement que lui, ces gens qui crient sans cesse à leurs femmes honneur, vertu, vos devoirs, mon autorité, valent-ils mieux? Décidez, lecteur.

CHAPITRE XXVII

Qui traite de je ne sais quoi.

Milord Sydney m'écrivait souvent: toujours sur le ton de l'amour; mais cependant fort occupé de notre aventurier et du portrait. Il me priait de m'informer si l'original de cette peinture existait encore; en quel lieu? et par quel hasard elle se trouvait entre les mains de notre infortuné. Enfin, qui il était lui-même? Il mandait au sujet de Monrose les choses les plus flatteuses; que ce charmant jeune homme, propre à tout et plein de bonne volonté, lui donnait toute la satisfaction imaginable; qu'il plaisait universellement et se conduisait avec beaucoup plus de sagesse qu'on ne devait l'espérer de son âge et de la vivacité de ses passions.--Je sais, belle Félicia, m'ajoutait Sydney dans une de ses lettres, que si j'ai été assez heureux pour amuser quelques instants tes sens, ce règne usurpé sur ton printemps par mon automne doit être fini sans retour; mais l'estime et l'amitié, ces sentiments délicieux qui confondent tous les âges; ces fruits exquis que n'engendrent pas toujours la fleur fragile de l'amour, vont former entre nous des liens bien plus solides et non moins heureux, etc.--Je vous entends, milord, lui répondis-je à peu près. Vous aviez besoin d'aimer, il vous a paru que je vous convenais; mais ce portrait... certaines espérances vagues... rien de plus juste. Je vous rends à votre chimère; puisse-t-elle faire un jour votre bonheur, personne ne le partagera plus sincèrement que moi! Autrement, songez que je serai toujours la même. Il n'y a dans un coeur tendre qu'un espace imperceptible entre les sentiments dont vous parlez et l'amour... Vous êtes musicien, vous entendrez une comparaison musicale. Je ne suis pas un de ces instruments bornés, sur lesquels on peut moduler sans changer l'accord. Je suis montée à la convenance de tous les tons et formée précisément pour les transitions. Mais je ne me laisse toucher que par d'habiles maîtres. Vous savez, milord, qu'entre vos mains je ne fais pas cacophonie? Vous l'éprouverez encore quand et aussi longtemps qu'il pourra vous plaire. Adieu.

Mais on va m'accabler d'injures? me traiter de folle et d'effrontée? Que m'importe. Je l'ai déjà dit ailleurs, mon bonheur me venge du blâme et du mépris des rigoristes, et je vais prouver... Non, ce qui prouve mieux que tous les raisonnements du monde que, sans doute, mon système est passablement bon, c'est que malgré ma légèreté, je n'ai perdu aucun de mes adorateurs. Ils sont toujours demeurés mes amis. Il est vrai que je n'ai jamais fait de mauvais choix. Je ne parle pas des songes qu'on nomme passades.

Me voici maintenant élevée, par l'amour et la volupté, à un certain rang parmi les protégées de Vénus; mes traits et ma taille touchent au dernier degré de leur perfection, et mes talents à leur maturité. Je me vois indépendante et si je veux y consentir, propriétaire d'un bien solide qui me met pour jamais à l'abri de certaines disgrâces, dont la seule crainte doit empoisonner les plus beaux moments d'une jolie femme qui fonde ses ressources sur des charmes et sur les passions qu'ils peuvent inspirer. C'est un grand point; car surtout pour les femmes de plaisirs, c'est l'aisance seule qui fixe le bonheur et même le mérite. Telle qui, dans une situation brillante, a de l'esprit et des manières nobles, et reçoit, pour ainsi dire, un nouveau lustre des propres effets de sa perfection, peut, après un revers de fortune ou de figure (celui-ci entraîne nécessairement le premier), elle peut, dis-je, ne se ressembler plus. L'esprit tarit, l'âme se rétrécit, des sentiments vils remplacent ceux qui la faisaient admirer dans des temps plus heureux. Écrasée enfin sous le poids de la misère et de la honte, on la voit quelquefois s'abaisser au plus dur esclavage auprès de quelque nouvelle nymphe que le caprice vient de jeter dans la carrière. Je suis compatissante. Combien de fois mon coeur n'a-t-il pas saigné de voir, à l'issue d'une petite vérole, ou de quelque chose de pis, telle femme, que tout Paris avait adorée, devenir tout à coup méconnaissable, et, dans le costume du plus bas peuple, servir quelque créature vulgaire, recruter pour celle-ci des gens sur lesquels autrefois elle n'eût pas daigné laisser tomber un regard. Loin de nous ces objets affreux. Mes yeux s'y étaient rarement arrêtés; les bontés de Sylvina et de son époux, et la perspective de succéder un jour à leur fortune m'épargnèrent l'horreur de craindre l'indigence. Cependant je ne laissais pas de sentir combien un sort assuré devait être agréable, et sans un excès de délicatesse, où, sans doute, il entrait beaucoup d'amour-propre, j'aurais accepté tout de bon les offres de milord Sydney... Mais on verra par la suite comment mes scrupules furent levés... Je pense un peu tard que voilà sans contredit un ennuyeux chapitre; que du moins il ne soit pas plus long.

CHAPITRE XXVIII

De l'étranger.--Son histoire.

A force d'art, l'habile homme qui avait entrepris de sauver les jours de notre infortuné réussit à peu près.--Mais, nous dit le docteur, ses blessures sont de nature à lui laisser pour la vie des incommodités fâcheuses; le sujet est d'ailleurs usé par les passions et détérioré au point que je ne réponds pas qu'il vive longtemps. Il sera même plus heureux pour lui de mourir bientôt que de souffrir encore peut-être un an ou deux, au bout desquels il faudra toujours qu'il périsse.--Le malade lui-même ne faisait point de cas de la vie. On était obligé de le garder à vue, et ce n'avait été qu'à force de prières et par le charme de ma ressemblance avec cette femme qu'il aimait si passionnément que j'avais obtenu sa parole d'honneur de faire tout ce qu'on lui prescrirait et de ne plus attenter à ses jours.--Il est cruel de vous obéir, me répondait-il, soyez assurée, madame, que vous ne me forceriez point à vivre si je pouvais désormais mourir sans être méprisé de vous... de vous, l'être le plus adorable, l'être qui réunit à tout ce que la divine de Kerlandec a de ravissant la seule chose qui lui manque, un coeur généreux et sensible!--Je n'y tiens plus, lui dis-je, quelle est donc cette fameuse Kerlandec?--Vous voulez apprendre ma funeste histoire? Croyez-moi, madame, cherchez le plaisir et n'empoisonnez pas, par une communication dangereuse avec le plus infortuné des hommes, la paix dont votre âme douce est faite pour jouir.--Je l'assurai que je brûlais d'entendre conter ses malheurs, et que la part que j'y prendrais ne serait pas une affliction pour moi si j'étais assez heureuse pour lui procurer quelques consolations. Il se recueillit un moment, puis, laissant échapper quelques larmes et un soupir de douleur, il raconta ce qui suit. C'est lui qui va parler.

«Je me nomme le comte de... Paris m'a vu naître il y a vingt-six ans, et je suis fils du marquis de... que le mauvais état de sa fortune avait obligé d'épouser la fille d'un banquier opulent. Mon père était un homme de la vieille roche, un brave guerrier, revêtu de dignités, abhorrant les parvenus, leur morgue, leur bassesse. Cependant, las d'être pauvre, il avait fait la sottise de se mésallier. Beaucoup de seigneurs qui en font autant s'en trouvent bien. Mais mon père, plus malheureux dans son choix ou moins propre que les autres à se plier aux désagréments que peut entraîner la mésalliance, se trouvait dans le cas de détester ses engagements. Ma mère était dissipatrice. Soutenue par des parents insolents, à qui les faveurs de la fortune faisaient perdre de vue leur vile origine, à peine oubliée, elle osait reprocher à son mari le prétendu bonheur qu'il avait d'être son époux. S'il portait des plaintes à l'impertinente famille, il n'était pas mieux reçu; cependant, il s'armait de patience. Les injures des gens qu'on méprise n'offensent pas à certain point. D'ailleurs, ma mère était belle; les travers, les caprices, le peu de sensibilité de cette femme hautaine trouvaient grâce en faveur de sa charmante figure. M'ayant mis au monde, elle devint encore plus chère. A cette époque, mon père pardonna tout.

«Il était le dernier mâle d'une famille assez illustre. N'ayant pas eu d'enfant d'un mariage pauvre, mais mieux assorti; ma naissance ranimait du moins l'espoir de la propagation de son nom. Je devenais un héritier précieux. Tous les biens des parents de ma mère devaient un jour être réunis sur ma tête; mais de si belles espérances furent bientôt détruites. Mon grand-père essuya d'énormes banqueroutes qui altérèrent son crédit, quelques paiements retardés effrayant ses correspondants, il fut soupçonné, discuté et ruiné; tout cela fut très prompt.

«Ma mère était à la campagne. Mon père allait l'y rejoindre, déplorer avec elle la perte de ses biens, et l'assurer que si elle voulait se conformer à ce que les circonstances allaient désormais exiger, il la chérirait également et ne la rendrait pas moins heureuse... Mais quel désespoir pour ce galant homme! Il était minuit; il n'avait point annoncé son arrivée... Il vole à l'appartement de sa femme... Elle dormait dans les bras de son nègre. Mon père, furieux, perce l'infidèle de plusieurs coups d'épée, l'Africain se précipite, échappe à la mort, donne l'alarme. Mon père, à peine regardé comme le maître, se voit bientôt environné de ses propres gens armés contre lui. Un seul valet de chambre, ancien compagnon de ses travaux militaires et digne, par son courage, de servir le plus brave des maîtres, se joint à lui. Ils défont sans peine leurs lâches agresseurs, puis s'enfuient, emportant quelque argent et les diamants de ma coupable mère.

«Cependant, cette affaire devint publique et prit la plus odieuse tournure. Il ne fut pas fait mention du nègre surpris au lit: on accusa mon père de s'être vengé, par un infâme assassinat, d'avoir vu échouer de grandes vues d'intérêt... Pardon, madame, souffrez que je m'interrompe un moment... Mon imagination ne peut s'arrêter sans horreur sur tant d'injustices... Se peut-il que le Ciel ne se charge pas de la vengeance de certains crimes, quand l'impuissance des hommes...--Hélas! mon cher comte, lui dis-je, le Ciel se mêle on ne peut moins de nos misérables affaires, mais...--Il ne m'écoutait pas. Sa tête était penchée sur sa poitrine. Il demeura quelque temps plongé dans une rêverie profonde... Il se remit enfin et continua son intéressante narration.

CHAPITRE XXIX

Suite de l'histoire du comte.

«On procéda contre mon père avec la dernière rigueur. Homme de grand mérite et peu courtisan, il avait de puissants ennemis; leur nombre l'accabla. Le peu de bien qu'il avait fut confisqué. Un honnête curé eut pitié de moi, me prit dans sa maison et me donna une aussi bonne éducation que ses minces revenus pouvaient le permettre; mais je perdis au bout de quelques années ce charitable ecclésiastique. Mon père était mort peu de temps auparavant en Russie. Je demeurai donc seul, sans biens, sans appui, forcé de saisir la première occasion que le hasard pourrait m'offrir de me procurer les moyens de subsister. J'étais encore trop jeune et trop petit pour me faire soldat. Le bon curé m'avait laissé quelques louis; je me rendis à Lorient, où je m'embarquai pour les Indes, sans autre dessein que celui de fuir une odieuse patrie.

«Cependant, écrivant passablement et ne manquant pas d'intelligence, je me rendis nécessaire à bord, et m'étant acquitté de diverses fonctions avec succès, je gagnai l'estime et la confiance des officiers.

«Je supprime des détails inutiles. Au bout de quatre ans, je revins avec une assez bonne somme, formé, instruit, et à même de pousser ma fortune; mais le destin devait s'y opposer: il me préparait, sous un tapis de fleurs, un piège où je devais me précipiter, pour être à jamais malheureux.

«J'étais à Brest sur le point de me rendre à Paris, avec le projet d'y placer mon argent, de faire réhabiliter, s'il était possible, la mémoire de mon père et de le venger; de trouver, en un mot, une sorte de félicité dans la satisfaction de l'honneur consolé.

«Je vis un jour, me promenant près de la mer, plusieurs canots ornés de banderolles et de guirlandes, portant une compagnie joyeuse de musiciens. On revenait d'une partie de plaisir dans la rade, et l'on côtoyait le rivage avant de rentrer dans le port. Je fus curieux de voir le débarquement.

«Parmi plusieurs femmes très jolies, une surtout se faisait remarquer par une beauté, par une taille, un maintien, des grâces, une physionomie qui lui donnaient l'air d'une divinité... Je fus frappé... Je m'informai d'elle; on m'apprit qu'elle se nommait Mme de Kerlandec, que son mari était capitaine de haut bord et devait partir le lendemain pour très longtemps. Il venait de donner cette fête pour prendre congé d'un de ses amis et se distraire un peu du chagrin de quitter une femme si belle, dont on le disait adoré.

Adoré! Cette dernière circonstance m'accablait; à la sensation cruelle qu'elle me fit éprouver, je ne pus méconnaître la violence de l'amour et de la jalousie. Il me vint aussitôt à l'esprit de quitter Brest; mais une funeste prédestination m'empêcha de prendre ce parti raisonnable, je rentrai chez moi l'âme enivrée. Un marin subalterne, avec qui j'étais intimement lié, acheva de me perdre, en m'offrant de servir la passion insensée dont je venais de le faire confident.