L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines
Part 17
La malice d'enfermer d'un côté le couple libertin n'ayant eu pour objet que de favoriser ma retraite, Thérèse put à son tour s'esquiver sans peine par le dégagement de la garde-robe. Le lendemain il fut beaucoup question de l'aventure nocturne du chevalier. Il eut beau se plaindre d'avoir été lutiné et claqué, on le traita de visionnaire. Il n'eût tenu qu'à lui de faire appuyer sa narration par un témoin, mais il n'en fit rien. Personne n'y ajoutait foi. Sylvina seule inclinait à croire qu'il pouvait y avoir des revenants.--Pour moi, dit Soligny, je n'ai pas peur. J'ai près de moi le brave Monrose; si les esprits me livrent la guerre, je n'hésiterai pas de l'appeler à mon secours.--Je ne suis pas non plus fort peureuse, disait Mme Dorville; nous ne sommes pourtant que deux femmes dans l'appartement.--Et moi donc, qui suis seule, interrompit Sylvina, je n'oserai plus me coucher.--Monseigneur souriait, Sydney faisait un peu la mine, ne doutant plus que la lutinerie ne fût un de mes tours. Je vins cependant à bout de le rassurer, ayant trouvé le moyen de lui apprendre pourquoi j'avais fait la folie d'aller chez le chevalier, et comment il n'était pas seul.--Vous verrez, mesdames, disait d'Aiglemont, qu'on sera forcé de faire venir ici garnison pour vous garder; car si nous nous offrions, vous craindriez poliment de nous fatiguer.--Non, pas moi, dit aussitôt la Dorville; venez, venez, chevalier, je vous prendrai volontiers.--Quant à moi, je m'en tiens à mon petit voisin, répliqua Soligny; il est cependant dormeur, et malgré toute la bonne volonté que je lui suppose, il serait possible qu'on m'enlevât sans qu'il s'en aperçût. Cela était dit pour le gros Kinston, à qui il fallait donner à entendre en passant que le voisinage de Monrose était tout à fait sans conséquence.--Mon état, dit monseigneur, m'empêche de demander du service. On voit peu d'évêques en sentinelle.--Peste, répliqua Sylvina, vous êtes sans contredit la plus sûre garde en cas de lutins. D'un mot d'exorcisme vous en dissiperiez une armée. C'est vous, prélat, que je retiens pour me garder...
Tous ces propos étaient fort réjouissants pour moi: je ne disais rien, on m'agaça.--Notre espiègle de Félicia, dit le chevalier, ne nous dit pas si elle est sujette à la peur. Cependant, si messieurs les revenants ont un peu de bon sens, ils ne l'oublieront pas sans doute.--J'en serais bien fâchée, dis-je d'un ton badin; et Sydney venant de nous quitter pour un moment, j'ajoutai que je ne demanderais pas mieux qu'il m'en arrivât autant qu'à d'Aiglemont.--A la bonne heure, répliqua celui-ci, mais, s'il vous arrive d'être visitée par le lutin, priez-le de ne pas frapper si fort; il touche tout de bon, je vous jure, quoiqu'il paraisse un diable de fort bonne humeur.--Vous faisiez peut-être quelque sottise, chevalier, si vous aviez mérité d'être fessé?--Je ne me rendis pas assez maîtresse de ma physionomie. Il vit bien que j'entendais finesse à ce qui venait de m'échapper, et commençant à me soupçonner d'être le lutin, il me fit du doigt une menace badine... Mais déjà la conversation avait changé de sujet. Nous ne poussâmes pas la galanterie plus loin, nous réservant _in petto_ de reprendre l'entretien en temps et lieu.
CHAPITRE XXII
Dont la plus grande partie peint des caprices qui ne sont pas du goût de tout le monde.
J'allais tous les jours au délicieux labyrinthe avec sir Sydney, qui ne se rendait pas moins cher à mon esprit par les charmes du sien qu'à mes sens par la vivacité et la suite de ses transports amoureux. Plus nous vivions ensemble, plus nous nous attachions l'un à l'autre. Les rapports croissaient, la disproportion des âges disparaissait; en un mot, nous étions parfaitement heureux de nous aimer. Il m'avouait que désespérant, avant de me connaître, de devenir jamais heureux, je le guérissais néanmoins de la sombre mélancolie. Je lui prouvais, en effet, par des raisonnements assez justes, qu'il reste des ressources dans les situations les plus cruelles, dès qu'on a pu sauver du premier moment du malheur sa raison et sa santé. Quant à la passion que sir Sydney me témoignait, j'avais grand soin d'y donner des entraves, en répétant sans cesse que je ne pouvais agréer ni rendre un amour exclusif. Cependant, malgré ma façon de penser bizarre, je ne laissai pas de prendre un grand ascendant sur l'esprit de sir Sydney, qui s'y accoutumait et manquait d'arguments pour la combattre. Mais le système de la pluralité des goûts n'est-il pas autant à l'avantage des hommes qu'au nôtre? Heureusement il devient à la mode. En vain, quelques philosophes de mauvaise humeur, entichés d'un reste de morale du vieux Platon, traitent-ils de fous, de dépravés ceux qui embrassent la nouvelle secte. Ces heureux prosélytes me semblent au contraire les seuls philosophes, et leurs détracteurs ne font que radoter: laissons-les blâmer, gémir, et jouissons.
On se souvient que d'Aiglemont me soupçonnait d'être le lutin qui l'avait claqué la nuit. J'en convins quand nous nous trouvâmes à portée de nous éclaircir à cet égard. Mais je le mis au désespoir en refusant de lui apprendre comment j'étais venue à bout de pénétrer dans son appartement, dont il était sûr d'avoir bien fermé la première pièce.--Tu ne m'aimes plus, Félicia, me disait-il tristement; te voilà affublée d'un amant qui pourrait être ton père et qui va gâter ton esprit par le sérieux du sien. Si tu lâches une fois la bride aux goûts bizarres, tu es un sujet perdu pour le plaisir. Ne t'amuse pas à penser, crois-moi: n'éloigne pas la jeunesse et ne sois pas assez dupe pour faire des sacrifices à un homme qui ne saurait lui-même en faire assez pour mériter quelques faveurs de ta part. C'est moi qu'on éloigne! et c'est par belle passion pour sir Sydney, notre doyen! Et qui fait cette insigne sottise? La plus jeune de nos folles, la méconnaissable Félicia!--Tout cela est fort bien dit, chevalier, lui répondis-je; mais il n'en sera ni plus ni moins, vous ne saurez pas encore par où je suis venue chez vous. Cependant, pour vous prouver que je ne suis pas une bégueule, suivez-moi.
Je le conduisis au charmant labyrinthe. Il ne fut pas moins frappé que je l'avais été moi-même des beautés de ce lieu champêtre; il y éprouva de même que moi de combien les plaisirs de l'amour y étaient plus piquants. Il y avait quelque temps que nous n'avions offert ensemble de sacrifices à la bonne déesse, nous trouvâmes dans notre jouissance tous les charmes de la nouveauté. Puis nous nous contâmes réciproquement comment nous nous arrangions depuis que nous étions chez sir Sydney. Je ne lui cachai point que celui-ci me plaisait et que je vivais avec lui; mais je ne dis rien des machines d'en haut ni de l'usage que j'en avais déjà fait.--Quant à moi, dit le chevalier, malgré mes plaisirs variés dont on jouit ici, je commençais à m'y déplaire, quand heureusement je me suis avisé que la jolie Thérèse pouvait m'y faire passer des nuits agréables. Mme Sylvina est si fort à mon oncle, elle a d'ailleurs une si mince opinion de mes talents, qu'il n'y avait rien à faire de ce côté-là. J'avais donc débuté par traiter assez bien mon ancienne connaissance, Mme Dorville; mais je ne suffisais pas, j'avais pour lieutenant un grand coquin de laquais. L'autre jour, venant chez elle, sans penser à rien, je le vis de l'antichambre dans une glace qui répétait leur image: le drôle rendait, portes ouvertes, un service impromptu sur le pied du lit à son affamée maîtresse; j'eus la constance d'attendre jusqu'à la fin, ils firent toilette commune, et M. Hector ne referma point le ferme outil de sa bonne fortune sans que la reconnaissante dame y eût appuyé le baiser le plus passionné. Mme Dorville peut prendre un grand laquais de plus et se passer de moi. Piqué de cette découverte, je me rabattis sur milady Kinston. Mais la bizarrerie des goûts de cette belle me força bientôt à la retraite. Ce qu'il est de plus naturel de faire aux femmes est précisément ce dont elle se soucie le moins; il lui faut des extravagances; tantôt elle veut qu'on la traite comme un mignon, tantôt qu'on lui fasse... ce que tu me refusais si cruellement la première nuit de nos folies... quelquefois sa bouche est jalouse de l'offrande que...--Fi, la vilaine», interrompis-je, dégoûtée de cette image.--Vous avez raison, répliqua le chevalier, cela vous révolte; cependant, apprenez, ma chère Félicia, que la passion convertit souvent en plaisirs sublimes des goûts monstrueux auxquels on ne peut d'abord songer sans horreur. J'ai fait avec des femmes très ordinaires, mais pour qui j'avais des instants de délire, des folies dont j'étais étonné moi-même en m'y livrant avec délices. Je n'aurai ni la mauvaise foi de nier que ces irrégularités m'ont ravi, ni l'entêtement de soutenir qu'elles soient par elles-mêmes de véritables moyens de jouir. Tout cela gît dans l'imagination. C'est elle qui nous entraîne, qui vient aisément à bout de nous faire faire les choses qui répugnent le plus à la raison et même à la nature; le caprice bouleverse tout; mais ce désordre tourne au profit du plaisir...
Il avait raison; je l'ai souvent éprouvé depuis. D'Aiglemont ajouta que, s'il avait eu plus de goût pour Soligny, ses prodigieux caprices ne l'auraient point rebuté et qu'il avait eu d'abord la complaisance de s'y prêter, mais que, bientôt obsédé et trouvant d'ailleurs peu de ressources dans l'esprit de cette bacchante, il l'avait quittée pour la gentille Thérèse. Celle-ci était, selon lui, le plus friand morceau dont un vrai connaisseur pût goûter. Sa fraîcheur, sa fermeté, rétablies depuis les remèdes, lui donnaient tous les attraits d'une femme neuve; sa jouissance avait mille délices qu'il loua jusqu'à me donner un peu d'humeur. On sait que Thérèse n'était pas sotte; elle aimait le plaisir à la fureur et savait rendre au centuple celui qu'on lui procurait. Le chevalier prétendait qu'il ne manquait à cette rare soubrette que d'appartenir à quelque homme à la mode qui lui donnât de la célébrité. Il se proposait de lui rendre ce service dès que nous serions de retour à Paris.
CHAPITRE XXIII
Absence de sir Sydney.--Comment le beau Monrose est de nouveau poursuivi par son étoile.
J'eus encore, avec le charmant d'Aiglemont, et même avec Monrose, quelques entrevues secrètes, sans que sir Sydney s'en doutât le moins du monde; nos passades ne se faisaient jamais chez moi, nous choisissions des lieux écartés où nous ne pouvions être surpris.
Sur ces entrefaites, sir Sydney reçut de Paris des nouvelles intéressantes qui l'y rappelaient pour quelque temps; il nous laissa maîtres chez lui et nous pria de vivre en joie en attendant son retour. Sa confiance en moi était sans bornes; il m'abandonna en partant toutes ses clefs et ne mit aucunes limites à l'usage que j'en pourrais faire.
Dès le même soir, je reçus chez moi le cher d'Aiglemont, qui apprit enfin comment et par où nos appartements communiquaient. Adieu les plaisirs de Thérèse. Je lui enlevai pour le coup sans retour le chevalier, qu'elle adorait tout de bon. J'eus un plaisir malin à jouir des tendres inquiétudes de la pauvre fille qui passait une partie de la nuit à rôder autour de l'appartement de son idole, ne comprenant point comment il pouvait découcher toutes les nuits sans que jamais elle le vît sortir ni rentrer. Cependant elle prit à la fin son parti et ne rôda plus. Le chevalier fut enchanté quand je lui dévoilai tous les mystères des deux entresols. Sydney lui paraissait le plus heureux des hommes de posséder une maison si commode; il regrettait de n'être pas un grand seigneur, afin de pouvoir s'en procurer bientôt une semblable.
Nous nous promenions certain après-souper. Le gros Kinston parlait très en particulier à la Soligny. A travers leur chuchotement, nous crûmes distinguer le nom de Monrose. Leur ton était si sérieux, ils paraissaient si occupés que nous soupçonnâmes qu'il pouvait y avoir sur le tapis des projets où le beau jeune homme était pour quelque chose. Nous fûmes d'avis de veiller de près milady Kinston. La niche aux espions n'avait qu'une place, je l'occupai. Mais le chevalier usa de la communication de son appartement et fut à même de voir tout aussi bien au moyen de la coulisse imperceptiblement entr'ouverte.
Soligny, selon l'usage, fut servie à sa toilette par le complaisant Monrose, à qui, depuis que je ne les avais vus, elle avait appris beaucoup de folies nouvelles. Il paraissait fort exercé et très accoutumé à se prêter à tout ce que pouvait désirer de lui sa lubrique institutrice.
Nous le vîmes la fêter savamment dans une position inverse, qui satisfaisait à la fois deux des goûts dont le chevalier m'avait parlé; le couple paraissait s'en trouver à merveille. Soligny surtout semblait ne pouvoir démordre. Elle jouissait avec fureur et faisait retentir la chambre du sifflement de ses sanglots. Cependant, elle désempara; le mignon se mit en posture de goûter d'autres plaisirs. A l'incertitude qu'il fit d'abord paraître, je jugeai qu'il s'était enfin d'abord familiarisé avec ceux dont son ancien ami Carvel n'avait pu lui faire agréer l'essai. Il semblait même vouloir donner dans ce moment la préférence à la jonction prohibée; mais Soligny demanda d'être servie plus naturellement. A peine le jeune homme fut-il en situation, serré fortement des bras et des jambes de sa belle et forcé par cette position à élever un peu la croupe, que le gros Kinston, dont nous ne nous doutions pas, parut et grimpa lestement sur le lit. A son aspect, Monrose voulut se dégager, se croyant sur le point d'être châtié de sa témérité; mais il s'agissait de tout autre chose. Milord en voulait tout uniment à ce fessier séduisant, fait pour allumer les désirs de tous les amateurs et pour courir sans cesse les risques d'être violé.
Mais en vain Soligny, réunissant toutes ses forces et étouffant presque le beau Ganimède, faisait beau jeu à milord; en vain celui-ci, menaçait, promettant, priant, mêlant les douceurs aux injures, en bel état et bien graissé. Entreprenant de se rembourser, et commençant à réussir, Monrose, à force de se débattre, débusqua le gros Kinston et le fit choir sur le parquet d'autant plus malheureusement que, voulant s'accrocher aux deux autres, il les entraîna sur lui et faillit en être moulu. Monrose se dégagea lestement, courut à sa chambre aussitôt; l'épée à la main, il vint fondre sur le luxurieux Anglais. Mais Soligny se jeta vite entre eux deux, au péril de sa propre vie. Monrose fut, pendant que milord s'évada, pâle et bien hors d'état de faire le Jupiter. La trahison de Soligny était manifeste. Elle lui fut reprochée avec aigreur, moins durement cependant qu'elle ne devait s'y attendre. L'offensé ne voulut point faire la paix et rentra brusquement chez lui. Nous l'entendîmes aussitôt mettre les verrous et fermer la porte à double tour.
Le chevalier me rejoignit. Nous allâmes rire chez moi de cette tragi-comédie et éteindre dans nos voluptueux ébats les feux dévorants dont ce spectacle lascif venait de nous embraser.
Jeunesse! Jeunesse! faites votre profit de cet utile passage. Voyez comment, une fois lancé dans la facile carrière du libertinage, on y galope sans pouvoir se retenir. Ce Monrose, naguère si tendre, si réservé, le voilà déjà au niveau des plus grands débauchés. Déjà une maîtresse dissolue est venue à bout de lui faire surmonter une répugnance qui d'abord lui paraissait invincible. Il est vrai qu'avec une femme qui a vécu, il y a quelque chose à gagner de l'autre façon pour un jeune homme qui n'a pas de quoi remplir les espaces. Mais, en un mot, si Monrose, agent de plein gré, ne devient pas patient avec autant de résignation que le seigneur Anselme au château du More, que s'en faut-il? Peu de chose. C'est qu'on s'y est pris moins adroitement, et qu'avec les gens d'honneur la violence ne vient à bout de rien.
CHAPITRE XXIV
Où l'on verra des choses intéressantes.
Peu de jours après l'aventure que je viens de décrire, nous apprîmes qu'il était arrivé de grands changements dans les affaires de sir Sydney. Il devenait lord par la mort d'un oncle, et voyait tripler sa fortune. Son projet était de nous donner encore un ou deux jours et de se rendre tout de suite en Angleterre. Il me mandait en particulier que le séjour que j'habitais ayant paru me plaire, il venait d'acheter cette terre en mon nom, persuadé que je ne lui ferais pas le chagrin de refuser un don que l'augmentation de ses biens rendait, selon lui, de peu de conséquence. Cependant, outre les bâtiments, les meubles, il y avait encore d'assez gros revenus attachés à la terre. Je répondis que, n'acceptant ni la propriété ni les rentes, je ne refusais cependant pas la jouissance du château, mais à condition que je serais libre d'en disposer, à mon tour, en faveur de qui bon me semblerait: mon intention était de remettre tout cela aux enfants de sir Sydney, que le soin de conserver dans sa famille un titre qui se serait éteint après lui mettait dans l'obligation de se marier.
Sur ces entrefaites, nous fîmes une rencontre singulière, dont il était impossible que nous prévissions alors les conséquences importantes. Que le sort est bizarre dans ses projets! Souvent nous voyons naître d'une circonstance qui d'abord paraît tout à fait indifférente une chaîne d'événements qui donnent une nouvelle face à notre existence.
La nuit était déjà sombre, nous revenions tumultueusement d'une partie de chasse, et devions passer près de ces statues dont on se souvient que j'ai parlé: tout à coup le cheval d'un piqueur, qui était un peu en avant, s'effaroucha, recula et ne voulut point passer outre. Celui du chevalier, qui suivait de près, en fit autant, et lui-même fut effrayé, entrevoyant contre le piédestal un homme étendu; nous arrivâmes en même temps. Le piqueur pria d'Aiglemont et Monrose, qui étaient à cheval à côté de moi, de descendre et de venir examiner avec lui si ce qu'on découvrait était un homme mort ou endormi: c'était un infortuné percé de plusieurs coups et perdant des flots de sang, mais qui respirait encore.
--Laissez-moi, dit celui-ci d'une voix mourante; qui que vous soyez, vos soins sont inhumains. Ne me ravissez pas la seule consolation...--Un sanglot douloureux lui coupa la parole, nous le crûmes sans vie.
Sylvina et monseigneur, qui occupaient une petite calèche, la cédèrent et furent reçus dans une autre fort spacieuse, où le gros milord tenait compagnie à Mme d'Orville et Soligny. Monrose et le piqueur volèrent au château. Le dernier reparut bientôt, suivi du laquais et du chirurgien de Sydney, à qui Monrose avait donné son cheval. Ils apportaient de la lumière, du linge, et trouvèrent, à peu de distance du château, la calèche du blessé dans laquelle il était sans connaissance, entre les bras de d'Aiglemont; les blessures furent visitées sur-le-champ: elles étaient profondes et douloureuses. On mit l'appareil.
Nous avions ramassé l'arme fatale avec laquelle le malheureux s'était frappé, et un bracelet de cheveux auquel tenait un portrait de femme, dont le cristal terni, humide et portant l'empreinte de deux lèvres témoignait que le suicidé avait ce bijou collé sur sa bouche quand nous l'avions rencontré. Elle fut portée à l'excès lorsque sir Sydney, de retour le lendemain, parut frappé comme d'un coup de foudre à la vue du portrait. C'était celui de cette femme dont il m'avait parlé. Il avait toujours soutenu qu'elle me ressemblait beaucoup. Il en prenait pour le coup tout le monde à témoin, et l'on fut, en effet, forcé d'en convenir. C'étaient tous mes traits, et surtout parfaitement ma physionomie. Cependant le malade demeurait au même état, prêt à tout moment de rendre l'âme. Sydney ne pouvait différer son voyage. Il eût bien désiré de faire copier le précieux portrait, mais sa délicatesse ne lui permit pas de commettre ce larcin. En partant, il me supplia de ne rien épargner pour tâcher de sauver les jours d'un homme dont l'histoire devait nécessairement avoir les plus grandes liaisons avec la sienne propre.
Ma tendresse pour l'aimable Sydney me rendit ardente à soigner notre malheureux étranger. Il ne fut hors de péril et en état de parler que quinze jours après le départ du nouveau lord.
Pendant ce temps d'alarmes et de pitié, mon âme demeura fermée aux plaisirs. Je ne m'intéressai pas plus à ceux des autres. Uniquement occupée de mon malade, je ne le quittais presque jamais; l'ennui fit déserter Mme d'Orville, milord Kinston et sa maîtresse. Monrose était en Angleterre. Une société telle que la nôtre, quoique fort de son goût, lui serait devenue funeste. J'avais prié Sydney de l'amener. Le pauvre petit avait fait éclater le chagrin le plus vif; mais Sylvina elle-même ayant sollicité son exil, il avait été forcé de s'éloigner.
CHAPITRE XXV
Hors-d'oeuvre à peu de chose près.
Est-ce un songe, madame? me dit mon malade presque aussitôt qu'il put parler. Par quel miracle me trouvé-je enfin parmi des êtres sensibles, moi qui depuis si longtemps... Je vis!... et c'est vous... vous que je ne connais point, mais qui êtes pour moi l'objet du plus étrange étonnement!--Je vous entends, monsieur. Ce portrait qu'on a trouvé près de vous... certaine ressemblance...--Elle est frappante. Mais vous avez un coeur compatissant et la cruelle de Kerlandec...--Un chirurgien habile que Sydney avait envoyé de Paris, et qui ne bougeait d'auprès du blessé, remarqua que cet entretien causait trop d'émotion au malade. Il me pria de m'éloigner.--Je ne doute plus, Félicia, me dit le chevalier, que je rencontrai en sortant, et qui ne prenait pas fortement à coeur l'état de notre infortuné, je ne doute plus qu'après avoir guéri cet aventurier, il ne faille retenir le docteur pour vous-même. Vous voilà concentrée dans la tristesse, hospitalière en forme, pénétrée de l'air malfaisant de la chambre d'un malade; nous aurons bientôt la douleur de vous voir l'être à votre tour. Quelque fièvre opiniâtre, ou tout au moins quelques sombres vapeurs seront le fatal salaire de vos empressements charitables. Plus de plaisir! plus de volupté: quel oubli de la nature! quelle contagion du malheur! vous me feriez devenir de bronze! De la sensibilité, ma chère Félicia; mais jusqu'à l'oubli de vous-même exclusivement.
Il est vrai que les facultés d'aimer, de jouir étaient totalement suspendues en moi, mais chez nous autres femmes de plaisir, ces révolutions sont de peu de durée et ne tirent point à conséquence. Je prouvai bientôt au charmant chevalier que je ne prétendais pas m'oublier. Et même la santé de notre convalescent exigeant que je le visse beaucoup moins, puisque je lui retraçais si vivement ses malheurs, je me rendis à la société et me retrouvai bientôt au courant de mes habitudes. Mille plaisirs assaisonnés de toutes les variétés que nous savions pouvoir seules éloigner le dégoût remplissaient nos heureux moments.
Entendre le chevalier raconter ses innombrables galanteries n'était pas le moins amusant de mes passe-temps. Il lui était arrivé des aventures si plaisantes, il les contait avec tant d'agréments et de feu, que le plaisir de l'écouter ne manquait jamais de conduire à celui de réaliser ce qu'il savait si bien peindre. J'aurais eu de quoi grossir beaucoup mon ouvrage si cet aimable libertin avait daigné jeter sur le papier son histoire; mes lecteurs m'auraient su un gré infini de la leur avoir transmise. Mais paresseux et peu jaloux d'être célébré, il a refusé cruellement de me donner un d'_Aiglemontana_. Bien loin de vouloir écrire, il trouve mauvais que je me donne ce plaisir: en un mot, ce censeur dont j'ai déjà parlé deux fois, et qui voulait me dissuader d'écrire ma dix-huitième fredaine, à la fin cependant il me laisse faire, sans doute parce qu'il n'est plus temps que je recule. D'ailleurs, il ne contrarie jamais au point d'être lui-même le plus entêté. Mais finissons cette digression par le récit d'une aventure presque incroyable arrivée à ce héros, et qui fera voir combien l'on perd à n'avoir pas une collection de ses folies: c'est lui qui va parler.