L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines
Part 16
On sait bien que notre sort est de n'avoir pas plus tôt pardonné qu'on se plaît à nous offenser plus grièvement. C'est ainsi qu'en usent avec nous, pour notre bien, les hommes qui se piquent le plus d'honnêteté. Sydney, homme du monde et très amoureux, n'avait garde de déroger à l'usage, et j'aurais sans doute trouvé mauvais qu'il l'eût fait. Voici cependant comment, avant d'en venir là, nous nous pressentîmes réciproquement, semblables à deux maîtres d'escrime qui se font des appels, avant de se porter des bottes.--J'ai trop bonne opinion de vous, belle Félicia, dit Sydney en me dérobant un baiser, pour craindre que vous veuillez me punir d'avoir hésité trop longtemps à vous déclarer mes tendres sentiments. Une femme s'offense volontiers de voir qu'on lui refuse l'hommage dont elle voit que ses charmes ont inspiré la loi. Tout a dû vous annoncer que je brûlais d'amour pour vous. Mais vous vous êtes doutée de ce qui me forçait au silence?--Sir Sydney, lui répondis-je, une femme ne peut être que très flattée de se voir aimée d'un homme tel que vous; mais s'il est vrai que vous avez quelque attention à mon peu de charmes, je crois connaître assez votre délicatesse pour imaginer que les obligations infinies que nous avons, ont pu seules empêcher de vous déclarer. Fait pour être aimé pour vous-même, vous avez craint sans doute de ne pouvoir jamais être assuré si le retour que je pouvais vous accorder ne serait pas autant l'effet de la reconnaissance que celui d'une inclination réciproque?--Plût à Dieu, Félicia, que je n'eusse eu que ce scrupule: il est de bien peu de poids. Non, je n'ai pas imaginé que de faibles services pussent mériter que vous vous fissiez violence pour les récompenser. D'autres motifs me forçaient au silence... Pensez donc, jeune et belle Félicia, que je touche à ma quarantième année et que vous sortez à peine de votre troisième lustre. Fait peut-être pour réussir encore auprès de certaines femmes, il n y a que la classe où vous êtes dans laquelle il soit ridicule que je cherche à qui m'attacher. De longs voyages, des malheurs singuliers m'ont fait perdre cet enjouement qui rapproche tous les âges. Je suis Anglais, penseur et malheureux, tout cela nuit à l'espérance d'intéresser une jeune Française, vive et née pour des amours mieux assorties. Je ne puis douter que votre beau chevalier ne vous aime. C'est à lui sans doute qu'appartient ce coeur...--Entendons-nous, sir Sydney; je tremble qu'aimer n'ait pour vous et pour moi des acceptions bien différentes. Je vais prévenir en deux mots tous les faux raisonnements dans lesquels nous pourrions nous engager et qui nous éloigneraient de notre but.--Je n'en ai point d'autres, chère Félicia, que de tâcher de vous plaire, en me conformant à tout ce que vous pourrez exiger de moi.--Eh bien! sir, faites-moi la grâce de m'écouter. Vous m'aimez, dites-vous, j'en suis enchantée. Me demandez-vous si je suis sensible à votre tendresse? Je vous dirai de tout mon coeur: oui. Si je regarde la disproportion de nos âges comme un obstacle au retour que vous êtes fait pour vous promettre? Non. Il n'est pas question d'âge quand on est ce que vous êtes et que l'on pense comme je fais. Si j'aime d'Aiglemont? Si j'en suis aimée? Oui, sir, nous nous aimons commodément, comme vous et moi pourrions bientôt aussi nous aimer; comme je ne trouve pas mauvais à certains égards que d'Aiglemont aime d'autres femmes, comme il vous sera permis d'en faire autant... en un mot, sir Sydney, ne me demandez aucun sentiment exclusif, ne m'en offrez aucun, et nous allons être d'accord. Je ne vous cache point que si votre façon de penser et d'aimer peut s'accommoder de mon système, dont j'avoue la bizarrerie, je suis prête à vous témoigner combien votre conquête me flatte, combien vous êtes éloigné de me paraître disproportionné et peu fait pour aspirer au faible bonheur de m'intéresser... Vous souriez, sir Sydney?--Pardonnez, charmante philosophe, vous m'étonnez et vous m'enchantez également par des raisonnements auxquels on ne devrait guère s'attendre de la part d'une Française de seize ans...--Voilà, sir, une injure anglaise. Vous semble-t-il donc que femme française et jeune soient des titres qui excluent la faculté de penser et de raisonner? Apprenez que partout notre sexe penserait, et même très juste, si l'on n'y mettait la plupart du temps obstacle, par une mauvaise éducation, à laquelle j'ai eu le bonheur d'échapper. Mais c'est assez raisonné, mon cher Sydney, retournez sur vous-même et voyez s'il est possible que vous ne soyez point aimé d'une femme tendre qui vous doit la vie et qui vous prouve toute l'estime qu'elle a pour vous en vous révélant une façon de penser, de votre aveu très singulière, mais qui nous rend seul l'arbitre du succès de votre amour.
En parlant, je lisais dans les yeux de Sydney combien je l'intéressais et tout le plaisir qu'il avait de se voir si près d'un but dont il craignait modestement d'être encore fort éloigné. «Vous êtes plus sage que moi, répliqua-t-il, après un moment de réflexion, vous avez deviné tout ce que je pensais; et déjà je ne pense plus que comme vous. Telle est la force de l'empire que vous avez sur moi. Oui, belle Félicia, vous me rendez plus heureux que je ne le désirais moi-même. Sans vous, j'allais peut-être me préparer bien des tourments.»
Lorsqu'après un semblable entretien, on ne fait plus que balbutier ou se taire, l'amour a beau jeu. Le fripon me poussa dans un coin de mon lit et fit voir une belle place à l'amoureux Sydney. La Philosophie, contente de s'être mêlée avec tant de succès d'une affaire de plaisir, tira les rideaux et nous laissa. Pour lors, Sydney commença un nouveau rôle qui lui allait à merveille. S'il s'était plaint de quelque perte du côté du moral, il fallait que le physique n'en eût souffert aucune; il n'est pas possible d'imaginer des talents en amour supérieurs à ceux dont il me faisait part. Trois fois de suite il expira dans mes bras, et si je ne me fusse opposée à de nouveaux efforts, il eût encore été plus loin, sans reprendre haleine.
CHAPITRE XVII
Peu différent de celui qu'on vient de lire.
--Voilà, par exemple, une folie de jeune homme, dis-je à sir Sydney, qui tout hors de lui, voulait ne tenir aucun compte de ma résistance. Vous voyez bien, ajoutai-je, qu'il serait ridicule à moi de prétendre à la durée d'un amour de cette espèce. Il est bon à prendre quand on a le bonheur de le trouver; mais cela ne doit et ne peut pas être long.--Encore de la philosophie, répondit-il en riant.--Eh bien! sir, prenons un parti mitoyen. Je ne veux pas que vous vous épuisiez; vous ne voulez pas que je philosophe? Dormons.
Notre réveil fut suivi de nouveaux plaisirs plus doux que les premiers, parce que les désirs de sir Sydney étaient moins impétueux et que je me trouvais déjà plus à mon aise avec lui. Il se leva de bon matin, m'assurant que son bonheur surpassait tout ce que son imagination avait pu lui promettre. Je lui jurai de bien bonne foi que je me félicitais d'être aimée de lui et que je ne serais pas la première à rompre les liens que nous venions de serrer.--Mais de l'amitié, sir Sydney; carte blanche pour tout le reste, autrement je ne répondrais pas de vous tromper. J'avais, avant de vous connaître, des principes dont je me suis parfaitement bien trouvée, rien ne m'y fera renoncer. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de ne pas me mépriser quand vous me désirerez moins...--Je ne pourrai ni l'un ni l'autre, adorable Félicia, répondit-il en me donnant mille baisers.--Il se retira comme il était venu, et je me livrai paisiblement au sommeil.
La coterie joyeuse se réunit de bonne heure et vint faire carillon à ma porte. Je passai à la hâte un déshabillé, pour les suivre sous un ombrage frais, où l'on avait fait partie de déjeuner; après quoi nous nous dispersâmes: les uns furent à leur toilette, d'autres ailleurs.
J'allai m'égarer avec Sydney dans un labyrinthe touffu, au centre duquel était une fontaine rustiquement décorée et près de laquelle un lit de gazon offrait un théâtre commode aux ébats des amants. En approchant de ce réduit enchanté, on ne pouvait se défendre d'éprouver une vive émotion. Tous les sens à la fois y étaient flattés. Un filet de fil d'archal extrêmement délié renfermant un espace fort étendu tenait prisonniers une multitude d'oiseaux de toute espèce qui donnaient l'exemple et l'envie de faire l'amour. La fleur d'orange, le jasmin, le chèvrefeuille, prodigués avec l'apparence du désordre, répandaient leurs parfums. Une eau limpide tombait à petit bruit dans un bassin qui servait d'abreuvoir aux musiciens emplumés. On marchait sur la fraise; d'autres fruits attendaient, çà et là, l'honneur d'être cueillis par des mains amoureuses et de rafraîchir des palais desséchés par les feux du plaisir. J'étais émerveillée; l'incarnat du désir se répandait sur mon visage et n'échappait point au pénétrant Sydney... Notre bonheur n'eut pour témoins que les oiseaux jaloux et les feuilles qui les dérobaient aux rayons curieux de l'astre du jour.
Il est des amants pour qui les délices de la jouissance sont immédiatement suivies de l'ennui et du besoin de se séparer. Nous n'étions pas du nombre de ces êtres infortunés. Nous trouvions l'un avec l'autre de quoi nous garantir de cette sécheresse si funeste à l'amour. Sydney me conta les plus singulières aventures. Sa vie était un roman prodigieux. Il m'apprit entre autres qu'une femme qu'il avait adorée, perdue, retrouvée, et dont il ignorait enfin le destin, était pour lui la source d'un chagrin qui n'avait pu s'affaiblir ni par les voyages ni par l'amour ou les faveurs de plusieurs autres femmes. Je n'exagère pas quand je dis que sir Sydney était d'une beauté plus qu'humaine; son âme répondait à sa figure: elle se peignait dans la noblesse et les grâces de son maintien et dans la douce fierté de ses regards. En un mot, dans un autre genre, il égalait d'Aiglemont, ayant d'ailleurs un caractère bien plus estimable. Je contemplais Sydney avec admiration et ne concevais pas comment il avait pu trouver une ingrate: il disait que j'étais, pour les traits et la taille, ce qu'il avait vu de plus ressemblant à cette femme dont le souvenir l'obsédait.--Mais, hélas! ajoutait-il, ce qu'on aime ressemble toujours si bien à ce qu'on a aimé que peut-être cette conformité n'existe-t-elle que dans mon imagination! Quoi qu'il en soit, adorable Félicia, c'est vous qui désormais me tiendrez lieu de cet objet si cher. J'adopte en tout votre système; trop heureux de vous être quelque chose, quelques conditions qu'il vous ait plu d'y attacher!
Nous nous oubliâmes longtemps; les doux épanchements de nos âmes annonçaient la durée future de notre attachement mutuel. On nous demandait de tous côtés quand nous repartîmes; nous fûmes agréablement persiflés. Mais Sydney, qui voulait dérober pour un temps à ses hôtes la connaissance d'un lieu si favorable à notre amour et qui avait paru me plaire, ne dit pas d'où nous venions. La délicieuse solitude était close; l'entrée, peu remarquable à dessein, n'avait pas de quoi piquer la curiosité. Je sus à Sydney un gré infini de ce qu'il ne parla pas du labyrinthe. Les femmes sont toujours sensibles aux moindres attentions qu'on peut leur témoigner.
CHAPITRE XVIII
Où le beau Monrose reparaît.
La maison de sir Sydney abondait en tout ce qui peut contribuer à faire passer le temps agréablement. Voitures, chevaux de main, équipage de chasse, bateaux, filets, jeu de paume, billard, théâtres, livres, instruments, chère exquise; tout ce que les gens sensuels et connaisseurs peuvent désirer, toutes les bagatelles qui peuvent amuser les femmes, du jeu, de la musique, de la danse, des feux d'artifice. Par-dessus tout cela, une union parfaite; jour et nuit de l'amour et de la volupté; nous étions vraiment aux Champs-Élysées.
Je n'étais pas la seule à qui Vénus et son fils eussent destiné de nouveaux présents pendant notre heureux voyage. Monrose, qui, les premiers jours, avait paru un peu triste, commençait à se dérider: il me cherchait, et ne voulant pas le désobliger je fis naître l'occasion de me trouver en particulier avec lui.--Ma chère Félicia, me dit-il, vous devenez inaccessible pour moi. J'ai tenté plusieurs fois de me rendre auprès de vous la nuit, mais vous êtes toujours impitoyablement barricadée, cela est bien cruel!--Cher Monrose, répondis-je avec un peu de fausseté, je ne puis vivre avec toi, chez sir Sydney, aussi librement que je le faisais à Paris. Nous étions chez nous, mais nous devons des égards à un étranger qui nous reçoit; il serait malhonnête...--Quel conte, ma bonne amie! Toutes nos dames ne sont pas aussi scrupuleuses... et je vous dirai que, si je pouvais vous être infidèle, je saurais bien avec qui passer des nuits que je trouve d'une longueur insupportable depuis que nous sommes ici, etc.
Nous étions dans un lieu favorable. Monrose me priait de si bonne grâce d'adoucir ses peines!... j'avais le coeur trop bon pour le lui refuser. Le pauvre enfant usa de ma complaisance en affamé. Cette fois je ne le taxai point. Cette précaution devenait inutile, puisqu'il prenait fantaisie à quelque autre femme d'essayer du charmant jouvenceau.--Puis-je savoir, lui dis-je pendant un entr'acte, de qui tu es ainsi recherché?--Devinez.--De Sylvina?--Non.--De notre ami Dorville?--Point du tout.--Ce sera Mlle Thérèse!--Encore moins. Mais ma voisine, Mme de Soligny, pourquoi ne voulez-vous donc pas y penser? Elle est charmante, et vous conviendrez que cela serait bien commode.
A la vérité, il ne m'était pas venu dans l'idée de soupçonner cette belle, qui, m'ayant l'air d'être d'un gros tempérament et fort libertine, ne semblait pas devoir jeter son dévolu sur un enfant. Mais en amour tout n'est-il pas caprice?
Milord Kinston, cet Anglais amant de la Soligny, buvait volontiers le soir; et, à l'heure de se retirer, il avait ordinairement plus besoin de dormir que de caresser sa maîtresse; elle était donc souvent exposée à coucher seule. Les hommes, qui avaient chacun leur amie et qui ne se mettaient pas encore assez à leur aise pour chercher à troquer, ne lui proposaient rien. Monrose couchait, comme on le sait, très près d'elle. Il valait mieux que rien. On voulait le mettre à l'épreuve; on se flattait qu'il avait des prémices à donner, et les femmes sont à cet égard à peu près du même goût que les hommes, quoique cela soit fort différent pour elles, comme je crois en avoir déjà fait mention ailleurs.
En un mot, Soligny avait déjà fait beaucoup d'avance à Monrose. Le soir on le faisait causer; on lui demandait mille petits services, qu'il rendait de bon coeur; on l'employait presque en manière de valet de chambre. Ses appointements étaient force de choses flatteuses, force indécences qui le mettaient à de rudes épreuves. Quelquefois c'était son tour d'être servi. On prenait la peine de rouler ses cheveux qu'il avait de la plus grande beauté; on le voyait se mettre au lit; on le veillait jusqu'à ce qu'il eût les yeux fermés. La porte de communication demeurait ouverte toute la nuit, afin de pouvoir causer quand il s'éveillait. Les choses en étaient encore là quand je reçus les confidences de Monrose.--Mon bon ami, lui dis-je, je ne veux pas mésuser de ta tendresse et de tes serments pour t'interdire des plaisirs que je ne conçois pas que tu puisses refuser sans des efforts trop pénibles. Tu deviendrais aux yeux de ta voisine un être ridicule; peut-être t'en ferais-tu haïr, si tu ne répondais pas à des avances aussi positives. Je te permets donc de terminer avec elle; mais sois modéré et n'oublie pas de te ménager pour moi, qui ne t'aime pas uniquement pour mes plaisirs, mais qui prends le plus tendre intérêt à ta conservation.
Il me combla de remerciements et de caresses. Je vis que le fripon était ravi de la permission, et que si je la lui eusse refusée, il n'en eût sans doute été ni plus ni moins.
CHAPITRE XIX
Qu'on n'a pas pu rendre plus clair.
Sydney ajouta bientôt à mes plaisirs celui de me faire connaître les moyens secrets qui le mettaient à même de savoir tout ce qui se passait chez ses hôtes. Jadis le seigneur Cléophas-Léandre-Pérez-Zambulo vit de fort belles choses, à l'aide d'un diable, bon humain, qui le promenait de toit en toit. Moi, sans diablerie, et sans risquer de me rompre le cou, je devins maîtresse de pénétrer partout, de tout voir. C'était vraiment un plaisir de femme. Je tins le plus grand compte à sir Sydney de la complaisance avec laquelle il me le procurait.
--Je connais, dit-il, les arrangements de tous nos messieurs; chacun d'eux a la clef du couloir qui conduit invisiblement de chez lui chez la femme avec laquelle il vit. Si par la suite il est à propos que je distribue assez de clefs pour que tout soit commun, je le ferai. Cependant, quand il n'y a ni père, ni mère, ni maris, il n'est pas fort nécessaire d'user de précautions.
Je lui demandai, en attendant que je prisse la peine de me mettre au fait par mes yeux, comment chaque homme pouvait ainsi se rendre de son appartement à ceux de toutes les femmes sans être vu ni rencontré?--Rien de plus aisé, me répondit-il. De quatre points différents de chaque antichambre des appartements d'homme, on descend par une machine dans un entresol aveugle, ménagé entre les deux étages. Alors on suit un corridor serré, large de deux pieds et demi, sur six de hauteur et matelassé de toutes parts, qui conduit droit à une machine pareille à celle par laquelle on est sorti de chez soi. Vous en verrez tout à l'heure de semblables dans mon entresol, avec lesquelles je monte et descend facilement et sans bruit. Quand une femme a chez elle l'homme qui lui convient, elle est à même d'interdire l'entrée à ceux qui pourraient survenir par les autres routes. De cette façon il est impossible que rien ne se découvre. En vain une belle serait-elle enfermée à triple serrure, en vain le galant avec qui elle serait d'intelligence logerait-il à l'autre extrémité du pavillon, un jaloux ne pourrait ni les guetter ni les surprendre. On le ferait cocu sans qu'il pût seulement lui venir un soupçon. Quant à moi, tout m'est connu. J'ai dans mon entresol des moyens tout semblables à ceux d'en haut, moins compliqués seulement et dont personne ne peut se douter. Vous allez juger de l'excellence de ces inventions.
En effet, rien de plus simple. Des portes déguisées cachaient de petits enfoncements où était pratiquée une machine commode sur laquelle on se plaçait. Alors, la personne et le siège se trouvant à peu près en équilibre avec un poids de cent soixante livres qui se mouvait dans l'épaisseur du mur, on montait et redescendait sans peine à la faveur d'une corde perpendiculaire et fortement tendue; Sydney n'avait que six pieds à monter pour voir ce qui se passait chez les femmes, par les trous des trumeaux dont j'ai parlé. La mécanique de tous ces suspensoirs était faite avec le plus grand soin. Les panneaux qui servaient d'issue s'ouvraient et se fermaient à coulisse et étaient de même parfaitement finis.
Rien n'eût été aussi perfide que ces machines ingénieuses si elles n'eussent pas eu le plaisir pour unique but. Je me proposais d'en donner les figures, de même que le plan de toute la maison qui m'appartient maintenant; mais, outre que mon architecte m'a prié de n'en rien faire, de peur qu'on ne vînt à contrefaire ce qui lui a coûté tant de peine à imaginer, j'ai pensé qu'il était inutile de dévoiler ces secrets à des gens qui pourraient en faire un mauvais usage et pour qui je n'ai pas intention d'écrire. Les voluptueux qui sont assez riches pour se procurer ces superfluités recherchées trouveront aisément des artistes qui rempliront le même objet, peut-être mieux qu'il ne l'est chez moi. (N'oublions cependant pas que la maison appartient encore à sir Sydney.)
CHAPITRE XX
Courses nocturnes.--Apparition d'un lutin chez le Chevalier d'Aiglemont.
Les heures de la première soirée où je fus en possession de mes observatoires coulaient trop lentement à mou gré. Je mourais d'impatience d'apprendre comment vivaient tous nos gens. Voir faire ce qu'on aime à faire soi-même ne laisse pas d'être un grand plaisir.
Je commençai d'abord mes visites par l'appartement de la Soligny, voulant savoir comment se comportait avec elle M. Monrose, qui avait déjà sa permission depuis trois jours. Le mieux du monde. Je leur vis faire d'abord quantité de folies préliminaires qui me divertirent au possible. Après quoi ils dansèrent, nus, une allemande, à laquelle Soligny, qui était à l'Opéra une des plus aimables prêtresses de Terpsichore, accommodait mille passes lubriques; elle les enseignait à Monrose qui, rempli d'intelligence, s'appliquait aux leçons et ne demandait pas mieux que de s'exercer. Il était ravissant en état de pure nature, aussi blanc que sa danseuse et se rapprochant, par la mollesse de ses formes, des beautés de Soligny, dont le corps était un vrai chef-d'oeuvre. Toutes les altitudes des passes avaient pour objet de développer quelque grâce particulière, d'aiguillonner le désir de quelque baiser lascif, de varier à l'infini les simulacres de l'union à laquelle aboutissent tous les préludes voluptueux. A certain signal de mains, Monrose passait et repassait fort adroitement sous la cuisse de Soligny, qui sautillait en tournant sur la pointe du pied, sans perdre la mesure. Cette danse extravagante dura tant qu'il eurent de forces; puis ils furent tomber sur l'ottomane dans les bras l'un de l'autre et reprirent haleine en attendant les plaisirs du lit qui suivirent de près. Je me retirai quand on alluma la lampe de nuit.
J'allai ensuite épier Mme Dorville, chez qui je fus charmée de voir aussi de la lumière. Je la croyais couchée avec d'Aiglemont; mais je vis, à mon grand étonnement, sur un fauteuil, la livrée et le chapeau du laquais de la dame. Les rideaux du lit étaient fermés. Je ne pus rien voir pour cette fois.
Ce fripon de chevalier, pensai-je, sera sans doute chez Sylvina; et monseigneur où sera-t-il? chez lui, tout seul! le pauvre homme! J'eus un moment envie d'aller le trouver. Je voulais cependant voir ce qu'on faisait chez Sylvina. Mais c'était bien Sa Grandeur elle-même qui lui tenait compagnie. Ils ne dormaient pas; ils causaient en riant, groupés voluptueusement et découverts à cause de la chaleur.
Je revins chez moi très curieuse de savoir où pouvait être d'Aiglemont. Sydney, pour me laisser jouir paisiblement de mes nouvelles possessions, n'était pas venu, comme à l'ordinaire, partager mon lit. Je n'hésitai point, et tirant à moi le suspensoir destiné à la correspondance de mon appartement à celui d'Aiglemont, je pris le chemin de chez lui et parvins à son antichambre. La porte de la chambre à coucher n'était point fermée. J'entrai à la faveur des ténèbres. En tâtonnant autour de son lit, je mis la main sur la tête d'une femme qui s'éveilla et fit un cri dont le sommeil du chevalier fut à son tour interrompu. C'était la chaste Thérèse qui partageait ainsi sa couche; il dit plusieurs fois: «Qui va là?» Je me mis à rire; il se leva, chercha de son mieux le joyeux lutin et passa si près de moi, comme j'allais m'échapper, que je me trouvai à portée de lui appliquer sur les fesses un bon coup du plat de ma main; en même temps je poussai la porte et, tournant la clef, je les enfermai. Pendant que les pauvres gens étaient, l'un fort surpris, l'autre fort effrayée, je regagnai tranquillement ma chambre et me mis au lit.
CHAPITRE XXI
Conversation moins obscène pour le lecteur que pour les interlocuteurs eux-mêmes.