L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines
Part 15
Un jour, et j'en ris encore, un de ces petits animaux devait avoir fait rage: Sylvina en avait perdu tout le fruit de sa lecture. Après s'être fait longtemps poursuivre, la maligne bête s'était fourrée... où vous savez... et le pauvre petit avait la simplicité de croire à ce lieu commun!--Mais cela n'est-il pas singulier? Monrose?... là... précisément là!--Puis on y conduisit la jolie main du lecteur, dont on choisit le plus grand doigt pour livrer à la puce une guerre cruelle. Ce doigt, guidé sur un point très sensible, fut mis en train et mérita bientôt d'être applaudi de sa dextérité.--A merveille, disait Sylvine, en se pâmant..., je sens, je sens que tu la tues... encore... encore un peu... que la maudite bête ne revienne jamais.
J'étais tout uniment témoin auriculaire de cette excellente scène. Me méfiant des lectures, et voulant savoir où en était Monrose, s'il me trompait ou non, je m'étais glissée par le cabinet de toilette, dans ce petit dégagement aveugle qu'il est maintenant à la mode de pratiquer autour de presque tous les lits recherchés; invention qu'on ne peut assez louer pour tout ce qu'elle peut favoriser d'agréable et prévenir de dangereux. Là, je ne perdis pas la moindre circonstance de cette fameuse chasse. Je ne quittai la place que pour aller éclater de rire quelque part; après quoi, craignant que les choses n'allassent plus loin, vu la commodité de l'occasion, je pris sur moi d'entrer et de faire grand jour; ce qui ne laissa pas de donner beaucoup d'humeur à Sylvina, quoiqu'il fût déjà plus tard que l'heure ordinaire de son lever.
CHAPITRE XI
Où l'on voit Sylvina attrapée d'une singulière façon.
L'honnêteté de Monrose se montra dans son empressement à venir me faire part de sa nouvelle aventure. Non seulement son récit fut fidèle; mais il eut encore la bonne foi de m'avouer qu'il s'était senti de violentes tentations et que, sans les serments qu'il m'avait faits, il n'aurait pu supporter une épreuve aussi difficile sans demander du soulagement. J'avais différé jusque-là de rendre heureux une seconde fois ce bel enfant, quoiqu'il ne cessât de m'en solliciter. Je vis qu'il était temps de le favoriser et lui donner comme récompense méritée, un rendez-vous pour la nuit. Il fut si transporté que je crus qu'il avait perdu l'esprit.
Ce fut chez moi, pour lors, que se passèrent nos voluptueux ébats. Deux fois je fis goûter au passionné Monrose les suprêmes délices et fus beaucoup plus souvent heureuse...
Nous employâmes le reste du temps à combiner la conduite qu'il tiendrait dorénavant avec Sylvina. Il fallait absolument qu'elle passât son envie; je fus d'avis que ce fût plus tôt que plus tard, et voici ce que je prescrivis au bel enfant:
Le lendemain matin, il devait aller de lui-même offrir ses services pour une lecture. On acceptait sûrement. Pour lors, il lisait avec distraction... il soupirait... on l'interrogeait... il tergiversait un peu... Enfin il lui échappait une déclaration de désir (d'amour ce n'était pas la peine), il se plaignait... On l'entendait à demi-mot... On lui demandait s'il concevait comment il serait possible de le soulager, il priait ingénument qu'on le lui apprît... et l'on ne demandait pas mieux. Un peu faible au sortir de mes bras, il se tirait mal d'affaire; c'en était probablement assez pour qu'on se dégoûtât de lui, du moins pour un temps. Monrose souscrivit joyeusement à ce projet. Ses intentions étaient si franches qu'avant de me quitter il voulait absolument se mettre hors d'état de me laisser des doutes, mais je crus qu'il fallait à tout hasard lui laisser du moins de quoi faire contenance. Nous nous séparâmes plus contents que jamais l'un de l'autre. Je trouvai néanmoins plaisant qu'au rebours des autres amants qui se font en pareil cas mille protestations de fidélité, nous concertassions précisément le contraire, et que ce qui est réputé pour l'offense la plus grave en amour, je l'exigeasse et l'obtinsse à titre de sacrifice.
Je ne manquai pas de me cacher au même endroit que la veille: tout se passa comme je l'avais prévu. Sylvina reçut avec transport et la déclaration et la requête. Elle pria Monrose de pousser les verrous et l'ayant fait déshabiller, elle le reçut dans son lit.
--Pauvre petit, dit-elle, sans doute à l'aspect de ce qu'elle allait mettre à l'épreuve, hélas! voilà bien peu de chose! Tu veux donc manger ton blé en herbe?... Voyons pourtant... baise-moi... viens prendre place sur mon sein... Mais je ne vois pas la possibilité... Ne t'arrive-t-il jamais d'être autrement?... Je t'avoue que cela n'est pas flatteur... Allons, essayons... Ma foi, mon ami, je commence à désespérer... Rassure-toi..., ta timidité te fait tort... Est-ce dans un moment où je me rends si traitable que je puis encore t'inspirer du respect? Tiens... que je suce cette belle bouche... Sens-tu mon âme s'exhaler dans ce baiser?... Non, je n'y renonce pas... Je veux que mes désirs forcent la nature à t'accorder une vigueur qu'elle te refuse trop injustement... je meurs si j'ai la honte de ne réussir.
Tout cela voulait dire que M. Monrose n'était encore bon à rien: cependant un moment après, je reconnus que les choses commençaient à prendre une meilleure tournure.--Enfin, dit-elle, ce n'est pas sans peine... passe encore, tiens, bijou, le reste est facile.
Dès lors, je n'entendis plus que les mouvements passionnés de la lubrique Sylvina, qui paraissait seule faire tout l'ouvrage. «C'est forcer nature, dit-elle, après l'affaire. Vous voyez bien, Monrose, que vous n'êtes pas encore propre à l'amour. Je rougis de ma complaisance, dont j'espère qu'un secret inviolable éteindra le souvenir; et je me flatte surtout que si jamais vous me priez de pareille chose, ce ne sera plus par un simple mouvement de curiosité. Laissez-moi, j'ai besoin d'un peu de sommeil.»
Le pauvre Monrose vint, confus, me trouver dans mon appartement où j'étais retournée, riant aux larmes de ce qui venait de se passer. Son air humilié redoubla mes éclats. Ils le mirent au désespoir. Cependant sa tendresse pour moi, surmontant bientôt la petite peine de l'amour-propre, il rit lui-même de son aventure; nous nous applaudîmes beaucoup d'avoir détruit, par notre ingénieux stratagème, un obstacle qui serait devenu fatal à nos plaisirs.
CHAPITRE XII
Qui contient des choses dont les coquettes pourront faire leur profit.
Monrose, ci-devant soumis à des bourreaux, se trouvait trop heureux d'obéir à un objet aimé qui ne voulait que son bonheur. Il ne faisait rien sans mon attache, il n'avait pas une pensée sans m'en faire part. J'étais le centre de ses idées: tous ses désirs se bornaient à vivre et mourir avec moi; voué sans réserve à mes moindres volontés, je réglais ses occupations et ses plaisirs. Je l'aimais de toute mon âme; mais je respectais sa jeunesse et j'exigeais qu'il fût sage malgré lui; je m'appliquai surtout à lui faire abjurer certaine ressource dont ce vilain Carvel l'avait mis au fait et dont je craignais qu'il ne fît un pis-aller quand je refusais de lui accorder des faveurs. Je lui peignis avec des couleurs si effrayantes les dangers de cette habitude scholastique qu'il jura d'y renoncer à jamais. Je savais d'ailleurs quels pouvaient être ses besoins et j'avais soin qu'il ne fût pas incommodé.
Mes arrangements ainsi pris avec Monrose, je ne m'occupai plus que des moyens de bien envelopper le chevalier Sydney dans mes filets. Je ne comptais plus sur monseigneur. Quant à d'Aiglemont, je me réservais d'en tirer le meilleur parti possible. Il me fallait un intermédiaire entre Sydney, un peu âgé pour moi, et Monrose trop jeune. J'avais besoin enfin (je suis de meilleure foi que bien des femmes qui ne conviendraient jamais de pareille chose), j'avais besoin, dis-je, d'un bon acteur. Je ne sais pas ce que pouvait être sir Sydney; Monrose devait valoir quelque chose un jour, mais combien fallait-il attendre?
Je voyais avec plaisir que, quoique l'Anglais devînt de plus en plus amoureux et que je dusse m'attendre à le voir bientôt se déclarer, il n'était cependant pas gênant. Rien n'annonçait qu'il fût enclin à la jalousie. Le beau d'Aiglemont, qui venait fréquemment à la maison, ne lui portait point ombrage. Monseigneur, encore plus assidu, ne l'inquiétait pas plus. Il est vrai que le prélat se déclarait ouvertement à Sylvina, à qui tout de bon il se montrait plus que jamais amoureux et prodigue. J'eus pourtant, malgré tout, quelque tête-à-tête impromptu avec Sa Grandeur: il est si doux d'escamoter de temps en temps quelque chose à une rivale qui en a fait autant! Je trouvais réellement mes passades avec Sa Grandeur délicieuses, et j'avais eu pour le moins autant de part que lui-même à faire naître les occasions. Au reste, nous n'étions plus sur le pied de nous appartenir réciproquement. Ce n'était pas même avec d'Aiglemont. Celui-ci, quoique très coquet, très aimable, n'avait pourtant sur sa longue liste de ses conquêtes aucune femme qui me valût; et malgré l'indifférence qu'il avait marquée à son retour, il reconnut bientôt que ce qu'il pouvait faire de mieux était de me conserver. Nous nous trouvâmes l'un et l'autre parfaitement bien.
Vaut-il mieux avoir une grande et belle passion, aux risques de tout le bien et le mal qui peuvent en résulter, que plusieurs goûts agréables qui, rapportant chacun une certaine dose de plaisir, composent une somme de bonheur? Je laisse à décider à d'autres cette importante question. Quant à moi, je prétends qu'on joue plus agréablement quand on n'a pas tout son argent sur une carte. Au surplus, qui réussit a bien fait. J'ai été heureuse par la multiplication des petites aventures; tant pis pour moi si les grandes ont des délices extraordinaires que je n'ai pas eu le bonheur de connaître. Quand on est bien, on peut se passer du mieux. Cela me paraît sage.
CHAPITRE XIII
Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde.
Sir Sydney nous avait fait promettre de venir bientôt le voir dans une superbe campagne qu'il venait de se procurer. La société qu'il y rassemblait était composée de monseigneur et de d'Aiglemont (nous avions fort lié notre Anglais avec eux), un autre Anglais qui se nommait Milord Kinston; d'une très belle femme, dont celui-ci prenait soin, et qui se nommait Soligny; de Monrose, de Mme d'Orville, que nous voyions beaucoup et dont sir Sydney faisait cas; enfin de Sylvina et de moi. Il s'agissait d'inaugurer gaiement la nouvelle acquisition et de demeurer là tant ou si peu que bon nous semblerait.
Sydney nous avait précédés, accompagné de cuisiniers, d'officiers, de musiciens, en un mot de tout ce qui pouvait contribuer à nous faire passer des jours agréables. Thérèse, qui, dès notre retour à Paris, avait commencé les remèdes, se trouvait en état de nous suivre; nous l'amenions, parce l'air de la campagne devait lui être salutaire. Elle était devenue plus fraîche et plus jolie que jamais. Nos compagnes de voyage avaient chacune un laquais. Les hommes n'amenaient de même que très peu de monde. Quand on se propose de s'amuser, il vaut mieux être un peu moins bien servis et plus libres. La colonie partit au jour indiqué.
Un guide nous attendait près d'un monument remarquable qui touchait la grande route et servait de limite aux possessions de sir Sydney. Ce monument était un groupe composé de deux statues de main de maître, placées sur un large piédestal et qui se tournaient le dos, l'une regardant du côté par lequel nous arrivions et qu'on prenait d'abord pour une Diane, représentait la Défiance. Elle était debout, élancée, l'oeil furieux, menaçant, prête à décocher un trait ajusté sur un arc; à côté d'elle, un dogue furieux semblait vouloir se ruer sur les passants. On avait gravé sur la table du piédestal: _Odi profanam vulgus_. L'autre figure, qu'on ne voyait en face qu'en revenant de chez sir Sydney, était assise et représentait l'Amitié, témoignant par son regard et son geste le déplaisir qu'elle avait de voir les amis de Sydney quitter sa campagne. Un épagneul placé sur les genoux de l'Amitié marquait par des mouvements très expressifs qu'il connaissait les gens et voulait descendre pour les aller caresser. Au bas, on lisait: _Redite cari_.
On entrait dans un bois touffu par une route aussi soigneusement entretenue que l'allée d'un jardin, mais étroite, tortueuse, souvent partagée en plusieurs branches qui se détournaient, se croisaient, et l'on se trouvait à quelques pas de la demeure de sir Sydney, qui n'avait d'abord que l'apparence d'un ancien château-fort. Mais à peine était-on en dedans des murs que tout changeait absolument de caractère aux yeux des arrivants. Au bout d'une vaste cour, on en découvrait une seconde beaucoup plus petite entre trois pavillons de la plus moderne élégance. Le principal, situé en face, avait un péristyle d'une architecture simple et noble, les deux autres formant deux espèces d'ailes subordonnées et proportionnées dans leur genre à la richesse du milieu.
On trouvait au delà de nouvelles beautés qui ne surprenaient pas moins agréablement. Des jardins dignes du pays des fées conduisaient par une pente douce jusqu'à la Seine. Là, d'une longue terrasse dont les murs étaient baignés, l'oeil s'égarait à droite et à gauche dans les espaces immenses le long du cours du fleuve. Au delà de son lit, on jouissait d'un paysage riant, décoré, par le hasard, de tout ce que la campagne peut offrir de plus intéressant.
Tel était le séjour que nous allions habiter. Un homme de génie, très opulent, avait employé jadis de grandes sommes à tirer parti d'un lieu si favorisé de la nature; le fils et le petit-fils avaient mis la dernière main à l'exécution des projets; celui-ci jouissait à peine du fruit de ses travaux qu'une mort prématurée l'avait enlevé. Les héritiers cédèrent à sir Sydney une jouissance limitée, moyennant une somme proportionnée à la réputation qu'ont MM. les Anglais d'être inépuisables.
CHAPITRE XIV
Plus aride encore que le précédent.
Le pavillon principal avait au delà d'un magnifique vestibule un salon enchanté de forme ovale, terminé en coupole et dont une partie avançait sur le jardin. De chaque côté, deux appartements de femmes, élégamment décorés, et, plus haut, quatre appartements d'hommes ménagés dans une attique. La distribution était telle que chacun, isolé dans le haut, pouvait néanmoins se rendre en bas chez tous les autres ou les recevoir chez soi sans qu'on s'en aperçût: je dirai bientôt comment cela se pratiquait. On s'était appliqué à favoriser dans ce délicieux séjour la liberté, la misère et le plaisir, divinités bienfaisantes auxquelles il était consacré.
Nous étions justement le monde qu'il fallait pour remplir la maison. Mme d'Orville logea Thérèse qui devait également la servir. Sylvine voulait être tout à fait libre chez elle, à cause de monseigneur. Sydney, ayant aussi des vues, était aussi bien aise que personne ne fût auprès de moi. Monrose, qu'on regardait encore comme sans conséquence, fut logé près de la maîtresse du seigneur anglais, à la place de la femme de chambre qui manquait; Monseigneur, son neveu, Kinston et Sydney dans le haut. Notre hôte avait, outre cela, quelque part, un appartement dont je ferai mention ailleurs.
Je suis forcée d'entrer dans ces détails minutieux, parce qu'ils deviennent nécessaires à l'intelligence des faits dont je dois rendre compte. Au surplus, le lecteur, averti désormais que je détaille trop, est le maître de passer outre, lorsqu'il se verra menacé de l'ennui que pourra lui procurer ma scrupuleuse ponctualité.
Encore oubliai-je de dire que les pavillons collatéraux logaient tous les subalternes dont on n'avait pas indispensablement besoin auprès de soi.
CHAPITRE XV
Qui en annonce d'autres plus intéressants.
Le premier soir, je me mis au lit sans sommeil, et ne pouvant garder, pour babiller, Thérèse dont les soins devaient être partagés entre plusieurs femmes, je lui dis de m'apporter, d'une petite bibliothèque dont chacun de nos appartements était pourvu, le premier livre qui lui tomberait sous la main. Ce fut précisément _Thérèse philosophe_. Cette lecture m'eut bientôt mise en feu. Pour lors je m'affligeai de ma solitude et du guignon de demeurer en proie aux désirs, tandis que j'avais sous le même toit mon Monrose, mon prélat, mon chevalier et Sydney. Je m'asseyais sur mon lit; j'y rentrais, je soupirais... je prêtais attentivement l'oreille, mais un profond silence me désespérait; on eût entendu le vol d'une mouche dans le calme insupportable qui régnait autour de moi. Une faible ressource, que je mettais en usage, ne trompait que pour quelques instants mon ennui.
Je me trouvais réellement à plaindre, quand le doux murmure d'une harpe se fit entendre si près de moi que d'abord je la crus dans ma chambre et contre mon lit. Il n'y avait cependant personne. Après un charmant prélude, une voix faible, mais touchante, mêla ses accents à ceux de l'instrument et peignit, dans plusieurs couplets dignes d'Anacréon, la vive inquiétude d'une passion encore ignorée de son objet, et le souci d'un amant que sa flamme prive du sommeil. Cette musique me parut ravissante, et ne doutant pas qu'elle ne vînt de la pièce voisine, j'y allai avec un flambeau, mais je m'étais trompée. Ce fut avec aussi peu de fruit que je parcourus successivement toutes les pièces de l'appartement. Je n'étais jamais plus près des sons que lorsque je revenais à mon lit: j'allai m'y mettre après m'être assurée à plusieurs reprises de l'inutilité de mes recherches... Mais quel fut mon étonnement quand je vis sir Sydney! Comment se trouvait-il chez moi? Par où s'était-il introduit? Je le grondai et me couchai.
--Belle Félicia, me dit-il avec un respect timide, malgré la colère où je vous vois, je me crois fort innocent. Soyez sûre que je n'aurais pas eu la témérité de me rendre auprès de vous si je n'avais pas été certain que vous ne dormiez pas.--Quoi donc! répliquai-je avec un peu d'humeur, vous étiez caché? L'on n'est donc pas en sûreté chez vous, sir Sydney? Je me croyais seule; et cependant...--Pardonnez, aimable Félicia, pardonnez à un homme qui vous adore une curiosité qui n'a rien d'offensant pour vous. Le propriétaire de cette maison peut pénétrer secrètement dans les appartements de tous ceux qu'il reçoit; mais je suis généreux et ne veux point abuser avec vous de cet avantage; et me suis permis une fois, pour ne plus y revenir si vous me défendez, le plaisir de voir votre toilette de nuit. J'attendais que vous vous endormissiez, mais vous avez veillé, et j'ai cru m'apercevoir...--Allez, sir Sydney, dis-je en m'enfonçant sous mes couvertures, vous êtes un homme affreux, vous m'avez fait un tour... que je ne vous pardonnerai de ma vie.--Je mériterai mon pardon, belle Félicia, dit-il, s'agenouillant près du lit et serrant une de mes mains qu'il baisait avec transport. Cependant je ne me sentais guère disposée à lui pardonner d'avoir vu mes folies; cette idée me donna autant de colère que de confusion.--Je m'y suis bien mal pris, ajouta-t-il d'un ton peiné, si je me suis attiré votre ressentiment, quand, au contraire, tous mes soins, depuis que j'ai le bonheur de vous connaître, n'avaient pour objet que de concilier votre attachement et votre estime. Je m'attendris enfin.--Mais, lui dis-je, cette musique que je viens d'entendre!...--C'est moi, répondit-il, qui vous avais ménagé ce moment de plaisir. Il y a sous tous ces appartements une espèce d'entresol ignoré, dont mon véritable logement fait partie, le reste est partagé en plusieurs petits réduits d'où l'on se rend à des espaces pratiqués dans l'épaisseur des murs: de là on peut entendre, au moyen de certains tubes de fer-blanc, il en passe un à votre chevet. Ce tuyau, terminé par un pavillon sous lequel était le musicien, que j'avais placé moi-même, donne dans mon entresol et finit tout près de votre oreille, à la soupape que vous voyez. C'est ce qui vous a fait croire que vous étiez si près de l'instrument et de la voix.
Je vis, en effet, la soupape que l'on pouvait ouvrir et fermer à son gré. Sir Sydney me mit de même au fait du danger de certain trumeau placé entre les deux croisées et en face de mon lit. Derrière la glace, il y avait, creusé dans l'épaisseur du mur, une niche commode où l'on arrivait du bas; je dirai bientôt comment. De ce poste l'on battait en ruine toute la chambre, moyennant des petits trous peu remarquables, dont une partie d'ornements du cadre était criblée. Il y avait dans l'intérieur de la chambre, et à l'usage de la personne qui y demeurait, de quoi condamner les trous et rendre la niche inaccessible: à l'autre face de la pièce, un moyen à peu près semblable ouvrait et fermait à volonté certaine coulisse dont on ne pouvait se douter et par laquelle sir Sydney s'était introduit. Je fus enchantée du sacrifice qu'il me faisait de ces ressources secrètes, et je lui fis grâce en faveur de sa bonne foi.
CHAPITRE XVI
Singulière conversation et comment elle se termina.