L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines
Part 14
Cet homme, qui paraissait au premier abord froid et sérieux, déploya bientôt, sans la moindre prétention, une éloquence facile, intéressante. Philosophe, il n'avait que des principes modérés, consolants: ses yeux, qui n'étaient d'abord que majestueux, devenaient tendres dès qu'il parlait: un sourire charmant inspirait de la confiance; en un mot, plus on le contemplait, plus on était frappé de la symétrie parfaite de ses traits et de la dignité de sa physionomie. Agé d'environ quarante ans, il avait la fraîcheur et la vivacité du plus jeune homme. Sa voix, quoique mâle, était douce; sa taille, aussi souple que noble, était dégagée de cette contrainte que nous reprochons au plus grand nombre de ses compatriotes. On ne pouvait enfin se lasser de voir, d'écouter, d'admirer le chevalier Sydney. C'est ainsi qu'un de ses gens nous apprit qu'il se nommait.
Avec quelle bonté, surtout, il traitait l'aimable Monrose!--Mon ami, lui disait-il, en lui frappant amicalement sur l'épaule, heureux les guerriers qui ont par devers eux, au bout de leur carrière, un seul trait qui vaille celui que tu viens de donner au début de la tienne! sois conséquent, et tu seras le modèle des hommes braves et généreux.--Le modeste Monrose répondait de son mieux, par ses caresses, à tout ce que le chevalier lui disait d'obligeant.
Cet Anglais, si différent en apparence des gens que nous avions coutume de voir, nous aurait peut-être beaucoup moins plu, malgré ses belles qualités, si nous ne lui avions pas été aussi redevables. Il en imposait surtout à Sylvina, qui ne pouvait sortir avec lui du ton du respect et de la cérémonie. Quant à moi, je ne savais quel penchant m'entraînait vers sir Sydney; et lui-même, malgré le partage à peu près égal de ses attentions, me paraissait profondément occupé de moi: ses yeux y revenaient sans cesse; mais je ne pouvais comprendre pourquoi je les voyais s'attrister en me fixant. Ceux de Monrose tenaient une conduite tout à fait différente. Le pauvre petit me regardait furtivement et ne le faisait jamais sans rougir. Si nous nous rencontrions, il détournait la vue, pourvu qu'il y songeât; car, lorsque le plaisir de me contempler lui faisait oublier la convention qu'il pouvait avoir faite avec lui-même de s'en abstenir, le fripon se déridait, son visage pétillait, j'y lisais qu'il mourait d'envie de se jeter à mon cou.
Nous devions arriver à Paris le soir du lendemain. Le chevalier ayant ordonné au laquais, qui le servait à table, de repartir bientôt, afin d'avoir le temps de lui trouver un logement convenable, nous lui en offrîmes un chez nous, en attendant; mais il n'accepta point et se contenta de prendre notre adresse, après avoir demandé la permission de nous venir voir. Ensuite il alla reposer, devant se mettre en route de meilleure heure que nous. Avant de nous quitter, il trouva le moment de donner à Sylvina, pour le jeune Monrose, vingt-cinq louis qu'elle ne put refuser, sir Sydney l'assurant qu'il tiendrait à honneur que ce brave enfant voulût bien agréer cette légère marque de son estime.
CHAPITRE VI
Où l'on ne verra rien d'étonnant.
Le reste du voyage fut très heureux. Mon coeur palpita lorsque nous approchâmes de la capitale; mais ma joie n'avait rien de comparable à celle du beau Monrose. Il dévorait des yeux les moindres objets, non avec la stupide admiration des sots, mais avec ce désir vif, si naturel à un jeune homme plein de feu, qui sort pour la première fois d'une prison, où rien n'a jamais pu l'affecter agréablement. Nous arrivâmes enfin. Notre laquais, que nous avions fait partir pendant la nuit avec celui de sir Sydney, nous attendait; les appartements étaient préparés; on logea Monrose dans une pièce qui donnait d'un côté dans la chambre à coucher de Sylvina, et de l'autre sur un corridor, à côté de la mienne. Nous n'étions pas scrupuleuses; au surplus nous n'avions personne qui pût trouver à redire à cet arrangement; et je ne me suis jamais repentie qu'il ait eu lieu.
Le chevalier Sydney vint nous voir le lendemain, quoiqu'il eût appris de son laquais, instruit par le nôtre, que nous étions à peu près de ces femmes qu'on nomme du monde. Il n'en rabattit point avec nous, et nous eûmes tout lieu d'être contentes de sa politesse. Nous devions aller au spectacle, c'est un des premiers besoins des pauvres gens qui viennent de s'ennuyer en province. Le chevalier offrit de nous accompagner au Français, que nous avions préféré: nous le priâmes d'accepter au retour notre souper; ce qu'il fit.
Pendant le repas, certaines minauderies de Sylvina me firent aviser qu'elle n'aurait pas été fâchée de donner dans l'oeil du bel Anglais: ce qui fortifia beaucoup mes soupçons fut que je la vis s'étudier à ne faire aucune attention à Monrose, qu'elle avait cependant perpétuellement caressé le matin, au point de le faire asseoir sur elle et de lui donner sans gêne de ces baisers qui ne sont plus sans conséquence quand on est aussi formé que l'était notre nouvel ami. On avait beau le tutoyer, le nommer mon fils, répéter sans cesse qu'on pourrait être sa mère, Monrose était trop aimable et Sylvina trop sujette à s'enflammer pour que toute cette belle amitié ne me parût pas quelque chose de plus. Je me rappelais d'Aiglemont, Géronimo, et je disais en dedans de moi: «Voici donc encore un larcin que Sylvina voudrait me faire; pour le coup, celui-ci ne lui convient pas, il est mon lot, à moi.» Je trouvais Monrose adorable; tout favorisait le projet de me l'attacher. Je ne pouvais douter que je ne lui eusse fait impression. Il ne s'agissait donc plus d'avoir les yeux ouverts sur la conduite de Sylvina. Elle était femme à faire les démarches les plus hardies. Je résolus de la prévenir et de me jeter plutôt à la tête du bel enfant que de ne pas l'avoir la première, si la fatalité de mon étoile me condamnait à toujours partager.
Mais si j'avais des plans, Sylvina en avait aussi. Elle feignit pendant plusieurs jours d'être incommodée pour se dispenser de sortir; autrement j'aurais dû rester à la maison avec Monrose qui, n'étant pas vêtu, n'aurait pu l'accompagner: c'était précisément ce tête-à-tête qu'elle redoutait; elle restait donc au logis. Pendant cette retraite, elle donna tous ses soins au beau jeune homme, l'équipa galamment, lui donna des nippes et lui retint des maîtres. Il était d'une beauté ravissante dans ses nouveaux ajustements. Nous trouvions surprenant qu'il eût sur-le-champ cette bonne mine, ce maintien aisé et noble qui n'est pas toujours le fruit assuré d'une longue éducation.
Nous le tînmes auprès de nous, gardé, pour ainsi dire, à vue, pendant près d'un mois, n'allant que furtivement au spectacle ou choisissant quelques promenades écartées; évitant surtout de rencontrer nos connaissances, qui n'auraient pas manqué de venir nous voir et de nous rejeter plus tôt que nous ne voulions dans le tourbillon bruyant des sociétés. Le chevalier Sydney était la seule personne que nous vissions. Il devait être bien étonné de notre retenue, sachant que nous étions des femmes de plaisir. Il était surtout bien éloigné d'imaginer qu'un enfant pût être la cause de notre réforme apparente.
Sydney commençait à nous accorder beaucoup de confiance; mes talents le captivaient, nous lui devenions nécessaires, il ne nous quittait presque plus. Mais je retrouvais toujours dans ses yeux cet intérêt triste qui m'avait frappée dès le premier instant. Je ne pouvais douter de son amour. Je voyais clairement que sans la différence des âges, il n'aurait pas hésité de se déclarer. Cette disproportion seule m'en imposait un peu. Cependant je m'interrogeais. Loin d'avoir de la répugnance pour ce respectable Anglais, je me sentais plutôt prévenue en sa faveur. J'aimais Monrose, mais il y avait plus de caprice et de vanité que de passion dans mes sentiments pour lui. Je ne m'attendais pas à de grandes ressources d'aucune espèce de la part d'un amant si jeune et si neuf. En un mot, ni l'une ni l'autre de ces conquêtes ne me semblait capable de me dédommager du charmant d'Aiglemont; mais nous étions séparés, et pour l'amour, les absents eurent toujours tort avec moi. Je pris donc mon parti. Je résolus de prendre le chevalier et Monrose; rien ne me paraissait plus compatible; et, en effet, j'avais très bien calculé.
CHAPITRE VII
Où l'on retrouve des gens de connaissance.
Cependant je ne m'étais encore arrangée avec aucun des deux quand monseigneur et son neveu vinrent, tout à coup, nous surprendre. Sa Grandeur nous avait écrit à l'occasion de notre malheureuse aventure; depuis notre réponse, nous n'avions plus reçu de ses nouvelles, et nous étions bien éloignées de le supposer sitôt de retour à Paris. Nous philosophions assez sérieusement avec Sir Sydney lorsque ces aimables gens tombèrent pour nous des nues. Quand le laquais les annnonça, nous lui fîmes répéter deux fois ces noms si connus, que nous ne pouvions encore nous persuader d'avoir bien entendus.
La présence de l'Anglais obligea monseigneur à paraître moins familier qu'il n'eût pu se le permettre si nous eussions été seules. D'Aiglemont suivit son exemple, et l'entrevue se passa le plus décemment du monde. Ces messieurs eurent bientôt fait connaissance, quand nous eûmes conté aux derniers venus qu'ils voyaient dans Sydney et Monrose nos libérateurs, et à ceux-ci que nous sortions de chez Sa Grandeur quand nous avions eu le malheur d'être attaquées. Monrose fut fort caressé de l'oncle et du neveu et se tira très bien d'affaire. D'Aiglemont, toujours prêt à persifler, lui dit qu'il ne pouvait avoir obligé des personnes plus reconnaissantes et plus faites pour encourager une belle âme à rendre des services. J'eus un secret dépit de me voir si justement soupçonnée, et cela m'affermit dans le projet de récompenser le cher Monrose. Mon air piqué fut, sans doute, remarqué de d'Aiglemont, que je vis sourire malignement.
Sir Sydney, depuis qu'il vivait avec nous, s'étant conduit de manière à ne pas laisser à Sylvina l'espérance de le prendre dans ses filets, elle se rabattit ouvertement sur Monseigneur; je crus lire dans la physionomie de l'Anglais que cette préférence lui faisait plus de plaisir que de peine. Le prélat, ayant désormais à redouter la concurrence de son neveu, n'espérait apparemment plus de continuer à m'intéresser. Il se trouvait flatté de l'emporter sur Sydney, qui paraissait très aimable. Quant à d'Aiglemont, bien sûr de ne pas manquer de femmes, il se souciait peut-être assez peu d'être bien ou mal traité de ma part, et je ne m'aperçus pas qu'il fît de grands efforts pour me témoigner le désir d'être encore ensemble sur le même pied qu'en province. Cette indifférence ajoutait à mes griefs; et tout cela ne laissait pas d'avancer beaucoup les affaires du charmant Monrose.
CHAPITRE VIII
Le bien vient quelquefois en dormant.
Il n'y avait pas de temps à perdre; je savais que si je laissais à Sylvina celui de styler mon bel enfant, il était perdu pour moi: voici ce que l'amour m'inspira.
La nuit même du jour où nous avions vu monseigneur et son neveu, je me levai doucement et fus éveiller Monrose, qui dormait le plus paisiblement du monde. Cependant j'entrepris de lui persuader que je l'avais entendu ronfler d'une manière effrayante et que j'accourais, craignant qu'il n'étouffât. La brusque interruption de son sommeil lui causait, en effet, un peu d'agitation. Je prétendais que c'était une suite de l'état où il venait de se trouver en dormant; j'avais passé mes bras autour de lui; je le serrais contre mon sein, avec les démonstrations de la plus vive inquiétude. L'adolescent me comblait de remerciements; ses lèvres s'allongeaient pour baiser machinalement deux globes entre lesquels je le faisais respirer. O nature, que tu es une admirable maîtresse!
Bientôt je sentis deux bras caressants qui s'entrelaçaient autour de moi et faisaient en tremblant quelques efforts pour m'attirer.--Monrose, dis-je alors, pénétrée d'une voluptueuse émotion, si vous craigniez de vous trouver mal une seconde fois... je resterais auprès de vous. Seriez-vous scandalisé? si... Mais vous m'inquiétez... Je ne vous abandonnerai pas dans un état aussi critique...--Vous êtes bien bonne, ma belle demoiselle, répondit-il, hors de lui, je me porte fort bien, mais je voudrais être malade pour avoir besoin de secours si chers.--Parlez franchement, Monrose, vous faisiez tout au moins quelque mauvais songe?--Non, en vérité, je songeais, au contraire... je n'ose vous le dire, cela est trop bête...--Dites, dites, mon bon ami. Je veux absolument savoir...--Eh bien!... je rêvais que... vous étiez le père principal du collège, charmante, malgré la robe noire et le bonnet carré... vous... me demandiez... ce que vous savez, mais avec tant de grâce que je n'avais pas le courage de vous le refuser. Loin de m'en offenser, j'ai été au désespoir de m'éveiller... imaginez quelle a été ma surprise en me trouvant dans vos bras.
Je n'avais ni robe ni bonnet carré, et mon but n'était pas précisément le même que celui du père principal; du reste, Monrose avait songé l'exacte vérité. Je ris comme une folle et ne pus m'empêcher de lui donner plusieurs baisers. J'étais à moitié couchée sur le lit, je me glissai peu à peu sous la couverture et me trouvai enfin à côté du charmant jouvenceau.
Je m'aperçus d'abord qu'il était bon à quelque chose. La qualité réparait chez lui ce qu'il avait à désirer pour la quantité. Monrose ne fut pas étonné de sentir mes mains le parcourir; son ami Carvel l'avait instruit même au delà des mystères du plaisir, mais il n'était pas encore fort avancé, je le connus au prompt mouvement que fit sa main pour se retirer, quand elle sentit une conformation différente, l'absence de ce qu'il croyait apparemment commun aux deux sexes. Je la retins comme elle fuyait, cette main trop timide, et la ramenai sur la place.--Tu vois bien, mon cher Monrose, dis-je en le baisant avec transport, tu vois que je ne suis pas le père principal.--Je n'y suis plus, répondit-il avec un peu de confusion. Cependant une de ses mains visitait curieusement ce nouveau pays et les environs qui lui étaient moins étrangers, l'autre prenait plaisir à manier le satin de ma gorge... Il haletait, consumé de désirs dont il ignorait encore l'objet et le remède... Ses nouvelles découvertes l'avaient absolument désorienté.
Je jouissais à mon aise de son délicieux étonnement.--Eh bien, Monrose, lui dis-je, il n'y a rien à craindre avec moi. Je ne te ferai point de sottises.--Hélas non, répondit-il en soupirant: mais si Carvel eût été vous, ou si vous étiez tout de bon le père principal, je sens que je ne pourrais résister au désir d'en faire et de m'en laisser faire, car je sais que nous avons l'un et l'autre avantage.--Eh bien, dis-je au comble de l'égarement, puisque je suis malheureusement dans l'impuissance de tirer parti de ta volonté, fais du moins ce que tu voudras.
Le pauvre Monrose fut encore plus embarrassé; il n'avait qu'un objet; encore en était-il à la simple spéculation. Je le désespérais surtout par une attitude aussi contraire à ses vues que favorables aux miennes.--Viens dans mes bras, lui dis-je, peut-être se fera-t-il quelque miracle en notre faveur.
CHAPITRE IX
Fin du noviciat de Monrose.
Il obéit avec transport. J'étais aux cieux, sentant sur mon corps embrasé le poids léger de celui de mon jeune amant. Il tremblait. Il ne savait comment se soutenir. Je le tins longtemps serré contre mon sein, le dévorant de mes baisers, suçant avec délire sa belle bouche et lui prodiguant les aveux les plus passionnés. L'aimable prosélyte me laisait faire, attendant en silence à quoi tout cela pourrait aboutir. Je ne me possédais plus. J'allais... mais un obstacle s'éleva. Le trouble du pauvre petit agit cruellement sur l'aiguillon de l'amour qui se glaça dans ma main... Ce terrible contre-temps poussa mes désirs jusqu'à la fureur, je mis en usage tout ce que je pouvais connaître de ressources... Le désenchantement fut prompt, je me hâtai de le mettre à profit. J'appliquai le remède après lequel je languissais. Le docile Monrose reçut la dernière leçon. Je le pressai fortement contre moi par ces coussins potelés dont les charmes font oublier les vues honteuses de la nature; des mouvements délicieux achevèrent d'éclairer l'heureux Monrose. Je sentis l'instant où Vénus recevait sa première offrande. Le plaisir nous anéantit en même temps.
Ce fut ainsi que je trompai les desseins de la lubrique Sylvina, que je la frustrai d'une fleur précieuse qu'elle était sur le point de cueillir et que je me vengeai d'avoir partagé d'Aiglemont et Fiorelli, des grâces dont je conservais un dépit, qui, peut-être, eût été jusqu'à la haine, sans les bontés infinies dont cette rivale me comblait depuis si longtemps et dont j'étais pénétrée de reconnaissance. Je ne crains point d'avouer mes petitesses; les femmes s'y reconnaîtront: les hommes ne me sauront pas mauvais gré d'une façon de penser qui prouve quelle importance nous voulons bien attacher à leur conquête.
J'éprouvais les plus délicieuses sensations et m'étonnais de la prodigieuse distance qu'il y a du bonheur d'un homme qui change une fille en femme à celui d'une femme qui reçoit les prémices d'un candidat d'amour. Je venais de goûter avec Monrose des voluptés ravissantes; et quelle nuit, au contraire, le pauvre d'Aiglemont avait-il passée la première fois avec moi!
Monrose, dans l'ivresse d'une sensation si nouvelle pour lui, n'osait troubler mon amoureuse méditation. Il demeurait dans la voluptueuse situation où je l'avais placé. J'eus besoin de lui parler pour l'engager à rompre le silence.--Que t'en semble, mon cher ami? lui dis-je en lui donnant un baiser...--Laissez-moi, répondit-il, le temps de chercher des expressions, s'il en est, qui puissent rendre ce que je viens de sentir.--Monrose, es-tu fâché, maintenant que je sois venue troubler ton sommeil?--Ah! mademoiselle, s'écria-t-il avec mille caresses passionnées, pourriez-vous me croire assez ingrat?...--Tout de bon? Tu ne me voudras pas autant de mal qu'à ton ami Carvel? qu'au père principal?--Quelle méchanceté? vous me persiflez, et j'en meurs de honte. Mais souffrez que je vous parle avec franchise. Il n'est pas possible que ces plaisirs, dont l'impur Carvel m'entretenait sans cesse, fussent les mêmes que ceux dont vous venez de me faire jouir. Pourquoi n'y sentais-je pas le même attrait? Pourquoi, dans nos badinages nocturnes, n'était-ce souvent qu'à force d'art que Carvel venait à bout de faire éclore, faiblement encore, ces désirs que la première de vos caresses avait allumés à l'excès. Je crois le bonheur qu'il me vantait autant au-dessous de celui-ci qu'il est indifférent pour la forme.»
Pendant que Monrose raisonnait si juste, je recommençais insensiblement à tirer parti de sa position. Mes baisers lui fermèrent la bouche. Il s'y prenait déjà mieux, et j'admirais son intelligence. Cependant, pour vouloir trop bien faire, il fit mal, et je fus obligée de le remettre sur les voies. Pour lors, j'en fus parfaitement contente, et il dut l'être de moi. Filant son bonheur avec toute l'adresse dont mon expérience me rendait susceptible, je ne m'abandonnai au plaisir que lorsque je le vis toucher lui-même au moment décisif.
Ainsi les talents en amour n'étaient pas moins précoces chez l'aimable Monrose que la bravoure et l'esprit. Après s'être tiré si bien de sa nouvelle épreuve, il me devenait encore plus cher. Nous nous jurâmes le secret; et, de peur qu'un long sommeil ne nous mît dans le cas d'être surpris ensemble, je regagnai mon lit. Je m'endormis profondément dans le calme de la plus parfaite félicité.
CHAPITRE X
Intrigues dont le beau Monrose est l'objet.
Les travaux de la nuit avaient un peu pâli mon aimable élève. Ses yeux battus peignaient la douce langueur de la volupté: il était ravissant. Je lui conseillai cependant de se plaindre de quelque indisposition, afin de prévenir tout soupçon jaloux de la part de Sylvine. En effet, l'altération visible des couleurs de Monrose ne put lui échapper. Elle en témoignait la plus vive inquiétude. J'en fis autant, et nous nous tirâmes d'affaire.
Je me reprochais néanmoins d'avoir initié sitôt un enfant à qui les lumières qu'il venait d'acquérir pouvaient devenir fatales. Il était ardent; je craignais pour lui le tempérament d'une femme incapable de le ménager, à qui pourtant il ne pouvait éviter d'accorder des complaisances. Je lisais dans l'avenir que, complice lui-même de sa ruine, il donnerait bientôt dans tous les excès dont ses charmes et son mérite lui procureraient la facilité. Je m'affligeais en pensant que cette belle plante allait se dessécher et périr avant sa maturité; que, pour avoir connu trop tôt le plaisir, Monrose se livrerait aux passions et tromperait sans doute les grands desseins que la nature semblait avoir sur une créature aussi parfaite; afin donc d'arrêter les progrès d'un mal dont j'aurais été l'auteur, j'imaginai d'exiger de Monrose qu'il se soumît entièrement à mes volontés. En conséquence, je le pressentis dès le lendemain, et feignant d'attacher la plus grande importance à ce qui s'est passé, voici ce que je lui dis, après l'avoir préparé par quelques sophismes préliminaires:
--Puisque le hasard, mon cher Monrose, n'a pas présidé seul aux liens qui viennent de se former entre nous et que tu ne répugnes pas à penser qu'une forte sympathie nous avait destinés de tout temps l'un à l'autre, tu as envers moi des devoirs à remplir dont tu n'es pas affranchi, quoique, par une heureuse bizarrerie, notre intrigue ait commencé par où les autres ont coutume de se dénouer. L'une des premières lois de l'amour est de ne se point partager. Tu es à moi; tu me dois le sacrifice de tout ce que l'on pourra t'offrir de plaisir. Ce sera à moi de te permettre ou défendre à cet égard, ce que je jugerai à propos. Tu dois de même trouver bon que j'agrée ou refuse à ma volonté les désirs dont tu pourras me faire part. Ton sexe est fait pour mériter les faveurs du mien; tu goûteras mieux celles que je pourrai t'accorder, quand elles seront le prix de tes soins et le gage de ma satisfaction.
Monrose promit tout ce que je voulus. Il aimait: son âme ingénue était pénétrée de cette première ferveur qui rend incapable d'égoïsme et de méfiance. Il ne fit pas attention qu'en lui prescrivant des engagements, je ne m'en imposais aucuns, il prononça mille voeux à mes genoux, avec l'enthousiasme de la passion et du respect.
Beautés qui pouvez être jalouses d'une pure adoration, c'est à l'âge de Monrose qu'il faut prendre les hommes, si vous voulez respirer un moment cet encens délicat. Un moment, entendez-vous? Car bientôt ces coeurs si francs, si sensibles, participent à la contagion générale: alors vous devenez les dupes de ceux que vous croyez duper. On se lasse d'entretenir l'illusion de votre orgueil. Les adorateurs s'enfuient en se moquant. Vous demeurez rongées de regrets et couvertes de ridicule.
Monrose était de bonne foi; cependant, je me souciais fort peu d'être adorée. Cela ne m'a jamais flattée: j'ai toujours souhaité court amour et longue amitié. Mais j'ai dit mes raisons. Toutes les femmes qui se proposent de tromper n'en ont pas d'aussi délicates. Revenons à notre sujet.
Monrose ne fut pas longtemps sans avoir des confidences à me faire. Il ne restait jamais seul avec Sylvina, qu'elle ne fît quelque forte agacerie. Elle s'était mise sur le pied de le caresser de la manière la plus libre et de ne se gêner avec lui, non plus que s'il eût été du même sexe. Le piège favori était de le faire appeler le matin, pour lire à son chevet. Alors c'était un bras, un téton qu'on laissait voir: puis, l'on avait chaud, l'on se découvrait, ou bien il s'agissait de quelque puce incommode; on employait l'officieux Monrose à lui donner la chasse. C'était ici, c'était là, et l'insecte rusé ne se trouvait jamais, surtout s'il avait le bonheur de se retrancher dans quelques postes favorables pour lesquels le timide chasseur avait du respect.