L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines

Part 13

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En même temps, comme si le sort eût pris à tâche de ne pas nous laisser emporter de cette ville même un regret de curiosité, nous apprîmes que la sublime Éléonore, malgré ses serments, épousait enfin le seigneur de la Caffardière, car, à l'occasion de son grand mariage, on obligeait notre dévot d'ennoblir son nom, dont la résonnance était ci-devant par trop roturière, pour un homme dont le grand-père avait été secrétaire du roi. M. de la Caffardière, donc, épousait, parce que la féconde Éléonore se trouvait, de même que la Dupré, dans un cas fâcheux. L'épouseur, malgré les remontrances de sa mère et les secrets importants qu'elle lui avait enfin révélés, s'exécutait par déférence pour un confesseur fanatique qui l'ordonnait ainsi. Il y avait d'autant plus de résignation entière dans le fait du pauvre Caffardière, qu'il n'avait jamais pu savoir si c'était, en effet, dans les bras de sa chère Éléonore qu'il avait souillé son âme, et que, pour surcroît, il se trouvait réduit à expier dans le purgatoire de saint Corne une souillure très physique dont il était redevable... à qui? à Mlle Thérèse. Ç'avait été le point de vengeance de cette belle irritée. C'était à cela que se portaient ces mots mystérieux que j'ai cités au chapitre sixième de cette partie: _Il passera par mes mains... et s'en repentira_. Cette découverte nous donna aussi la solution de ce qu'elle avait dit d'obscur relativement à Géronimo. _Ah! si j'avais pu_, etc. On n'avait pas voulu traiter celui-ci, qu'on aimait, comme ce vilain Caffardot, dont on avait à se plaindre; cependant, la pauvre Thérèse demeurait à même de bien faire du mal à ses ennemis: ses amis étaient au moins fort heureux qu'elle eût encore plus de probité que de tempérament, mais elle pouvait déroger. Nous l'aimions, nous en étions parfaitement servies. La pitié que son état nous inspirait ajoutait encore à l'empressement que nous avions de nous rendre à la capitale. Monseigneur devait y revenir d'abord après l'ennuyeuse quinzaine de Pâques. Il consentit enfin à nous voir nous éloigner.

Lambert se maria; monseigneur saisit cette occasion pour donner mille marques d'estime et de libéralité aux nouveaux époux. Ils nous accompagnèrent avec les officiers de Sylvina jusqu'à un château peu distant, et qui dépendait de l'évêché. Monseigneur, qui avait les devants, nous y reçut à merveille. Enfin, après trois jours consacrés à fêter l'hymen, nous nous séparâmes, Sa Grandeur promettant de nous rejoindre bientôt, et le couple fortuné de soutenir dans tous les temps avec nous les liaisons d'une étroite amitié.

_Fin de la seconde partie_

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Accident.--Fâcheuse rencontre.

Pour se rendre du château de monseigneur à la première station, il y avait une lieue de mauvais terrain à traverser par des chemins détestables. On avait fait boire les postillons plus que de raison, ils nous embourbèrent à cent pas de la grande route. La berline était pesante. Les chevaux ne purent la dégager. Le laquais était en avant. Beaucoup d'humeur de notre part. Force jurements des postillons. Trois femmes ne leur en imposaient guère. Nous ne fûmes quittes de leurs mauvais propos qu'à l'occasion d'un débat qui survint entre eux au sujet d'un supplément de chevaux qu'il fallait que l'un des deux allât chercher. Le moins brutal se mit enfin à la raison et partit.

Nous eûmes le malheur de voir arriver un moment après six sacripants, en uniforme, avec lesquels était un joli jeune homme, vêtu bourgeoisement et qui ne leur ressemblait en aucune façon. Cette troupe nous était adressée à bonne intention, par le postillon qui venait de se détacher. Tous ces drôles, excepté le bel adolescent, paraissaient ivres, et l'effrayante conversation qu'ils tenaient en avançant nous donna la plus mauvaise opinion de leur honnêteté. Nous ne leur faisions pas injure.

--«Eh bien! mille dieux, dit en nous abordant celui qui paraissait être le chef de la bande, voyons; qu'y a-t-il ici de nouveau? Mort, non pas d'un diable, continua-t-il en se tournant du côté de ses compagnons, c'est une charretée de gibier! Heureusement, elles sont jolies. Ventre-bleu, la belle aubaine! Daubons là-dessus comme il faut, et que chacun de nous ait à m'imiter.--Je promets deux culbutes à chacune, répliqua l'un. Je suis, moi, homme à faire ma demi-douzaine, ripostait un autre.--Donnez-vous-en tant que vous voudrez, ajoutait un troisième, en se servant du mot propre, quant à moi, le cotillon me pue et je vais au solide. Or çà, larronnesses, fichez-moi le camp de là-dedans; allons, preste, ou l'on vous en fera dénicher de la bonne manière...

Mais, comment faire? Descendre dans le bourbier? Nous en aurions eu jusqu'au ventre.--Pas de ça, interrompit l'un des drôles, il ne sera pas dit que je le fasse à des culs crottés, venez, mes princesses, grimpez-moi dessus; à charge de revanche, sus, houp là...--La pauvre Sylvina plus morte que vive, se laissa descendre la première. Des épaules du porteur, elle passa tout de suite sous les bras du sergent, qui, remettant un court brûle-gueule dans la corne de son chapeau, se mit en devoir de lui appuyer un baiser enfumé; elle jeta les hauts cris. On lui détacha un grand coup de pied au cul pour lui apprendre à faire la cruelle.

Un autre retint Thérèse par ses jupons, comme elle allait s'élancer par la portière opposée; la beauté des appas que ce mouvement mit en évidence produisit une grande sensation. Certain air qu'elle avait, et dont j'ai déjà fait mention ailleurs, réunissait d'avance en sa faveur les suffrages des spadassins. Il n'y eut qu'un cri: A moi celle-ci. Je la veux.--A moi.--A moi. Elle se laissa mettre à terre sans résistance, et, tournant à son profit le coup de pied dont Sylvina venait d'être régalée, elle ne dit mot. Quant à moi, j'avais plus de colère que de peur. Mon tour venait, j'avais tiré tout doucement un couteau de ma poche et me tapissant dans mon coin, je menaçais de poignarder le premier qui aurait l'insolence de mettre la main sur moi. Ce trait d'assurance fut fort au goût de ces messieurs. Ils rirent et jugèrent que puisque j'avais du courage, il ne me serait rien fait, pourvu toutefois que je voulusse bien ne pas m'opposer à ce qu'on visitât la voiture et qu'on emportât de quoi se soutenir de nous; mais je refusai de capituler, et, sautant adroitement au delà de la boue, je me ruai sur l'un des soldats que je blessai légèrement avec mon couteau. Pendant ce temps-là, notre postillon qui avait hasardé des représentations, recevait des coups: on l'attachait à un arbre. Thérèse qui s'enfonçait dans un taillis, y était poursuivie par l'un des bandits. Sylvina, prosternée, demandait grâce; on la parcourait du haut en bas sans l'écouter. Celui que j'avais frappé me liait les mains et promettait de me pousser dans l'instant une botte mieux fournie que celle qu'il venait de recevoir de ma façon...

Alors le beau jeune homme, qui n'avait fait jusque-là que s'opposer de son mieux aux violences, parut en fureur. Il saisit une épée, qu'on avait quittée pour commencer d'être à son aise, et se mettant bravement en garde, il menaça de charger tous ces gueux à la fois, résolut de périr plutôt que de nous voir devenir les victimes de leur brutalité; on allait risposter cruellement à son défi généreux, lorsque deux hommes à cheval, accourant à toute bride, firent tout à coup diversion.

CHAPITRE II

Dénouement tragigue de l'aventure du bourbier. Bravoure d'un Anglais et du joli jeune homme.

Les cavaliers, voyant des épées nues, s'arrêtèrent court et délibérèrent un moment s'ils s'avanceraient jusqu'à nous. Cependant le plus déterminé, donnant l'exemple, son camarade le suivit; ils piquèrent de notre côté, le pistolet à la main. Nous connûmes aussitôt au langage et à l'habillement de ces honnêtes gens qu'ils étaient Anglais. L'aspect des armes à feu ne laissa pas d'en imposer à nos ennemis, qui n'avaient que des sabres et des bâtons. Nous courûmes au-devant de nos défenseurs et nous nous retranchâmes derrière leurs chevaux. Le beau jeune homme, qui par bonheur parlait l'anglais, raconta en peu de mots ce qui venait d'arriver. Cependant les soldats faisaient mine de vouloir charger. Au même moment une chaise parut. C'était celle du maître des courriers; il les avait suivis des yeux et ayant entendu du tumulte, il s'était détourné comme eux, pour venir à notre secours.

Nous vîmes à l'instant s'élancer hors de la voiture, encore roulante, un très bel homme, armé d'un large coutelas dont il frappa d'estoc et de taille avant d'avoir pris la peine de faire la moindre question. A l'instant, tous les coquins, à l'exception de celui qui s'était mis aux trousses de Thérèse, firent front et s'escrimèrent. Le beau jeune homme, à côté de notre nouveau protecteur, le secondait en héros. A peine eut-on ferraillé quelques minutes que les marauds furent hors de combat, percés, balafrés et fracassés de quatre coups de pistolet que la cavalerie venait de tirer. Le bruit de cette décharge ayant fait fuir l'agresseur de Thérèse, elle reparut sans coiffure, échevelée, les tétons à l'air et soutenant comme elle pouvait ses jupes, dont les cordons étaient coupés.

Deux des malheureux étaient sans vie. Les autres demandèrent quartier, on dédaigna de continuer à leur faire la guerre. Le brave Anglais eut même la générosité de faire visiter et bander leurs plaies par un de ses gens qui était bon chirurgien.

Tandis que d'un côté l'on prenait ce soin charitable, de l'autre, nos chevaliers secouraient Sylvina qui s'était évanouie pendant la bataille, puis on ajouta pour un moment à notre voiture les chevaux de selle de l'Anglais. Celui-ci, le beau jeune homme, un valet et notre postillon unissant leurs efforts, la berline fut tirée du bourbier. Tout commençait à être en bon ordre, lorsque notre cher Anglais sentit enfin qu'il avait lui-même une blessure. Heureusement elle était légère. Il y fit mettre ce qu'il fallait et remonta dans sa voiture. Nous reçûmes le beau jeune homme dans la nôtre, où il y avait une place, et nous nous remîmes en route.

Bientôt nous retrouvâmes notre postillon et le laquais qui revenaient accompagnés d'une foule de villageois, de quelques hommes bleus et d'un noir. Nous demandâmes ce que signifiait cet attroupement; le postillon nous dit que les soldats qu'il avait envoyés venant de commettre plusieurs excès dans le village, il avait prévu qu'ils ne manqueraient pas de nous insulter, qu'en conséquence, il amenait main-forte et la justice en cas de malheur; mais ce secours fût venu trop tard sans l'heureuse apparition des Anglais. Nous contâmes ce que nous venions d'essuyer: nos gens revinrent avec nous sur leurs pas. Le reste de la troupe poussa jusqu'au lieu du délit, après que l'homme noir eut reçu nos dépositions.

En effet, tout le monde était en alarme dans le village où nous prîmes des chevaux. Les coquins avaient pillé le cabaret, battu l'hôte et mis les servantes à mal. Le nombre en avait imposé. Ils s'étaient retirés sans obstacles.

Cependant le bruit de notre aventure ne fut pas plus tôt répandu que l'on accourut de toutes parts. Nos voitures furent investies. Le curé vint nous féliciter fort platement. Un petit gentilhomme désolé, qui revenait de la chasse, s'empressa beaucoup et nous persécuta pour nous engager à mettre pied à terre chez lui. Nous refusâmes. Il jurait, _foi de capitaine de milice_, que s'il eût été au château avec _la Fleur_ et _Jacques_, ses fidèles serviteurs, les choses ne se seraient pas passées si tranquillement; puis il fallut endurer l'histoire fastidieuse de vingt bagarres de village où ce vaillant hobereau devait avoir fait des prodiges. L'Anglais se tirait d'affaire à merveille, feignant de ne pas entendre le français: c'est donc sur nous que tombait en entier l'ennui des honneurs que l'on nous rendait. Sylvina se ruinait en politesses et remerciements; j'avais de l'humeur. Thérèse rechignait encore mieux, honteuse du désordre de son ajustement, qui ne publiait que trop qu'il lui était arrivé quelque chose de particulier. Le jeune homme était à peindre, transporté, répondant de tous côtés avec une gaieté vive, délicieuse; cependant nous ne savions ni qui il était, ni ce que nous ferions de lui. Il n'était pas plus au fait de ce qui nous regardait; mais il n'en avait pas moins l'air d'avoir passé toute sa vie avec nous.

Enfin, les voitures furent attelées. L'Anglais fit un présent au cabaretier et jeta quelque argent au peuple, en reconnaissance de l'intérêt qu'il paraissait prendre à notre aventure. Nous partîmes à travers une huée de voeux et de bénédictions.

CHAPITRE III

Histoire de Monrose.--Ses singuliers malheurs.

Nous désirions bien vivement de savoir qui était ce charmant jouvenceau que le hasard nous faisait enlever. Il alla de lui-même au-devant de notre curiosité, et montrant beaucoup d'assurance, toutefois sans effronterie, il s'ouvrit à nous à peu près dans ces termes:

«--Vous trouvez sans doute bien étrange, mesdames, que je me sois ainsi faufilé sans avoir l'honneur d'être connu de vous; et quoique vous m'ayez surpris en si mauvaise compagnie, je vous prie cependant de croire que je ne ressemble en rien aux scélérats avec qui je me trouvais. Je suis un infortuné, sans ressources; je sais que je suis gentilhomme, mais livré dès l'enfance à des mains mercenaires, sorti de chez un misérable grammairien pour rentrer dans un collège, je n'ai jamais vu qui que ce soit de ma famille. On a payé pour moi régulièrement une modique pension. J'ai été mal entretenu, mal enseigné, humilié, battu; voilà en raccourci, mesdames, le tableau de mon existence. Quoique vous me voyez passablement grand, je n'ai cependant que quatorze ans; mais une vie dure m'a rendu précoce et je parais plus formé qu'on n'a coutume de l'être à mon âge. En effet, il y a déjà quelque temps que je raisonne, que je pense, et je me sens même capable de me faire un sort, venant de perdre par une démarche hardie le peu de ressources que je tirais de mes parents inconnus. On me nomme Monrose, mais ce n'est qu'un surnom: le principal du collège me l'a dit. Il a mes papiers et sait, lui seul, à qui j'appartiens et comment je devrais m'appeler.»

L'intéressant Monrose cessait de parler, mais nous voulûmes absolument savoir par quel hasard il s'était trouvé dans la compagnie de ces soldats et ce qu'il se proposait alors de devenir.

«--Mesdames, répondit-il en rougissant, je me suis échappé de mon collège, et, sur mon honneur, aucune puissance ne m'y fera jamais rentrer. Je n'ai rien de plus à dire. Le secret de ma fuite est de nature à ne pouvoir être révélé.» Notre impatience redoublait: nous pressâmes Monrose; il fit beaucoup de difficultés, mais se rendant enfin à nos instances, voici ce qu'il ajouta tristement et changeant plusieurs fois de couleur:

«--Je ne sais, mesdames, s'il est au monde un état plus malheureux que celui d'un enfant éloigné de ses père et mère et livré aux pédants. Ces bourreaux, à l'aspect farouche, au coeur dur, à l'âme vile, n'ont cessé de me persécuter; né fier, emporté, j'ai eu plus à souffrir qu'un autre. Ajouter à la fatigue et à l'ennui de mes exercices, retrancher de ma nourriture et de mon sommeil, me priver des récréations et de la société de mes camarades, ont été les injustices journalières de ces monstres que j'abhorre; heureux du moins si j'avais pu m'en faire abhorrer à mon tour et si la fatalité de mon étoile ne m'avait pas fait trouver dans leur attachement même le plus insupportable supplice.

«Il y a six mois environ que le besoin de m'attacher à quelqu'un me fit distinguer un de mes camarades, à qui de brillants succès dans les études avaient mérité la faveur de tous nos supérieurs. Je me sentais beaucoup d'estime et d'amitié pour Carvel, c'est ainsi que se nommait l'écolier; et je me proposais d'apprendre de ce jeune homme, si bien venu, l'art d'adoucir les tigres qui, jusque-là, n'avaient cessé de me déchirer. En effet, le désir que je témoignais de me lier avec Carvel sembla me ramener le principal: il parut voir avec plaisir notre bonne intelligence. Nous étions de la même classe; je partageai bientôt avec lui les bonnes grâces du régent, et je crus un moment que j'allais cesser d'être malheureux; mais bientôt certaines ouvertures de la part de mon nouvel ami et certaines démarches de celle du régent m'alarmèrent. Je voyais un grand mystère, on me louait, on me caressait; je pressentis qu'il se tramait quelque chose contre moi. Je découvris bientôt que Carvel devait une partie de sa faveur à des manières de faire sa cour, dans lesquelle je me sentais incapable de l'imiter...

«Mes doutes devinrent enfin des certitudes: notre régent était l'intime ami du principal, Carvel l'était de tous deux. On fermait assez les yeux sur notre conduite pour que nous trouvassions le moyen de coucher souvent ensemble. Carvel, libertin et plus âgé que moi, devenait familier, m'apprenait des polissonneries que je saisissais assez bien et auxquelles je prenais une sorte de goût. Mais je vois, mesdames, que mon ingénuité me nuit: vous vous moquez de moi? (Nous souriions en effet.)--Non, mon bel ami, répondit Sylvina, vous nous intéressez, vous nous amusez, vous êtes charmant. Poursuivez.--Insensiblement, il poussa plus loin le zèle de ses leçons... Une nuit, enfin, il me vanta fort éloquemment l'excellence de certains plaisirs... Mais l'image seule me causait d'abord une répugnance affreuse... En vain, il voulut essayer de me faire goûter le conseil, en l'appuyant de la pratique, je me fâchai tout de bon; il m'apaisa de son mieux, je lui pardonnai, mais nous convînmes qu'il ne serait plus question du dégoûtant article, quoiqu'il assurât, pour se justifier et me séduire, que c'était le principal et le régent eux-mêmes qui l'avaient instruit, et que ce que ces graves personnages lui faisaient sans scrupule, je pouvais bien le lui permettre aussi.

«Il est inutile, mesdames, d'allonger les détails. Vous saurez que Carvel n'agissait que par le conseil des supérieurs. Il leur était voué, il avait ordre de me débaucher pour me faire servir ensuite à leurs infâmes plaisirs. Caresses, prières, menaces, violences, tout a été tenté depuis, par les scélérats, pour venir à leur but. Bientôt divisés par une affreuse jalousie, chacun d'eux s'est imaginé que je lui préférais son rival; et je n'ai cessé d'être la victime des fureurs de l'un ou de l'autre. Je me suis brouillé à mort avec le méprisable Carvel... (Sylvina, ravie: Il est délicieux.)

«Avant-hier enfin, le principal m'ayant fait venir dans sa chambre à l'heure du coucher, sous prétexte de faire avec moi la paix, m'a serré dans ses bras et m'a prié d'oublier le passé. Je le promettais. Il m'a comblé de caresses et a servi des fruits, des confitures, du vin muscat, j'en ai goûté sans méfiance. Nous avons causé familièrement plus d'une heure... mais l'odieux principal, quittant tout à coup son visage hypocrite, s'est rué sur moi comme un loup enragé et, mettant en usage toute la vigueur d'un corps masculin et colossal, il a tenté de m'arracher ces prétendues faveurs...

«Déjà sa robe m'enveloppait la tête, et j'étais renversé sur le lit la face contre les couvertes, pouvant à peine respirer. Une jambe passée autour des miennes les tenait fortement arrêtées; déjà le monstre, de la main qu'il avait libre, avait coupé l'aiguillette de mon haut-de-chausse et découvert... Mais, dans ce moment, le régent furieux et qui probablement était depuis longtemps aux aguets, a jeté la porte en dedans, malgré les verrous, et m'a tiré, non sans peine, des mains du forcené, qui, dans l'égarement de sa passion, ne pouvait lâcher prise; je me suis évadé pendant que ces animaux féroces s'accrochaient avec la dernière fureur. Dans l'instant, toute la maison a été sur pied. Je visais à m'échapper, j'ai eu ce bonheur à la faveur de la confusion générale, les portes s'étant trouvées par hasard ouvertes.

«Je suis aussitôt sorti de la ville, n'ayant pour tout bien que ce que vous voyez sur mon corps et quelques sous que j'ai dépensés à ma première halte. Après avoir fait ensuite une longue marche sans reprendre haleine, j'ai rencontré ces soldats qui tenaient la même route que moi; nous avons fait connaissance: ils m'ont proposé de servir. La misère me pressait, je n'ai point hésité. Nous avions déjà bu ensemble à la santé du roi; et, le soir, je devais signer un engagement.»

CHAPITRE IV

Beau procédé de Sylvina.

Sans doute il était mal à nous de rire d'une histoire aussi malheureuse, mais ce principal et ce régent, entêtés pour l'amour de notre Ganimède, nous avaient paru si comiques que nous n'avions pu contenir nos éclats. Le pauvre petit, déconcerté, la larme à l'oeil, se taisait et n'osait plus nous regarder; nous soutînmes toute l'étendue de notre impertinence. J'allais tâcher de la réparer quand Sylvina prit la parole: «Aimable et généreux Monrose, dit-elle en lui donnant la main d'un air caressant, pardonnez un moment de folie qui n'a rien de commun avec l'intérêt dont vos aventures sont faites pour pénétrer toutes les âmes sensibles. Mais le ridicule de vos suborneurs est si frappé, vos aventures font naître de si bizarres idées que vous devez excuser s'il se mêle un peu d'envie de rire à beaucoup d'attendrissement. Nous vous avons les plus grandes obligations; quand cela ne serait pas, tout ce qui se fait remarquer d'aimable en vous, au premier abord, n'eût pas manqué de nous inspirer les plus favorables sentiments; maintenant nous vous les devons, et j'espère de réussir à vous convaincre bientôt de leur sincérité, après vous être exposé si bravement; pour nous, vous ne pouvez pas nous refuser la satisfaction de vous devenir à notre tour, bonnement, quelque chose. Rien ne vous empêche de nous suivre à Paris. Nous tâcherons de vous y dédommager de l'infortune où vous avez vécu jusqu'à présent. Elle n'était pas faite pour vous; on peut prophétiser hardiment du bonheur, sur une physionomie telle que la vôtre et d'après les preuves que vous avez données d'une aussi belle âme. Vous savez déjà que votre naissance est noble; je suis persuadée qu'un jour, lorsque vous connaîtrez vos parents, vous apprendrez que les faveurs de la fortune vous sont aussi réservées. En attendant que ces grands mystères se dévoilent à vos yeux, vivez avec nous et partagez l'aisance dont nous jouissons; quoi que nous puissions faire pour vous, il nous sera toujours impossible de nous acquitter.»

Monrose mouilla de ses larmes la main de Sylvina et la couvrit de baisers plus éloquents que les plus belles paroles. Nous n'étions pas moins émues... Ce bel enfant, qui avait toutes les grâces du corps, toutes les qualités du coeur, tout l'esprit d'une personne faite qui en a beaucoup, sut nous occuper avec tant d'agrément que nous fûmes étonnées de nous trouver sitôt rendues à l'endroit où nous étions convenues de passer la nuit.

CHAPITRE V

Comment l'Anglais se montra aussi aimable qu'il était vaillant.

Jusque-là, nous avions à peine vu notre brave Anglais, qui paraissait attacher très peu d'importance au service qu'il nous avait rendu, et, ne bougeant de sa chaise, il avait évité de se trouver à portée de nos remerciements. Cependant il nous donna la main pour descendre de voiture et nous demanda la permission de souper avec nous.

Si cet homme généreux n'avait pas l'air d'empressement qu'aurait pu se donner un galant Français, après une aventure aussi romanesque, ayant un droit puissant à la reconnaissance de très jolies femmes, il était peut-être encore plus flatteur pour nous de voir combien l'intention de ce bienfaiteur était de nous mettre à notre aise. Pas un mot qui pût faire tomber la conversation sur l'affaire du bourbier. S'il nous arrivait d'en laisser échapper quelque chose, il nous priait, en souriant, de ne pas nous rappeler un moment désagréable.--L'art du bonheur, disait-il, consiste à chasser au plus tôt de la mémoire ce qui a fait de la peine et à conserver précieusement le souvenir de ce qui a fait plaisir.