L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines
Part 12
--«Se peut-il, belle dame, lui dit d'Aiglemont avec attendrissement, et lui serrant les mains, se peut-il que les misères qui se sont passées cette nuit vous affligent et me forcent à des remords qui me déchirent le coeur?--Laissez-moi, monsieur, laissez-moi, vous m'avez outragée, vous m'avez rendue malheureuse pour le reste de mes jours.--En vérité, ma belle dame Dupré, c'est pousser trop loin la délicatesse, et tout cela ne mérite pas...--Chacun a sa façon de penser, monsieur! La mienne--A la bonne heure; mais un malheur, un cas extraordinaire, daignez donc lever les yeux sur moi...--Perfide, laissez-moi, comptez pour jamais sur mon mépris et ma haine. Il n'y a donc rien de sacré pour vous, si vous ne savez respecter ni l'hospitalité, ni la faiblesse d'une femme et les sentiments que vous lui connaissez pour un galant homme, qui est de vos amis?--J'avoue tous mes torts, je suis un monstre (le fripon était à genoux avec ces grâces séduisantes que nous lui connaissions si bien); très charmante madame Dupré, je me suis conduit bien indignement; mais que sert-il de déplorer un mal auquel il n'y a plus de remède? Voulez-vous l'empirer? lui donner des suites affreuses?--Comment, interrompit Sylvina, témoignant un grand intérêt, il s'agit, à ce que je vois, de choses bien graves. (L'accusé restait à genoux, humblement contrit, à peindre.) Dispensez-moi, madame, répondit la veuve, dispensez-moi de vous conter mon opprobre.--Je vais vous épargner la peine de conter, interrompit le coupable chevalier. J'ai été assez malheureux, mesdames, pour perdre hier la raison; c'est la première fois de ma vie que cela m'est arrivé... je...--Nous savons tout, jusqu'au taffetas d'Angleterre, dit Sylvina. Le chevalier sourit involontairement et continua:--Eh bien donc, madame en cherchait: elle avait tant à coeur de me procurer du soulagement qu'elle oubliait de dérober à mes regards une gorge admirable... des yeux charmants me brûlaient à travers la dentelle d'une coiffe de nuit mise le plus galamment du monde; un corps parfait, habillé d'une simple chemise et d'un corset à peine attaché!... des jambes... uniques et nues, dont je voyais la moitié!... Je vous demande un peu quel homme eût pu résister à tant de charmes, dans un moment d'ivresse? Maintenant, de sang-froid et le coeur navré, je n'y pense pas sans transport!» Mme Dupré se radoucissait en dépit d'elle-même, disant cependant, par décence: «Passez, passez, monsieur; ces éloges ne peuvent me flatter; il m'en coûte trop cher d'avoir eu le malheur de vous paraître désirable.--Je poursuis, mesdames; il est vrai que je fus insolent. J'osais porter sur ce que j'admirais une main trop hardie... Tant de fermeté, un satin si blanc, si fin, si doux, acheva de me mettre hors de moi... Je m'en déteste... mais cette ivresse maudite... J'épargne la pudeur de madame et vais en finir en deux mots. Oui, je m'y suis pris brutalement: elle n'était point sur ses gardes. Mes premiers mouvements, quoique déjà trop libres, ne l'avaient encore que légèrement effrayée... Je la saisis... elle crie... Je fais certaines tentatives; elle crie plus haut; mais je ne me possède plus. Le lit se trouve là par malheur, madame y tombe dans l'attitude la plus avantageuse pour moi... J'en profite: elle n'a plus la force de crier, et...--Fort bien, dit Sylvina après avoir écouté très attentivement cette confession intéressante. Voulez-vous, mes amis, continua-t-elle, que je vous dise mon avis de tout ceci? Mme Dupré ne s'en fâchera-t-elle pas?--Il faudra voir, madame», dit honteusement la nouvelle Lucrèce. «Je m'en rapporterai entièrement à Mme Sylvina», dit l'intéressant Tarquin. Nous attendions tous, avec beaucoup d'impatience, ce qu'allait dire Sylvina, qui se préparait avec un air d'importance. Elle fit, avant de parler, une pause, comme un orateur après l'exode de son discours. Je vais aussi reprendre haleine.
CHAPITRE XXVI
Suite du précédent.--Aveu de Mme Dupré.--Raccommodement.
Ainsi parla Sylvina: «Je vous avoue, tout net, ma chère dame Dupré, que si je ne donne pas raison au chevalier d'après ce qu'il vient de raconter, cela ne m'empêche pas de désapprouver beaucoup la manière dont vous vous êtes conduite vous-même. Au fond, il n'y a de grave, dans toute votre affaire, que les cris qui vous ont mal à propos échappé. Qu'en espériez-vous? des secours? De qui? des femmes? qu'auraient-elles pu? De nos jeunes insensés? loin de se mêler de réparer les torts du chevalier, ils ne songeaient au contraire qu'à en avoir eux-mêmes d'aussi grands. Comptiez-vous sur Lambert? il eût été cruel de mettre pour un badinage votre amant et votre ami dans le cas de s'égorger. Quant à votre réputation, si c'était pour elle que vous craigniez, soyez sûre que vous vous compromettiez mille fois plus, en donnant, comme vous l'avez fait, à soupçonner que vous étiez aux prises avec quelqu'un, ne se fût-il passé rien de sérieux, que vous ne l'eussiez été si vous aviez fait sans bruit et de bonne amitié des folies avec un galant homme, qui n'aurait point été les publier. Vous aimez Lambert: voilà qui est mieux. Ces liaisons de coeur peuvent être fort respectables, mais l'occasion et le tempérament ont leurs droits, que toutes les prétentions du sentiment ne peuvent altérer. D'ailleurs, vous ne devez rien à un homme qui n'est pas encore votre mari: vous serez dans tous les cas un excellent parti pour l'ami Lambert, qui n'a pour tout bien que son mérite et ses talents. C'est à lui seul que vous feriez tort, si par votre faute il venait à savoir ce qui vous est arrivé; il se trouverait alors réduit à la fâcheuse alternative ou de faire une bassesse, en vous épousant avec une tache avouée de vous-même, ou de renoncer, par une délicatesse mal entendue, au mariage qui doit assurer sa fortune et son bonheur. Votre état de veuve vous dispense de lui apporter en dot le rare joyau d'un pucelage... Vous n'avez, il est vrai, que trop publié que vous étiez dans le cas de faire ce présent à un second mari...--Madame Dupré, interrompit le chevalier, soyez franche, dites la vérité... là... en conscience. (La pauvre dame Dupré rougit excessivement.) _Primo_, continua le chevalier, j'avoue que l'homme le plus connaisseur peut se tromper en matière de pucelage. Pourtant... je sens que malgré toute l'envie que j'ai de ménager madame, il me sera difficile de mettre, sans impolitesse, certaine idée au jour... Entre nous, ma charmante dame Dupré, vous le prendrez comme il vous plaira, mais il m'a semblé... et je crois pouvoir assurer en homme d'honneur...--Ah! j'entends, interrompit Sylvino. Pour le coup, ceci change entièrement de thèse. Mais maintenant rien de plus clair que votre affaire: nous nous alarmions inutilement. Eh bien, tout est dit. Lambert ne saura rien: il épousera; d'ici à son retour, madame aura fait ses réflexions et sera consolée. _Pures misères!_ En effet, le chevalier avait raison de le dire. Rendez-lui justice, belle dame. Là, un peu de préjugé? un peu de sentiments romanesques? un peu de rouille provinciale? Voilà d'où viennent vos scrupules. On vous en guérira. Le futur est précisément l'homme qu'il vous faut. Il ne s'agit plus de ce que ce démon-là vous a fait. Vous êtes encore au même point; et ce n'est plus son escapade qui doit vous embarrasser vis-à-vis de l'ami Lambert...
La jolie veuve, ainsi scrutée, n'avait pas grand'chose à répliquer. Elle se vit forcée de se justifier d'un mensonge inutile, dont nous commencions de la soupçonner, car elle avait en effet voulu se faire passer pour vierge.
--Je suis bien malheureuse, dit-elle, de me voir réduite à vous avouer une grande faute plutôt que de vous laisser penser que je suis une menteuse, une bégueule; ce qui me rendrait bien plus méprisable à vos yeux qu'une tendre faiblesse. Non, mesdames, je ne songe point à nier ce que le chevalier, par trop connaisseur, vient de donner à entendre. Hélas! j'en conviens, je n'étais plus hier ce que je me glorifiais d'être quand vous arrivâtes ici. Mais... sachez que c'est M. Lambert... et quand? l'avant-veille!... Il faut avoir bien du guignon, lui de recevoir si tôt une injure, moi de la lui avoir faite, lorsque j'y songeais si peu.
Les réflexions _sentimentales_ où se jetait la belle affligée nous firent beaucoup rire: le chevalier était redevenu sémillant, caressant; nous parvînmes à rassurer la dame, et obtînmes qu'elle embrassât sans rancune son aimable ennemi; celui-ci, rentrant malgré lui, dans son véritable caractère, sut nous apprendre fort adroitement que si l'on avait crié pour la première sottise, les autres n'avaient cependant souffert aucune difficulté; Mme Dupré convenait de tout, s'excusant sur ce qu'elle avait perdu la tête. Nous savions par expérience combien il était difficile de la conserver avec notre Adonis.
La conversation se fixa sur la matière agitée; Mme Dupré montrait, par son attention, son sourire et ses questions ingénues, qu'elle avait les plus heureuses dispositions de devenir bientôt une femme de plaisir. Aussi facile à consoler que prompte à s'affliger, elle ne voyait déjà plus dans ce fripon de chevalier, si détestable un quart d'heure auparavant, qu'un homme charmant, avec qui les femmes qu'il attrapait ne pouvaient encore que s'applaudir d'avoir fait de voluptueuses extravagances.
CHAPITRE XXVII
Jalousie des soeurs Fiorelli.--Malheur dont Argentine et le chevalier sont menacés.
Les lecteurs, accoutumés à mon exactitude, m'accuseraient peut-être d'en manquer ici si j'omettais de les mettre au fait des motifs qu'avaient eus les soeurs Fiorelli de se conduire si sagement à notre partie, tandis que les autres acteurs s'étaient livrés, chacun à sa manière, à toute la fougue de leur tempérament. Ces demoiselles, dira-t-on, furent bien réservées pour des Italiennes et pour des actrices. Comment la contagion de l'exemple ne les gagna-t-elle pas? Camille remplit pieusement un devoir filial, s'expose à des persécutions, les endure patiemment; Argentine ne cède ni aux vapeurs du vin, ni à l'éloquence persuasive, ni même à l'art d'un prélat aimable et vigoureux; les scènes lascives qui se succèdent rapidement autour d'elle n'allument point ses désirs? Quelle invraisemblance!... Un moment.
Vous vous souvenez sans doute que Géronimo m'avait parlé des vues que ses soeurs avaient toutes deux sur le beau chevalier. Quand, au sortir de table, celui-ci s'éclipsa, les rivales durent penser qu'il ne tarderait pas à reparaître. Camille, en conséquence, s'était, à dessein, emparée du poste avantageux de l'antichambre; il y devait passer, elle serait vue la première; il sentirait que c'était pour lui seul qu'elle se séparait ainsi de la tumultueuse assemblée. Argentine avait fait aussi des calculs. Depuis quelques jours, elle était en faveur, et Camille perdait de son empire. La présence d'un père et la mauvaise odeur de l'antichambre devaient empêcher d'Aiglemont de s'y arrêter: il venait droit au salon, on obtenait le mouchoir. L'une ou l'autre aurait sans doute réussi sans les obstacles qui retinrent le chevalier. Argentine surtout voyait bien, pourvu que monseigneur entrât dans les vues de décence dont elle lui donnait finement l'exemple, lorsqu'on commençait à se culbuter dans le salon. Elle s'était, comme on sait, modestement enveloppée dans les rideaux; un prélat ne devait pas être plus difficile à scandaliser qu'une cantatrice: il était à présumer qu'il se retirerait sur-le-champ d'un endroit où la dignité de son caractère se trouvait si grièvement compromise. Et point du tout!... Voilà comment ces dames, qui n'étaient d'ailleurs rien moins qu'intraitables, furent si sages ce jour-là.
Argentine et Camille, ayant des caractères fort opposés, ne vivaient point bien ensemble: ce fut pis que jamais à l'occasion du beau d'Aiglemont. Il adoucissait enfin les peines de l'amoureuse Argentine; Camille, absolument abandonnée, s'aperçut trop du bonheur de sa rivale, car le chevalier n'était pas homme à mettre du mystère dans ses amours. Les Italiennes ne supportent pas avec autant de résignation que nous autres françaises l'affront humiliant de l'infidélité. Je n'avais eu qu'un peu d'humeur de me voir supplantée par ces étrangers; mais Camille se désespérait et faisait mille efforts pour rompre la nouvelle liaison. Inutilement: Argentine avait tant de passion et de charmes que les intrigues de sa soeur ne prévalurent point. Bientôt celle-ci, poussée au dernier degré de la jalousie, ne respira plus que le désir de se venger d'un couple odieux.
Il y avait dans la maison des Fiorelli une femme surannée, sans coeur, sans moeurs, ancienne concubine du père, sa digne émule dans les plus crapuleuses débauches, espèce de duègne, protectrice de l'avide Camille, dont elle arrangeait les parties, et tyran acharné de la délicate Argentine, qui ne voulait avoir que son coeur pour intendant de ses plaisirs.
Ce fut dans le sein de ce monstre, déjà coupable de plusieurs crimes, que Camille répandit ses fatales confidences. L'infernale duègne fut enchantée de trouver une occasion aussi favorable pour se venger des mépris dont Argentine, soutenue de Géronimo, ne cessait de l'accabler. Cette forcenée n'avait jamais eu d'humanité. Elle ne vit point d'autre remède aux maux de sa pupille chérie que la mort de ceux qui les occasionnaient. Elle conclut donc de se défaire au plus tôt d'Argentine et du chevalier. Camille frémit d'abord; mais l'infâme conseillère sut si bien exciter son ressentiment, en lui rappelant plusieurs occasions où, se trouvant déjà rivales, Argentine avait eu la préférence, elle prouva si bien que ce pourrait être de même à l'avenir, qu'enfin, entraînée par la Thysiphone, Camille souscrivit; la duègne se chargea de lui procurer bientôt le doux plaisir d'une sûre et cruelle vengeance.
CHAPITRE XXVIII
Repentir de Camille.--Fin tragique de la duègne.
Le chevalier s'était mis sur le pied de venir familièrement et à toute heure chez les Fiorelli, depuis son arrangement avec Camille, favorisée de la duègne, qui gouvernait absolument le père. Les soins du galant ayant changé d'objet, on eût bien désiré de l'éliminer, mais sous quel prétexte? On devait des égards à sa naissance, à son état: il était homme à faire un mauvais traitement à qui se fût opposé à ses assiduités; cependant, la jalouse Camille avait d'abord beaucoup souffert des entrées libres du chevalier; elles devenaient désormais nécessaires à l'exécution du fatal projet. La vengeresse était toujours pourvue de poisons subtils: il ne s'agissait plus que de trouver occasion d'en faire usage.
Le hasard voulut que d'Aiglemont, se trouvant le lendemain de bonne heure chez les Fiorelli, Argentine l'invitât à prendre du chocolat en famille. La soeur et le frère unirent leurs invitations: d'Aiglemont accepta.
Ce fut la rancuneuse Camille, dont on était bien éloigné d'interpréter la perfide joie, qui se chargea de donner les ordres nécessaires. Elle alla trouver l'exécrable duègne, qui se mit aussitôt à l'ouvrage. On convint d'apporter le chocolat tout versé dans quatre tasses: deux blanches empoisonnées, dont Camille aurait soin de présenter, l'une au chevalier et l'autre à sa soeur; et deux coloriées, naturelles, dont une serait pour le frère et l'autre pour Camille elle-même. Le père Fiorelli était déjà depuis longtemps à la taverne. Le crime ainsi concerté, Camille rejoignit la compagnie...
Mais à peine fut-elle rentrée qu'un frisson violent agita tous ses membres; son visage devint pâle, livide... elle s'évanouit. On s'empressa de la secourir, on lui fit respirer des sels: elle revint... «--Ah! mes amis, que je suis heureuse», s'écria-t-elle avec une espèce de transport, voyant qu'on n'avait pas encore servi le chocolat, «mes chers amis, gardez-vous de goûter du fatal breuvage qui va paraître... il y va de tes jours, ma pauvre Argentine... et des vôtres, cruels, tendant en même temps les mains à sa soeur et au charmant chevalier.
Puis elle leur conta ce dont il s'agissait, comment son abominable confidente l'avait excitée au fatal projet, comment elle avait eu la faiblesse de s'y prêter. Sa confession était mêlée des épithètes les plus outrageantes pour elle-même... On entendit enfin le pas de l'exécrable exécutrice. Camille pria qu'on se contraignît. La duègne parut avec un front assuré, portant les quatre tasses sur un plateau. Elle vanta beaucoup la qualité du chocolat et le talent qu'elle avait de le préparer supérieurement. Puis, ayant fait un second voyage pour apporter des échaudés, elle vit avec joie que chacun avait devant soi la tasse qui lui était destinée: on paraissait attendre, pour déjeuner, que la boisson, qu'on transvasait des tasses dans les soucoupes, fût un peu refroidie. Cependant Géronimo dit qu'il ne se sentait point d'appétit et remit une des tasses coloriées sur le plateau. L'infâme empoisonneuse, trompée par la couleur, demanda cette tasse, et de là, forte, donna d'elle-même dans le piège qui venait de lui être tendu. Pendant qu'elle avait été dehors, on s'était hâté de substituer proprement au chocolat naturel, qui était en premier lieu dans la tasse coloriée, celui que devait avaler l'un des deux proscrits. Géronimo, cruel comme tous les lâches, ne put être dissuadé de venger ainsi sa chère Argentine. Le chevalier, effrayé de tout ce qui se passait, n'osa avertir la perfide duègne. Géronimo avait prévu sa gourmandise; lorsqu'elle emporta le chocolat, il la suivit, sous prétexte de se faire donner quelque chose qu'il demandait, mais en effet pour empêcher qu'elle ne partageât avec quelque domestique la fatale mixtion. Il eut la satisfaction de la lui voir avaler avec sensualité.
L'effet fut prompt. D'affreuses convulsions l'annonçaient presque sur-le-champ; une servante effrayée courut appeler des docteurs; mais ce fut en vain: la duègne, vomissant mille imprécations, voulut noircir en mourant la coupable et repentante Camille: la scélérate, heureusement, ne savait pas un mot de français: ses dépositions décousues ne furent comprises ni des médecins, ni des spectateurs: il était évident qu'elle-même avait préparé le chocolat. Celui qui existait encore, et qu'on avait mêlé, constatait quelque dessein criminel; mais ce secret demeurait entre les intéressés et ne pouvait se découvrir. La duègne venait d'exhaler son âme atroce quand le père Fiorelli rentra. Le crime de son amie fut regardé comme un acte de démence et n'eut aucune suite.
CHAPITRE XXIX
Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur et de son neveu.
D'Aiglemont vint nous voir aussitôt qu'il sortit de la maison fatale. Le récit de son aventure nous glaça d'effroi. Que je sentis bien dans cette occasion importante combien j'aimais ce charmant infidèle! j'étais si frappée du danger qu'il avait couru que je doutais encore si c'était bien lui qui me parlait; je le touchais pour m'en assurer. Tour à tour, je versais des larmes et je témoignais une joie extravagante. Sylvina n'était pas moins affectée. Notre sensible hôtesse, malgré les griefs, donnait aussi de la meilleure foi du monde des marques d'un vif intérêt. D'Aiglemont nous rendait avec des charmants transports nos caresses empressées. Nous lui fîmes jurer de ne plus fréquenter les dangereuses Italiennes. Ses regards passionnés m'assuraient le plus éloquemment du monde que j'allais être dorénavant l'unique objet de ses hommages. Je méritais en effet cette préférence. Je valais assurément mieux que les soeurs, quoiqu'elles fussent très bien: j'avais la première fraîcheur du plus beau printemps; susceptible de les égaler un jour dans leurs talents, j'en avais beaucoup d'autres qui leur manquaient: mon éducation était plus cultivée, j'avais plus l'usage du monde, j'étais surtout plus aisée à vivre; en un mot, je pouvais me flatter, sans orgueil, d'être autant au-dessus d'Argentine que celle-ci me paraissait au-dessus de sa soeur, quoique au premier coup d'oeil il ne fût peut-être pas aisé de marquer entre nous une si grande différence.
Le chevalier, devenu sage, se borna donc à me faire la cour. Je n'aimais plus Géronimo. Le moment où l'on se souvint qu'il avait montré de la faiblesse avait été celui de ma guérison. Les femmes détestent les poltrons: eussent-ils d'ailleurs tout ce qui peut nous séduire, les braves leur sont toujours préférés avec moitié moins d'agréments. A plus forte raison, quand d'Aiglemont, aussi brave qu'aimable, voulait bien rentrer dans ses droits, le pusillanime Fiorelli n'était-il pas fait pour en conserver?
Cependant, quoique nous nous trouvassions tous parfaitement bien de notre nouvel arrangement, il dura peu. Monseigneur, qui connaissait l'impétuosité de son neveu, sa fragilité, sa confiance trop généreuse, n'était pas sans inquiétude. Il tremblait que l'aimable fou ne se rapprochât des Italiennes ou que leur frère disgracié ne leur jouât quelque tour ultramontain. On murmurait d'ailleurs certains complots de la part des bourgeois qui avaient été si bien battus. Toute la ville en voulait au chevalier; il était surtout abhorré chez le président, quoiqu'on ne parlât pas ouvertement des véritables griefs que cette famille pouvait avoir contre lui. En un mot, monseigneur, pour sa propre tranquillité, pria son neveu de se rendre promptement à la maison paternelle et promit de le ramener à Paris sous peu, devant y retourner lui-même, pour remercier la cour d'une abbaye de vingt mille livres de rente dont elle venait d'augmenter ses bénéfices. Une courte absence fut la seule condition que le meilleur des oncles mit à l'engagement qu'il prit, de son propre mouvement, de payer toutes les dettes de son neveu et de lui donner par an deux mille écus. Cette convention était trop avantageuse pour mon bel ami, pour que je voulusse le retenir auprès de moi; je fus la première à solliciter son éloignement. Il paraissait désespéré de me quitter. Je n'étais pas moins affligée. Nos adieux furent tristes et touchants. Il partit.
Dès lors, plus de plaisirs pour nous. Le beau d'Aiglemont en était l'âme. Il en eût fait naître dans un désert. En vain, les deux officiers, conservés par Sylvina sur un pied d'égalité qui me donna mauvaise opinion de leur délicatesse, commençaient d'avoir quelque lustre, n'étant plus éclipsés par d'Aiglemont; ce que Sylvina trouvait excellent pour elle, ne me parut pas digne de moi; ces amis commodes eurent beau me solliciter tous deux très vivement, ils ne réussirent point, et ce fut à leur grand étonnement que je leur préférai notre charmant prélat, qui, mécontent des écarts de Sylvina et plus épris de moi que jamais, à ce qu'il disait, s'était remis à me faire sa cour.
CHAPITRE XXX
Dénouement des grands événements de cette seconde partie et leur conclusion.
Le carnaval approchait: j'estimais monseigneur, je trouvais du plaisir à le favoriser, mais je n'en étais pas amoureuse. Sylvina ne tenait à ses officiers que par les besoins excessifs de son tempérament. Nous nous ennuyions à périr, depuis le départ de d'Aiglemont. Nous n'avions donc rien de mieux à faire que de retourner au plus tôt à Paris.
Sa Grandeur apprit avec chagrin que nous fixions notre départ au lendemain des noces de Lambert et de Mme Dupré, qui se concluait à peu de jours de là, non sans nécessité; car, depuis que le futur était _du dernier bien_, la jolie veuve (sans compter la passade du chevalier), elle ressentait tous les petits maux qui caractérisent une grossesse. Ils se mariaient donc, nous en étions fort aises; mais c'était pour nous une raison de plus pour partir.