L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines
Part 11
A ces premiers transports, il en succéda de plus modérés; Fiorelli me conta que, dès la première fois qu'il m'avait vue, je l'avais embrasé du plus violent amour: «Je périssais de chagrin, ajouta-t-il, vous sachant amoureuse d'un chevalier trop digne de vous. M. d'Aiglemont m'efface, il est vrai, par la naissance, par mille belles qualités; mais, divine Félicia, me permettez-vous de me mettre à certains égards au-dessus de mon illustre rival et de prétendre seul à la couronne que mérite le plus sensible, le plus passionné de vos adorateurs? J'avais eu de légères inclinations avant de vous connaître; mais vous êtes ma première passion. Que ne pouvez-vous imaginer toute la violence de mon amour!... Que de voeux, que de projets déjà formés!... mais surtout quel supplice que de me taire et de me sacrifier au bonheur de vous voir quelquefois dans cette maison, la délicatesse qui rend odieuses les faveurs d'une autre femme que celle dont on est épris! Que j'ai maudit souvent mon étoile qui me condamnait si tyranniquement à servir celle qui était précisément le plus puissant obstacle entre vous et moi! Vous l'avouerai-je? Un sombre désespoir s'emparait déjà de mon coeur et me dictait de m'arracher la vie. Argentine, qui m'est unie d'une amitié peu commune entre parents, savait seule à quel point j'étais à plaindre et prenait pitié de mon état. Elle m'avait promis de mettre en usage tout ce que la nature a pu lui accorder de charmes et d'esprit pour détourner de votre amour ce mortel fortuné qui forçait le mien au silence. Mais la jalouse Camille, qui veut plaire exclusivement, avait déjà couché votre chevalier sur la liste des hommes qu'elle se propose d'immoler dans cette ville à son insatiable coquetterie. Et pendant que l'insensible s'enorgueillit d'engager par ses prestiges un cavalier que toutes les dames lui envient, la trop tendre Argentine aime tout de bon et se consume pour lui. J'avais donc à la fois et le mortel ennui d'aimer sans espérance et la douleur de voir ma chère Argentine malheureuse pour avoir voulu me servir...»
Géronimo, que j'écoutais avec un plaisir inexprimable, allait continuer. Mais Thérèse, accourant, nous annonça le retour de Sylvina, suivie de notre hôtesse et de l'ami Lambert. Nous nous mîmes au clavecin et commençâmes un duo de chant; Thérèse, assise et travaillant auprès de nous, avait l'air de ne nous avoir point quittés. Il eût été bien difficile à ma rivale, malgré toute sa pénétration, de deviner qu'il venait de se passer une scène si préjudiciable à son amour.
CHAPITRE XX
Qui prépare à des choses intéressantes.
Monseigneur était attentif à saisir les moindres occasions d'obliger ses amis. Mon état languissant lui causait de vives inquiétudes; j'étais depuis quelque temps si différente de ce qu'il m'avait toujours vue qu'il craignait que je n'eusse des vapeurs ou que je ne fusse menacée de quelque grande maladie. En conséquence, voulant essayer de me distraire, il m'avait ménagé pour ce même jour la surprise agréable de quelques amusements qui devaient remplir la soirée. D'Aiglemont avait reçu de Paris de la musique admirable, nouvelle et destinée aux plaisirs des petits comités. Il s'agissait de me la faire entendre. Le chevalier, deux jeunes officiers pleins de talents, avec lesquels il avait fait connaissance, et Géronimo, qui jouait supérieurement de la basse, suffisaient pour l'exécution. Ces pièces devaient être mêlées de quelques ariettes, chantées par Argentine et Camille. Après ce petit concert, nous soupions. Le projet était de beaucoup rire et boire.
Je ne savais rien encore de tout cela, quand je vis les acteurs arriver à la file. Monseigneur vint l'un des premiers; les soeurs amenèrent avec elles une _signora_, jolie, assez aimable, dont on avait besoin pour que le nombre des femmes fût égal à celui des hommes. Nous devions être en tout, les trois Italiennes, Sylvina, notre hôtesse et moi, monseigneur, son neveu, les deux officiers, Lambert et le charmant Géronimo.
La musique fut trouvée délicieuse. Les concertants se signalaient à l'envi, animés du génie de l'auteur et par la présence des femmes. Les Fiorelli briguaient avec prétention la gloire de se surpasser mutuellement. Camille, malgré la supériorité de son art, avait peine à l'emporter sur le naturel pathétique et le son de voix insinuant de sa soeur. J'étais moi-même pénétrée de leur chant, et j'avais la bonne foi d'avouer au dedans de moi que j'étais encore bien éloignée d'égaler ces séduisantes sirènes. Guidées chacune par les mouvements de son caractère et de ses passions, dans le choix des morceaux, ceux que chantait Camille étaient fiers, éclatants, propres à développer une voix étendue, à faire briller un gosier exercé. Une netteté, une précision unique dans les passages de gorge, de la force de la mollesse tour à tour et à propos, des tremblements d'un fini parfait, nous forçaient à l'admirer. Argentine soupirait mollement des chants simples, mais pleins d'effets, qui peignaient avec magie, soit les élans passionnés d'une âme amoureuse vers l'objet dont elle était remplie, soit les peines intéressantes d'un coeur dévoré d'une jalousie secrète. Malheur aux insensibles à qui cette inimitable chanteuse n'aurait pu communiquer l'enthousiasme dont elle était elle-même transportée, et qui lui aurait préféré les tours de force de l'artificieuse Camille!
La musique nous avait mis de la plus agréable humeur. On voyait sur tous les visages une nuance de désir et de volupté. Le souper eût été charmant s'il n'eût pas pris fantaisie au père Fiorelli, suivi de certain jaloux, mari de cette signora qu'elles avaient amenée, de venir subitement chercher leur monde, qui s'était engagé sans permission. Ce contre-temps nous désespérait. On tint conseil; monseigneur fut d'avis de retenir plutôt ces importuns que de nous laisser enlever nos dames; et quoique ce parti fût désagréable, il passa néanmoins à la pluralité des voix. Mme Dupré, qui n'aimait pas les assemblées nombreuses et n'avait d'abord consenti que par complaisance à être des nôtres, disparut au moment de se mettre à table; la partie se détraquait d'autant plus que Lambert, qui devait partir le lendemain de grand matin pour une emplette de marbres, déclarait aussi qu'il se retirerait à minuit. Tout cela fut cause qu'il arriva des choses fort extraordinaires et qui valent bien la peine d'occuper un chapitre.
CHAPITRE XXI
Orgie.
Quand monseigneur se mettait d'une partie, on était sûr d'y trouver tout ce qui peut aiguiser et satisfaire les sens: il avait tout prévu. En un mot, tout était exécuté: son génie de fêtes faisait surtout des prodiges à l'occasion de l'impromptu dont il nous régalait. La chère était exquise. Les vins les plus rares, et en quantité, défiaient la soif et la curiosité des convives. Les quatre saisons, mises à contribution pour nos plaisirs, fournissaient à la fois à notre table des fleurs et des fruits, étonnés de s'y rencontrer.
Ce que la présence incommode des deux Italiens nous ôtait de liberté tournant au profit de la gourmandise, on donna de bon appétit sur les services; on but à proportion. Le père Fiorelli, sans éducation et vorace, pâturait, humait du vin avec indécence; son camarade, plus jeune et très plaisant, fut délicieux pendant une partie du repas; mais devenant d'une liberté téméraire à mesure que les rasades s'accumulaient dans son estomac, il donna bientôt à la compagnie plus d'inquiétude que de plaisir. Lambert buvait fort. Les Italiennes, à l'exception d'Argentine, s'en acquittaient assez bien pour des femmes: Sylvina semblait se faire une gloire d'enchérir sur elles: le chevalier et ses deux amis _trinquaient_ et se conduisaient comme des Suisses aux Porcherons, chantant, criant, se débraillant, jurant quelquefois, et lutinant leurs voisines. Ils mettaient surtout fort mal à son aise la signora, dont le mari sourcilleux était présent. Monseigneur, Géronimo et moi, tous trois embarrassés, buvions avec modération; cependant, à force de goûter des vins et des liqueurs, nous eûmes à notre tour de légères fumées; mais cela n'alla pas plus loin. Le chevalier s'en tint aussi à n'être que demi-ivre. Sylvina pouvait passer pour être plus que grise. On soutint Lambert sous les bras pour le conduire à son appartement à l'heure convenue. Quant au père Fiorelli et au bouffon, ils poussèrent les choses à la dernière extrémité. L'Italienne, voyant son époux hors d'état de veiller sur sa conduite, acheva de s'échauffer la tête, et se rendant on ne peut pas plus facile, elle commença la première à donner lieu aux folies excessives qui suivirent le repas.
Déjà les mains avaient beaucoup trotté, déjà les bouches et les tétons avaient essuyé maints hoquets amoureux, quand on se leva de table. On y laissa les deux Italiens, qui ne voulurent point la quitter. Le peu de signes de vie qu'ils donnaient encore n'était que pour demander à boire et pour jurer qu'ils ne bougeraient point de là tant qu'il y aurait une goutte de vin dans la maison. La signora Camille garda son ivrogne de père et fit demeurer un valet pour le secourir en cas d'accident. Tout le reste de la compagnie, à l'exception du chevalier qui venait de disparaître, passa de la salle à manger au salon, dont les deux battants demeurèrent ouverts...
O pudeur! que tu es faible quand Vénus et Bacchus se livrent à la fois la guerre! Mais est-il absolument impossible que tu leur résistes? Ou n'es-tu pas plutôt charmée de ce que la puissance connue de leurs forces justifie ton heureuse défaite?
J'y pense encore avec étonnement. A peine eûmes-nous mis le pied dans le salon que l'un de nos officiers, défié par les regards lascifs de Sylvina et perdant toute retenue, l'entraîna vers l'ottomane et se mit à fourrager ses appas les plus secrets. Elle ne fit qu'en rire. Bientôt l'agresseur, enhardi par l'heureux succès de son début, s'oublia jusqu'à manquer tout à fait de respect à l'assemblée. Sa partenaire, égarée, transportée, partageait ses plaisirs avec beaucoup de recueillement. Déjà l'Italienne mariée suivait son exemple à deux pas de là, dans les bras de l'autre officier, non moins effronté que son camarade. Argentine courait se cacher dans les rideaux des fenêtres pour ne pas voir ces groupes obscènes; monseigneur l'y suivait par décence et par tempérament. Tout le monde, occupé de la sorte, oubliait mon nouvel amant et moi, qui demeurions _médusés_ au milieu du salon... Un regard expressif fut le signal de notre fuite. Ma main tomba tremblante dans celle du beau Fiorelli. Nous volâmes à mon appartement, où je m'enfermai, bien résolue de ne rejoindre la compagnie, quoi qu'il arrivât, qu'après avoir bien fait à mon aise, avec méditation, ce que je venais de voir faire aux autres dans le désir de la brutalité.
CHAPITRE XXII
Plaisirs d'une autre espèce.
Il existait enfin ce fortuné moment après lequel nous languissions l'un et l'autre depuis si longtemps, faute de nous entendre. Vous pourrez seul en apprécier les charmes, lecteurs délicats, pour qui de semblables instants ont eu lieu. Vous ne vous en ferez pas une idée juste, multitude libertine, aux plaisirs de qui l'amour et la volupté ne présidèrent jamais, et qui vous rassasiez sans choix de saveurs vénales, lorsqu'un besoin incommode aiguillonne vos sens grossiers.
Qu'il était intéressant, ce cher Géronimo, les yeux étincelants des feux du désir, visage embelli de l'aurore du bonheur! qu'il avait de grâces à mes pieds, serrant contre mes genoux sa poitrine palpitante, osant à peine combler ses voeux et les miens, quoique mon trouble et ma retraite eussent assez annoncé que je n'avais plus rien à lui refuser: ses mains semblaient respecter encore mes appas ou redouter le feu dont ils étaient consumés. Sa bouche tenait la mienne fermée, comme s'il eût craint d'entendre révoquer la permission qu'il avait de devenir heureux. Nous n'allions pas au bonheur avec la rapidité du trait qui vole à son but; mille gradations délicates nous y conduisaient lentement, la mèche brûlait avec économie; des plaisirs inexprimables suspendaient l'explosion des flammes dont nous étions intérieurement embrasés. Le premier instant où nos âmes se confondirent fut un éclair. La foudre du plaisir nous anéantit...
Nous goûtâmes mieux, un moment après, les douceurs dont nous venions de nous ouvrir la source. Ce fut alors que nous jouîmes en nous possédant et que nous pûmes apprécier les expressions flatteuses dont nous nous caressions réciproquement pendant que nos âmes se préparaient à une seconde réunion. Le même instant nous priva derechef de toutes les facultés de notre être. Déjà les plaies de nos coeurs étaient guéries. Parfaitement contents l'un de l'autre, nous prononcions dans l'ivresse de notre félicité le serment de nous aimer toujours...
Bientôt mon nouvel amant prit une nouvelle possession du trésor dont l'amour venait de le rendre maître. Lorsque, les yeux éblouis du soleil, on passe tout à coup dans un lieu sombre, on n'y distingue d'abord aucun objet; tel, revenu de son étourdissement, Fiorelli me parcourait avec surprise et m'avouait qu'il n'avait pas imaginé, dans le délire de la première jouissance, la rare perfection des attraits qui s'offraient à ses regards.
L'admiration fit renaître ses désirs avec une nouvelle fureur. Il venait de pousser les miens à l'excès par de voluptueux préludes. Nous nous unîmes avec les transports les plus passionnés... Nos transports ne peuvent se décrire... Deux fois encore nous expirâmes dans les bras l'un de l'autre... L'épuisement seul de nos esprits eût pu mettre fin à d'aussi ravissants ébats, si quelqu'un qui frappait à ma porte à coups redoublés ne nous eût arrachés à notre bonheur: il fallut cesser... répondre... ouvrir...
CHAPITRE XXIII
Qui frappait, et des belles choses que je vis.
C'était Thérèse, fort effrayée. Elle nous dit en entrant: «Tout est perdu, mademoiselle, si quelqu'un ne retrouve un peu de raison et de bon sens dans ce moment critique et ne prévient le malheur dont nous sommes menacés. Une foule de gens amassés devant la maison depuis plusieurs heures prétendent devoir prendre connaissance de ce qui se passe et parlent d'enfoncer les portes. Il est vrai qu'il se fait du haut en bas un tintamarre affreux. On a entendu des cris chez Mme Dupré. C'est cet enragé de M. d'Aiglemont qui s'est fourré chez elle: Dieu sait ce qu'il y fait. On était collé aux barreaux. Les uns prétendent que la pauvre dame a été maltraitée, d'autres ricanent et présument qu'au contraire elle a très bien passé son temps: même tapage en haut. Ce gros cochon de Fiorelli (je demande pardon à monsieur) jure comme un diable après une de ses filles, qui se refuse à certains caprices... Près de là, l'on entend rire, pleurer, crier, ronfler... On ne sait ce que tout cela veut dire. Cependant nous sommes fort embarrassés. Les domestiques n'osent rien prendre sur eux; les maîtres ne paraissent point. Il n'y a pas moyen d'éveiller M. Lambert à cause des sottises que M. le chevalier fait à sa bonne amie. Ce serait bien pis s'il y allait avoir guerre en dedans. Rentrez donc, mademoiselle, au nom de Dieu; paraissez dans le salon; engagez ces messieurs à faire plus d'attention à ce qui se passe au dehors, et faites sentir à monseigneur de quelle conséquence il est pour lui-même de n'être point vu dans cette maison, si la multitude qui l'afflige avait l'audace de s'y introduire violemment.»
Ce rapport nous alarma beaucoup: Géronimo, qui ne ressemblait à Mars que dans les bras de Vénus, pâlissait et demeurait dans l'inaction. Plus brave, j'allai préparer les moyens de nous défendre. De retour au salon, j'y trouvai monseigneur, suant à grosses gouttes et luttant vigoureusement avec Argentine, qui se défendait de même, non moins échauffée, et les cheveux épars. De l'or répandu sur le parquet témoignait que le prélat avait essayé d'acheter ce qu'il n'avait pu obtenir ni de bonne amitié, ni par force. Ma présence délivra la délicate Argentine, qui vint aussitôt se jeter dans mes bras. L'ottomane était occupée par la lubrique signora, qui y remplaçait la non moins lubrique Sylvina. Ces dames ayant troqué d'officier, la dernière s'était retirée tout uniment, avec son nouveau cavalier dans sa chambre à coucher.
L'Italienne dormait, un pied à terre, l'autre sur le siège du meuble; son complaisant, cul nu sur le parquet, dormait aussi, coiffé des jupes et ayant une cuisse de la dame pour oreiller. Une porte ouverte laissait voir à découvert l'autre couple ronflant dans la posture où le plaisir l'avait laissé. Plus loin, le père Fiorelli, rappelant ce fameux Sodomiste échappé au désastre de sa patrie par une faveur particulière d'en haut, bien due sans doute à ses rares vertus, martyrisait la pauvre Camille, pour l'obliger à rendre quelque service à certain membre usé qu'il étalait, et dont il espérait la résurrection, brûlant d'imiter en tous points l'antique patriarche à qui nous venons de le comparer. Le bouffon, de même en rut, en plus bel état que Fiorelli, et plus civil, était humblement aux pieds d'un valet et recevait sans se fâcher de bonnes taloches qu'il s'attirait par ses déclarations passionnées et les efforts indécents dont il hasardait de les accompagner.
CHAPITRE XXIV
Comment se termina la partie de plaisir.
J'eus bien de la peine à ressusciter nos jeunes gens; cependant je les arrachai d'auprès des femmes qui ne s'en aperçurent point. Déjà le chevalier, armé d'un bâton, avait ouvert et frappait de grands coups; ses deux amis parurent à propos pour rompre un cercle dans lequel on commençait à l'enfermer avec les plus méchantes intentions. Ce renfort puissant effraya les assiégeants, ils gagnèrent au pied; les plus lestes furent les moins battus.
Le vieux président, retardé dans sa course par le poids énorme de madame son épouse, fut un des traîneurs, et ce couple nous demeura pour otages. On les avait reconnus et ménagés: on les fit même entrer en leur témoignant beaucoup d'égards. Mme la présidente, pour lors en sûreté, pensa qu'il n'était pas hors de propos de s'évanouir; elle perdit connaissance avec beaucoup de grâce; le président marquait les plus vives inquiétudes au sujet de sa fille Éléonore, dont le conducteur avait été l'un des rossés. Cependant on se renferma. Un officier se mit en sentinelle devant la porte, dont personne n'osa plus approcher. La lourde présidente reprit, au bout d'un temps convenable, l'usage de ses sens. On parla, on s'entendit. C'était chez Mme Dupré; nous étions, le président, la femme, le chevalier, un officier, Thérèse et moi; le reste de la compagnie tremblait, dormait ou vomissait en haut: bientôt les deux soeurs nous rejoignirent; leur frère descendit le dernier, plus mort que vif. Il n'y eut que monseigneur qui ne parut point, à cause du président, et qui fit bien.
Nos prisonniers de guerre nous contèrent que plusieurs amateurs, et eux-mêmes, nous sachant réunis, s'attendaient à quelque musique après le souper et s'étaient ainsi rassemblés, malgré la rigueur de la saison. Cependant, au lieu d'un concert, on n'avait entendu qu'un vacarme affreux, et conformément au bon esprit de la province, on avait clablaudé, chacun avait hasardé des conjectures et donné son avis: le président, sans la moindre humeur, et de très bonne foi, soutenait que tout ceci ne manquerait pas d'occasionner un gros procès criminel. Mais nos jeunes gens s'en moquaient et prétendaient que les citadins étaient trop heureux de s'être tirés de la bagarre avec leurs bras et leurs jambes. Les curieux étaient, en effet, dans leur tort, ayant menacé d'enfoncer les portes.
Personne ne s'effraya donc des suites que pourraient avoir les nombreux coups de bâton qui venaient de se distribuer. Les nôtres ne s'étaient pas servis d'épées, quoique quelques combattants de l'autre parti eussent courageusement les leurs en fuyant.
Dès que l'on ne vit plus personne dans la rue et que le président et madame se furent retirés, escortés d'un de nos officiers, on mit la police dans l'intérieur: les crapuleux Italiens furent conduits par des valets, qui les portèrent chez eux. La signora, qui avait fait cocu son jaloux avec tant d'effronterie, redevenue de sang-froid et confuse, demandait humblement le secret; on le lui promit. Monseigneur, accompagné de son neveu, reprit le chemin du palais épiscopal à pied, en manteau bleu et en chapeau bordé. Géronimo se chargea de ses soeurs. Mme Dupré, très mécontente, à ce qu'il paraissait, se barricada chez elle. Je fis déshabiller et coucher Sylvina, qui n'était pas encore tout à fait quitte de ses vapeurs. Thérèse vint ensuite réparer le désordre de mon lit; je m'y mis non sans nécessité, recevant de la part de ma rivale subalterne des compliments badins qui me parurent assez sincères.
CHAPITRE XXV
Méchants confondus.--Inconvénients de la charité, qui cependant ne doivent pas rebuter les bons coeurs.
Le commandant était de la bonne société: toute la satisfaction qu'il donna le lendemain aux principaux battus qui recoururent à lui fut de faire prier nos jeunes gens de venir s'expliquer avec eux en sa présence; mais les accusateurs, loin d'être vengés, reçurent au contraire une sévère réprimande, quand les accusés eurent assuré qu'il avait été question d'enfoncer les portes. D'ailleurs, personne des gens de la maison ne se plaignait, quoiqu'on fût venu de grand matin supplier Me Dupré de porter ses plaintes en justice, pour peu qu'elle en eût sujet. Mais cette femme était bonne; dans cette affaire, surtout, elle devait pour elle-même ne point séparer ses intérêts des nôtres: d'ailleurs, elle nous aimait, et l'on n'avait pas voulu lui faire du mal. Elle avait donc fort mal reçu les députés de nos ennemis. En vain le chef de la police bourgeoise, qui était de la clique des sots, voulut remuer de son côté; il ne vint à bout de rien. La haine et l'envie n'eurent qu'une bruyante, mais inutile explosion. Et les désoeuvrés, qui attendent toujours l'événement pour juger, se moquèrent encore du parti qui avait reçu des coups.
Lambert était parti de grand matin sans avoir appris un mot de notre aventure. Il y était pourtant pour quelque chose; nous nous en doutions. Mme Dupré, qui monta d'abord après son dîner, nous mit plus au fait. Voici ce qui lui était arrivé:
Le chevalier, sentant un besoin au sortir de table, était descendu. Sa tête, comme l'on sait, n'était pas bien nette. En revenant, le pied lui manqua dans l'escalier, il tomba, son flambeau fit grand bruit. Mme Dupré se couchait alors et quittait sa dernière jupe. Effrayée de la chute, elle ouvrit, et voyant que c'était le chevalier, pour qui elle avait beaucoup d'amitié, elle fut à son secours. Il avait une écorchure à la jambe. La serviable veuve s'affligea beaucoup, offrit du taffetas d'Angleterre et reçut, sans aucune méfiance, le dangereux blessé dans son appartement.
Elle en était là de son histoire, quand le chevalier nous fut annoncé. La belle veuve rougit. On vit sur son visage un mélange de honte, de colère, et pourtant une nuance d'intérêt. D'Aiglemont n'avait pas sa sérénité ordinaire. Sylvina, fatiguée et se reprochant ses excès de la veille, ne paraissait pas à son aise: moi seule, sans remords, dont les autres ignoraient absolument l'escapade, j'étais calme et n'éprouvais rien qui pût troubler le plaisir qu'attendait impatiemment ma curiosité.
On gardait le silence: le chevalier le rompit à l'occasion des larmes qui s'échappaient des beaux yeux de Mme Dupré, malgré les efforts qu'on lui voyait faire pour les retenir.