L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines

Part 10

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«Voilà qui est bel et bon, chevalier, dit Sylvina quand il eut cessé de parler, mais je ne vois pas encore bien clair dans tout ce que vous venez de nous apprendre. Cette culotte, par quel hasard enfin se trouvait-elle chez Éléonore? M. Caffardot l'y avait-il réellement oubliée après un tendre entretien? ou bien était-il coupable du tour infâme de l'y avoir introduite à l'insu de la demoiselle, par quelque motif de vengeance ou de passion?--C'est sur quoi l'on ne peut pas vous donner des éclaircissements bien positifs, répondit finement le chevalier. Le crime du sournois Caffardot est une énigme dont le caractère indéchiffrable du personnage rend la solution fort difficile. Peut-être avec le temps serons-nous mieux instruits; mais faisons des gageures. Quoiqu'il y ait gros à parier qu'Éléonore n'est point innocente, je veux bien néanmoins risquer dix louis, et je dis _qu'elle n'a pas couché avec Caffardot_.--Monsieur le chevalier, interrompit Lambert, je tiendrais vos dix louis s'il était permis de parier à jeu sûr. Je n'ai pas laissé de m'instruire pendant cette fameuse nuit. Apprenez à votre tour les découvertes que j'ai faites. Quelle diable de raison que celle de ce M. le président!

«Le vin frelaté que nous avons bu à souper m'incommodait. J'ai eu besoin de sortir de mon appartement, et à force d'aller et de venir, j'ai enfin trouvé ce que je cherchais.»...

Lambert descendu... Sylvina devenue rouge, cela donnait à penser quelque chose. A la bonne heure, tant mieux pour eux, si ce que nous devinions était la vérité; nous ne témoignâmes rien et le laissâmes poursuivre.

«J'allais remonter, lorsque j'ai entendu marcher dans l'obscurité quelqu'un qui retenait sa respiration et se coulait avec beaucoup de précaution le long des murs. Tout près de moi, ce noctambule a ouvert avec assez de bruit une porte, qui, autant que je me le rappelais, devait être celle de la chambre à coucher de Mme la présidente. Je n'en ai plus douté lorsque j'ai pris la peine de venir jusqu'à cette porte, qu'on n'avait pas jugé à propos de refermer. J'aime les scènes de nuit; je me suis donc glissé dans la chambre. Le noctambule, attendu par notre galante hôtesse, a été tutoyé familièrement et reçu sans façon dans le lit. Je n'avais pas envie d'écouter en chemise les peu intéressants ébats de ce couple amoureux; mais j'ai pensé qu'il serait aussi bon de veiller là qu'ailleurs; et, retourné chez moi pour me chauffer et endosser une redingote, je suis revenu tout de suite dans l'intention de recueillir quelque chose de divertissant, ou du moins de lutiner un peu les délinquants, s'ils ne me fournissaient pas quelque meilleur moyen de récréation. Moins adroit que la première fois, j'ai touché tant soit peu la porte qui s'en est plainte aigrement. La présidente a dit avec effroi: Mon Dieu! Saint-Jean, que viens-je d'entendre?--Ce n'est rien, lui a-t-on répondu, c'est le vent ou quelque chat. (La bonne présidente s'est un peu rassurée...) Mais de quoi riez-vous donc, VOUS autres?--Continuez, mon cher Lambert répliqua le chevalier, c'est ce nom de Saint-Jean qui me divertit.--Saint-Jean ne m'a point étonné, riposta Lambert. Eh! qui diable, autre qu'un valet bien payé, pourrait se hasarder à fêter les immenses appas dont nous parlons!...

«Quand je m'introduisis, c'était fait: un entretien familier remplissait les moments de relâche.--Je suis très mécontente de toi, disait la présidente, sans prendre la peine de parler bas: tu es, je le vois bien, un petit volage; ton indolence actuelle m'en convaincrait assez, quand je n'aurais pas d'ailleurs assez de quoi fonder certains soupçons...--Saint-Jean n'était pas orateur. Il se défendait mal; madame s'est animée par degrés; et après avoir récapitulé tout ce qu'elle avait fait pour ce domestique ingrat, elle a mis le comble à ma surprise en disant que si elle avait eu la bonté de tolérer quelques infidélités en faveur des femmes de chambre, sa passion ne tiendrait pas contre la honte et le désespoir d'avoir sa propre fille comme rivale; qu'elle croyait avoir surpris entre celle-ci et M. Saint-Jean quelques signes d'intelligence; mais que si elle venait jamais à avoir des certitudes, elle ferait prendre le suborneur et renfermer l'effrontée pour le reste de ses jours. Saint-Jean s'est _donné au diable_, que rien n'était plus faux que ce goût prétendu pour Mlle Éléonore: écoutez bien ceci, mes amis:--C'est bien plutôt, a-t-il dit, sur ce vilain visage de Caffardot que madame devrait jeter ses soupçons. On ne dirait pas que le grivois y touche; mais il rôde jour et nuit en dehors et en dedans; et, tout à l'heure encore, au jardin... mais enfin... on verra. Si l'on ne marie pas bientôt ces deux amoureux, il arrivera sûrement quelque malheur... Eh bien, monsieur d'Aiglemont, avez-vous encore envie de parier?--Je ne me dédis pas, mon cher Lambert; mais continuez votre histoire.--Elle est finie: l'envie de rire, le froid et certain bruit que la présidente a fait dans sa table de nuit m'ont chassé de l'appartement; j'ai regagné le mien... ou celui de Sylvina, consolé de mon indigestion (en avait-il une?) et de la perte de quelques heures de sommeil.» (Nous le crûmes bien payé d'avoir veillé.)

Nous rîmes beaucoup de cette nouvelle scène; et raisonnant à perte de vue sur tant d'événements étonnants nous arrivâmes sans nous être aperçus du trajet. Un laquais de monseigneur nous attendait aux portes de la ville, pour nous conduire à notre logement. La situation, la distribution et les meubles répondaient à l'idée que nous devions avoir du bon goût et de l'amitié de notre protecteur. Quand nous fûmes installées, le chevalier nous quitta pour aller embrasser son oncle, que nous le priâmes d'amener, le plus tôt possible, auprès de nous.

CHAPITRE XV

Où l'on fait une nouvelle connaissance. Arrangements raisonnables.

Nous logions chez une jeune veuve, d'une figure charmante et mieux élevée que ne le sont ordinairement les petites bourgeoises de province. Mme Dupré, c'est ainsi qu'elle se nommait, parut aussitôt que nous eûmes mis pied à terre et nous invita de la meilleure grâce du monde à prendre chez elle un dîner qu'elle avait eu l'attention de nous tenir prêt.

Cette aimable femme nous apprit, pendant le repas, que, née de parents assez pauvres, elle avait eu le bonheur de plaire à un vieux caissier, autrefois amoureux de sa mère, et qui, devenu dévot et infirme, s'était retiré de la capitale pour finir ses jours dans sa province. L'honnête financier, à qui le grand nombre de ses confrères ne se pique pas de ressembler, avait épousé, par reconnaissance, la fille de son ancienne amie et lui avait donné tout son bien. Les scrupules, l'âge, la maladie, enfin toutes les raisons possibles ayant empêché le dévot personnage de vivre en mari avec sa jolie épouse, elle n'avait été que sa compagne; au bout d'un an, il avait eu la bonhomie de mourir. En conséquence, Mme Dupré portait son deuil et jouissait de dix mille livres de rente et d'un riche mobilier. La vieille mère, pour lors malade, et qui ne dînait point avec nous, vivait avec sa fille. Ces femmes habitaient le rez-de-chaussée: nous disposions du reste de la maison et nous pouvions être chez nous aussi isolées que bon nous semblerait, mais on nous priait, avec la politesse la plus engageante, de ne pas user à la rigueur de cette facilité; ce que nous promîmes de bien bon coeur, car Mme Dupré nous avait tous charmés dès le premier abord.

La franchise avec laquelle cette jolie veuve nous mettait de la sorte au fait de ses affaires n'avait pas uniquement pour objet de satisfaire le besoin de jaser, si naturel aux femmes; l'attention qu'elle faisait particulièrement à Lambert, pendant ses récits, et l'air de chercher à lire dans les yeux de cet artiste l'impression que ce qu'elle disait pouvait faire sur lui nous fit deviner sur-le-champ que la sensible Mme Dupré le regardait déjà comme quelqu'un qui pouvait devenir pour elle un parti. Le coeur d'une jeune veuve qui n'a connu ni les plaisirs ni les peines du mariage est ardent à convoler. J'ai dit que notre compagnon était de belle figure; le trait était décoché et le coeur de l'hôtesse blessé au plus vif. Lambert sentait lui-même tout le prix d'une conquête qui lui offrait à la fois l'agréable et l'utile. Nous achevâmes de lui prouver qu'on avait sur lui des vues positives. Sylvina, trop honnête pour qu'un intérêt de coquetterie pût balancer en elle le devoir d'une sincère amitié, fut la première à presser Lambert de faire assidûment sa cour. Monseigneur, que nous vîmes le soir avec son neveu, fut enchanté du bonheur de notre ami. Quant à nous, après le tumulte du caprice, il était temps d'écouter la raison. Elle assignait la tante à l'oncle, et la nièce au neveu; nous nous arrangeâmes en conséquence et fûmes tous quatre fort contents.

CHAPITRE XVI

Comment l'objet de mon voyage est manqué.

Le président ne fut pas plus tôt de retour avec sa famille que nous eûmes sa visite. Il me présenta M. Criardet, le maître de musique du concert, artiste sexagénaire, dont la vaste perruque à la grenadière, annonçait l'antique talent. Ce grand personnage était suivi d'un _ex-enfant de choeur_ qui succombait sous le poids d'une douzaine d'_in-folio_ de musique. C'étaient tous les vieux opéras français et d'admirables _cantates_ de différents maîtres. Je pâlis à la vue de ce grimoire, dont il me fut prescrit de faire désormais mon unique étude, afin d'être bientôt en état d'enchanter mes auditeurs. Il ne s'agissait plus ici de ce qui pouvait m'être familier: la musique italienne n'avait aucun accès dans ce pays ennemi des innovations. Elle y était traitée de _frédons_, de _papillotage_; on niait qu'elle _fût chantante_, qu'elle _pût peindre, émouvoir_. On n'y avait pas plus d'indulgence pour cette musique bâtarde, à la mode depuis quelques années, qui prend aussi le nom d'_italienne_ à la faveur de quelques plumes arrachées au paon et dont ce geai maussade essaie maladroitement de se revêtir. Cette sévérité propre à garantir de la contagion du mauvais goût m'aurait paru raisonnable si la prévention des amateurs avait été fondée sur des connaissances éclairées; mais comme elle ne l'était que sur un respect fanatique pour le genre prétendu national, je méprisai fort leur entêtement et j'eus un pressentiment sûr du peu de succès qu'aurait mon talent dans une ville où la musique française était une espèce de religion.

En effet, accoutumée à la musique mesurée, phrasée, aux roulades, aux traits saillants et légers, je ne vins point à bout de saisir les beautés du genre établi. J'étais sottement fidèle à la mesure; je n'avais pas assez de _timbre_, j'éclatais de rire au milieu d'un _ah!_

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Le président et M. Criardet y perdaient leur science. Ils m'excédaient; je les envoyais paître; un jour, enfin, monseigneur survint pendant qu'on me persécutait pour me faire brailler _Ah! que ma voix me devient chère_, etc., tandis que je maudissais le malheur d'en avoir une qui m'exposait à tant d'ennuis. Monseigneur, qui haïssait la musique française, et surtout les pédants, mit M. Criardet à la porte, lava la tête au président, lui soutint que mon chant était fait pour plaire partout ailleurs que dans une ville barbare, digne patrie de l'ignorance et du mauvais goût, et conclut en assurant qu'il ne souffrirait pas que je débutasse au concert, dût-il payer le dédit de mon engagement, ou faire venir à ses frais, pour me remplacer, quelque vétérane des choeurs de l'Opéra.

CHAPITRE XVII

Peu intéressant, mais nécessaire.

Un hasard heureux me vengea sur-le-champ de la musique française, à qui je venais de jurer une haine immortelle. A peine avais-je essuyé des disgrâces à son occasion, qu'elle reçut un violent échec, dans cette même ville, regardée jusque-là comme le plus impénétrable de ses retranchements.

La comédie était mauvaise, et par conséquent peu suivie: il passa une troupe d'excellents bouffons italiens qui, revenant d'Angleterre et retournant dans leur pays, se trouvèrent à manquer d'argent; le directeur eut le bon sens et la hardiesse de les engager. On cria d'abord _à l'horreur, à la profanation_; cependant, on voulut les entendre, quelques-uns par curiosité, le plus grand nombre avec l'intention de les trouver pitoyables et de les écraser sous le poids d'une puissante critique. Mais tel est l'ascendant du beau sur la cabale que beaucoup de spectateurs furent d'abord entraînés par cette nouvelle musique, vive, pittoresque, et que la faction qui se proposait de la siffler perdit beaucoup de ses membres. On était étonné de ne rien perdre de ce que rendaient des gens dont on n'entendait pas la langue. Tout était peint; les chants séduisaient; une exécution nette, moelleuse, soutenait l'attention et faisait craindre la fin des morceaux. Le concert de M. Criardet alla tout de travers, ses belles fugues déchurent de moitié. L'amour de la vérité me force à dire qu'ayant mis en parallèle les croquis de musique du répertoire des Italiens avec les tableaux surchargés de nos grands maîtres, quelques personnes raisonnables osèrent donner la préférence aux premiers. Le président tomba malade de chagrin et des mouvements infinis qu'il s'était donnés pour empêcher le schisme. Mlle Éléonore, qui cessait d'être aux yeux de ses concitoyens la première chanteuse de l'univers, fit de cette injustice le prétexte de ses mortels ennuis.

La nouvelle troupe avait un excellent orchestre; le chevalier s'en servit et mit sur pied un concert qui aurait fait tomber à plat celui de M. Criardet, si l'on se fût soucié d'enrôler tous les transfuges. Mais il y avait un choix à faire. On se garda bien de s'associer une foule d'imbéciles qui s'offraient, les uns par air, d'autres avec des intentions suspectes. On n'admit qu'un petit nombre d'amateurs de bon sens, dont les connaissances et les voyages avaient épuré le goût et qui ne ressemblaient en rien à leurs ridicules compatriotes. Il est vrai que ces honnêtes gens déchirés, tympanisés, haïs de la demi-bonne compagnie, étaient peu répandus, mais ils avaient le bonheur de se suffire, et les vains clabaudages de leurs détracteurs, loin de les mettre en souci, tournaient, au contraire, au profit de leurs amusements.

L'oncle et le neveu étaient fort goûtés de cette coterie. Le suffrage unanime dont elle honora mon talent, répara bientôt le tort que pouvait m'avoir fait le jugement partial de Criardet et du président. Je fus accueillie partout, et en dépit des gens qui disaient avec dédain: _Qu'est-ce que c'est que ces femmes-là? Fi! comment peut-on les voir?_ nous étions, Sylvina et moi, de tous les plaisirs.

Autant nous étions détestées des femmes, autant le chevalier l'était de certains hommes; Lambert de certains autres et monseigneur de toute la dévotion. Cependant, il était impossible d'entamer ce prélat. Rigoureux observateur des moindres bienséances de son état, exact à ses fonctions, grave en apparence, fort religieux, ayant, en un mot, tous les dehors que les gens en place doivent au public, le peuple le prenait pour un saint; mais les cafards enrageaient de ne pouvoir ni le gouverner, ni se plaindre de lui. Personne ne savait mieux porter son masque; il ne le quittait qu'avec ses vrais amis; alors nous retrouvions toujours dans monseigneur l'homme du monde, l'homme adorable; et il était en effet l'homme adoré.

CHAPITRE XVIII

Intrigues, conversation singulière.

Ni Sylvina, ni le chevalier, ni moi, n'étions gens à nous priver longtemps du doux plaisir d'être infidèles; on agaçait la première, elle ne savait pas résister. Monseigneur avait bien peu de temps à lui donner pour les plaisirs solides, et il en fallait absolument à Sylvina. D'Aiglemont pouvait jeter partout le mouchoir. Il n'y avait pas une femme un peu passable dont il ne fût plus ou moins agacé. Je n'éclairais point sa conduite tant qu'il parut à peu près le même à mon égard. Quant à moi, j'étais excédé des fadeurs, des lorgnements, quelquefois offensée des offres utiles qu'on hasardait de me faire; comme le beau chevalier était visiblement sur mon compte, on ne concevait pas la possibilité de m'avoir autrement qu'à force d'or. Cependant, ces grossiers spéculateurs étaient bien éloignés de deviner juste. J'adorais d'Aiglemont; mais un instinct indéfinissable me faisait penser malgré moi-même à lui donner bientôt des successeurs. Dupe de ma propre inconstance, je croyais agir avec beaucoup de délicatesse en mettant de la sorte mon amant dans le cas de profiter des bonnes fortunes qui lui étaient offertes.

Je le voyais presque d'accord avec la signora Camilla Fiorelli, qui joignait à beaucoup d'autres talents ceux de chanter à ravir et d'être une excellente actrice. Argentine, sa soeur, moins habile peut-être, mais bien plus séduisante, faisait tout son possible pour avoir la préférence. De mon côté, je commençais à sentir un goût très vif pour le jeune Géronimo Fiorelli, leur frère, qui ne leur était inférieur ni par la figure, ni par les talents.

Sylvina et moi devions donc être éternellement en rivalité! Aussi connaisseuse que moi, le mérite de Géronimo l'avait également frappée; sans que je m'en doutasse, elle avait pris l'avance, et le beau jeune homme était déjà dans ses filets. J'en eus un jour des preuves accablantes. J'avais oublié quelque chose en sortant; je rentrai, et je vis... ce qu'il est cruel de voir quand on aime... Cette fatale découverte acheva d'éclairer mon coeur. Le serpent de la jalousie le mordit; mes jours furent empoisonnés. Je devins triste, rêveuse; je fis mauvaise mine à mes amis, à monseigneur et presque au charmant chevalier. J'étais impatientée de l'air de bonheur qu'avait tout le monde, jusqu'à Lambert et Mlle Dupré.

Je songeais jour et nuit au moyen d'arracher à Sylvina l'aimable Fiorelli. Sans cesse, il était chez nous, mais on le gardait pour ainsi dire à vue. Bientôt, je fus sûre que le soir, faisant semblant de se retirer, il rentrait et partageait le lit de mon heureuse rivale. Je n'avais pas aussi régulièrement le chevalier. Il imaginait mille mensonges pour me dérober la connaissance de ses perfidies. Tantôt un souper, tantôt une partie de jeu poussée trop avant la nuit, tantôt le soin de sa santé, de la mienne, l'avait empêché de se rendre auprès de moi. Ses caresses étaient languissantes. Je ne pouvais me dissimuler qu'il était épuisé, ou, ce qui me faisait encore plus de peine, qu'il se ménageait peut-être avec moi pour briller ailleurs.

Thérèse m'aimait: elle avait de l'esprit, de l'imagination; tout ce qui concernait l'amour était pour elle une affaire sérieuse, dont elle était toujours prête à se mêler. Je crus pouvoir lui confier mes peines et leur cause, et je fis bien. Je reçus, en effet, de cette bonne fille tous les secours dont je pouvais avoir besoin.

«--Ce beau M. Fiorelli, me disait-elle, n'est rien moins qu'insensible, je vous l'assure; et madame votre tante ne le tient pas si fort en son pouvoir que vous ne puissiez vous-même bientôt le posséder. Vous piquez ma générosité, mademoiselle, et vous forcez mon secret dans ses derniers retranchements. Apprenez donc que votre bel Italien n'est point amoureux de madame.» Mon sang recommençait à circuler; mon coeur se dilatait; Thérèse me rendait la vie. «Je ne sais, continua-t-elle, quelle timidité déplacée a pu empêcher le jeune objet de votre amour de vous déclarer tout celui qu'il a pour vous. Sans doute il mesure la difficulté de vous intéresser au désir qu'il aurait d'y réussir. Quoi qu'il en soit, M. Géronimo vous aime, il me l'a dit; et n'osant vous l'avouer à vous-même, il m'avait souvent sollicitée de vous pressentir.»

Je grondai Thérèse d'avoir refusé de rendre un service, qui, par contre-coup, m'aurait beaucoup obligée; mais elle m'avoua franchement que, trouvant aussi Géronimo fort à son gré et se croyant assez jolie pour mériter quelque attention de sa part, elle n'avait travaillé jusque-là que pour elle-même, essayant de persuader au modeste Italien qu'il serait impossible de m'enlever au chevalier dont j'étais idolâtre. «Et vous faites sans doute tout ce qu'il faut, mademoiselle Thérèse, pour prouver à Fiorelli combien il serait plus avantageux pour lui que ses voeux s'adressassent à vous?--Ah! si j'avais pu, mademoiselle!--Comment? _Si vous l'aviez pu!_--Sans doute, ce n'est pas un Caffardot, celui-ci! il eût été plus traitable. Mais...--Mais! achevez.--Je vous dirai tout, mademoiselle... Cependant, soyez tranquille: je me sacrifie... et d'ailleurs que m'en reviendra-t-il?... Non, cela n'est pas possible... vous l'aurez, ma chère maîtresse, je le dois pour vous, pour lui, pour moi-même...» Puis elle s'échappa les yeux noyés de larmes, et me laissa fort étonnée, et surtout très satisfaite de notre singulier entretien.

CHAPITRE XIX

Prompte négociation de Thérèse.--Entrevue.

La joie du captif qui voit compter l'argent de sa rançon et détacher ses fers; celle du marin, lorsque, menacé du naufrage, il voit tout à coup les vents s'apaiser et les vagues s'aplanir, approche à peine de ce que l'importante promesse de Thérèse venait de me faire éprouver. J'étais encore plongée dans une douce rêverie; mon âme s'égarait avec délices dans les riantes perspectives de l'espérance, quand l'objet de ma passion me fut annoncé.

Sylvina n'était point à la maison: le mal-être dont je me plaignais depuis quelques jours m'avait servi de prétexte pour ne pas l'accompagner; j'avais saisi ce moment pour parler à Thérèse de mon amour jaloux et malheureux... Elle amenait le charmant Géronimo, qui d'abord scrupuleux et timide ne voulait pas monter; mais ayant appris que je serais bien aise de le recevoir, il s'était hâté de saisir une occasion que la ponctuelle vigilance de Sylvina pouvait empêcher de renaître.

Mon trouble fut extrême; l'Italien était à peindre dans ce charmant embarras, qui donne un air gauche aux plus charmantes figures; contrainte qui me sied, mais qui est cependant si intéressante pour qui l'occasionne qu'on en est flatté, dans ces moments précieux à l'amour-propre, de voir l'âme de l'objet qu'on aime tout entière dans ses yeux, et suffisant à peine à admirer. A peine mon nouvel amant pouvait-il se soutenir: il trébucha, il s'assit maladroitement, demeura muet... et si l'adroite Thérèse n'eût frayé bientôt une route à la conversation, de longtemps notre malaise stupide n'eût apparemment fini. «Nous sommes plus heureux que sages, dit-elle de fort bonne grâce, vous osez aimer, j'ai osé parler en votre faveur, et je crois que nous n'aurons lieu ni l'un ni l'autre de nous repentir de notre témérité. Je vous laisse et vais me mettre aux aguets.»

Après ces mots, si Thérèse ne s'était pas envolée, j'aurais peut-être jugé à propos de faire quelques façons; mais Géronimo, tombant à mes genoux, m'ôta tout à fait cette présence d'esprit avec laquelle une femme se défend ordinairement, lorsqu'un tiers la fait aller plus vite qu'elle ne se l'était proposé. Assommée de l'indiscrétion de Thérèse, émue de la passion que me témoignait mon amant, trahie par mes propres feux, je perdis absolument la carte. Jamais je n'avais rien vu de si désirable que Géronimo, dans l'intéressante posture d'un amant suppliant: je ne tenais plus contre l'impétuosité de ses caresses, contre l'éloquence de ses expressions, qu'un organe agréable et l'accent italien rendaient encore plus touchantes. L'amour qui pétillait dans ses yeux, dans les vives couleurs de son charmant visage; le délire pathétique de ses sens se communiquait aux miens; j'étais à mon tour muette, immobile; mes mains, ma gorge étaient abandonnées à ses baisers. Le plaisir concentré dans mon âme n'éclatait au dehors que par la rougeur de mon visage et les oscillations précipitées de mon sein. S'il eût osé...